II. - DE LA CHASUBLE
I* La cathédrale d'Anagni possède une chasuble et deux dalmatiques faussement nltribuées au pontificat d'Innocent 111 ; je les assigne à celui de Boniface Vlll. Quand la mode changea, sous l'épiscopat de Sénèque, sans aucun doute, la chasuble trop ample fut retaillée en chape, et, du surplus, on fit des manches à la dalmatique et à la tunique, qui offrent actuellement un bizarre assemblage de pièces rapportées. C'est donc moins pour leur forme qu'au point de vue iconographique que ces vêtements méritent d'être étudiés. L'étole seule paraîtrait authentique.
La légende, qui accompagne la plupart des scènes, est en gothique ronde, aussi régulière que belle. La broderie suit, sur un fonds de toile fine, le dessin
CATHÉDRALE DANAGNI.
préalablement tracé à la plume. La chasuble, méconnaissable dan» sa transformation en chape, est ainsi décrite par P« Inventaire de Boniface VIII . :
t Item. Una planeta contexta ad aurum, et de serico, de ystoria Saluatoris. Ab annuntiatione béate uirginis et natiuitate xri usque ad resurrectionem. Et de assumptione béate uirginis. Et foderata sennalo rubeo cum aurifrisio ex parte ante cum pernis ».
Trente médaillons circulaires, brodés en soie de diverses couleurs, représentent la vie de Noire-Seigneur. Des anges agenouillés et nimbés, pieds nus, la navette en main, encensent entre les médaillons. Tous les personnages se détachent sur une broderie dont les fils d'or imitent ce qu'on a depuis appelé t point de Hongrie ». Voici Y* histoire » peinte a l'aiguille sur cette chasuble.
L'ange (îabriel, debout devant Marie, lui annonce, sur un cartel déployé, qu'elle sera mère de Dieu. La Vierge aussitôt s'est levée de sa haute «chayère» et a cessé la lecture des prophètes, pour écouter les paroles mystérieuses que l'Esprit saint, colombe divine, souffle à son oreille. Un lis fleuri, planté près d'elle dans un vase, témoigne de sa virginité. — Marie visite sa cousine sainte Elisabeth. — Nativité. Marie est couchée sur un lit; l'enfant Jésus dans la crèche est réchauffé par l'âne et le bœuf, tandis que saint Joseph médite sur le mystère qui vient de s'accomplir. — Lu ange annonce aux bergers la naissance du Sauveur. Ces bergers, vêtus d'une (unique bleue et d'un scapulairc muge à capuchon, jouent de la cornemuse ou, le bâton à la main, prennent le chemin de Potable. — Les trois rois mages, Gaspar, Balthazar et Melchior, suivent a cheval l'étoile miraculeuse qu'ils ont aperçue au ciel. — Ils sont admis à la cour d'Hérode qui leur parle assis, la couronne en tète et le glaive à la main. — Ils offrent leurs présents dans des coffrets d'or au divin enfant qui, assis sur les genoux de su mère, leur donne sa bénédiction. — Assis sur un même banc, la tète appuyée clans la main, ils dorment : un ange les avertit de retourner dans leur pays par un autre chemin. — Jésus, retrouvé dans le temple, est emmené par sa mère. — Joseph, son bagage sur le dos, précède l'âne de la fuite en Egypte. Je note ici comme exception l'absence du nimbe autour de la tête du saint patriarche. — Parabole du Semeur qui prend le grain dans une toile attachée à son cou et qu'il relève en avant. L'homme ennemi se montre sous la forme de trois soldats, couverts d'une cotte de mailles à capuchon et d'une jaquette sans manches, la lance au poing, pour ravager la moisson dont les épis sont déjà mûrs ». — Massacre
t. Je no sais pourquoi celle scène, ainsi représentée en Italie, me rappelle ce passage: lmpius ha?c ta m culta novalia mile» habebit,
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des Innocenta au commandement d'Hérode. — Présentation au temple. Siméon s'avance pour prendre sur l'autel l'enfant Jésus qui le bénit ; ses mains, par respect, sont enveloppées dans un linge blanc. Lne femme nimbée suit Marie et porte dans un panier l'offrande exigée par la loi. — Dormition de la Vierge. Elle est étendue sur un drap rouge bordé de blanc ; les Apôtres, saint Pierre le premier, reconnaissable à sa large tonsure, sont rangés autour du lit. Du ciel étoile sort la inain de Jésus-Christ qui bénit sa mère. — Assomption de Marie au ciel dans une auréole, dont les nuages onduleui dessinent la forme elliptique et que