L'EXTÉRIEUR DU TRANSEPT
Dans le plan primitif de la cathédrale, les croisillons du transept ne comportaient point de portail. Les deux façades latérales se composaient de trois étages, correspondant à ceux que nous avons rencontrés à l'intérieur du monument, remplis par trois rangs d'ouvertures superposées : hautes lancettes en bas, petites roses à l'étage intermédiaire et grande rose au sommet. C'est encore sous cet aspect, on s'en souvient, que se présente le côté qui regarde le midi. Commençons notre examen extérieur par ce croisillon sud, resté ce qu'il devait être dès le principe (PI. 81). On sait que les tours n'ont jamais été achevées, et que le pignon provient d'une réfection du xvi® siècle, provoquée par l'incendie qui avait détruit l'ancien. A part cela, le morceau est tel que l'avait prévu le constructeur initial.
Un coup d'œil, tout d'abord, aux tours. Les fenêtres du bas reproduisent celles des collatéraux de la nef. Les grandes d'en haut sont aussi sur le même modèle, commun à toute la cathédrale; mais, comme les baies des tours occidentales, elles restent à jour, sans verrières. Point d'ouvertures au niveau du triforium. Rien que des arcatures décoratives. Trois arcs brisés, supportés par des colonnettes : le tout adhérent au mur. Chaque tour est renforcée par quatre contreforts analogues à ceux de la nef, mais un peu plus massifs dans leur partie basse. Chaque contrefort porte, comme ceux de la nef, sa niche à pinacle. Mais, ici, les anges ont fait place aux rois. Huit rois, couronne en tête, relayent la milice ailée. Rois barbus de la primitive histoire de France tels que Charlemagne (PI. 82 A) ou Pépin le Bref, qu'on a reconnu dans un personnage monté sur un lion, en souvenir d'une légende qui veut que le chef carolingien ait terrassé un de ces animaux redoutables. Rois plus modernes aussi, à face rasée et à mine débonnaire (PI. 82 B), pareils à ceux qu'on rencontre dans les miniatures contemporaines de l'église qu'ils habitent : portraits d'après nature ou interprétations de documents posthumes encore récents. L'art des imagiers a trouvé dans cette iconographie la matière de quelques purs chefs-d'œuvre. Comment a-t-on pu confondre cette statuaire savante et raffinée avec l'imagerie plutôt grossière de la galerie des rois ? C'est commettre une erreur absolue, dont une observation approfondie fait justice.
J'ai dit qu'aux trois lancettes, qui éclairent le bas du croisillon entre les deux tours, succèdent, à la hauteur du triforium, trois rosaces également éclairantes. Ces rosaces à six lobes sont surmontées d'arcatures de plein cintre reposant sur des colonnes collées au mur. L'amortissement des arcatures a fourni aux sculpteurs ici,
comme également dans les tours (PI. 83), l'occasion d'étaler la fertilité de leur génie inventif et d'affirmer leur incomparable talent d'expression. Témoin un étonnant petit bonhomme accroupi dans l'angle d'un chapiteau, qui lève le nez au vent et plonge son regard dans le firmament (PI. 84). Il faudrait faire halte, avec les archivoltes elles-mêmes, à chaque endroit où leur courbe s'épanouit dans un corps ou dans un visage. Mais, déjà, nous quittons les petites roses pour atteindre la grande qui s'étale au-dessus (PI. 85) et l'énorme arcature ogivale qui l'encadre.
