CHAPITRE XVII
tendirent, mirent la tête en dehors, et virent sur le penchant d'une côte plusieurs individus dont la silhouette se détachait en noir sur le ciel rougeâtre de l'orient. Bientôt les persécuteurs signalèrent la charrette, que sa couverture de toile Manche faisait reconnaître de loin, et poussèrent de féroces cris de victoire. Elisa se sentit défaillir en serrant son enfant contre son sein. La vieille pria et sanglota. Georges et Jim étreignirent d'une main convulsive la crosse de leurs pistolets.
La troupe ennemie gagnait du terrain. La charrette tourna subitement et s'arrêta devant un rocher escarpé, qui s'élevait solitairement au milieu de la plaine. Ce bloc isolé, sorte de forteresse naturelle, était bien connu de Phinéas, qui s'y était souvent arrêté pendant ses chasses, et c'était pour l'atteindre qu'il avait fait diligence.
— Mettez pied à terre et gravissez avec moi ces rochers, dit Phinéas : Michaël , attache ton cheval à la charrette ; va trouver Amariah, et dis-lui d'accourir avec ses enfants pour parler à ces coquins.
En un clin d'œil tout le monde fut en route.
— Je me charge de l'enfant, reprit Phinéas en prenant Henri dans ses bras ; veillez sur les femmes, et courez de toutes vos jambes.
On n'avait pas besoin d'exhortation. Les fugitifs escaladèrent une haie, et se dirigèrent en toute hâte vers le rocher. Les clartés mélangées des étoiles et de l'aurore leur firent voir les traces d'un sentier qui menait au sommet du bloc.
— Avançons! cria Phinéas; et tenant l'enfant dans ses bras, il grimpa avec l'agilité d'une chèvre. Jim monta le second, portant sur ses épaules sa vieille mère tremblante. Georges et Elisa formèrent l'arrière garde.
Les persécuteurs s'arrêtèrent au pied de la haie, et descendirent de cheval en vociférant.
Les fugitifs étaient parvenus en haut du plateau, et marchaient un à un dans un étroit défilé. Tout à coup, ils trouvèrent le sentier barré par un ravin ou une crevasse profonde d'environ quatre pieds de largeur. Phinéas la franchit aisément. Il y avait au delà une masse rocheuse, dont les flancs droits et perpendiculaires, comme ceux d'un château, étaient séparés du reste du bloc. Elle était couronnée par une plate-forme couverte de mousses blanchâtres et de lichens crépus.
— Sautez, cria-t-il , il s'agit de la vie.
L'espace fut franchi ; et les fuyards s'empressèrent de construire avec des pierres un ouvrage avancé qui les dérobait aux regards des assiégeants.
— Nous voilà tous réunis, dit Phinéas : qu'ils nous attaquent s'ils le peuvent! Il faudra qu'ils passent un à un entre ces deux rochers sous le feu de nos pistolets.
— Je le vois, dit Georges ; mais comme cette affaire est la nôtre, laissez-nous en courir seuls les risques.
— Tu es libre de combattre, Georges, dit Phinéas en mâchant quelques feuilles de mûrier sauvage, mais tu permettras que je surveille les opérations. Nos ennemis délibèrent entre eux et lèvent la
tête en l'air comme des poules qui s'apprêtent à voler sur le juchoir. Ne ferais-tu pas bien de les haranguer avant qu'ils tentent leur ascension, pour les avertir qu'ils seraient canardés à bout portant !
La bande assaillante se composait de nos vieilles connaissances Tom Loker et Marks, de deux constables , et de quelques chenapans recrutés à la taverne, qui, séduits par l'appât d'un peu d'eau-de-vieç avaient consenti volontiers à s'employer pour rattraper des nègres.
— Eh bien ! Tom, dit un de ces satellites, voilà vos lapins pris an gîte.
— Oui; je les ai vus monter sur ce roc , et voici un sentier. Je vais les suivre ; ils ne peuvent m'échapper, et dans quelques minutes ils seront tous dépistés.
— Mais, dit Marks, s'ils tiraient sur nous du haut de leur forteresse, ce serait fâcheux,
— Comme ça vous ressemble ! s'écria Tom d'un ton railleur : vous êtes toujours d'avis de sauver votre peau ; mais ne craignez rien , ils sont morts de peur.
— Je ne vois pas pourquoi je ne penserais pas à sauver ma peau : je n'ai que celle-là : et les nègres se battent quelquefois comme des diables.
En ce moment Georges parut sur le plateau , au-dessus de leur tête, et cria d'une voix assurée :
— Messieurs, qui êtes-vous, et que cherchez-vous?
— Nous cherchons une bande de nègres marrons, répondit Tom Loker: Georges Harris, sa femme et leur fils; Jim Selden et une vieille femme. Nous avons contre eux un mandat d'arrêt, et des officiers de justice nous accompagnent. Etes-vous Georges Harris, qui appartient à M. Harris, du comté de Shelby, dans l'Etat de Kentucky ?
— .le suis Georges lïarris. Un certain Harris, du Kentucky, me réclamait comme sa propriété; mais à présent je suis un homme libre ; je foule un sol libre; ma femme et mon enfant, son ami Jim et sa mère sont ici : nous avons des armes et l'intention de nous défendre. \ ous pouvez monter, si vous le voulez ; mais le premier qui vient à portée de n s balles est un homme mort, et ses compagnons auront sueee^'venient le même sort.
— Allons, allons, jeune homme , dit un personnage gros et poussif eu se niellant en avant ; vol re langage est inconsidéré. .Nous sommes officiers de justice , nous avons de noire côté la loi et la force; vous feriez donc mieux de nous rendre tranquillement sans attendre qu'on vous y contraigne.
— .le sais bien que \ous avez de votre côté la loi et la force, reprit Georges avec amertume. \ ous voulez emmener, ma femme à la Nouvelle Orléans pour la vendre, étaler mou fils comme un veau sur Je marché, renvoyer la mère de Jim à la brute qui la rouait de coups, parce qu'il ne pouvait pas maltraiter son fils. Vous voulez nous remettre, Jim et moi, goug. le talon de ceux qui se disaient nos maîtres, el qui I)pu8 préparenl le louoi a| les lorlures. Si vos lois vous sou-