CHAPITRE II
LES JOURS TRAGIQUES
Pendant Toccupation, la Kommandatiir s'installa à FHôtel du Lion d’Or, en face de la Cathédrale. Jour et nuit, la place du Parvis fut encombrée de troupes : hommes et chevaux, matériel de guerre, caissons, cuisines ambulantes et lourds fourgons du train. (PI. 3.) Et, dans ce va-et-vient tumultueux, bruyant, passèrent, hautains, affairés, von Klück, de Bulow, les princes Eitel et Wilhem, le Kronprinz, ces maîtres de l’heure qui se croyaient déjà les maîtres du monde.
Et cela nous faisait mai de voir notre Jeanne d ’Arc esseulée, perdue au milieu de ce bivouac allemand, entourée de Prussiens, comme si elle était leur prisonnière.
Sa physionomie douce et grave, où transparaît si délicatement, à travers le rayonnement de Pâme, une secrète anxiété du cœur, semblait refléter cette humiliation. Les yeux perdus au ciel, l’épée en main toujours, elle personnifiait la France envahie
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qui se tourne vers Dieu, qui lutte, qui prie, qui souffre et qui espère.
Et, pour ajouter à Tamertume et à la mélancolie de cette vision, la scène se détachait sur le grand portail de Notre-Dame de Reims !
Le dimanche, nous nous attendions à une demande de messe militaire : aucun aumônier ne se présenta. On vit çà et là, dans l’assistance, des groupes de soldats mêlés discrètement aux fidèles, pendant les offices. Durant la semaine, il y en eut encore aux messes du matin, aux Chemins de Croix du soir. Quelques-uns voulurent se confesser et communièrent.
Le samedi 12 septembre, le délégué régional de la Croix-Rouge, M. F. Lambert, et M. Berque, qui faisait fonction d’interprète, vinrent m’avertir, — il était 9 heures — que les Allemands avaient résolu de concentrer tous leurs blessés dans la Cathédrale.
Dans l’espoir que peut-être il en était temps encore et que l’on pourrait revenir sur cette décision, puisque les locaux ne manquaient pas où les blessés seraient beaucoup mieux installés qu’à la Cathédrale, je courus au Lion d’Or.
Déjà il y avait de l’électricité dans l’air. Les chefs étaient visiblement préoccupés, nerveux. On
s’agitait, on parlait bref. Les hommes, sur le quivive, aux écoutes, semblaient plus figés, plus raides que jamais. Les autos allaient et venaient précipitamment, flanquées de soldats baïonnette au canon, ramenant le maire, M. le D*" Langlet, puis le secrétaire général de la mairie, M. Raissac, M. Rousseau, adjoint, M. Eug. Gosset, président de la Chambre du Commerce
Isolés du reste du monde, depuis le 4^ nous ne savions rien, nous autres, de ce qui se passait hors de Reims. La veille seulement, un vague écho du Conclave nous était parvenu : il y avait un pape ; il s’appelait Benoit XV. Mais qui était élu ? depuis quand ? Mystère ! Encore moins nous doutionsnous du volte-face de l’armée française le 6 ; de la bataille de la Marne, de la défaite des Allemands, le 8 ; des combats qui se poursuivaient autour de Reims et qui allaient aboutir, le soir même, à l’évacuation de la ville.
C’était tout cela qui pesait sur la Kommandatur. Les Allemands préparaient fièvreusement leur fuite et rassemblaient des otages pour prendre des garanties. M®*^ Neveux, évêque élu d’Arsinoé, était là depuis dix minutes, avec M. le Vicaire Général Gamu; l’abbé Andrieux devait les rejoindre plus tard.
Une affiche placardée sur nos murs faisait savoir, par ordre du Commandant général de l’armée aile-
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mande, que ce ces otages seraient pendus * » ; que la ville serait entièrement ou partiellement brûlée, et les habitants pendus^ à la moindre tentative de désordre.