Cette page grandiose oppose l'Ancienne Loi à la Nouvelle et la religion judaïque à celle du Christ. L'une remplace l'autre et recueille sa succession. Par une conséquence logique, à la royauté française, héritière morale du royaume de David, incombe l'accomplissement des desseins de Dieu sur le monde. D'où la parfaite adaptation d'un tel ordre de sujets à l'église affectée au sacre des souverains de la France. La personnification des deux testaments réside, tout d'abord, dans deux grandes statues postées, de chaque côté, au pied de la voussure (PI. 85 et 87). L'Église née de la parole de Jésus est une reine dont la couronne emboîte solidement le crâne et dont l'œil assuré regarde droit devant elle (PI. 86). Sa main s'appuie à une lance menaçante, prête à défendre le calice divin, précieux apanage de sa royauté triomphante. La religion juive a les traits d'une reine déchue (PI. 88). Sa couronne chavirée dégringole. Ses yeux bandés ne voient plus la lumière. Ses jarrets fléchissent, et l'imagier avait déjà brisé ses armes avant que le temps n'achevât ce désarmement en mutilant ses membres euxmêmes.
L'antithèse des deux cycles religieux se poursuit tout le long
de la voussure par l'opposition des apôtres aux prophètes. Deux admirables suites de figurines d'un art exquis, comme on en peut juger par les deux paires que nous reproduisons (PI. 89). On y distingue, d'une part, le plus mâle des saint Paul, sous les traits d'un rude paysan champenois, appuyé à la poignée d'une colossale Durandal, et, d'autre part, un pathétique Jonas, sonnant avec une clochette le tocsin de la pénitence dans le dénûment absolu d'un naufragé privé par la catastrophe du costume le plus élémentaire. Ce sont encore apparemment des prophètes ou des apôtres qui forment le colonnement d'une galerie ajourée qui couronne l'étage de la grande rose au niveau du sommet des tours, bien que ces statues, mentionnées dans un compte de l'année 1502, y soient dénommées « les Sept Sages ».
Cette galerie faisait partie du bâtiment antérieur à l'incendie de 1481. Au-dessus d'elle se dresse le pignon reconstruit après cet accident, dans le style fleuri du début du xvi" siècle. Sa décoration retrace l'Assomption de la Vierge Marie ; mais, une restauration moderne a beaucoup altéré le caractère de la sculpture. Une balustrade règne au pied de ce pignon, et sa pointe terminale supporte l'image d'un Centaure décochant une flèche. Ce Centaure n'est malheureusement plus l'œuvre originale érigée en 1503 pour remplacer le traditionnel Sagittaire placé là dès le début, que la flamme avait anéanti. Le Sagittaire créé alors par un certain Bourcamus, qui l'avait d'abord taillé en bois pour le recouvrir ensuite d'une carapace de plomb doré, n'existe plus. Une copie prétendue fidèle trône à sa place. Ainsi se termine le croisillon du transept le plus conforme au type initial.
L'autre, qui regarde le nord (PI. 90), a subi, dans sa partie basse, des modifications importantes. Elles sont dues à l'adjonction de trois portails que le plan de l'édifice ne faisait pas prévoir. Il semble qu'on se soit débarrassé, en les logeant là, d'ouvrages dont la destination primitive était différente et la place ailleurs. Deux n'ont jamais été autre chose que des portails. Pour le troisième, la chose est plus que douteuse. C'est probablement un ancien monument funéraire adapté à une destination nouvelle.
Le premier qui sollicite notre attention occupe le milieu entre les deux contreforts internes des tours (PI. 91). Il bouche, à peu de chose près, les trois lancettes qui ont fait pendant à celles que nous avons vues en face. Son nom est le portail de Saint-Sixte. Il le doit à une grande statue qui garnit le trumeau, bien que le personnage qu'elle représente ait plutôt l'air d'un pape que d'un évêque. La tiare pointue qui coiffe sa tête contredit son identification avec le premier métropolitain de Reims. Mais, faute de mieux, acceptons la tradition. L'évêque a pour compagnons, sur les ébrasements latéraux, deux des plus illustres saints locaux, dont la légende a fourni au tympan son thème complet : saint Nicaise à sa droite ; saint Rémi à sa gauche. Saint Nicaise (PI. 93), plus conforme ici au type légendaire que sur le portail de la grande façade, porte sa tête tranchée entre ses mains. La matrone qui se tient auprès de lui passe pour sa sœur Entropie, compagne de son martyre. De l'autre côté, un personnage juvénile avec un encensoir et une navette est considéré comme un ange, bien qu'aucune aile n'accompagne ses épaules. La figure centrale du groupe d'en face (PI. 94) est indubitablement saint Rémi. La colombe qui surmonte son épaule suffit à l'identifier. On en a déduit que son voisin était
Clovis. L'espèce d'auréole sur laquelle se détache sa tête est un peu déconcertante. Mais un nimbe du même genre se répète derrière celle de l'autre acolyte placé auprès du saint évêque, ange sans ailes du même acabit que celui déjà rencontré à côté de saint Nicaise. Nous sommes dans un monde d'images plus anciennes que celles de la grande façade. L'ornementation de la plinthe qui court sous leurs pieds et des dais qui surmontent leur tête dénote un art moins avancé et encore très rapproché de l'âge roman. On a pu avancer avec quelque vraisemblance que le portail appartenait à une conception primitive du frontispice du monument abandonnée pour des vues nouvelles. Toutefois, la statuaire sent déjà la grande époque gothique.
