‹ La Cataastrophe du Ballon L'aragoChapitre 9 sur 12 · SECONDE TRAVERSÉE DE LA MANCHE · texte numérisé non relu

SECONDE TRAVERSÉE DE LA MANCHE

Ces diverses ascensions ayant mis en évidence la possibilité de se servir des successions alternatives des courants aériens et m'ayant valu des éloges flatteurs, je résolus de passer le détroit en 1884.

Profitant de l'expérience que j'avais acquise, je réussis dans des conditions plus simples et plus rapides.

Le 4 sLôùt 1884, je fis une ascension à Calais, d'où le vent soufflant du Nord et de TEst, me fit descendre le lendemain au matin à Boulogne.

C'est en présence de mon séjour, tout de hasard, dans cette ville, d'oà j'avais pu si heureusement me transporter en Angleterre, que j'organisai une nouvelle ascension dans le Jardin des Tintelleries, avec l'espoir secret de traverser encore une fois le détroit.

Ce fut le jeudi 7 août qu'eut lieu Tasoension.

Au matin, le vent soufflait du Nord, et je ne voyais aucun inconvénient à recevoir à mon bord un de mes amis, M. Boulanger, des Attaques, village près de Calais, qui tenait à m'accompagnér ; mais l'après-midi, la brise changea tout à coup et tourna à l'Est, tout à fait dans l'axe de la Manche. Comme le ballon était petit (5oo mètres), je résolus de partir seul.

M. Boulanger, devinant mon projet, courut me chercher une bouée de sauvetage, et à sept heures du soir, je criais : lâchez tout !

L'aérostat s'éleva lentement, entraîné par le courant Est, avec une vitesse que j'estimais environ de neuf mètres à la seconde.

Je ne me serais certainement qiiie médiocrement fié à ce courant, si je n*avais pas eu la certitude qu'il était surmonté par un autre qui permettait de le rectifier.

Pour me rendi'e compte de la direction du courant supérieur je jetai quelques poignées de lest, et je fus en quelques instants poité à l'altitude de mille mètres. Teus la satisfaction de reconnaître que je ne m'étais pas trompé et que le vent venait bien du sud.

Je prolongeai autant que possible mon séjour dans le courant supérieur, où il faisait froid, le thermomètre marquant douze degrés au-dessous de zéro.

Cependant, rapproche de la nuit me fit juger prudent de descendre vers les couches inférieures, afin de me reconnaître plus facilement.

Je me disposais à opérer la manœuvre néœssaire lorsqu'un brouillard soudain me masqua complètement la vue des côtes et allourdit mon ballon. Malgré ce contre-temps, la descente s'opéra lentement, grâce aux dispositions qne j'avais prises, et quatre cents mètres me séparaient à peine du niveau de la mer, lorsque je crus reconnaître un changement dans ma marche*

En sentant cet ébranlement, je pensai au vent Est, et, en effet, je ne me trompais pas, c'était bien ce courant qui me reprenait et m'entraînait dans une direction défavoi^able.

Il me fallait au plus tôt regagner les couches supérieures; pour cela, je jetai du lest, en conséquence je m'élevai rapidement à seize cents mètres, altitude à laquelle j'avais cru remarquer un courant sud-ouest.

Mon attente ne fut pas déçue ; je pris immédiatement la direction du nord-ouest. 11 était 8 h. 45, le baromètre m'indiquait la hauteur que j'avais retrouvée à mon altitude de mille mètres, et le thermomètre marquait 9 de-^ grés au-dessus de zéro.

Tout autour de Taérostat se déroulait un panorama magnifique, m'offrant un coup d'oeil splendide, féerique! Aussi loin que mon regard pouvait sonder l'horizon, une innombrable quantité de nuages amoncelés m'apparaissaient, argentés des clairs, vifs et limpides rayons de la pleine lune, comme une immense chaîne de montagnes, entièrement recouverte de neige, que je dominais tout entière.

Les plus hauts pics, qui semblaient s'élever jusqu'à moi, pour me laisser entrevoir des gorges profondes, me donnaient l'illusion que je planais au-dessus de mondes fantastiques, inconnus, perdu dans une immensité sans bornes.

L'impression que je subissais était si forte, que j'oubliais la manœuvre du ballon. Il me semblait qu'aucun autre soin que la contemplation, à laquelle je ne pouvais me soustraire, ne dût m'occuper.

Cependant, une légère brise, venant d'en bas, me rappela bientôt à la réalité, en m'indiquant que je descendais. Je laissai s'effectuer ce mouvement, qui me sortait du brouillard, le point le plus important à éclaircii* étant de voir où j'étais.

Si la vitesse et la direction dont tantôt je disposais ne sont pas changées, me disais-je en moi-même, je dois être dans le voisinage des côtes anglaises, quoique je n'entende d'autre bruit que celui des vagues, auxquelles mon oreille est habituée.

hiterrogeant alors les sombres profondeurs de la brume, je crus apercevoir une légère ligne se dessiner à l'horizon.

Malgré moi, je me penchais en avant, cherchant à me i-endre compte si je n'étais pas le jouet d'une illusion tf optique; mais, ô joie! non, c'était bien une fois encore l'Angleterre, où j'allais aborder. Le courant supérieur dont

j'avais si bien auguré venait de produire son effet et m'avait conduit au port.