Ma requête, dans un pareil moment, ne devait pas trouver d’oreilles complaisantes. Le Kommandant ne voulut rien entendre : « il y avait bien en ville d’autres locaux disponibles, mais c’est à la Cathédrale qu’on mettrait les blessés, par ordre supérieur. »
De gré ou de force, il fallait en prendre son parti. D’ailleurs, les réquisitions de fourrages, étaient notifiées. Les voitures ne tardèrent pas à arriver ; et, vers la fin de l’après-midi, une épaisse couche de paille, i5.ooo bottes, encombraient et humiliaient nos trois nefs. Les chaises avaient été rangées, empilées, dans le chœur et dans le sanctuaire. (PL 4 et 5.)
De fait, tout se borna là. Ils n’eurent pas le temps d’y mettre leurs blessés.
Le soir même, la ville était évacuée. L’avantgarde de l’armée du général Franchet d’Esperey se présentait au faubourg de Vesle, quand les derniers convois des Allemands filaient encore par la route de Vitry, emmenant les otages pour couvrir leur retraite.
^ Liste des otages : Appendice A, p. 2o5.
Le lendemain dimanche, pendant que la population faisait fête à nos soldats, on croyait les autres bien loin : ils se terraient à deux pas, sur les collines qui dominent la plaine de Reims au Nord et à l’Est.
Un colonel d’état-major avait dit, le vendredi soir, à son hôte ^ : « Demain vous entendrez une (( violente canonnade. Vous aurez probablement « la satisfaction morale de revoir vos troupes; (( mais^ derrière Reims^ sur les hauteurs.^ nous (( tiendrons bon et nous ne vous lâcherons pas. » Ils n’ont lâché Reims que le 5 octobre 1918, après 857 jours de bombardement effectif, jusqu’à l’évacuation (24 mars 1918), qui ont fait, dans la population civile, plus d’un millier de victimes, dont près de 3oo femmes et au moins une centaine d’enfants
1 Le D** Colaneri.
2 II y a des divergences dans l’évaluation du nombre des victimes. Elles proviennent de ce fait que certains recensements ne font état que des rapports de police qui enregistraient au jour le jour le chiffre des morts, c’est-à-dire de ceux qui étaient tués sur le coup. J’en ai la liste complète, avec les dates et les noms jusqu’au i4 février 1918 ; 712, dont 256 femmes et 90 enfants.
Mais il faut compter aussi tous les blessés qui sont morts dans les hôpitaux; il y en eut à Reims, à l’hôpital civil, plus de 200. Si l’on tient compte i® de ceux-là ; 2*^ des blessés qui mouraient en chemin sur les brancards delà Croix Rouge, que la police avait mentionnés comme blessés et qui n’avaient point à figurer sur les registres d’entrée de l’hôpital : plus de 3o en 1916 ; 3*^ de ceux qui moururent chez eux et qui furent déclarés directement à l’état civil ; 4® de ceux qui furent évacués, à certains jours, sur Pargny, Epernay et Châlons, on n’exagère pas en parlant d’un millier de victimes dans la population civile.
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Dès le lundi, j’avais fait des démarches pour l’enlèvement de la paille. On s’y mettait, le mercredi, lorsque, tout à coup, l’ordre vint de laisser tout en place : ce projet d’ambulance avait été repris par l’autorité militaire française.
Les ruines de Malines et de Louvain donnaient à réfléchir. Un officier supérieur allemand, sur le Parvis, en admirant la Cathédrale, avait laissé échapper une parole grave qui semblait s’apitoyer d’avance sur le désastre. Un journal de Berlin, en termes à peine voilés, avait formulé la menace : il était sage d’aviser. Les Allemands avaient voulu faire de la Cathédrale un paravent pour leurs blessés, pourquoi ne ferait-on pas, de leurs blessés, une sauvegarde pour la Cathédrale ? Une armée ne tire jamais sur ses propres blessés; du moins on ne l’avait point vu encore.
Le même jour, le i6, dans l’après-midi, très ostensiblement, un par un, sur des civières ou dans des voitures, à découvert, des blessés, une vingtaine, furent amenés, de l’Hôtel-Dieu, à la Cathédrale — d’autres devaient suivre le lendemain ‘ — et il n’est pas possible que les Allemands,
^ Il en vint de la place Belletour (le convoyeur militaire qui faisait ce transport a été tué, dans le trajet, par un obus, avec un de ses blessés) ; — de la rue de l’Université (parmi lesquels de grands blessés) ; — de la maison G. -H. Mumm ; — de la rue des Chapelains ; et, vers le soir, quelques autres de l’Enfant-Jésus. Je n’ai pu savoir s’il nous en était venu d’ailleurs.
renseignés par leurs espions sur les moindres incidents, n’aient pas connu ce transfert le soir même.