Ce caractère s'affirme surtout dans les scènes qui se déroulent sur le tympan. Les cinq lignes qui composent cette belle page sont une succession de morceaux de la plus grande perfection. La première associe l'histoire de saint Nicaise à celle de saint Rémi. A gauche, on y voit le fondateur de la basilique rémoise décapité sur le parvis de son église, et son chef recueilli par les anges tandis que sa sœur Entropie soufflette son meurtrier pour attirer contre ellemême la rage du Vandale (PI. 95). A droite, saint Rémi baptise Clovis (PI. 96). Le mari de Clotilde se prépare, dans la cuve, à l'onction du prêtre. Sa femme et plusieurs de ses compagnons sont auprès de lui, attendant le moment suprême. Le clergé entoure l'évêque prêt à officier. L'un des clercs lève la tête, et son attitude marque la stupeur. La fameuse colombe vient de descendre du ciel, apportant au prélat la fiole miraculeuse. Tout le reste du tympan appartient encore à saint Rémi. La ligne suivante retrace la guérison du moine Montanus, frappé de cécité, auquel un ange a
révélé la conception du futur évêque en lui faisant connaître que le lait de sa mère lui rendrait la vue. L'enfant réalise la prédiction et sert d'intermédiaire à la toute-puissance divine. Un groupe mutilé, qui fait suite à la reproduction de cette légende, montrait saint Rémi chassant le démon du corps d'une jeune fille. Une autre scène, demeurée intacte, le représente aux prises avec une troupe de diables qui ont tenté d'incendier la ville (PL 97). Grâce à lui, leurs plans criminels sont déjoués : la tribu maudite s'enfuit avec d'horribles grimaces. On a prétendu que, dans le troisième compartiment, il fallait reconnaître l'histoire de Job. Pour ma part, j'ai peine à le croire. L'absence de saint Rémi ne prouve point que la scène lui soit étrangère. C'est probablement un long préambule de la résurrection figurée plus haut, dans la partie gauche de l'avantdernier registre, où l'évêque est encore en action. On le retrouve une dernière fois dans la seconde portion du même panneau. Il accomplit là (PI. 98) un miracle auquel la légende donne pour théâtre la bourgade de Cernay près Reims. Saint Rémi s'est rendu chez une cousine, qui a nom Celse. La dame ne possède plus une goutte de vin dans sa cave et se désole de ne pouvoir traiter convenablement son hôte. Celui-ci de gagner le cellier, d'aviser un tonneau et de le bénir. Aussitôt, le vin bouillonne dans le fût et se répand sur le sol, causant émoi et gratitude à l'hôtesse ainsi qu'à son sommelier, émerveillés l'un et l'autre du prodige. Telle est la dernière des aventures miraculeuses auxquelles s'est complu l'imagier. Le faîte du tympan est réservé au Maître, dont les plus grands saints ne sont que le pâle reflet. Jésus y siège en personne, bénissant des couronnes que lui présentent les anges (PI. 99). A qui ces couronnes? Quelles têtes ont-elles ceintes?
