‹ La cathédrale de ReimsChapitre 4 sur 13 · PROMENADE A L'INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

PROMENADE A L'INTÉRIEUR

Revenons au spectacle direct du monument. Les divers auteurs qui l'ont décrit s'accordent pour louer, avant tout, son incomparable unité, qui en fait, suivant Viollet-le-Duc, le type le plus parfait de l'architecture gothique. L'ogive y règne sans partage (1). Toutes les voûtes sont bâties sur croisées d'ogives. D'où leur élancement et leur grâce. Légèreté et solidité alliées, voilà le miracle. Grâce au concours des contreforts et des arc-boutants, les murs font place

(1) L'ogive ou arc ogif (arcus augivus) est un arc de renfort qui soutient les arêtes d'une voûte et forme sa carcasse. Ses branches s'appellent aussi des nervures. Les diverses travées d'une voûte sont séparées par d'autres arcs de renforts dénommés doubleanx, qui concourent également au soutènement. D'autres encore s'appliquent aux murs latéraux et prennent le nom de formerets.

partout aux arcades et aux fenêtres. La lumière entre à flots, tantôt avec l'éclat de ses rayons naturels, tantôt à travers le chatoiement des joyaux multicolores créés par l'art des verriers.

Arrêtons-nous à l'entrée de la nef (PI. 5), et promenons les yeux de bas en haut. Trois étages parfaitement distincts, et séparés par une moulure horizontale, se partagent la hauteur du vaisseau. En bas, des arcades élancées (1), soutenues par de robustes piliers (2), s'ouvrent sur les bas-côtés. Au-dessus, une galerie ajourée à colonnettes : le triforium. Tout en haut, des fenêtres (3).

(1) On appelle arcade un arc tendu entre deux supports et formant baie. Le mot arcatare est employé pour désigner, au contraire, un arc appliqué contre une paroi qui en ferme l'ouverture. On appelle triforium une série d'arcades superposées, dans une église, aux grandes arcades du rez-de-chaussée. On appelle pieds-droits, jambages ou montants les supports verticaux de l'arcade, et impostes ou sommiers les points de jonction des pieds-droits avec le cintre. Le lien horizontal entre les impostes se nomme linteau. Quant à l'espace circonscrit par le linteau et le cintre de l'arcade, on le distingue sous le vocable de tympan. Lorsque deux ouvertures jumelles sont accolées, le montant central reçoit le nom de trumeau. Le terme de voussure s'applique à im ou plusieurs arcs concentriques en retraite les uns sur les autres, correspondant au développement ou ébrasement d'une porte ou d'une fenêtre à l'extérieur de letir cadre ou chambranle. Archivolte réunit dans une appellation unique l'ensemble des voussures. Ecoinçon se dit du complément rectangulaire d'une arcade ou d'une arcature. Les tracés d'arcs les plus usuels sont le plein cintre, décrivant la moitié d'un cercle, et l'arc aigu ou brisé, le plus commun dans l'architecture ogivale. Il arrive que l'arc brisé d'une arcade soit rompu et divisé en trois segments. Cette modification en fait une arcade trilobée. Le mot lobe indique, en effet, un fragment plus ou moins hnportant de la circonférence d'un cercle.

(2) Le pilier ou pile est un empilement d'assises de maçonnerie. Il prend le nom de pilastre lorsqu'il fait corps avec un mur. Le pilastre affecte généralement un plan rectangulaire. Cylindrique et dégagé, le pilier devient «ne colonne. Toutetois, on distingue des colonnes engagées, c'est-à-dire intimement unies au corps de la muraille. La colonne se compose d'un fût, surmonté d'un chapiteau et reposant sur une base. Le chapiteau, plus ou moins évasé et sculpté, se termine par une moulure dénommée tailloir. La base, corps de moulure qui fait saillie sur le fût, a généralement pour support, un socle. On appelle contreforts des pilastres extérieurs servant de renfort aux murs pour supporter la poussée des voûtes. Uarc-boutant est un étai cintré lancé entre un contrefort et la paroi d'un édifice contre laquelle il « bute ».

(3) Les types les plus courants de fenêtres sont la baie circulaire et la baie rectangulaire cintrée au sommet. La baie circulaire, qu'au moyen âge on appelait un O, et que nous dénommons à présent œil-de-bœuf ou ocnlus, prend aussi les noms de

Partout, l'air et le jour entrent et circulent. C'est que de robustes étais soutiennent déjà à l'intérieur le paradoxe de pierre. Tous les piliers de la nef sont sur le même modèle. Une grosse colonne cylindrique, cantonnée de quatre plus petites opposées entre elles et engagées dans le corps du fût principal, repose sur une base commune à son socle et à celui de ses annexes. Celle des colonnes auxiliaires qui regarde la nef est surmontée d'une autre, d'un diamètre un peu moindre, qui s'élance jusqu'à la voûte et en supporte un doubleau, c'est-à-dire un des arcs saillants qui en doublent un compartiment. Deux colonnettes la flanquent de part et d'autre. Ces colonnettes sont le point d'appui des branches d'ogives de la voûte et des arcs formerets sous lesquels sont percées les fenêtres.

