CHAPITRE XVII
» Cependant je ne me suis point éloigné de toi.
» Tu m'as tenu par la main droite, tu me guideras par ton conseil, et tu m'admettras ensuite à la gloire.
» C'est mon avantage de demeurer attaché à Dieu, et de mettre mon espérance dans celui qui est le Seigneur mon Dieu. »
Ces paroles de vérité, proférées d'un ton solennel par le bon vieillard, produisirent sur l'esprit troublé de Georges l'effet d'une musique sacrée. La douceur et l'humilité remplacèrent la colère qui animait ses traits.
— S'il n'y avait que ce monde, reprit Siméon, tu pourrais demander avec raison : Où est le Seigneur? Mais ce sont souvent ceux qui ont le moins sur cette terre qu'il choisit pour peupler son royaume. Aie confiance en lui ; quoi qu'il t'arrive en ce monde , il te rendra plus tard justice.
Si ces mots étaient venus de quelque sermonnaire à l'éloquence facile, accoutumé à débiter aux malheureux des lieux communs, des phrases de réthorique creuses et sonores, ils n'auraient excilé aucune émotion; mais l'orateur , avec une intrépidité calme, s'exposait chaque jour à l'amende et à la prison pour la cause de Dieu et de l'homme, son langage fut compris et communiqua une énergie nouvelle aux fugitifs désolés.
Rachel prit affectueusement Elisa par la main, et la conduisit à table. On commençait à souper, lorsque Ruth entra.
— Je viens, dit-elle, apporter des bas pour l'enfant; il y en a trois paires £\\ laine, çt très-chauds : il fait si froid au Canada! J'ai encore des friandises pour le petit Henri; les enfants, tu le sais, mangent du matin au soir.
En disant ces mots elle glissa un gâteau dans la main du fils, et secoua cordialement celle de la mère.
— Oh! merci! vous êtes trop bonne! dit Elisa.
— Allons, Ruth, mets-toi à table, dit Rachel.
— Je m'y refuse absolument. J'ai laissé John à la maison avec l'enfant et des biscuits au four; si je m'arrête un seul instant, John laissera brûler tous les biscuits et donnera à l'enfant tout le sucre du sucrier; voilà sa manière! Ainsi donc, adieu, Elisa! adieu, Georges ! que Je Seigneur vous accorde un heureux voyage!
La petite quakeresse disparut en sautillant. Le souper s'acheva , et bientôt une grande charrette couverte s'arrêta devant la porte. Phinéas quitta précipitamment sa place pour s'occuper de disposer l'intérieur du véhicule. Georges sortit tenant son enfant d'une main et sa femme de l'autre. 11 avait la démarche ferme, l'air calme et résolu. Rachel et Siméon le suivaient.
— Sortez un moment , dit Phinéas à ceux qui étaient installés dans la voiture; laissez-moi arranger le fond pour les femmes et pour l'enfant.
— Voici deux peaux de bison, dit Rachel; recouvre les bancs avec soin, car les cahots seront durs cette nuit.
Jim descendit de la charrette , et en fit descendre avec précaution
sa vieille mère, qui promenait autour d'elle des regards inquiets, s'attendant sans cesse à voir ses persécuteurs à ses trousses.
— Jim, demanda Georges à voix basse, nos pistolets sont-ils en bon état ?
— Oui vraiment.
— Et vous savez l'usage qu'il en faut faire si l'on nous attaque?
— Sans aucun doute, répliqua Jim en se rengorgeant; pensez-vous que je les laisserai reprendre ma mère?
Pendant ce court dialogue, Elisa prit congé de sa bonne amie Racliel, monta en voiture, et s'assit avec Heuri sur les peaux de bison. On plaça la vieille à côté d'elle; Georges et Jim se mirent devant elles, et Phinéas se campa au premier rang.
— Adieu, mes amis ! dit Siméon.
— Dieu vous garde ! répondirent tous les voyageurs.
La charrette roula sur le sol glacé, et le bruit des roues empêcha toute conversation. La route était bordée de grands bois, de plaines stériles, de vallées onduleuses. Le petit Henri ne tarda pas à s'endormir, et tomba pesamment sur le sein de sa mère. La pauvre vieille oublia ses frayeurs, et les yeux d'Elisa même se fermèrent. Phinéas était le plus alerte de la compagnie, et charmait les ennuis de sa longue conduite en sifflant des airs un peu profanes pour un quaker.
Vers trois heures, Georges entendit bien clairement le sabot d'un cheval qui arrivait derrière la charrette. Il donna un coup de coude à Phinéas, qui arrêta ses chevaux pour écouter.
— Ce doit être 31ichaël , dit-il; il me semble reconnaître l'allure de sa jument.
Il se leva et allongea la tête du côté d'où partaient les sons. Il aperçut dans la pénombre, à la cime d'une colline lointaine, un homme qui accourait au galop.
— C'est lui, je le crois! dit Phinéas.
Georges et Jim sautèrent à bas de la charrette avant de réfléchir à ce qu'ils avaient à faire. Tous les voyageurs, dans un profond silence, tournèrent les yeux vers le messager qu'ils attendaient. 11 approchait, il disparut dans un fond; mais on entendait de plus en plus distinctement les pas précipités de son cheval. Enfin on le vit surgir au sommet d'une éminencc, à portée de la voix.
— Oui, c'est Michaél, dit Phinéas. Holà! Michaël , par ici!
— Phinéas, est-ce toi?
— Oui. Quelles nouvelles? Est-ce qu'ils arrivent?
— Jlssont derrière nous, au nombre de huit ou dix, échauffés par l'eau-de-vie, jurant et écumant comme des loups.
Lu ce moment même, la brise apporta le son lointain du galop de plusieurs chevaux.
— Remontez, mes amis, remontez vite, s'écria Phinéas. Si vous devez combattre, allons un peu plus loin.
Georges et Jim rentrèrent dans la voilure; Phinéas fouetta les chevaux; la charrette courut rapidement sur le sol glacé; mais le bruit des cavaliers qui arrivaient devenait plus distinct. Les femmes l'en-