Hésiter est impossible. C'est la royauté sacrée par saint Rémi qui, par l'intermédiaire de messagers ailés, dépose aux pieds du Christ l'emblème du souverain pouvoir qu'elle tient de sa munificence. Il est moins aisé de décider ce que signifient les quarante-deux pontifes, évêques ou docteurs assis dans les voussures sur trois rangs parallèles (PI. 92). L'abbé Cerf émet une hypothèse d'après laquelle il faudrait y voir les pères d'un Concile présidé par saint Rémi. Je préfère y deviner une iconographie sacerdotale en rapport plus direct avec le monument : quelque chose comme un groupement des acteurs locaux du drame religieux faisant pendant, comme dans les vitraux de la nef, aux héros couronnés du sacre. L'interprétation de ces figures secondaires s'éclairerait d'une lumière qui lui fait défaut si l'on était mieux fixé sur l'identité du personnage principal du portail. Mais, ne touchons pas à un problème probablement insoluble.
Avant de quitter saint Sixte et son portail, contentons-nous de constater que, pour son ancienneté, cette pièce est d'une conservation remarquable. Point d'altération sensible de son unité primitive. Nulle introduction d'éléments étrangers à sa constitution originelle. Impossible d'en dire autant de son voisin de gauche, le portail du Jugement Dernier (PI. 100). Le haut et le bas n'ont pas été faits pour aller ensemble. L'abbé Cerf, citant une ancienne description de Notre-Dame de Reims par le chanoine Cocquault, dit que le Christ du trumeau, habituellement connu sous le nom de Beau Dieu, n'a pas toujours occupé cet emplacement ; qu'au début du XVI* siècle, il était à l'intérieur de l'église, adossé à un pilier. Bien que le même auteur ne parle pas d'un remaniement des ébrasements, et qu'il n'en soit pas fait mention non plus ailleurs, la
chose me paraît évidente. Deux groupes de trois statues s'y font pendant. Celles de gauche, en qui l'on reconnaît généralement saint Barthélémy, saint André et saint Pierre (PI. 101), sont toutes les trois perchées sur le dos d'un marmouset adhérent à une colonne appuyée à la muraille, à la façon des effigies archaïques qui garnissent l'ébrasement de droite du portail sud de la grande façade. Celles d'en face (PI. 102), nommées habituellement saint Jean, saint Jacques et saint Paul, reposent chacune sur un socle rectangulaire d'un style rien moins que gothique. La disparité des deux ensembles est frappante. Leur agencement baroque ne l'est pas moins. J'ai peine à admettre qu'ils soient sortis tels que nous les voyons des mains d'un architecte du moyen âge. A mon sens, leur présence en ce lieu est le résultat d'une adaptation de fortune. J'ajouterai que la plupart de ces figures d'apôtres me déroutent et me font penser à des créations archaïsantes d'une époque beaucoup plus récente que le tympan qu'elles accompagnent.
Le piédestal du Beau Dieu (PI. 103) est-il solidaire de celui-ci? Provient-il, comme lui, d'ailleurs ? L'abbé Cerf a oublié de nous fixer à cet égard. Cependant il explique l'histoire que raconte ce piédestal comme si elle se rapportait au portail plutôt qu'à la statue. C'est celle d'un marchand drapier, qui vendait à fausse mesure, qui s'est vu convaincre de sa supercherie, et que les juges ont condamné à faire offrande à la sainte Vierge. Le portail aurait cette origine expiatoire ; quoi qu'il en soit, la petite scène votive qui se développe actuellement au pied de l'image du Sauveur constitue, malgré de regrettables mutilations, la plus piquante évocation de la société du moyen âge.