soutiennent quatre anges. — La sainte Vierge, assise sur le même trône que son Fils, reçoit, les mains jointes, sa bénédiction. Jésus-Christ pose sa gauche sur le globe du monde surmonté d'une croix, en souvenir de la Rédemption. — Deux anges encensent la Vierge mère, qui présente son enfant à leur adoration. — Le Christ, la croix à la main, défend à Madeleine de le toucher. — Trois personnages nimbés, déposent dans le tombeau et oignent de parfums le corps de Notre-Seigneur. Seruient-cc Nicodème et Joseph d'Arimathic? — Jésus-Christ est déposé de la croix. Le soleil et la lune sont voilés par les nuages. — Jean et Marie assistent a lu crucilixion du Sauveur, percé de trois clous seulement. Les astres ne montrent plus au ciel qu'un orbite sans lumière. — Jésus-Christ, poussé par des soldats armés de lances et de hallebardes, porte sans aide sa lourde croix sur ses épaules. — Assis, les yeux bandés, il est souffleté par ses bourreaux. — Les trois myrrophores nimbées approchent du tombeau. Un ange, assis sur la pierre qui le fermait, leur dit que Celui qu'elles cherchent est ressuscité ; pour preuve, il leur fait voir le linceul qui est resté au fond du sépulcre. — Les soldats, préposés à la garde du tombeau, sont endormis. — Jésus-Christ descend aux limbes avec sa croix. Il tire de la gueule du dragon les àmes qui attendaient sa venue. Eve sort la première; saint Dixmas, le bon larron, vient le dernier. — Ascension. Marie, saint Pierre tonsuré et les Apôtres lèvent les yeux au ciel, où ils aperçoivent encore les pieds du Sauveur que les nuages leur dérobent. — Pilate, après s'être lavé les mains, se les essuie à une
Barba rus bas gegetes. En quo discordia cives Pcrduxit miscros; en quoi» rxmsevinius agrosl
Le brodeur d'Anagni semble avoir eu sous las yeux ces vers de Virgile en peignant à l'aiguille le Semeur. Chez nous, comme dans l'Église grecque, l'homme ennemi de la bonne semence est représente par le diable. Voyez le « Manuel d'iconographie chrétienne », page Ï07. Ou reste, le texte même de la parabole du Semeur (S. Marc, iv-15) demande Satan; il fallait dooe être virgilien et païen, comme l'Italie l'est a bon droit, et comme l'est Anagni où une des portes de la ville porte le nom de Cerès, pour remplacer le diable par des soldats.
(MotedtM.Didron.)
serviette passée au cou de son serviteur. — Judas reçoit des mains du grandprêtre le salaire de sa trahison. Apôtre, quoique infidèle, il conserve les honneurs du nimbe. — Dégradé, sans nimbe, mais pieds nus, il baise le Christ. — Flagellation. Jésus-Christ est attaché à une colonne ; il n'a d'autre vêtement qu'un jupon autour des reins.
Il n'est pas, que je sache, de vêtement plus riche et plus complet que cette chasuble papale *. Malgré ses mutilations et le désordre, plus apparent que réel, de ses médaillons, en voici, ce me semble, le symbolisme :
Le prèlre. à l'autel, est véritablement un autre Christ: « Sacerdos, aller Christus ». La faiblesse de son humanité .s'efface et la sublimité de son ministère se manifeste seule. Les vertus, dont il doit être orné sont les vertus mêmes
de Celui qu'il représente : ■ Sacerdos omnibus virtutibus débet esse ornatus
Sacerdos, sacris vestibus indutus, Christi vices gerit .. ( De Imit. J.-C, lib. iv.) Identifiant le Christ et le prêtre, et appropriant l'ornement à sa destination, l'artiste du \\t\' siècle a puisé les motifs de son ornementation dans l'Évangile, et fait disparaître sous les traits éclatants de la vie du Sauveur, l'impuissance de son ministre. Tout ce qui se rattache à la terre s'abaisse a la partie inférieure du vêlement : de la Nativité à l'Ascension, de la Mort de Marie à son Couronnement, l'on monte par degrés ; double échelle qui , a droite et à gauche, part de l'humiliation pour arriver à In gloire, figurée au. bord supérieur.
2° Boni face VIII, toujours généreux pour la basilique de sa ville natale, lui fit don d'une autre chasuble, ainsi mentionnée dans son « Inventaire»:
« Item. I na planetu de samito laborato de auro , cuin acu , ad leones, pappagallos, grifos et «quitus cum geminis capitibus, et aurifrisio de samito laborato de auro, ad ymagines généalogie Saluatoris, cum pernis et lapidibus pretiosis ».