Je dis « leurs espions », car d’aucuns ont dit trop haut et répété trop souvent, dans un sens et sur un ton qui nous ont justement froissés, que Reims était a un nid d’espions ».
Qu’il y ait eu à Reims des espions, comme partout, c’est évident. Où n’y en avait-il pas ? Qu’il y en ait eu plus que dans le Centre et dans le Midi, c’est vraisemblable. Mais plus qu’à Paris, plus qu’à Nancy, plus que dans toute autre ville du front : c’est faux.
Les Allemands se vantent d’avoir à leur solde une légion d’espions ; ils en ont donné le chiffre qui équivaut à un corps d’armée. Cette troupe, comme l’autre, est mobilisée ; elle se transporte là où ses services sont utiles ; elle infeste les zones d’opérations et il n’est pas surprenant que, durant ces longs mois de guerre de siège, aux portes de Reims, on ait constaté chez nous sa présence et son action, comme ailleurs, sur tout le front, depuis la Manche jusqu’à la Suisse, depuis la Baltique jusqu’au Danube.
Mais Reims a montré assez de courage, assez de sang-froid et de belle endurance sous le feu de l’ennemi, elle a assez souffert pour qu’on ne suspecte ni la fierté ni la susceptibilité de son patriotisme.
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Le samedi 12, sur l’initiative de M. Alexandre Henriot, un grand drapeau de la Croix Rouge avait été déployé sur la tour nord, accolé au drapeau blanc que les Allemands y avaient laissé. Le lendemain i3, quand les troupes françaises firent leur entrée dans la ville, le drapeau blanc fut enlevé et on arbora un drapeau tricolore.
Le grand drapeau de la Croix Rouge était déjà en lambeaux. Sa taille, son poids surtout alourdi par la pluie, offraient trop de prise au vent ; il pendait à terre avec sa hampe cassée.
Il fallait le remplacer. Je finis, non sans peine, par en trouver un, de dimension plus modeste et plus pratique, à l’ambulance de la rue des Chapelains et j’allai l’attacher au paratonnerre, d’un geste que la musique infernale du bombardement rendait un peu fiévreux. A la sacristie, avec une aube et une soutane rouge d’enfant de chœur, M. Thinot, aidé du sacristain, en fabriquait un autre, beaucoup plus vaste que le vent eut bien vite abattu, comme le premier. Enfin M. Andrieux, peu après, en apportait un troisième qui fit pendant au mien et qui résista, avec lui, à toutes les tempêtes.
Ce ne sont donc pas les insignes protecteurs de la Convention de Genève qui ont fait défaut. Un moment il y en eut trois ; et, toujours, il y en eut deux, qui flottaient encore, longtemps après l’incendie, sur les ruines. (PI. 6.)
Ce jour-là, le 17, pendant les rudes combats de la Pompelle et de Brimont, bien que trois seulement atteignirent la Cathédrale, les obus tombaient dru sur la ville; et l’insécurité des rues, l’encombrement aussi des hôpitaux militaires où infirmiers et médecins ne suffisaient point à la tâche, n’avaient pas permis d’adjoindre à cette ambulance improvisée les services annexes les plus indispensables : les hommes sur la paille, avec des couvertures, et, c’est tout! une centaine de blessés, avec un Major allemand blessé lui-même à la tête, un aumônier, l’abbé Prullage, vicaire à Stadtlolm, en Westphalie, deux religieuses et une diaconesse.
Un poste de soldats, à l’extérieur, gardait les portes.
Un Major français fit une apparition, donna quelques ordres. Mais débordé par son propre service, il n’a pu revenir. On ne l’a pas revu.
Des pains étaient réquisitionnés, très loin, à l’extrémité de la ville, au faubourg Cérès, et personne pour aller les chercher.
