‹ La case du Père TomChapitre 75 sur 200 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

sayez pas de me faire causer ; je ne veux pas me mêler de vos affaires. Elle témoignait aussi peu de sympathie qu'un sphinx de pierre; mais Marie ne s'en inquiéta pas; elle trouvait à qui parler; elle croyait de son devoir de parler, et elle poursuivit son discours après avoir respiré de nouveau son flacon pour se donner des forces.

— Voyez-vous, dit-elle, lorsque j'ai épousé Saint-Clare, je lui ai apporté en dot mes biens et mes esclaves, et j'ai légalement le droit d'en user à ma fantaisie. Saint-Clare a sa fortune et ses esclaves, je serais charmée qu'il appliquât sur eux seuls son système ; mais il s'occupe aussi des miens. Il a des idées extravagantes sur beaucoup de sujets, et particulièrement sur la manière de mener des esclaves. On dirait qu'il les met au-dessus de lui et au-dessus de moi. Ils lui donnent souvent de l'embarras, et il le tolère. Sous certains rapports, Saint-Clare a réellement des opinions qui m'épouvantent; il a décidé, quoi qu'il advienne, que pas un coup ne serait donné dans la maison, à moins que ce ne soit de sa main et de la mienne. Qu'en résulte- t-il? Vous le voyez! Mon mari ne frapperait pas ses nègres, quand même ils lui marcheraient sur le corps , et pour moi il y aurait de la barbarie à me demander un pareil effort physique. Ces esclaves, vous le savez, ne sont que de grands enfants.

— Je n'en sais rien et j'en rends grâces au ciel, dit laconiquement miss Ophélia.

— Vous l'apprendrez à vos dépens, si vous restez ici. Vous ne pouvez vous figurer la stupidité irritante, la négligence, l'ingratitude de ces misérables.

En traitant ce sujet , Marie semblait recouvrer miraculeusement ses forces et oublier son état valétudinaire.

— Vous n'avez pas idée, reprit-elle, des épreuves journalières auxquelles ils soumettent une maîtresse de maison. Je m'en plains à Saint- Clare; mais à quoi bon? Il prétend que nous les avons faits ce qu'ils sont, et qu'il faut les accepter tels quels. Il soutient que leurs défauts viennent de nous, et qu'il serait cruel de punir des fautes dont nous sommes complices. Il dit encore que nous n'agirions pas mieux à leur place ; comme si l'on pouvait les juger d'après nous !

— Est-ce que vous ne croyez pas que le Seigneur les ait créés du même sang que les blancs ?

— Non vraiment! La plaisante doctrine! Ils sont d'une race dégradée.

— Est-ce que vous ne croyez pas qu'ils aient des âmes immortelles? repartit miss Ophélia avec une indignation croissante.

— Si fait, répliqua Marie en bâillant, personne n'en doute; mais vouloir les comparer à nous, les regarder comme nos égaux, c'est une utopie chimérique. Saint-Clare s'est permis d'avancer que séparer Mammy de ses enfants, c'était absolument la même chose que me séparer des miens. Quelle absurdité! Mammy ne peut avoir les mêmes sentiments que moi; nous différons essentiellement, quoi qu'en dise mon époux. Est-ce que Mammy peut aimer ses vilains petits gamins comme j'aime Eva? Et pourtant Saint-Clare a voulu me persuader

qu'il était de mon devoir, avec ma faible santé, de renvoyer Mammy dans sa famille! C'en était tropi... Je ne fais pas toujours connaître ce que j'éprouve : je souffre en silence, avec résignation ; mais quand il m'a fait cette proposition, oh ! alors, je n'ai pu m'empêclier d'éclater. Il ne m'en a plus reparlé, mais il y revient, de temps en temps, par allusion; je m'aperçois qu'il y pense toujours, et j'en suis révoltée !

Miss Ophélia n'osa pas répliquer à cette sortie ; mais la précipitation avec laquelle elle conduisait ses aiguilles avait une éloquence que Marie était incapable de comprendre.

— Vous voyez donc , continua-t-elle , quelle maison vous avez à administrer. Point de règles, point d'ordre; des esclaves qui font toutes leurs volontés, excepté quand je me sens assez de force pour m'occuper du ménage. Quelquefois je prends le nerf de bœuf; mais la plupart du temps je suis trop faible pour en user. Ah! si Saint- Clare voulait imiter les autres propriétaires!...

— Que font-ils?

— Ils envoient leurs nègres à la Calebasse, où on les fouette. C'est le seul moyen d'en venir à bout : si je n'étais pas une pauvre et faible créature, comme je les ferais marcher!

— Mais comment Saint-Clare parvient-il à obtenir l'obéissance? Vous m'avez dit qu'il ne frappait jamais.

— Les hommes ont quelque chose de plus imposant que nous, vous le savez; il leur est plus facile de commander le respect. D'ailleurs, si vous avez remarqué ses yeux, on dirait qu'ils dardent des étincelles quand il parle d'un ton résolu. J'obtiens moins en me mettant en colère que Saint-Clare avec un coup d'œil; mais vous vous apercevrez qu'il est de toute impossibilité de dompter les nègres sans sévérité , ils sont si méchants, si fourbes, si paresseux!

— Vieille chanson! dit Saint-Clare apparaissant tout à coup. Quel compte ils auront à régler au dernier jour, surtout à cause de leur paresse! Ils sont vraiment inexcusables, car Marie et moi sommes loin de leur en donner l'exemple.

En disant ces mots , il s'étendit sur un canapé en face de sa femme.

— Que vous êtes méchant, Saint-Clare!

— Moi ' je croyais, au contraire, bien parler, car j'abonde dans votre sens; je me suis donc trompé?

— En vérité, il semble que vous vouliez me mettre de mauvaise humeur.

— Dieu m'en préserve! Il fait chaud, et je viens d'avoir avec Adolphe une longue querelle qui m'a fatigué à l'excès. Soyez donc aimable, je vous prie, et honorez votre ami d'un sourire.

— Qu'a fait encore Adolphe? dit Marie. L'impudence de ce mulâtre devient intolérable; et s'il était un moment sous ma direction absolue , je me chargerais de le réduire!

— Ce que vous dites, ma chère, est marqué au coin de votre perspicacité habituelle. Voici ce qui a excité mon mécontentement : Adolphe s'est étudié si longtemps à imiter mes grâces et mes peifec-

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