Le « samit » est une espèce de satin rouge ; on le nomme en Italie • raso ».
1. Je demande une mention particulière et des plus honorables pour la chape de saint Louis de Toulouse, conservée aujourd'hui dans l'église de Siiinl-Muximin, département du Var. Celte chape magnifique, qui date du xni* siècle comme la chasuble ri'Anagni, a été décrite avec un grand détail par M. L. Rostan, membre des Comités historiques, et dessinée avec une rare précision par M. l'h. Rostan, ancien élevé de l'École pol; technique. Ce travail tonne une monographie qui comprend onze pages de texte et 16 planches petit in-folio. L'important, le curieux ici, c'est que tes scènes d'Anagni sonl à peu prés les mêmes que celles de Saint-Maximin, ci qu'elles sont au nombre de trente dans chacun des deux vêtemcnU. Du reste, même sujet generaJ, naissance et mort de la Vierge et du Sauveur. La chape de Saint-Maximin est parfaitement française d'ornementation, de sujets et de personnages, et nous n'hésitons pas, sans crainte de la voir pAlir, de la mettre en regard do celle d'Anagni. Voyez le beau travail de MM. L. et Ph- Rotton, publié en 4855 sous le titre de < Notice sur la chape de saint Louis, évoque de Toulouso ».
{Sotede M. mdron.)
LE TRÉSOR
La mozette d'été du pape est de cette étoffe. J'ai vu à Anagni celte chasuble de ■ samit», qui doit dater de la fin du xm* siècle ou du commencement du xiV; elle est couverte de médaillons d'or brodés à l'aiguille et reliés entre eux par des rinceaux courants. Dans chacun de ces médiiillons sont brodés des griffons, des aigles à deux têtes ou des perroquets affrontés.
L'orfroi descend verticalement sur le dos, comme aux chasubles italiennes de nos jours. .Sept apôtres y sont représentes : saint Pierre, à la place la plus digne, par conséquent au hnut de l'orfroi; il bénit et il tient les deux clefs, emblème du double pouvoir que lui confia Jésus-Christ; sa létc est tonsurée. Saint Paul porte le livre de ses Epltres et le glaive qui le décapita ; saint Jean, imberbe, un livre ; saint André, vieillard, la croix sur laquelle il fut crucifié; les trois autres, sans attributs spéciaux, prient les bras ouverts ou tiennent le livre qui désigne leur apostolat.
En avant, l'orfroi affecte la forme d'une croix en t; tel est encore l'usage italien. Sur cet arbre sacré qui restitua la vie au genre humain l'habile brodeur fit fleurir cette tige merveilleuse qui a sa racine dans Jessé, son développement clans les rois de Juda, et son épanouissement et son fruit dans le Fils de Dieu. Cette généalogie selon la chair commence à Jessé, a sa filiation dans Ezéchias, Salomon et David, tous couronnés cl le sceptre fleurdelisé en main. I.curs noms étaient écrits sur leurs livres ; on n'y lit plus que ces deux : kzeiiia s — davit. La Vierge, fleur de l'arbre, étend les bras, comme une oranle des catacombes. Au-dessus d'elle, le Christ, placé entre l'A et l'n surmontés de la croix, bénit à trois doigts pour confirmer l'œuvre de salut qu'il a commencée dans le monde par la rédemption et continuée par la propagation de son évangile.
3' • Item, l'na planeta de panno (artarico ud aurum, cum aurifrisio deauro cum multis sculis, et in pede a lergo cum litteris : Penne fit me ». — « Invent. » de BonifaceVIll.
Je n'ai trouvé dans le trésor qu'un lambeau de l'orfroi de cette chasuble. J'ignore l'utilité d'une foule de petits écussons armoriés qui sont tissés dans l'étoffe môme, deux à deux. Malheureusement, le nom de l'artiste pbnnb, qui nous intéresserait davantage, a disparu.
I. « Qui salutem humani generis in ligno crucis consliluisti .. — «Préface de la Passion».
i. L'ordre généalogique de cet « Arbre do Jc&è» est interverti, car ftzécbias y figure avant Salomon et David. — On remarquera U> son dur de l u dans ezeiha, que l'on prononçait au moyen âge avec la valeur du k, comme les Italiens l'observent encore pour mm el mau, que le moyen âge français écrivait en conséquence mem cImchil.