Tels sont les soutiens de la voûte. Les deux colonnes annexes accolées aux grosses dans l'axe des arcades servent de support à ces dernières. Quant à celle qui regarde les bas-côtés (PI. 6), elle reçoit un doubleau de ceux-ci. Les ogives formant les voûtes de ces bas-côtés reposent, du côté interne, sur la grosse colonne ellemême. Du côté externe, des faisceaux, composés d'une colonne assez forte attenant au mur et flanquée de chaque côté de trois colonnettes de moindre importance, supportent nervures, doubleaux et formerets. Toutes les arcatures comprises entre ces faisceaux de colonnes externes sont occupées chacune par une fenêtre, composée de deux baies jumelles surmontées d'une rose à six lobes. Ce type

rose ou de rosace, en considération des divisions qui lui donnent un aspect floral. La baie cintrée s'amortit, soit par un arc de plein cintre, soit par un arc brisé ou ogival. Ce dernier genre d'ouverture, quand ses pieds-droits sont très élevés, prend le nom de lancette.

de fenêtre se répète dans toutes les autres partiesj de l'édifice notamment, dans le troisième étage de la^nef . A la base de ces baies des collatéraux et dans leur ébrasement, règne]un étroit passage, qui traverse les piles séparatives et se poursuit tout autour de l'édifice, aussi bien dans le transept que dans les chapelles'de l'abside.

Fié. 4. — Fragment d'un vitrail de la nef.

Les deux premiers piliers de la nef, qui concourent à supporter les tours de la façade, et les quatre'piliers qui constituent le carré du transept (PI. 8 et 9) présentent une plus grande ampleur que les autres et sont renforcés d'une manière ■ particulière. Ils sont cantonnés, eux aussi, de quatre colonnes faisant corps avec eux et, en outre, les intervalles de ces colonnes annexes sont remplis par des groupes de trois et quatre colonnettes destinées à supporter

les nervures des voûtes. Si nous envisageons ensuite ceux du rondpoint (PI, 11), nous sommes en présence de colonnes cylindriques munies seulement, sur la face interne, d'une colonnette. La partie du tailloir des chapiteaux qui correspond à cette colonnette reçoit, en un faisceau, les supports des ogives du chœur et des formerets

Fig. 5. — Fragment d'un vitrail de la nef.

qui encadrent ses fenêtres (PI. 10). La face interne du tailloir supporte directement les doubleaux du déambulatoire et les nervures de ses voûtes (PI. 12). Les piliers 'externes du déambulatoire, entre lesquels s'ouvrent les chapelles absidales, sont du même modèle que ceux de la nef, sauf qu'à la hauteur des fenêtres du chevet, les colonnes principales et leurs annexes sont coupées d'une bague saillante, qui se poursuit, sous forme

de moulure, autour des chapelles voisines. Cette moulure souligne les sept pans que forme, à la hauteur du premier étage, chacune des chapelles, bâties, au rez-de-chaussée, sur un plan circulaire. Dans ces chapelles, les ogives des voûtes retombent sur huit colonnettes appliquées au mur. Les trois pans du fond sont occupés par trois fenêtres pareilles à celles que nous avons déjà décrites. Les autres pans sont aveugles et agrémentés seulement de fenêtres simulées.

A l'origine, des verrières garnissaient indistinctement toutes les ouvertures. Le rez-de-chaussée a perdu les siennes au xvni^ siècle. Les chanoines de ce temps-là voulaient voir clair et ne goûtaient pas le mystère de la lumière filtrant avec peine à travers l'opacité des verres colorés. Seule, la haute église, nef, chœur et transept, garda sa parure de vitraux. On n'en cherchera pas ici une description détaillée, que le défaut de représentation graphique rendrait vaine. Je rappelle tout bonnement que la royauté et l'épiscopat ont ici leurs traits mêlés à ceux du Dieu du Calvaire, de sa Sainte Mère et de ses apôtres. On n'a pas de bonnes photographies de ces œuvres, où l'art des verriers gothiques s'était déployé dans tout son éclat. La perte probable d'une grande partie de ces trésors rend, à l'heure qu'il est, cette lacune bien déplorable. Heureusement, un habile émule rémois de nos artisans d'autrefois, M. Paul Simon, qui s'est attaché depuis longtemps à l'étude de sa cathédrale, pour ce qu'elle lui offrait de leçons professionnelles, a reproduit par le dessin d'une façon scrupuleusement exacte plusieurs morceaux capitaux, dont deux spécimens figurent ci-contre (Fig. 4 et 5).

