III. - DE LA DALMATIQUE
Je ne saurais dire avec quel dépit j'ai vu, ces dernières années, un chasublicr étaler à la devanture de son magasin, vis-a-vis de Saint-Louis-des- Français, à Rome, des étoffe» et des ornements sortis des fabriques de Lyon. Notre église nationale a altéré la tradition romaine, en exigeant l'importation à Rome de nos inodes françaises. Saint-Louis est un de ces établissements mixtes, où l'on n'est ni sincèrement romain, ni franchement gallican. Ainsi a toutes les solennités se présente cette anomalie d'un célébrant habillé d'une chasuble française, assisté d'un diacre et d'un sous-diacre vêtus de la dalmutiquc et de la tunique romaines; à vêpres, on voit trois chapiers avec trois chapes différentes et dont la forme trahit l'origine.
A Rome, la tradition s'est sévèrement maintenue. La chasuble y est encore souple et longue; elle drape et couvre les épaules. En France, elle est raide, courte et étriquée. Nous avons plus complètement dénaturé la dalmatique, le plus ridicule et le plus contrefait de tous les vêtements d'église. La dalmatique romaine, si elle était prolongée dans sa hauteur et aux manches, si elle était serrée davantage aux extrémités, ne différerait en rien de la dalmatique du moyen âge ; je n'en connais pas do modèle plus parfait que celui du reliquaire de Sainl-Kticnnc 4 .
Passons maintenant à l'examen des dalmatiques d'Anagni , dont nous pouvons, grâce au texte si clair de l'inventaire déjà cité, préciser l'époque de confection.
I. « Item vna dalmatica contexta de auro, argento et serico cum octuaginta duobus plactis de auro, et pernis, ad ystoriam boati Nicolaj. »
Cette dalmatique existe aujourd'hui a l'état de chasuble. Le remaniement lui a fait perdre ses» perles de nacre » et soixante-dix-huit médaillons (en italien • piatti •) de son « histoire de saint Nicolas ». L'orl'roi qui y a été appliqué est tissé à grands losanges piquetés d'or, alternativement rouges ou violets. Le fonds blanc de l'étoffe est brodé en fils d'or nu « point de Hongrie». Entre les médaillons circulaires courent des rinceaux où, comme au soubassement de la Sainte-Chapelle de Paris et aux stalles de la cathédrale de Poitiers, des anges éclairent avec leurs chandeliers, parfument avec leurs encensoirs-boules, ou présentent de chaque main une couronne. Le motif des
I. Voir les <• Annales Archéologiques volume un, en n»>arû «le la page 31.1.
LE TRÉSOR
sujets est emprunté à la « Légende dorée ». Saint Nicolas, enfant, refuse de boire au sein de sa mère, par esprit de mortification. Son père, les jambes croisées en est dans l'étonnement. Il apprend à lire ; son maître a le fouet à la main, pour l'en punir, s'il n'est pas docile. Trois jeunes filles s'entretiennent avec leur père de leurs moyens d'existence. Saint Nicolas sauve leur honneur en leur jetant de l'argent par la fenêtre 2 . Assis sur son trône, et vêtu de la chasuble et du pallium, il reçoit de deux évéques qui le bénissent la crosse et la mitre. Il ressuscite par sa bénédiction les trois jeunes écoliers qu'un aubergiste avait coupés par morceaux et mis en réserve dans un charnier. Il apaise une violente tempête suscitée par le démon qui a déjà brisé le mât d'un vaisseau. Il chasse le démon par le signe de la Croix. 11 donne sa bénédiction à des guerriers vêtus d'un surcot rouge sur une cotte de mailles, dont le chaperon est rabattu sur les épaules. Il accueille le présent d'un vase d'or que lui fait un enfant. Un ciboire est offert à son autel. Ses funérailles. Couché sur un drap mortuaire rouge 3 bordé de blanc, il porte tous les insignes du pontificat. Sa chasuble rouge est ornée du pallium que lui donna la sainte Vierge. I n évêque, coiffé de la mitre blanche et vêtu d'une, chasuble bleue *, asperge d'eau bénite le corps du défunt. Le diacre et le sous-diacre l'assistent, et chantent les prières du rituel. Sur le côté, deux
I. Les textes et le* monument s'accordent pour confirmer l'antiquité et la généralité de cet usage si fréquent dans les représentations jointes ou sculptée* du moyen âge. J'ai souvent entendu, au séminaire de Sainl-Sulpicc, les directeurs protester contre cette posture, peu mortifier.', disaient-ils, mai* en tout cas très-commode. Je m'empresse de leur fournir un trait historique qui va fort bien à leur argumentation : « Saint Arsène, solitaire d'Égypte, avait coutume, étant assis, de croiser les jambes et de mettre un pied sur le genou, Par la considération dont on l'honorait avec tant de justice, on avait peine à lui donner un avis direct. Le saint abbé Pastor se servit de l'ex|>édienl suivant. Il convint, avec un autre des anciens Pères, de se mettre lui-même en cette posture, quand la communauté serait assemblée, et de donner ainsi lieu à cet ancien dp le reprendre. Cette scène innocente se fit comme on en était convenu; et Arsène, qui ne manqua point de pénétrer le dessein des acteurs, en profila avec une humilité édifiante. Les ascètes considéraient cette habitude comme une vanité du siècle. » Béiault-Beucabtkl, « Histoire de l'Église «, t. ut, p. Ï5.
