‹ La case du Père TomChapitre 78 sur 200 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

— Quoi! s'écria Marie, vous aimeriez entendre brailler les méthodistes?

— Leur animation vaut mieux que le calme plat des églises à la mode, où je ne mettrai jamais le pied. Tenez-vous à y paraître, Eva? restez à la maison et jouez avec moi.

— Merci, papa, mais je préfère aller à l'église.

— Pourtant vous vous y ennuyez, reprit Saint-Clare.

— Quelquefois, dit Evangéline; mais je tâche de résister au sommeil.

— Pourquoi donc y allez-vous?

— Ma cousine , murmura la petite fille , me dit que Dieu désire nous y voir; comme c'est de lui que nous tenons toutes choses, vous le savez, il est tout simple que nous fassions ce qu'il désire. Après tout, ce n'est pas trop ennuyeux.

— Vous avez un excellent caractère , reprit Saint-Clare en embrassant sa fille; partez donc , et priez pour moi.

— C'est ce que je ne manque jamais de faire, dit l'enfant en sautant dans la voiture à côté de sa mère.

Pendant que les trois femmes s'éloignaient, Saint-Clare se tint debout sur les degrés du perron, et envoya à sa fille des baisers avec la main. Il avait les larmes aux yeux.

— Ah! Evangéline! dit-il, tu es bien nommée; tu es pour moi comme une incarnation de l'Évangile!

Il se déroba bientôt à cette impression en fumant un cigare et en lisant le journal du matin.

— Voyez-vous, Eva, dit Marie chemin faisant, il faut toujours montrer de la bienveillance à l'égard des esclaves, mais il n'est pas convenable de les traiter comme des parents ou comme des personnes de notre condition. Par exemple si Mammy était malade, vous ne voudriez pas la mettre dans votre lit.

— Pourquoi pas? dit Evangéline; elle y serait mieux que dans le sien, et il serait plus facile de lui donner des soins.

Marie fut désespérée de l'absence totale de sentiment moral que dénotait cette réponse.

— Que puis-je faire, s'écria-t-elle, pour que cette enfant me comprenne?

— Rien , répliqua miss Ophélia.

Evangéline fut un moment déconcertée ; mais par bonheur les enfants ne conservent pas longtemps leurs impressions, et au bout de quelques instants elle riait de différents objets qu'elle apercevait à travers les glaces de la voiture.

— Eh bien, mesdames, dit Saint-Clare pendant le dîner, quel était le programme de l'église aujourd'hui?

— Le docteur Goodway nous a prêché un sermon magnifique que vous auriez du entendre, qui répond parfaiïement à toutes mes idées.

— Il traitait donc bien des sujets à la fois? dit Saint-Clare.

— Je parle des idées que j'ai sur la société , répondit Marié. 11 avait choisi pour texte : « Le Seigneur a fait toutes choses belles dans

leur saison. » Il a prouvé que les distinctions sociales venaient de Dieu; que tout était ordonné de telle sorte qu'il y avait nécessairement des classes supérieures et des classes inférieures, des êtres nés pour gouverner et d'autres nés pour servir. Il a réfuté victorieusement les calomnies ridicules qu'on dirige contre l'esclavage; il a prouvé que la Bible était pour nous , et venait à l'appui de toutes nos institutions, C'est dommage que vous ne l'ayez pas entendu.

— Je n'en avais pas besoin; j'ai là mon journal et je fume mon cigare, ce qu'il m'eût été impossible de faire dans une église.

— Mais, dit miss Ophéiia, est-ce que vous ne croyez pas à ces assertions ?

— Moi! j'avoue à ma honte que je ne suis pas très-édifié de la tournure religieuse qu'on donne à de pareilles questions. Si j'avais à parler de l'esclavage, je dirais carrément : Nous l'avons, nous en profitons, et nous voulons le maintenir pour notre convenance et notre intérêt. Voilà le problème résolu en deux mots et dégagé de tous les pieux arguments dont on affecte de l'étayer.

— Vraiment , dit Marie , vous manquez de respect pour les choses les plus sacrées.

— Je dis la vérité. Pourquoi ne pousse-t-on pas plus loin les explications religieuses? Toutes choses sont belles en leur saison : pourquoi ne pas démontrer, en vertu de ce texte, qu'on fait bien de boire parfois un coup de trop, de passer la nuit à jouer aux cartes, et de s'adonner à d'autres distractions que la Providence nous a ménagées! Il nous serait agréable d'entendre dire qu'elles sont justifiées par le texte de l'Écriture.

— En définitive, dit miss Ophéiia, pensez-vous que l'esclavage soit juste ou injuste?

— Dans la Nouvelle-Angleterre, ma cousine, vous avez une droiture effrayante. Si je répondais à votre question, vous m'en poseriez immédiatement une demi-douzaine d'autres, plus compliquées, auxquelles il faudrait dire oui ou non.

— Vous n'en tirerez jamais rien , reprit Marie ; il s'esquive toujours par des faux-fuyants, et c'est, je crois, parce qu'il n'a pas de religion.

— De religion! s'écria Saint-Clare d'un ton qui fit lever les yeux aux deux dames. Est-ce une religion que la doctrine qui peut se plier à tous les caprices d'une société égoïste? Est-ce une véritable religion que celle qui a moins de générosité, moins de justice, moins de considération pour l'homme, qu'un être comme moi, ignorant et sujet à l'erreur? Pour trouver une religion, je dois regarder au-dessus de moi, et non au-dessous.

— Vous De pensez donc pas que la Bible justifie l'esclavage? demanda miss Ophéiia.

— La Bible était le livre de ma mère, dit Saint-Clare. Elle en a suivi les préceptes pendant sa vie et à l'heure de sa mort, et j'apprendrais avec peine que ce livre sanctionne l'esclavage. Ce serait comme si j'y cherchais la preuve qu'il était permis à ma mère de jurer et de boire de L'eau- de-vie pour me convaincre que j'ai le

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