Nous n'avons pas encore prêté attention aux chapiteaux

rencontrés chemin faisant, dans notre promenade à travers le vaisseau. Ils méritent cependant qu'on s'y arrête. Une décoration variée, à base d'éléments naturels, s'adapte à chacun d'eux. La flore locale y domine, et la vigne, dont la Champagne tire un juste orgueil, y joue un rôle de premier plan. La fantaisie des sculpteurs mêla à cette végétation luxuriante quelques figures, nées des caprices de l'imagination. Elle en a fait occasionnellement l'ornement de la partie inférieure des chapiteaux appartenant aux colonnes annexes, qu'un cordon circulaire, historié ou non, sépare en deux parties, tandis que le chef de la grosse colonne présente, au contraire, un thème décoratif interrompu (PL 13). La technique de cet ensemble ornemental, bien que nettement orientée vers l'imitation de la nature, se ressent encore parfois un peu des traditions romanes. Mais, le style change dans les trois travées de la nef confinant au grand portail, qui sont les dernières en date. Les modèles naturels y sont interprétés avec un esprit plus libre et une main plus experte. Toutefois, c'est surtout dans le champ plus restreint des chapiteaux du triforium que l'art raffine. Chaque tête de colonne y offre une exquise variation botanique (PI. 14), Certaines sont de petites merveilles.

Déjà, aperçu du chœur (PL 7), le majestueux portail, auquel aboutit la nef, fascine par une décoration unique dans son genre. Approchons-nous et, cette fois, commençons l'examen par en haut. Voici d'abord, inscrite dans l'arc brisé qui sertit la voûte, une rose à douze pétales de verre fulgurant, aussi large que la nef elle-même (PL 15). Chaque pétale, découpé à son tour en trilobés et en quadrilobes, étale ses splendeurs opulentes de fleur double, aussi majestueuse dans sa forme qu'imposante par son

coloris. Faute d'images capables de donner une idée du dessin qu'on démêle sur ce joyau éclatant, bornons-nous à signaler que la Vierge y trône entourée d'anges, de rois et de prophètes. Un balcon court au pied de cette vaste ouverture. La galerie ajourée qui le supporte, et au fond de laquelle chatoient neuf grands bonshommes de verre, aux couleurs étincelantes, figurant, diton, le sacre d'un roi, c'est la suite du triforium. Descendez plus bas et regagnez le sol (PI. 16). La porte, qui se dresse devant vous, atteint le niveau des grandes arcades de la nef. Son tympan, logé dans une arcature ogivale, est ajouré. Une seconde rose en remplit la surface. Seize rayons partagent sa circonférence, que cîwitonnent trois petites rosaces tréflées. Au-dessous de cet œil lumineux, le trumeau s'orne d'une mince colonne, qui supporte un saint Nicaise, sa tête entre les mains. Au même niveau, dans les embrasures, un ange se tient de chaque côté, auprès d'un soldat : les consolateurs du martyr avec ses bourreaux. Sur le linteau, huit petits groupes figurent une histoire qu'on n'a pas réussi à identifier. Voilà ce que renferme l'arcade. Mais le décor s'étend à toute la muraille qui l'encadre.

A droite et à gauche, s'étagent sept rangées de niches, dont chacune abrite une statue sous une arcade trilobée. Le soubassement imite une draperie et chaque rang de niches est séparé par des panneaux oblongs, ornés de feuillages variés, dont les écoinçons des trilobés offrent chacun un rappel. Les scènes qu'on s'est plu à reconnaître dans les registres de droite de cette page profondément fouillée, qui rappelle par son aspect le travail des ivoiriers, se rapportent à la vie du Précurseur. Celles de gauche concerneraient la réalisation de sa prophétie ainsi que l'enfance

de Jésus. C'est ainsi que les trois personnages qui sont logés au troisième rang à droite, dont nous donnons une reproduction séparée (PI. 18), représenteraient Hérode et Hérodiade en présence de saint Jean, en train d'incriminer leur vie scandaleuse. Toutefois, certains sujets donnent lieu à des interprétations contradictoires. Par exemple, celui qui s'offre le premier aux regards, encore à droite (PL 17). Tandis que l'abbé Cerf (1) se borne à y voir un rude soldat recevant, sous les yeux d'un compagnon d'armes, le pain de vie des mains d'un prêtre, qui prononce, à son tour, l'^cce agnus Dei lancé par le prophète ; tandis que M. Demaison (2) accepte et reproduit cette traduction, M. Emile Mâle (3) distingue dans ces hommes du moyen âge une figuration symbolique d'Abraham et Melchisédech. Je me garderai de départager ces savants, et je me bornerai à louer l'art de l'imagier, qui a donné tant de vie à ses figures, et qui ne saurait être surpassé dans l'adaptation décorative de la flore de notre terroir.

