‹ La case du Père TomChapitre 90 sur 200 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

— Où mettez-vous vos muscades, Dinah? demanda miss Opîiéiia de l'air d'une femme qui demandait au ciel la patience.

— Tantôt ici, tantôt là, missis; il y en a dans celte tasse fêlée, dans cette armoire... Eh bien, Jacques, pourquoi vous arrêtez-vous? occupez-vous donc de vos affaires.

Et Dinah administra au criminel un coup de sa cuiller à pot.

— Qu'est ce que cela? demanda miss Ophélia, en montrant une saucière remplie de pommade.

— C'est de la graisse pour mes cheveux ; je l'ai mise là pour l'avoir sous la main.

— Et vous employez pour cela des saucières de porcelaine dorée!

— Mon Dieu ! missis , j'étais si pressée ! mon intention était de l'enlevé r dès aujourd'hui.

— Yoici deux, serviettes damassées.

— Je les ai mises là pour les faire laver un jour ou l'autre.

— Est ce que vous n'avez aucun endroit pour serrer le linge sale?

— M. Saint-Clare a acheté ce coffre pour ça; mais le couvercle n'est pas facile à lever, et je m'en sers d'ailleurs pour pétrir ma pâte dessus.

— Pourquoi ne pétrissez-vous pas votre pâte sur la pâtissoire que voilà ?

— Mon Dieu! missis, elle est si encombrée de vaisselle et d'autres choses qu'il n'y a pas de place.

— Vous pourriez bien laver votre vaisselle et l'emporter.

— Laver ma vaisselle! s'écria Dinah, qui, dans sa fureur, commençait à perdre ses habitudes de respect; est-ce ainsi que des dames sont au fait de l'ouvrage? S'il me fallait passer mon temps à laver et à empiler des plats, comment se ferait le dîner? Miss Marie ne m'a jamais parlé ainsi.

— Bien, bien. Pourquoi ces oignons sont-ils là?

— Je ne m'en souviens plus; je crois que je les avais mis de côté pour une étuvée, et que je les ai oubliés dans celte vieille flanelle.

— Et ces herbes?

— Je prierai missis de ne pas y toucher; j'aime à garder les choses là ou je sais les trouver au besoin.

— Mais le papier est tout troué.

— C'est afin de les prendre plus vite.

— Mais vous voyez qu'elles se répandent dans le buffet.

— Oui, parce que vous les avez dérangées, dit la cuisinière en s'approchant avec inquiétude. Vous avez mis le désordre là dedans, miss Phélia! Si vous vouliez bien monter au salon jusqu'à l'heure où viendra le temps de ranger, je mettrais tout en place; mais il m'est impossible de rien faire quand une dame rôde autour de moi... De quoi vous avisez-vous, Samuel, de donner le sucrier à celle petite? Tenez-vous bien, ou sinon!...

— Je vais mettre l'ordre dans la cuisine, Dinah, et j'espère que vous le maintiendrez.

— Mon Dieu! miss Phélia, les dames ne se comportent jamais

ainsi; ni mon ancienne maîtresse, ni miss Marie n'ont eu ces manières, et je ne vois pas à quoi elles servent!

Là-dessus, la cuisinière indignée s'éloigna du buffet. Sans se déconcerter, miss Ophélia assortit des assiettes, vida dans un seul réceptacle les morceaux de sucre épars dans une douzaine de bols, tria le linge sale et nettoya tout avec une rapidité dont Dinab fut stupéfaite.

— Ah! dit-elle tout bas à une de ses satellites, si les dames du INord ont de telles habitudes, ce ne sont pas des dames. Je fais mon affaire aussi bien qu'une autre les jours de rangement général; mais je n'aime pas que les dames viennent flâner ici, et fourrer les choses dans des endroits où je ne les trouverai jamais.

Pour rendre justice à Dinah, elle avait des paroxysmes périodiques de réforme et de coordination, qu'elle appelait les jours de rangement général. Alors elle vidait tous les tiroirs en les renversant sens dessus dessous, et augmentait encore la confusion. Ensuite elle allumait sa pipe et procédait à loisir au classement. Elle examinait les objets les uns après les autres en dissertant sur leur emploi ; elle faisait récurer vigoureusement le fer-blanc et l'étain par la jeune génération, et entretenait tout pendant plusieurs heures dans un état de bouleversement qu'elle expliquait à la satisfaction de tous les questionneurs, en disant que c'était le jour de rangement général. Elle faisait valoir les obstacles que lui opposait la négligence de ses collaborateurs, car, dans ses illusions, Dinah se persuadait qu'elle était le prototype de l'ordre , et que si le ménage n'était pas admirablement rangé, c'était uniquement la faute des autres.

Quand les casseroles étaient fourbies, les tables frottées avec du grès, les ustensiles qui pouvaient gêner relégués dans des coins ou sur des rayons, Dinah mettait une robe voyante , un tablier blanc, un turban de madras, et ordonnait aux jeunes maraudeurs de déguerpir, afin qu'elle put entretenir l'ordre. Ces nettoyages périodiques n'étaient pas sans inconvénients; Dinah s'éprenait d'un si grand amour pour ses casseroles récurées, qu'elle refusait de s'en servir, du moins jusqu'à ce que l'époque du rangement général fut définitivement expirée.

En quelques jours, mis-. Ophélia eut établi dans toute la maison un plan systématique; par malheur, elle ne pouvait recueillir le fruit de ses travaux sans la coopération d'esclaves qui ressemblaient à Sisyphe ou aux Panaïdes. Dans son désespoir, elle eu appela à Saint-Clare.

— Il est impossible, dit-elle, d'introduire de la régularité dans cette famille.

— (]'c>\ vrai, dil Saint-Clare.

— Quelle légèreté! que] gaspillage! quelle prodigalité! .le n'ai jamais lieu VU <le pareil.

— .le le crois s;ims peine.

— Vous n'en parleriez pas ii votre aise si vous aviez le ménage à diriger.

— Ma chère cousine, je voiis dirai une ('ois pour toutes que, nous

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