‹ La case du Père TomChapitre 76 sur 200 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

tions, qu'il a fini par se prendre pour son maître, et j'ai été obligé de l'avertir de son erreur.

— Comment cela? demanda Marie.

— J'ai dû le prévenir que je tenais à conserver au moins quelques-uns de mes habits pour mon usage personnel. Je l'ai invité à être moins prodigue d'eau de Cologne, et à se contenter d'une douzaine de mes mouchoirs de batiste. Adolphe les portait avec une arrogance que j'ai dû réprimer par des reproches tout paternels.

— O Saint-Clare, quand donc traiterez-vous convenablement vos domestiques ? Votre indulgence envers eux est une abomination !

— Après tout , si ce pauvre diable cherche à ressembler à son maître, où est le mal? Si, faute d'une éducation suffisante, il fait consister son bonheur en eau de Cologne et en mouchoirs de batiste, pourquoi ne lui en donnerais-je pas?

— Mais pourquoi son éducation a-t-elle été négligée? dit résolument miss Ophélia.

— Parce que ses maîtres sont paresseux , ma cousine ; la paresse perd plus d'âmes que vous ne pouvez en corriger. Sans la paresse, je serais moi-même presque un ange. Le vieux docteur Botherem , votre compatriote , qualifie la paresse d'essence de mal moral , et il a raison.

— Les propriétaires d'esclaves assument une lourde responsabilité, je ne l'accepterais pas pour tous les trésors du monde ! repartit miss Ophélia incapable de déguiser plus longtemps les pensées qui l'assiégeaient. Vous devez instruire vos esclaves , les traiter en créatures raisonnables, douées d'une âme immortelle, avec lesquelles vous comparaîtrez devant le tribunal de Dieu.

— Allons, allons, dit Saint-Clare en se levant précipitamment, avant de nous juger attendez que vous nous connaissiez.

Il se mit au piano , et joua un air vif et sautillant. Il avait un doigter brillant; ses mains couraient sur les touches avec une légèreté d'oiseau, sans que son jeu perdît rien sous le rapport de la fermeté. Il exécuta successivements divers morceaux, comme un homme qui cherche à se mettre de bonne humeur ; puis , fermant ses cahiers, il dit gaiement : — Ma cousine, vous nous avez donné une bonne leçon, et je ne vous en estime que mieux. C'est une perle de vérité que vous m'avez jetée au nez; mais elle a touché si juste, que j'ai été un moment étourdi du coup.

— Pour ma part, reprit Marie, je ne partage pas entièrement cet avis; personne ne fait plus que nous pour ses esclaves, mais ils n'en profitent pas : au contraire , je leur ai parlé si souvent de leurs devoirs, que j'en ai été maintes fois enrouée; je leur permets d'aller à l'église, quoiqu'ils ne comprennent pas une syllabe du sermon; ils ont donc tous les moyens possibles de s'améliorer : mais, comme je l'ai dit, c'est et ce sera toujours une race dégradée. Vous n'en ferez jamais rien, malgré tous vos efforts. Je le sais par expérience, cousine Ophélia, moi qui suis née et qui ai été élevée avec eux.

Miss Ophélia, croyant en avoir dit assez, jugea à propos de se taire, et Saint-Clare siilla un air.

— Saint-Clare , dit Marie, je vous prie de ne pas siffler; vous augmentez ma migraine.

— Je cesse, ma chère; y a-t-il encore quelque chose que vous désiriez que je fasse ?

— Je vous prierai d'avoir un peu de sympathie pour mes souffrances ; vous ne les avez jamais comprises!

— Oh ! cher ange accusateur !

— Vous m'irritez en me parlant de la sorte.

— Alors, comment voulez-vous que je vous parle? Je suis disposé à prendre le ton qui vous plaira.

Le bruit de rires joyeux qui partaient de la cour pénétra à travers les rideaux de soie. Saint-Clare alla soulever la draperie, et fut aussi saisi d'un accès d'hilarité.

— Qu'y a-t-il? dit miss Ophélia en courant au balcon.

Tom était assis dans la cour sur un siège de mousse , il avait des bouquets de jasmin à toutes ses boutonnières; Evangéline lui passa en jiant une guirlande de roses autour du corps, el s'assit sur ses genoux en riant toujours.

— O Tom , lui dit-elle , quelle drôle de figure vous avez!

Tom prenait autant de plaisir que sa jeune maîtresse à la plaisanterie, et souriait d'un air de bienveillance. Quand il aperçut son maître, ses yeux semblèrent réclamer de l'indulgence.

— Comment pouvez-vous tolérer cela? demanda miss Ophélia.

— Et pourquoi pas? dit Saint-Clare.

— Je ne sais, mais cela m'effraye!

— A ous verriez sans inquiétude un enfant caresser un gros chien; mais si, à la place d'un animal, c'est un être capable de penser, de raisonner, de sentir, vous frémissez. Quelle inconséquence! Je vous connais bien , vous autres, Américains du Nord! vous détestez l'esclavage, mais vous avez involontairement des préjugés contre les esclaves; vous en avez même plus que nous, en qui l'habitude opère ce que devrait opérer le christianisme. Vous êles indignés de l'oppression des noirs, et pourtant ils vous inspirent autant d'horreur que des crapauds ou des serpents. Vous ne voudriez pas les voir maltraiter, et pourtant vous répugneriez à avoir le moindre rapport avec eux. 11 faudrait, pour vous complaire, les envoyer en Afrique, bien loin de vos yeux, et leur dépêcher quelques missionnaires, qui se chargeraient de leur éducation. N'est-ce pas ainsi:'

— II y a quelque vérité dans ce que vous dites, répliqua miss Ophélia après avoir rêvé un instant.

Saint-Clare se pencha sur le balcon pour regarder Evangéline, qui se promenait en tenant Tom par la main.

— Que feraient les pauvres et les malheureux sans les enfants? dit-il. Les enfants Boni les seuls vrais démocrates. Tom est un héros pour Eva; les histoire qu'il raconte sont des merveilles à ses yeux; les hymnes méthodistes qu'il chante sont préférables pour elle à un opéra ; les petits jouets qu'il a dans sa poche valent pour elle les plus

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