Cet art consommé concourt aussi à l'ornementation intérieure des portes latérales qui donnent dans les bas-côtés de la nef (PI. 19). Chacune de ces portes présente, comme celle du milieu, un tympan ajouré : une petite rosace à trois lobes y surmonte un quatre-feuilles de plus grande envergure. Sur leur linteau, une suite de petits groupes figure la légende de saint Etienne. Mais, on les

(1) Histoire et description de Notre-Dame de Reims, par l'abbé Cerf. Reims, 1861, t. II, p. 327.

<2) Lotus Demaison, La Cathédrale de Reims. Paris, H, Laurens, éditeur, p. 75.

(3) Emile Mâle, L'Art religieux du XIII'^ siècle en France. Paris, A. Colin, éditeur, 1912, p. 186.

aperçoit à peine. Nous envisageons les lieux avant le drame qui vient de les bouleverser. Des tambours en menuiserie enveloppent toute la partie basse. Les vantaux de la porte disparaissent complètement ainsi que les murs latéraux. Débarrassés de cette adjonction moderne, ces derniers montreraient quatre rangs de niches doubles, abritant des statues analogues à celles du portail central. Deux cordons de niches du même genre accompagnent, à partir des impostes, le sommet de l'arcade ; mais les figures qui y sont logées sont traitées en demi-relief. Dans les personnages du bas, on reconnaît des figures de prophètes ; dans ceux du haut, des scènes empruntées au Nouveau Testament ou à l'Apocalypse, en rapport avec l'ornementation extérieure des portails, qui sera étudiée plus loin. Comme dans le portail précédemment décrit, des végétations variées occupent les panneaux qui séparent les divers étages d'images ainsi que les écoinçons des niches. Cependant, il faut noter une exception à la règle. Une des niches qui flanquent la porte de droite, correspondant au collatéral nord de la nef, a ses écoinçons garnis de deux profils juvéniles (PI. 20). Pourquoi cette particularité ? Pourquoi ces deux têtes affichées là sans qu'aucune logique décorative les y appelât ? Ne conviendrait-il pas d'y reconnaître la signature de deux collaborateurs : architecte et sculpteur, ou bien sculpteurs l'un et l'autre ; celui-ci des personnages, celui-là de leur cadre ?

Ce point d'interrogation posé, quittons la face occidentale du vaisseau et remontons jusqu'au transept, pour examiner l'extrémité de ses croisillons. Tournons-nous d'abord vers le midi (PI. 8). Vous avez devant vous, au rez-de-chaussée, un mur percé d'une porte toute nue, qui donne accès dans les sacristies. Plus haut, au niveau

des fenêtres des bas-côtés de la nef, trois baies en lancettes juxtaposées garnissent toute la largeur de la paroi. A leur pied, le chemin de ronde, que nous avons déjà signalé dans les collatéraux, passe dans l'embrasure, sous des voussures soutenues extérieurement par de minces colonnettes. A l'étage du triforium, nouveau passage correspondant à cet élément de la nef et du chœur, interrompu en ce lieu et remplacé par une galerie voûtée en plein cintre, qu'éclairent trois rosaces à six lobes. Enfin, voici le dernier étage, traversé encore par un étroit cheminement. Une grande rose à douze rayons est inscrite dans l'arc formeret de la voûte. L'écoinçon du sommet est à jour; mais, ceux du bas sont pleins.

Primitivement, la face interne du croisillon nord (PI. 9) devait reproduire celle de l'autre. Aujourd'hui encore, la rose et la galerie du triforium sont pareilles, quoique cette dernière demeure partiellement masquée par le buffet d'orgue. Mais, à l'étage inférieur, d'importantes transformations ont bouleversé l'état initial. L'adjonction d'un portail au cours même de la construction a provoqué la suppression presque totale des trois fenêtres qui ont fait pendant à celles d'en face. Leur sommet seul subsiste, comme un témoin du passé originel. Nous l'apercevrons, à son heure, de l'extérieur. Mais, il faut, auparavant, revenir au frontispice de l'édifice et l'étudier en détail. Il nous est loisible de gagner l'extérieur par le tambour en menuiserie que le xviu* siècle a placé sur le revers du portail en face duquel se termine notre promenade intérieure. Mais, rejoignons tout de suite le parvis.

Page 1