‹ La case du Père TomChapitre 77 sur 200 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

précieux bijoux. Eva est une de ces roses de l'Edeu que le Seigneur a semées sur la terre pour les hommes de condition inférieure.

— C'est étrange, mon cousin, dit miss Ophéiia, en vous entendant on croirait parfois que vous avez de la religion.

— Malheureusement je ne pratique pas. Shakspeare fait dire à l'un de ses pesonnages : « J'aime mieux enseigner le bien à vingt personnes que d'être une des vingt qui suivront mes enseignements. » Il n'y a rien de tel que la division du travail : mon fort est de parler, ma cousine, et le vôtre de pratiquer.

Comme on le voit par ce qui précède, la situation de Tom était tolérable. L'amitié que lui portait Evangéline , cette reconnaissance instinctive d'un caractère généreux, l' engagèrent à demander à son père que le nouvel esclave l'accompagnât toutes les fois qu'elle avait besoin d'escorte dans ses promenades. Tom reçut l'ordre de négliger ses autres occupation s pour se mettre à la disposition de miss Eva, et l'on se figure sans peine que cet ordre ne lui fut nullement désagréable. On l'habilla proprement des pieds à la tête. Les services qu'il eut à rendre à l'écurie , réduits à une inspection quotidienne , furent une véritable sinécure. Marie déclara qu'elle n'entendait pas qu'il apportât avec lui une odeur de fumier; elle demanda qu'on le dispensât de toute fonction capable de le lui rendre désagréable; elle dit que si elle respirait des odeurs nauséabondes, la secousse imprimée à ses nerfs mettrait infailliblement un terme à ses souffrances terrestres. En conséquence, Tom eut un habit de drap brossé avec soin, un chapeau de castor, des bottes cirées, un col, des manchettes irréprochables; et ainsi vêtu, avec sa bonne figure noire, il avait l'air assez respectable pour occuper le siège épiscopal de Carthage, qu'obtinrent autrefois des gens de sa couleur.

Et puis, il habitait un charmant séjour : considération à laquelle sa race n'est jamais indifférente. Il jouissait doucement des fleurs, des oiseaux, des fontaines, de la lumière, des tentures de soie , des tableaux, des lustres, des statuettes, des dorures, qui faisaient du salon une sorte de palais d'Aladin.

L'Afrique aura son tour dans la marche de la civilisation, et quand elle se sera relevée dans l'échelle humaine, la vie s'y éveillera avec une splendeur et une magnificence inconnues aux froides tribus de l'Occident. Sur cette terre de l'or et des pierreries, des épices et des palmiers, des fleurs merveilleuses, de la prodigieuse fécondité, naîtront de nouvelles formes d'art. La race nègre, cessant d'être méprisée et foulée aux pieds , nous apportera peut-être les dernières et les plus belles révélations de l'activité humaine. On verra fructifier les qualités qui distinguent les noirs, leur douceur, leur docililé, leur simplicité enfantine, leur caractère affectueux, leur facilité à pardonner, leur déférence pour la supériorité de l'intelligence. Dieu, qui châtie ceux qu'il aime, a peut-être imposé tant de misères à la pauvre Afrique pour en faire un jour, après la chute des royaumes et des empires, la plus grande et la plus noble des nations.

Ce n'était pas de ces idées que se préoccupait Marie Saint-Clare

fin finissant sa toilette, un dimanche matin, pour se rendre à l'église; elle s'était couverte de diamants, de soie , de dentelle. Marie se faisait un devoir de montrer beaucoup de piété tous les dimanches. Elle était si bien dans sa stalle! Elle avait tant d'élégance et de souplesse dans les mouvements; elle se drapait avec tant de goût dans l'écharpe de dentelle qui l'enveloppait comme un brouillard! Miss Ophélia formait avec elle un parfait contraste : l'indigène de \crmont avait aussi une robe de soie et un mouchoir brodé; mais elle était roide , guindée, anguleuse, tandis que sa compagne possédait toutes les grâces, à l'exception de la grâce de Dieu.

— Où est Eva? dit Marie.

— L'enfant, répondit miss Ophélia, s'est arrêtée sur l'escalier pour dire quelque chose à Mammy.

Yoici ce que l'enfant disait :

— Chère Mammy, je sais que vous avez bien mal à la tète; cette sortie va vous faire du bien, mais prenez mon flacon de sels.

— Quoi! répliqua la mulâtresse, ce joli bijou d'or si brillant! Ah! miss, je ne puis accepter votre offre.

— Pourquoi? vous avez besoin de ce flacon, qui ne me sert à rien. Ma mère l'emploie toujours contre le mal de tête. Prenez-le pour me plaire.

A ces mots, Evangéline lui mit le flacon dans le sein, l'embrassa et courut rejoindre sa mère.

— Vous êtes en retard, dit celle-ci.

— Je me suis arrêtée pour remettre à Mammy mon flacon, qu'elle va emporter à l'église.

— Votre flacon d'or à Mammy! s'écria Marie en frappant du pied; quand saurez-vous donc ce qui est convenable? Allez le lui reprendre tout de suite.

Eva prit une mine piteuse en se disposant à retourner sur ses pas.

— Marie, dit Saint-Clare, laissez-la libre.

— Ah! Saint-Clare, comment fera-t-elle son chemin dans le monde?

— Dieu le sait! mais elle fera son chemin dans le ciel mieux que vous ou moi.

— Oh! papa, dit Evangéline, vous faites de la peine à ma mère.

— Eh bien, cousin, dit miss Ophélia en se tournant vers Sainl- Clare avec la roideur d'un soldat qui fait un demi-tour à droite, êtes-vons prêt à partir pour l'église?

— Je vous remercie, je n'y vais pas.

— Je voudrais que Saint-Clare se décidât à venir aux offices, dit Marie, mais il n'a pas un atome de religion; c'est vraiment déplorable et contraire aux usa;;es des gens comme il faut.

— Je le sais, dit Sainl-Clare; vous autres dames, vous allez à l'église pour y apprendre comment on se conduit dans le monde et pour nous y faire remarquer. Si j'assistais au service divin, ce serait dans le même temple que Mammy; il y a là uni moins de quoi tenir un homme éveillé.

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