L'unité du tympan et des voussures rachète les inconséquences
des basses œuvres. C'est à eux que l'ensemble doit sa dénomination de portail du Jugement Dernier. Tout en haut est assis le Justicier, prêt à rendre son redoutable arrêt. Sa divine mère et son saint précurseur implorent à genoux sa clémence. Déjà, les sépulcres ont tressailli et les trépassés, réveillés de leur sommeil, s'agitent, soulèvent la dalle tumulaire et sortent de leur froide prison (PI. 104). Deux registres entiers sont pleins de l'émoi de cette résurrection. Plus bas, c'est la traduction de la sentence du juge. Les juges à la droite du Maître ; les méchants à sa gauche. La vie les a marqués. L'ange du Seigneur reconnaît les siens, dont les jours furent sans tache : les saints prélats, les vierges chastes et tous ceux dont les actes ont réjoui le Père Céleste. Ceux-là attendent en paix l'heure solennelle (PI. 105). Les autres, que le péché a souillés, n'entreront pas dans la demeure du Très-Haut. L'imagier n'avait pas craint d'étaler l'indice de leur impureté. La crudité du symbole a révolté des hommes d'un âge moins naïf, qui l'ont fait disparaître. Au dernier acte du jugement, les âmes des Elus ont recouvré l'esprit de l'innocente enfance. Les anges les recueillent dans leurs bras et les transportent doucement au sein de l'Etemel (PI. 106). Les Damnés appartiennent au diable, dont les serviteurs entassent les malheureux dans une ardente fournaise. Son butin, qu'emprisonne une chaîne, compte des personnages de marque : rois, évêques, moines et dames de qualité, dont l'archange n'a pas voulu et à qui son épée flamboyante interdit l'accès du séjour des bienheureux (PI. 107). Le drame se poursuit au long des voussures. Une armée de séraphins y a trouvé place, les uns sonnant de la trompette (PI. 108), les autres préparant des couronnes pour les enfants bénis du Père. On y voit aussi les vierges de l'Ecriture :
celles qui veillaient sur leur lampe et celles qui en ont laissé le feu s'éteindre ; les sages et les folles. Jésus réserve aux unes la récompense; aux autres, la confusion.
Le portail du Jugement Dernier ne contient pas d'ouverture donnant accès dans l'église. C'est une fausse porte. Au contraire, c'en est une vraie que des travaux de restauration ont mise au jour depuis quelques années à droite duportail de Saint-Sixte (PL 109). Elle s'ouvre au fond d'une arcade ogivale, par laquelle la cathédrale communiquait autrefois avec les bâtiments claustraux. Le tympan, encadré dans un arc brisé, est un arrangement qui comprend des éléments plus anciens que le monument du xiii* siècle actuellement debout. Une vierge romane du xu' en occupe le milieu. Une arcature de plein cintre la surmonte. On y voit un chapelet d'anges, dont deux assistent une âme en train de prendre son essor vers le ciel. Un autre couple de séraphins, plus grands que les autres, portant croix et encensoirs, s'adapte à la courbure des écoinçons (PI. 110). Enfin, de part et d'autre de la Vierge assise sous un dais avec le divin enfant entre les bras, la paroi interne du sommier qui supporte l 'arcature présente des scènes à deux personnages d'un caractère funèbre (PI. 111) : à gauche, un prêtre lisant les prières de l'absoute ; à droite, un autre officiant plongeant un goupillon dans l'eau bénite pour l'aspersion d'un cercueil. Une fresque représentant un Christ de majesté domine le tout. On a pensé que l'ensemble des sculptures provenait sans doute d'une ancienne sépulture, dont il aurait garni Venfeu. La démonstration en a été faite d'une manière péremptoire par M^^" Pillion dans un article très documenté (1).
(1) Louise Pillion, Le Portail roman de la cathédrale de Reims. {Gazette des Beaux-Arts du 1^' septembre 1904.)
Nous sommes probablement en présence d'une relique de la cathédrale antérieure à la nôtre, pieusement conservée après l'érection de celle-ci et parvenue jusqu'à nous grâce à son insertion dans cette cadette.