Apercevant bien nettement les deux phares de Douvres, cette fois, dis-je, je nai plus à redouter le courant est, et, m'y plongeant en plein, après Tavoir si à propos évité deux heures auparavant, je me sens par lui rapidement entraîné vers la terre.

Arrivé à proximité des côtes, j'appelle, et j'ai la satisfaction d'entendre plusieurs voix répondre à la mienne. Je franchis alors la côte à une faible altitude, passant audessus d'une petite ville <iui borde la mer.

Aussitôt l'horizon s'agrandit et je fais mes préparatifs de descente. J'ouvre pour cela la soupape et, sans tarder, une violente secousse m'annonce que l'ancre a mordu, et enfin, j'atterris à environ deux kilomètres de la côte.

Sans sauter hors de la nacelle, par un empressement irréfléchi, je me tiens toujours suspendu à la corde de la soupape, pour priver le ballon de toute force ascensionnelle .

Rassuré sur ce point, je saute dehors, et découvre au premier coup d'œil que je suis tombé dans un champ de pommes de «terre. .

Comme, après avoir inspecté l'endroit de ma chute, j'allais me mettre en quête d'une habitation quelconque, j'aperçois un petit point lumineux, qui semble se diriger vers le ballon. Bientôt aussi, j'entends un bruit de voix.

C'est cela, me dis-je, ma voix a été entendue ; on vient au-devant de moi, et, en effet, je ne tardai pas à apercevoir quelques hommes précédés d'un fallot qui étaient à la recherche de mon ballon, qu'ils avaient découvert dans les airs, avant sa chute.

Je vais au-devant d'eux, et nous revenons ensemble auprès de l'aérostat, qui fut dégonflé avec précaution.

Comme le temps était beau, je le laissai la nuit dans le

— So —

champ roème où U étairt tombé, puis nous primes le chemin conduisant à la ville de New-Rowney, au-dessus de laquelle j^appris que je venais de passer.

Quand les braves gens qui m'accompagnaient m^eurent indiqué l'hôtel le plus voisin, je les remerciai chaleureusement, puis j'allai prendre un peu de repos en attendant le lendemain. Comme il arrive toujours, en pareille circonstance, je fus Tobjet d'une certaine curiosité, et l'on me posa une foule de questions auxquelles je n'aurais pu répondre, si je n'avais eu le bonheur de rencontrer un interprète à l'aide duquel j'y pus satisfaire.

Je lui fis part des impressions que j'avais ressenties pendant mon voyage, que, parti de Boulogne à sept heures, j'avais touché terre de l'autre côté du détroit, à 9 h. 5o après une traversée de 2 h, ho. Il le rendit aux personnes empressées à l'entendre, puis je me munis d'un certificat de descente. Pendant cela, une voiture qui était allée chercher le ballon revint, et je me fis conduire à Folkestone, d'où je m'embarquai pour Boulogne, mon deux fois heureux point de départ.

ACCmKNT XN PLEINE MER

Nous trouvons dans le journal Le Havre, le récit dtm accident arrivé à Lhoste dans une ascension exécutée à DunkerquCy eai août 1887, et qui lui a donné ridée de faire servir les ballonnets destinés à remplacer la soupape, au moirts dans les ascensions maritimes.

(c Parti dimanche de Bonkerque, à quatre heures et demie, avec rmtention de me rendre en Angleterre, je

m'élevais à une altitude de 1,600 mètres, afin de rencontrer le courant Sud, favorable à la réussite de la traversée ; là une brise inférieure Est-Nord-Est me permettait de gagner facilement la côte anglaise en avançant suffisamment vers le Nord.

« Lorsque je me fus assuré de Texistence et de la vitesse du courant Sud, je laissai descendre Faérostat dans les couches inférieures et je passai successivement au large de Gravelines et de Calais.

(( Alors, je m'élevai afin de retrouver le courant supérieur; le baromètre marquait 2,3oo mètres; tout autour de Taérostât se déroulait un panorama magnifique ! ! I Aussi loin que mon regard pouvait sonder l'horizon, la mer apparaissait argentée des vifs et limpides rayons de la pleine lune ; çà et là quelques légers cirrus en rendaient l'aspect féerique.

« L'impression que je subissais était si forte que j'oubliai la manœuvre du ballon ; cependant l'approche des côtes mo rappela à la réalité, et dans le but de reprendre la brise inférieure, j*ouvris légèrement la soupape ; mai^ à peine ai-je exécuté cette manœuvre, qu'un sifflement continuel m'indique que les clapets ne se referment pas : le baromètre atteint 3^800.

« Je tire à plusieurs reprise la corde de soupape afin de rétablir le jeu des clapets ; tous mes efforts sont inutiles^ le ballon descend avec une vitesse inouïe, je jette par dessus bord tout le lest disponible ; quelques minutes s'écoulent et la nacelle frappe violemment la surface de la mer.

« Entièrement courbé sur les vagues, le Météore se vide de plus en plus, et c'est à peine si, sous l'impulsion d'une bonne brise nurd-est, il traîne à la remorque ma légère nacelle d'osier. C'est alors que m'apparut le salut sous la forme du vapeur anglais Zalmisy capitaine Wilkinson ; un

canot fut mis à la raer, et comme ce steamer se rendait à Rouen, je débarquai au Havre dix-huit heures après l'accident qui avait failli rendre fatale une expérience dans laquelle j'avais la plus entière confiance. »

Page 1