PREMIÈRE TRAVERSÉE DE LA MANCHE
Les tentatives auxquelles je m'étais livré m'ayant donné une certaine confiance, le 9 septembre je m'élevai de Boulogue-sur-Mer, à cinq heures du soir, avec mon ballon la Villc-de-Botilogne , du cube de 5oo", bien dé(îidé à ne pas rentrer en France sans avoir épuisé toutes les chances; en
quelques minutes je suis porté à laltitude de looo"*. Je plane au-dessus des jetées et ne tarde pas à gagner le large, poussé par un vent Sud-Sud-Ouest. Désirant connaître le courant inférieur, je laisse descendre Taérostat vers les niveaux inférieurs dans le but de me renseigner auprès des pêcheurs dont les bateaux sont au-dessous de moi.
Édifié sur ce point que le courant inférieur est d'Est, je pensai, dès ce moment, qu'en utilisant alternativement ces deux courants, il me serait possible de gagner la côte anglaise.
Ayant jeté du lest, jo me relevai à laltitude de 1200° et continuai ma route, poussé par un vent Sud-Sud-Ouest, qui me porta à i)roximité du cap Giis-Nez. A six heures trente minutes, je redescendis dans le courant Est, afin de me maintenir dans une direction favorable. Vers sept heures et demie, le soleil se coucha, et je fus enveloppé d'un brouillard assez intense qui me masquait les côtes de France aussi bien que celles d'Angleterre.
Pourtant, vers huit heures, la lune se leva et, grâce à ses faibles rayons, je pus apercevoir deux bateaux à vapeur, qui se dirigeaient vers l'Océan. Un peu plus tard, j'aperçus deux feux, qui n'étaient autres que les phares de Douvres. Me basant sur ces lumières qui me permettaient de me rendre compte par un seul coup d'œil de la nature du vent qui m'entraînait, il m'était plus facile de me maintenir dans une direction favorable.
A neuf heures et demie mes regards furent attirés par un groupe de lumières qui m'indiquaient d'une façon certaine la présence d'une grande ville. J'appelai à plusieurs reprises et mes appels furent répétés par un écho dont la puissance m'annonça cette fois le voisinage immédiat de la terre.
Enfin, vers dix heures quinze minutes, je franchissais la côte anglaise à l'altitude de 3oo" ; je passai au-dessus d'une petite ville que je suppose être une station balnéaire,
car je remarquai sur la plage, à la lueur de la lune, des petites cabines roulantes. J'appelai à plusieurs reprises et plusieurs voix me répondirent.
Je n'avançais toutefois que lentement, en voyant se dérouler sous moi un panorama dont il ne m'était pas trop facile de déterminer la nature.
Il me semblait bien apercevoir des bois de faible étendue, puis des vastes prairies qui paraissaient m'inviter à atterrir, mais je n'osais m'y fier J'avais sans cesse la crainte d'un mirage. Après une heureuse traversée, je voulais à tout prix avoir une heureuse descente, et c'est pourquoi j'hésitais à ouvrir la soupape.
Bientôt, le brouillard étant devenu assez intense pour me masquer complètement l'horizon, je jugeai bon de mettre un terme à mon voyage, dans la crainte de reprendre la mer, ce à quoi, vous pensez bien, je n'aspirais nullement. Je n'en courais pourtant pas trop les risques^ parce que, me maintenant à une très faible altitude, il m'était toujours facile de me dérober à cette éventualité ; mais, comme il ne faut jamais rester exposé à des dangers inutiles, je fis mes préparatifs de descente.
Arrivé à quelques mètres à peine de la cime des arbres, j'attendis juste l'instant où, sortant d'un bois, je vis une belle prairie. Me pendant alors à la corde de la soupape, en quelques minutes je fus à terre.
Eh quoi? fis-je alors, ne serais-je pas arrêté ? On dkait que la terre fuit à mon approche? Mais non, ce n'était qu'une illusion, l'ancre avait bien mordu, Tarrêt du ballon était complet.
Mais d'où pouvait venir cette illusion?
Avant de mettre pied à terre et de m'en assurer, il me restât, comme plus pressé, à prendre toutes les précautions que conseille l'exp&ience ; aussi, je continuai de maintenir ouverte la soupape^ pour laisser libre issue au
gaz, et enlever ainsi au ballon une force ascensionnelle qui lui aurait permis de s'échapper.
Quand je fus bien assuré d'avoir assez dégonflé, je sortis de la nacelle pour reconnaître enfin le terrain.
A peine avais-je fait quelques pas, que j'eus le mot de l'énigme du terrain fuyant à mon approche; car de tous côtés, j'apercevais de grands troupeaux de moutons qui s'éloignaient au plus vite en fuyant devant eux au hasard, dans toutes -les directions, effrayes par la descente de ma machine.