Avec son examen se termine l'analyse du rez-de-chaussée du croisillon nord du transept. Les étages supérieurs sont identiques, quant à l'architecture, aux parties correspondantes de l'autre croisillon. Au niveau du triforium d'abord, mêmes arcatures, ogivales et aveugles dans les tours, de plein cintre et percées d'une rosace vitrée dans la façade proprement dite, au-dessus du portail de saint Sixte : le tout fleuri d'un admirable bouquet de têtes aussi variées qu'expressives. Montant plus haut, on atteint une grande rose pareille à celle de l'autre face et occupant, comme elle, l'intervalle entre les deux tours. Les contreforts des tours abritent, ici encore, une superbe famille de rois. On y rencontre un Philippe- Auguste (PI. 112) et un Saint Louis (PL 113) qui pourraient bien être des portraits au vif, ainsi que tel autre de leurs compagnons qui jouit encore de l'anonymat (PI. 114). Ces nobles personnages, au front chargé de graves pensées, comptent parmi les plus belles pièces de la sculpture rémoise.
La rose auprès de laquelle se dresse leur auguste songerie relie l'histoire de France à celle de la plus lointaine humanité. Elle évoque le Paradis Terrestre et mêle aux Capétiens Adam et Eve (PI. 115 et 116). L'imagier les a postés au pied de la voussure ; mais, il en a fait un homme et une femme habillés à la mode du jour. C'est le couple biblique après sa faute. Ils ne recouvrent leur nudité originelle que dans une suite de petits groupes retraçant les péripéties de leur chute, que l'œil rencontre échelonnés sur l'entou-
rage de la grande fenêtre voisine (PI. 11 7). Le drame est au complet. Adam vient de sortir des mains de Dieu, qui l'a assis dans le jardin d'Eden, De son côté, l'Éternel tire pour lui une compagne. Puis, il adresse à ses créatures la parole redoutable : « Tous les arbres de ce jardin sont à vous, hormis celui-ci, auquel vous ne toucherez point. » Survient le Tentateur : Eve succombe, goûte la pomme défendue et la fait goûter à son époux. C'est la déchéance : le Paradis se ferme pour les coupables. L'ange du Seigneur les expulse. Désormais, Adam et Eve cachent leur nudité, devenue pour eux un sujet de honte, et le travail leur apparaît comme la rançon du péché. Adam, habillé comme un pauvre laboureur, pioche la terre tandis que sa compagne, les reins ceints d'un grossier jupon, a pris une quenouille et file la laine. Leurs enfants, à leur tour, travailleront pour vivre. Et puis, ils se battront. C'est leur querelle qui remplit le bas de l'autre voussure (PL 118). Les deux fils, à genoux devant le Créateur, se disputent sa tendresse. Caïn lui offre une gerbe de blé moissonnée par ses mains; Abel, un agneau de son troupeau. Dieu a regardé avec faveur Abel et son offrande. Or, ce regard alluma la jalousie de Caïn. La haine a germé dans son cœur. Il frappe; il tue. L'âme de l'innocente victime, portée par la main d'un ange, monte tout droit au ciel. Quant au meurtrier, la malédiction du Tout-Puissant pèsera sur sa race, astreinte à la peine et aux durs travaux qui, usant le corps, en abrégeront la durée.
Voilà ce que l'observateur découvre autour de la vaste ouverture qui troue la muraille entre le dernier étage des tours. Lorsque son œil s'élève vers le couronnement de la façade, il aperçoit d'abord une galerie de prophètes ou d'apôtres analogue aux Sept Sages de l'autre croisillon. Après quoi, le fronton flamboyant qui
se dresse sur cet appui oppose à l'Assomption, figurée sur le pignon sud, une élégante représentation de l'Annonciation (PI. 119). Du haut d'une nuée, l'Éternel contemple avec béatitude le chaste colloque de l'ange et de la Vierge qu'il a bénie. Des restaurations récentes se sont attaquées à ce travail de la première Renaissance, Heureusement, une photographie prise un peu avant l'intervention de nos contemporains nous a conservé une image fidèle du morceau original. Malgré les outrages du temps, l'œuvre s'impose, dans son auguste vétusté, par un style qui se rattache aux plus saines traditions de notre art national.