‹ La case du Père TomChapitre 93 sur 200 · CHAPITRE XVIIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIT

— Je vendrais pouvoir vous déterminer à ne plus boire. Savez vous où cela vous conduira ?

— A la mort, à l'enfer, reprit la femme d'un air sombre, vous n'avez pas besoin de me le dire ; je le sais bien, mais je le souhaite.

— Que Dieu ait pitié de vous ! s'écria Tom en frissonnant. N'avezvous jamais entendu parler de Jésus-Christ ?

— Jésus-Christ?... Qui est-il?

— C'est le Seigneur, répliqua Tom.

— Je crois avoir entendu parler du Seigneur, du jugement dernier, de l'enfer... J'ai idée de ça.

— Mais ne vous a-t-on pas dit que le Christ nous avait aimés, nous, pauvres pécheurs, et qu'il était mort pour nous ?

— Je n'en sais rien. Personne ne m'a jamais aimée, depuis que mon vieil homme est mort !

— Où avez-vous été élevée ?

— Dans le Kentucky. Mon premier maître nourrissait pour le marché des enfants qu'il vendait sitôt qu'ils étaient assez grands. J'étais chargée d'en prendre soin. Il finit par me vendre à un spéculateur, auquel mon maître actuel m'a achetée.

— Pourquoi avez-vous contracté l'habitude de boire ?

— Pour me délivrer de ma misère. Après mon arrivée à la Nouvelle-Orléans, j'eus un enfant, et je crus que je relèverais , puisque mon maître n'était pas spéculateur. C'était bien le plus joli de tous les êtres, et ma maîtresse le trouvait charmant. Il ne criait jamais ; il avait bonne mine. Mais ma maîtresse tomba malade. Je la soignai, j'attrapai la fièvre ; tout mon lait s'en alla, mon enfant n'eut bientôt plus que la peau et les os, et madame ne voulut pas acheter du lait pour le nourrir. Elle ne m'écouta pas quand je lui dis que je n'avais plus de lait. Elle soutint que je pouvais le nourrir avec ce que les autres mangeaient. L'enfant souffrit, cria, cria jour et nuit, se réduisit à rien ; et madame se mit en colère contre lui, en disant qu'il était d'une maussaderie insupportable. « Je voudrais qu'il fut mort, » ditelle. Elle ne me le laissait pas pendant la nuit, disant qu'il me tenait éveillée, et que je n'étais plus bonne à rien. Elle me faisait coucher dans sa chambre, et j'étais obligée de laisser l'enfant dans un grenier, où il mourut une nuit. Je commençai à boire pour m'étourdir, pour empêcher ses cris de me poursuivre.... J'ai bu, et je boirai toujours, dussé-je aller pour ça en enfer!

— Pauvre femme!... Ne vous a-t-on pas dit que le Seigneur était

mort pour vous qu'il veillerait à votre salut.... que vous pouviez

aller au ciel, et y trouver enfin le repos ?...

— Le ciel ! reprit la vieille ; n'est-cn pas là où vont les blancs ?...

Si je m'y rencontrais avec eux Oh ! j'aime mieux aller en enfer...

être loin de mon maître et de ma maîtresse !

Elle accompagna ces mots de son gémissement ordinaire, replaça son panier sur sa tête, et s'éloigna à pas lents. Tom retourna tristement au logis. Dans la cour, il trouva la petite

Évangéline le front ceint d'une couronne de tubéreuses et les yeux rayonnants de plaisir.

— Oh ! Tora, vous voilà?... Je suis ravie de vous rencontrer. Papa m'a chargée de vous dire que vous pouviez atteler les poneys à ma petite voilure neuve, et me mener à la promenade... Biais , qu'avezvous donc, vous êtes tout rêveur?...

— Je ne me sens pas bien, miss Eva ; mais je vais liarnaclier les chevaux.

— Enfin, qu'avez-vous?... Je vous ai vu causer avec la vieille Prue...

Tour, avec une éloquente simplicité, raconta l'histoire de la porteuse de pain. Evaïigéline ne proféra aucune exclamation ; elle ne pleura pas, ne manifesta point d'élonnement, comme un autre enfant. Ses joues pâlirent, un nuage sombre passa sur ses yeux, elle croisa les mains sur sa poitrine, et poussa un profond soupir.

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