LES ARCHITECTES DE LA CATHÉDRALE AU MOYEN AGE
L'incendie de 1481 ouvre une ère nouvelle dans l'histoire de la cathédrale. La construction est désormais arrêtée ; on est forcé de refaire ce qui a été détruit ou endommagé, et la période des réparations commence. Ces réparations ont aussi leur intérêt, mais un intérêt bien moindre que les Iravaux entrepris pour l'exécution du plan primitif. Nous ferons donc ici une halte, afin de rechercher l'auteur de ce plan remarquable, et de lui rendre tout l'honneur auquel il a droit.
Il fut un temps oîi l'on attribuait sans hésiter la cathédrale à Robert de Coucy. Cette opinion a pris naissance au xviii* siècle ; elle est due en partie à Anquetil, auteur d'une histoire de Reims, qui a été très populaire autrefois. On voyait à cette époque dans le cloître de l'abbaye de Saint-Denis de cette ville la tombe de Robert de Coucy, avec une épitaphe apprenant qu'il avait été « maistre de Nostre Dame et de Saint-Nicaise », et qu'il avait trépassé en l'an i3ii. On a été frappé de ce titre de maître
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de l'œuvre, et cette simple indication a suffi pour qu'on lui assignât la part principale dans la construction. Par une singulière distraction, on n'a tenu aucun compte de la date de sa mort, et l'on n'a pas fait attention qu'un artiste mort en i3ii n'avait pu donner le plan de la cathédrale, commencée en 121 1, juste un siècle auparavant. Cette conjecture a obtenu pourtant un prodigieux succès ; pendant une grande partie du xix^ siècle, Robert de Goucy a été en possession de la faveur du public ; on a imposé son nom à une rue voisine de la cathédrale ; Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire de r architecture française^ en parle comme s'il l'avait connu intimement et nous initie à tous ses projets ; et il est fort possible, ainsi que l'écrivait autrefois Louis Paris, qu'en dépit des démonstrations les plus décisives, il reste toujours aux yeux de bien des gens «t l'immortel auteur de Notre-Dame de Reims ».
Parmi ceux auxquels on a voulu conférer la qualité d'architecte de Notre-Dame de Reims, il en est un autre dont les titres semblent, à première vue, beaucoup mieux justifiés. Nous voulons parler de Hugues Libergier, qui commença en laSi l'admirable église de Saint-Nicaise, si malheureusement détruite à la suite de la Révolution, et mourut en l'année i263, le samedi après Pâques. Ces dates nous sont fournies par une ancienne chronique et par son épitaphe, gravée sur sa dalle funéraire, qui a pu échapper au vandalisme et trouver un asile dans la cathédrale. On pouvait admettre non sans
quelque vraisemblance, qu'il avait dirigé à la fois la construction de Saint-Nicaise et de Notre-Dame, car ces deux églises, à peu près contemporaines, avaient entre elles d'étroites affinités dans leurs plans et dans les divers éléments composant leurs portails. Mais nous avons un motif très puissant pour le mettre à l'écart : un document fort curieux nout; donne les noms des quatre premiers architectes de la cathédrale, et Libergier n'y ligure pas. C'est à ce texte qu'il faut demander la solution du problème, si longtemps et si vainement cherchée ailleurs.
On sait que les noms des architectes de la cathédrale d'Amiens. Robert de Luzarches, Thomas de Cormont et Renaud, son fils, nous ont été conservés par une inscription enchâssée dans le labyrinthe qui existait aulrelois dans cette église. La cathédrale de Reims n'était pas moins bien partagée : elle avait aussi un labyrinthe où Ton voyait les noms et les effigies des grands artistes qui l'avaient bâtie au xiii' siècle. Ce labyrinthe, situé dans la troisième et la quatrième travée de la nel, à partir du grand portail, affectait la disposition dun carré, flanqué aux quatre angles de compartiments de forme polygonale. Une ligne de dalles blanches, bordée de pierres noires, partait de 1 un (les côtés et aboutissait au compartiment central, après avoir décrit des sinuosités compliquées. Cliacun des compartiments offrait une figure ; celles des polygones placés aux angles représentaient les maîtres de l'œuvre de Notre-Dame ; des légendes
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indiquaient leurs noms et la j^art que chnruu d'eux avait prise à la construction de rédifice. Au XVIII* siècle, les enfants et les oisifs se faisaient un amusement de suivre les lignes qui s'entrecroisaient en tous sens. Le clergé, importuné par ce jeu, ne sut y remédier qu'en décidant en «778 la suppression du labyrinthe; un trop généreux chanoine y consacra la somme de i 000 livres, et l'œuvre de destruction s'accomplit sans qu'on ait songé à sauver le moindre débris de ce précieux monument.
Heureusement un artiste du xvi* siècle, Jacques Cellier, nous en a laissé un dessin assez fidèle qui se trouve actuellement dans un recueil manuscrit de la Bibliothèque nationale, et a été reproduit dans plusieurs ouvrages d'archéologie. Il est regrettable que Cellier ne nous ait pas donné en même temps le texte des légendes jointes aux figures. Nous les connaissons seulement y)ar deux copies anciennes. La première, par ordre de date, nous a été conservée dans l'un des volumes des mémoires manuscrits de Pierre Cocquault, chanoine de Reims (mort en i645), qui font aujourd'hui partie de la bibliothèque de cette ville ; l'autre, prise au moment de la destruction du labyrinthe, a été publiée dans le numéro du 28 juin 1779 des Affiches rémoises^ feuille hebdomadaire rédigée par le journaliste Havé. Ces copies présentent des hicimes, car même à l'époque de Cocquault, les inscriptions paraissent avoir été déjà iort effacées, et à plus forle raison, en 1779,
leur état de dégradation devait s'être sensiblement aggravé. Toutefois, en combinant les renseignements qui nous sont fournis par nos deux sources, nous pouvons acquérir des notions suffisantes sur les dispositions du labyrinthe et sur les maîtres dont il consacrait le souvenir.
La première figure, à main droite en entrant, était celle de Bernard de Soissons, maître des ouvrages pendant trente-cinq ans, « qui fit cinq voûtes et ouvra à i'O », c'est-à-dire à la grande rose du portail.
Du côté opposé, à main gauche, était l'image de Gaucher de Reims, maître pendant huit ans, « qui ouvra aux voussures et portaux ».
A 1 angle supérieur du labyrinthe, du côté droit, était représenté Jean d'Orbais, « qui encommença la coiffe de l'église ».
En face, à l'angle de gauche, on voyait Jean Le Loup, « qui fut maître de l'église seize ans et encommença les portaux ».
Chacun de ces architectes avait à la main les attributs de sa profession, équerre, compas et autres objets qu'il est un peu difficile de reconnaître sur le dessin de Cellier. Bernard de Soissons semblait tracer un cercle avec un compas, allusion sans doute à la grande rose dont il fut l'auteur.
Le compartiment central du labyrinthe, plus large d'un pied que les quatre autres, offrait l'effigie d'un personnage, accompagnée d'une inscription déjà indéchiffrable au temps du chanoine Cocquault.