Y Fra Angelico da Fiesole a peint sur bois, au \* siècle, plusieurs traits de la vie de saint .Nicolas. Les originaux en sont conservés au Musée du Vatican. Je doute que l'artiste qui a dessiné les cartons de la dalmatique lui soit inférieur en beauté et en grâce. La broderie accuse plus de fermeté et de caractère, le tableau jiéehc par trop de finesse et de détail.
3. Le deuil ecclésiastique du pape est encore ce qu'il était au moyen âge pour le clergé : Sa . Sainteté ne paraît aux chapelles mortuaires et ne fait l'absoute qu'avec l'étole violette, la chape rouge et la mitre de drap d'argent, bordée d'un galon d'or.
4. On trouve également celte couleur, symbole de jouissance et de béatitude, dans les cérémonies funèbres du moyen âge.
CATHÉDRALE DANAGNI.
chandeliers à pied triangulaire portent des cierges de cire jaune 1 qui brûlent auprès d'une croix à haute tige, fichée en terre *.
11. < Item vna dalmatica de samito rubeo cum diucrsis passionibus sanctorum • ad ymagines Saluatoris et Virginis in pccloralj ■ et fodcrata sennato uiricli ».
J'ai observé fréquemment, dans les miniatures des missels, que la dalmatiqtie et la tunique diffèrent non-seulement entre elles pour la couleur et le dessin, mais encore avec la chasuble du célébrant sous ce double rapport. La symétrie moderne exige similitude entre les trois vêtements. Aussi, pour accompagner la chasuble historiée de In vie du Sauveur, on lit de la dalmatique, où liguraient les « Passions des Saints », une dalmatique et une tunique. L'étoffe manquait pour parfaire, on en emprunta quelques morceaux a la légende de saint Nicolas. Il résulte, de ce partage, le plus singulier assemblage qu'il soit possible d'imaginer. C'e.-t d'autant plus regrettable que le travail de la broderie est bien supérieur au précédent.
Je reviens d'abord à saint Nicolas qui, quoique de l'ordre des confesseurs pontifes, a subi par les mains des sacristains d'Anagni un affligeant martyre auquel il ne s'attendait certainement pas. Il guérit un aveugle avec l'huile de la lampe. Une personne dévote a placé sa statue sur un coffre , dans son appartement; elle l'invoque. Il ressuscite un enfant. In enfant tombe à la mer, un vase d'or a la main. Tempête. Il prend l'enfant par la main et le présente au roi. Il renverse les idoles. Le démon, travesti mais reconnaissante & ses cornes, parle à des marins pendant une tempête. Saint Nicolas les rassure en les bénissant \
Les sujets sont renfermés dans des qualre-feuilles anguleux. L'iconographie est traitée suivant les règles ordinaires, sauf pour les anges, qui sont
I. La chapelle papale n'admet qui» le* cierges de cire jaune pour les offices des morts.
i. En Anjou, c'e-t la crui\ de procession que l'on met ainsi h la tele du défunt; en Poitou, une («élite croix en cire Manche, qui reste pour le c.isuel du cure. La Congrégation des rite» a déclare que cet usage était contraire aux rubriques du missel romain.
