CHAPITRE XV
avec votre papa?... Je suis sûre que vous perdiez la moitié de vos affaires ?
— C'est vrai, ma cousine ; mais papa m'en achetait d'autres, lorsque nous nous arrêtions quelque part.
— Miséricorde ! quelle manière d'agir !
— Elle était très-commode, ma cousine,
— C'était une légèreté impardonnable, repartit miss Ophélia.
— Mais, cousine, reprit l'enfant, comment allez-vous faire? Cette malle est trop pleine pour se fermer...
— Il faut qu'elle se ferme, dit miss Ophélia d'un ton impérieux en pesant de toutes ses forces sur le couvercle. Cependant, en dépit de ses tentatives réitérées, une légère ouverture bâillait entre le dessus et la partie inférieure.
— Eva, montez ici ! s'écria la courageuse Opbélia. Ce qu'on a fait déjà peut se recommencer. Cette malle doit être fermée à clef, il n'y a pas à dire !
Intimidée sans doute par tant de résolution, la malle céda. Le loquet craqua en entrant dans le trou de la serrure. Miss Ophélia tourna la clef, et la mit triomphalement dans sa poche.
— Maintenant, nous voilà prêtes. Où est votre papa?... Je crois qu'il serait temps de faire emporter ces bagages... Voyez -vous votre papa, mon enfant?
— Oui; il est là -bas dans la cabine des messieurs, en train de manger une orange.
— Il ignore que nous approchons. Ne feriez-vous pas bien d'aller lui parler ?
— Papa n'est jamais pressé, dit Evangéline ; et puis nous ne sommes pas encore au débarcadère. Mettez-vous à la fenêtre , cousine, voilà notre maison en haut de cette rue.
Le steamer, en poussant de sourds grondements comme un monstre fatigué, se frayait un passage à travers les bateaux qui encombraient les abords du quai. Evangéline indiquait avec joie les clochers, les monuments , les édifices , qui lui faisaient reconnaître sa ville natale.
— Oui, oui, ma chère, dit miss Ophélia, c'est magnifique, assurément ; mais, miséricorde ! le bateau est arrêté... où est votre père?
Le tumulte ordinaire d'un débarquement succéda à ces paroles. Des domestiques coururent de tous côtés , des hommes enlevèrent les malles , les caisses , les sacs de nuit ; des femmes appelèrent avec anxiété leurs enfants, et tout le monde se rua sur la planche qui menait à terre.
— Faut-il prendre votre malle, madame ?
— Voulez-vous me charger de ces paquets ?
— C'est à moi que ça revient, madame.
— Non, madame, c'est moi qui vais porter ça pour vous.
Telles furent les paroles qui assaillirent miss Ophélia, qui, après avoir rangé tous ses effets en bataille, semblait disposée à les défendre jusqu'à la mort. Elle fit la sourde oreille. Droite comme une aiguille piquée dans une planche, tenant à la main son paquet d'ombrelles
elle répondit négativement, avec une résolution propre à déconcerter un cocher de fiacre.
— Mais à quoi donc pense votre papa ? disait-elle à Evangéline : il ne peut être tombé à l'eau, et, partant, il faut qu'il lui soit arrivé quelque chose. En vérité, je commence à m'inquiéter.
Sur ces entrefaites, Saint-Clare s'avança d'un pas indolent, et donna à sa fille un quartier d'orange en disant :
— Eh bien, ma cousine, je suppose que vous êtes prête ?
— Si je le suis ! Il y a près d'une heure que je vous attends.
— La voiture nous attend ; la foule s'est écoulée, et nous pouvons maintenant nous en aller tranquillement, sans être bousculés. Ici, cocher ! emportez ces bagages !
— Je vais veiller à ce qu'on les place dans la voiture, dit miss Ophélia.
— Bah ! à quoi bon ? reprit Saint-Clare.
— En tout cas, je vais emporter ceci, cela, et puis cela, dit miss Ophélia en mettant à part trois boîtes et un sac de tapisserie.
— Ma chère cousine, il ne faut pas nous apporter ainsi les habitudes des montagnes vertes. Adoptez un peu les mœurs du Sud, et ne vous promenez pas avec tous ces fardeaux, qui vous feraient prendre pour une femme de chambre. Donnez-les au cocher ; il les emportera aussi doucement que des œufs.
Miss Ophélia jeta un coup d'œil de désespoir sur Augustin, qui lui ravissait ses trésors : mais elle fut consolée par la pensée d'être auprès d'eux dans la voiture.
— Où est Tom ? dit Evangéline.
— Sur le siège , répondit Saint-Clare. Je veux lui donner la place de l'ivrogne qui nous a versés il y a quelque temps.
— Oh ! Tom fera un excellent cocher, dit Evangéline ; je sais qu'il ne boit jamais.
La voiture s'arrêta en face d'une ancienne maison, bâtie dans ce style moitié français, moitié espagnol, dont il reste encore des échantillons dans diverses parties de la Nouvelle-Orléans. La cour, où l'on pénétrait pur une porte cintrée, était un carré parfait, environné d'arcades mauresques. De frêles piliers soutenaient des galeries ornées d'arabesques, et portaient la pensée aux romanesques splendeurs de la domination orientale en Espagne. Cette cour avait évidemment été disposée pour satisfaire les caprices d'un homme voluptueux et ami du pittoresque. Au ('entre, un jet d'eau s'élevait en pluie argentée, et retombait dans un bassin de marbre entouré d'une large bordure d'odorantes violettes. Dans l'eau du bassin, limpide; comme le cristal, nageaient des milliers de poissons dorés, qui étincelaient comme autant de joyaux vivants. La fontaine était encadrée d'une mosaïque qui formait des dessins fantastiques; un gazon, uni comme du velours vert, s'étendait à l'entour, et une voie carrossable régnait le long des portiques. Deux grands orangers, couverts de fleurs, jetaient sur cet ensemble une ombre délicieuse. I )es vases de marbre, rangés en cercle autour «In gazon et ciselés comme ceux de l'Alhambra, contenaient