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L'EXTÉRIEUR DE LA NEF

Ce qui caractérise l'extérieur de la nef (PL 72), c'est l'armature entée sur ses contreforts. Ici encore, comme à l'intérieur, la solidité ne va pas sans la grâce. Un point d'appui se transforme en parure. L'arc-boutant (Fig. 73, 74 et 75), cette sublime trouvaille de l'architecture gothique, donne à la cathédrale des ailes. On dirait d'un immense oiseau, prêt à bondir et à prendre son vol dans l'infini, où tend l'élan commun de tous ses pinacles, dressés comme autant de plumes retroussées, dans lesquelles se joue la caresse enivrante du vent.

Ils sont, sur chaque face, au nombre de sept, les contreforts d'où naît cette membrure si légère et si déliée. Ils partent du sol sous forme de piliers lourds et épais ; mais, à mesure qu'ils s'élèvent,

leur grosseur diminue. Un premier bond les conduit au niveau de la voûte des bas-côtés. Ils y rencontrent une corniche munie d'un canal d'écoulement pour les eaux pluviales. Ce canal aboutit, au sommet de chacun d'eux, à un déversoir qui affecte l'aspect d'un animal ramassé dans un violent hoquet de vomissement. Jusque-là, c'est un piédestal nu et accoté au mur. A partir de cette nouvelle révolution, la pile, dégagée de tout appui, monte librement et s'agrémente, sur ses trois faces extérieures, d'arcatures ogivales,tandis qu'à la troisième s'adapte une première branche d'arc-boutant, lancée vers la paroi extérieure de la haute nef, où elle rencontrera, comme support, une colonne formant pilastre entre deux des fenêtres. Une seconde branche, greffée sur la première, s'amorce à un troisième étage du contrefort. Ce troisième étage reproduit les niches à colonnettes élancées, coiffées de pinacles octogones cantonnés de quatre pyramides triangulaires, que nous avons rencontrées sur les contreforts des tours de la grande façade (PI. 76).

Les habitants de ; toutes ces niches sont des anges (PI. 77) : les uns graves, les autres enjoués ; mais, tous de la noble lignée rémoise, à la bouche humide et aux narines frémissantes. Leurs ailes éployées et toutes prêtes au vol pointent en dehors de la guérite où leur faction est logée. Leurs mains ont tenu de vagues attributs, que le temps n'a pas toujours respectés. Mais, qu'importent attributs ou emblèmes ? Cette phalange n'est-elle pas par elle-même le plus éloquent des emblèmes ? Notre-Dame de Reims est confiée à la céleste milice. Son âme, au sein de laquelle se prolongent tant de souffles éteints, repose sous la vigilance d'une escouade d'angesgardiens. C'est sur le fond des postes aériens où veillent ces vigies

que s'appuie la seconde rangée d'arcs tendus entre la nef et ses étais. Ils atteignent la muraille aux sept fenêtres tout près de son faîte et y sont reçus par une seconde ligne de pilastres à colonnes plus courts que les premiers. Les chapiteaux de ces colonnes-là correspondent exactement à la retombée de l'archivolte encadrant l'arc brisé de chaque ouverture. C'est un des endroits où le caprice de l'imagier s'est donné carrière.

Il s'est plu à y accrocher une collection de masques d'une intensité d'expression prodigieuse (PI. 78). Hommes, femmes, clercs ou laïques, tous les âges et toutes les conditions défilent dans cette galerie de portraits réalistes, où la flatterie n'est point de mise, mais où la sincérité n'exclut pas, occasionnellement, le charme et la grâce. L'artiste, épris de vérité, y satisfait sans contrainte son besoin de naturalisme. Il écrit pour la postérité l'histoire intime du milieu où le destin l'a placé. Grâce à cette libre portraiture, toute la société contemporaine de l'élan qui a fait surgir la merveille que nous étudions revit sous nos yeux en une mâle et vibrante synthèse. Jadis, chaque pinacle s'animait aussi d'une bordure de visages suggestifs, où la caricature s'alliait à la plus fine observation de la nature. Mais, les restaurateurs modernes ont substitué leurs productions bâtardes aux reliques d'autrefois. Il faut renoncer à retrouver à cette place l'esprit du passé et l'empreinte du génie de nos aïeux. Dieu merci, nous en rencontrons encore d'autres témoignages ailleurs. Voici une truande qui crache les gros mots, dans l'angle d'une tour qui confine à la nef, avec une désinvolture qui ne s'embarrasse pas de la sainteté de la maison qu'elle habite (PI. 79). Voici, en regard de cette luronne, un petit moine joufflu, que les austérités de la pénitence n'ont point éprouvé, et dont la mine ne

traduit pas des pensées trop moroses (PI. 79). Que de verve dans ces représentations, qui marient au sourire discret des factionnaires angéliques d'à côté la gaieté bruyante, mais saine, de l'humanité qui s'amuse et se dilate dans un vaste éclat de rire ! Ce n'est pas tout. Parvenus au bout de leur course, les arcs-boutants d'en haut n'atteignent pas la corniche de l'édifice. L'imagier vient à la rescousse. Il juchera au faîte de chacun d'eux quelque pauvre hère condamné à courber l'échiné : amer symbole de la dure condition de l'homme, astreint à peiner pour vivre (PI. 80). Sa fantaisie s'ingéniera à varier la personnalité ainsi que l'accoutrement de ces cariatides et à multiplier en elles les expressions diverses sur un thème commun. Leur théorie pliant sous le faix figurera toute la race des enfants d'Adam, asservis à la rançon commune du péché de leur père.

Ces cariatides supportent l'entablement des combles. Là règne un chemin de ronde. La cathédrale est un organisme à travers qui la vie circule. L'intérieur nous a révélé trois étroits cheminements à diverses hauteurs. Un de ces cheminements se raccorde à des voies du même genre qui suivent le contour extérieur de l'édifice. Cette artère côtoie la base des fenêtres hautes de la nef, en se frayant un passage dans le pilastre qui reçoit les arcs-boutants. Elle pénètre dans le vaisseau le long de la grande façade, et aussi à chaque croisillon du transept, pour contourner ensuite l'abside par le dehors. La circulation s'opère au pied des combles à l'abri d'une balustrade ajourée se reliant, au niveau de chaque arcboutant, à un pilastre surmonté d'un pinacle, au pied duquel émerge une gargouille. C'est un ensemble entièrement moderne, qui a remplacé, au cours du xix" siècle, un ancien couronnement de la

nef datant de la restauration imposée par l'incendie de 1481. Au lieu de reproduire la galerie atteinte de vétusté, les architectes ont systématiquement innové. Intention louable. Malheureusement, ni Millet, auteur de la galerie du midi, ni Ruprich-Robert, à qui on doit celle du nord, ne se sont affranchis du pastiche archéologique. Le fade gothique inventé par nos contemporains fait amèrement regretter les aimables fioritures de la Renaissance.

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