J'avais beau* sonder de tous côtés les limites du champ où j'étais tombé, je ne voyais d'aucune part trace d'habitation : pas un filet de lumière, pas le moindre bruit ne trahissait la présence d'êtres humains.
A force de chercher, de réfléchir et ne rencontrant que moutons, je fus forcé de m'arrèter à l'idée que j'étais tombé dans un parc circonscrit de canaux, où ces animaux étaient retenus.
II ne me restait, en attendant le jour, qu'à faire contre fortune bon cœur, et pour mieux passer le temps, je me misa dégonfler complètement.
Après cela, et comme je n'avws rien pris depuis mon départ, dans la crainte que, tombant à l'eau, je n*eusse le sort d'un baigneur imprévoyant, qui entre dans le bain trop tôt après avoir mangé, je me mis à attaquer un pâté. Un habitant de Boulogne, qui espérait faire le voyage, l'avait déposé dans la nacelle avant le départ. Je soupai d'un excellent appétit en songeant au plaisir que mon amphytrion aurait en apprenant combien son cadeau m'avait été agréable.
Ensuite, je me couchai le plus commodément possible au fond de ma nacelle, que j'eus soin de couvrir de la bâche de pliage, afin de me préserver de l'humidité et aussi des chiens de garde.
Le lendemain de très bonne heure, je fus réveillé par les cris d'animaux domestiques, que ma présence, dans des conditions si nouvelles pour eux, avait mis en grand émoi, et qui pour, cela me firent un charivari épouvantable. Peu à peu le soleil qui s'annonçait à l'orient et qui remplissait l'espace de sa lumière sans cesse grandissante, fit succéder un concert moins alarmant aux velléités d'attaque dont j\avais été l'objet.
Dans ce moment du réveil du père de la nature, aucun animal ne se taisait; la prairie était pleine de vie et de bruit.
Les vapeurs devenant moins épaisses, je finis par apercevoir une ferme sur le versant d'une colline, vers laquelle je me dirigeai dans l'instant.
On m'avait vu aussi de loin, sans doute, en recherchant ce qui pouvait causer le bruit inaccoutumé qui avait marqué le réveil du jour ; en effet, je fis sans tarder la rencontre du fermier, qui, d'après ce que j'ai appris plus tard, se nommait James Austin.
Pendant que j'essayais de lui faire comprendre ma situation, le bonhomme, qui s'obstinait à me prendre pour un voyageur demandant sa route, m'indiquait avec son bâton les villes les plus proches.
— Non, non pas, avais-je beau lui dire, venu parla, au contraire, exclamais-je en lui désignant les airs; il n'en voulait pas démordre.
A force, je finis par Tentraîner jusque vers un endroit où il put découvrir mon ballon qu'on voyait d'assez loin.
Alors, n'en revenant pas, il se prit à faire, à son tour des signes vers le ciel, pour me faire sentir qu'il comprenait que j'étais acronaute.
Pendant qu'il me rendait pantomime pour pantomime, nous arrivâmes au lieu où j'avais passé la nuit, et mon fermier s'y livra à un scrupuleux Qxamen de mon matériel.
— Je voudrais bien Tenlever, lui insinuai-je de mon mieux en recommençant ma pantomime.
Sans doute, il me comprit, car, en me montrant du bâton sa ferme, il m'invita à Ty suivre, ce que je fis sans difficulté.
Arrivé chez lui, il me présenta à sa dame et à ses deux demoiselles, et, finalement, pour ne pas déroger aux traditionelles coutumes anglaises, il m'offrit du thé.
Madame Austin prévint quelques voisins, le chariot de . la ferme fut attelé, et, un instant après, nous arrivions auprès de Taérostat, où Ton se mit aussitôt à Tœuvre pour le plier.
En un instant, grâce à ce concours empressé, la Ville de Boulogne fut chargée et en état de prendre la direction du chemin de fer.
Je remerciai de mon mieux tous ces braves gens, puis nous nous dirigeâmes, avec le fermier, vers la route qui conduit à la première station.
Chemin faisant, nous rencontrions des paysans que mon costume intriguait, et qui regai'daient avec curiosité le ballon sur le chariot. Cependant, nous roulions bon train vers la station de Smeeth. Tout en faisant route, le fermier m apprit que j'étais descendu à Rucking Neew Ashford, comté de Kent.
Après une heure de marche, nous voyons devant nous une petite gare ; quelques minutes après, le ballon est déchargé, pesé, mis sur le quai de la station.
Bientôt, le train arrive, et j'y prends place, après avoir remercié mon compagnon de route.
Un coup de sifflet, tout s'ébranle, et me voilà en route pour Folkestone, où j'arrive à midi et demi.
A une heure, je m'embarque à bord du paquebot, et à trois heures moins quelques minutes, je suis sur le quai, à Boulogne, où je suis satisfait de pouvoir rassurer mes
amis, et heureux de leur témoigner que je venais enfin de passer de France en Angleteire autrement qu'en bateau à voile ou à vapeur.