3. Les tirées avaient, au wit* siècle, une coutume sujicrstilieuse dont |«rle en ces termes le « Moniteur de l'année » : — Ils ne («riaient pas sans embarquer trente |»clits |>aiiis qu'ils nommaient («tins de saint Nicolas, et qu'il» réservaient pour le» cas de mauvais temps, truand la tempête se lovait, il* jetaient à la mer quelques-uns rte ces peiils |wins, en adressant une prière au saint, protecteur des matelots. J. Spon raconte que le navire sur lequel il était, ayant fait cote dans un gros temps, et ayant éte tin' de ce danger par une felouque vénitienne, tous les passagor» crurent devoir récompenser les matelots lit>érateurs en leur offrant quelque argent. Il ajoute : u Le sieur Dimitry, qui avait plus |>eur que tous et qui avait déjà jete dans la mer des petits pains de saint Nicolas, que les Grecs croient être bon» pour conjurer le mauvais temps, fut lo premior à mcUre la main a la bourse |>our reconnaître un si bon office. »
LE TRÉSOR
chaussés à Anagni comme à Subiaco. Us offrent aux vainqueurs un sceptre ou une couronne. La Trinité se compose du l'ère et du Fils qui bénissent, et du Saint-Esprit qui, colombe divine, vole de l'un à l'autre. Les trois personnes ont le nimbe crucifère. L'archange Gabriel salue Marie par ces mots, notés sur son livre en notation grégorienne : aie maria. Les rois mages offrent la myrrhe, l'or et l'encens à l'enfant Jésus. La croix sur laquelle Jésus-Chrisl est attaché est un arbre vert. Le Sauveur est couronné d'épines. On lit .nu titre: hic ismvreV rbx ivdeor 1 .
Deux hommes déchirent avec des peignes de fer l'évéque saint Biaise qu'ils ont dénudé : les reins seuls sont couverts. Le mot blasii exige passio sousentendu. — Un soldat, à casque ailé, tranche la tète a saint Denis : s • dionisivs. L'évéque de Paris porte dans ses mains sa tète coiffée d'une mitre. Un ange lui offre, comme récompense, une couronne. — Saint Georges est scié: s c.korgii. Un ange tient son étendard rouge timbré d'une croix s . — Saint Mathias, en chasuble, a la léïe tranchée par un personnage dont le chapeau est orné de deux ailes. La main de Dieu le bénit au ciel, tandis que sur terre une femme implore sa protection par cette prière des litanies : s matiiie or a l'RO noms. — Domitien est assis sur son trône pour juger. Saint Jean est plongé dans une chaudière d'huile bouillante devant la Porte- Latine. Saint Jean, imberbe, s. i...uav\, boit le poison que Domitien lui présente*. — Un des bourreaux active, avec un gros soufflet, le feu de la chaudière. Un ange console l'apôtre bien-aimé en lui montrant la couronne qui récompensera son courage. — Saint Thomas de Cantorbéry, s tiiomk caint... ib.... pi,*, est agenouillé devant l'autel où s'est accompli son martyre politique. Son diacre tient près de lui la croix archiépiscopale. Deux soldats, vêtus de cottes de mailles, s'avancent pour le décapiter. — La main de Dieu bénit du haut du ciel saint Magne agenduillé. — Un coup de hache fait rouler à terre le chef de saint Edmond, roi d'Angleterre: s : edmyn. — Martyre des saints apôtres Jacques et Philippe: di «e<;is : ... pi/ o nu m : puiuei-i. — La main de Dieu
bénit sainte Lucie décapitée : cie. — Personnage à genoux ibba. —
Décapitation de saint Paul, les yeux bandés» : api/i.— Saint André est crucifié
4. le* Cisterciens de l'abbaye de Sainle-Croix-d<vJerusalem . il Rome, possèdent les deux liera de co « titre u écrit sur bois, conformément à l'évangile, dans les trois langues hébraïque, grecque et latine.
5. Cet étendard do saint Georges est expo*-, le jour de sa fête, à Rome, dans son église de Saint-Goorges-in-Velabro. Voir mon n Année liturgique 23 avril.
3. Voir « Ann. liturgique », à i'ostension solennelle des reliques deSaint-Jean-de-Lalran.