Vers I heure, deux soldats apportèrent, sur leurs épaules, un énorme quartier de cheval qu’ils jetèrent à même au milieu de la nef : « Le Grand (.(. Hôtel^ disaient-ils, qui avait consenti à prêter (( ses fourneaux^ venait de fermer^ défoncé par une (( bombe ; ils ne savaient plus à quelle porte frap- (( per : qu on s arrange ! »
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Les Petites Sœurs de l’Assomption, pressenties, acceptèrent de faire cuire cette viande. Mais on ne put la leur porter, sous les obus toujours, que vers la lin de l’après-midi ; en sorte que, le soir seulement, et, très tard, les prisonniers prirent leur premier repas.
Vendredi, 18 septembre.
Le service paroissial n’avait point été interrompu. Réflexion faite, nous avions estimé que le meilleur moyen de sauvegarder la Cathédrale et de la faire respecter, c’était d’y rester.
Un grand barrage de toile séparait les nefs du transept, et j’avais réclamé et obtenu le silence pendant les premières heures de la matinée.
Les messes étaient à peine achevées qu’un obus, éventrant une verrière du côté de l’archevêché (PI. 7), projeta à l’intérieur des blocs de pierre qui tuèrent trois hommes ^ et en blessèrent quinze autres ^
^ Le gendarme Rouillac, qui venait à peine d’entrer pour fouiller les prisonniers et vérifier s’ils n’avaient point d’armes, fut écrasé sur place, avec deux Allemands. Son corps transporté à l’ambulance de la rue de l’Université, y brûla le lendemain, dans la salle des morts, avec une douzaine d’autres cadavres de soldats que l’on n’eut par le temps de sortir de la fournaise, pendant l’incendie. Il fallut d’abord sauver les vivants.
^ Déposition du major Pflugmacker à Berlin, le 9 janvier iQiS, (Cf. Rapport du ministère de la Guerre^ p. 22.)
Ce fut alors, dans le vacarme effrayant des éclatements répétés, sur les combles, dans les contreforts et aux alentours, la panique, Fépouvante parmi ces gisants qui se croyaient perdus.
Car on ne pouvait se faire illusion et les officiers allemands blessés — ils étaient cinq — ne s’y méprirent pas : on visait la Cathédrale 1
Affolés de terreur, ceux qui pouvaient se tenir debout erraient éperdus ne sachant où se cacher. Les autres inertes sur leur litière, gémissaient, imploraient, pleuraient.
Où les abriter ?
Je ne voyais pas d’autre refuge pratique que les escaliers des tours. Celui de la tour des cloches, étant donnée la direction du tir, était le plus sûr. On les y empila à la hâte, comme on put.
Les plus valides s’y engouffrèrent en troupeau. Les autres s’y traînaient péniblement, à clochepied, sur les genoux, à quatre pattes, à même sur leurs pansements ; les amputés, sur leurs moignons. On aidait les estropiés ; on portait les plus impotents, à peine vêtus ; on les traînait ; on les asseyait à même sur la pierre nue, où ils n’avaient, pour s’étendre, d’autre appui que les arêtes vives des marches. Et, dans cet entassement de misères, le moindre mouvement provoquait un gémissement, car il était impossible de remuer sans heurter quelques membres endoloris.
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Une seconde fois, le soir, puis le lendemain matin, il fallut recommencer ce laborieux et lamentable transbordement.
Entre temps, nous montions aux étages supérieurs , pour nous évader un moment de cette angoissante obsession de douleurs et de désastre, pour respirer plus à Taise, pour contempler, à travers les créneaux, Tautre désastre, celui du dehors, la destruction de la ville.
La sous-préfecture brûlait, avec les maisons Salaire et Fourmon. Notre école de la rue de Sedan, le pensionnat Saint-Symphorien, incendiés de la veille, fumaient encore^ ainsi que le peignage des Vieux Anglais et Tiisine Lelarge, au delà du boulevard.
Le quartier de THôtel de Ville, la caserne Colbert semblaient être des points de mire. Mais, par moments, on aurait dit que les canonniers allemands, comme des fous, déchargeaient toutes leurs batteries, au hasard, sur la ville.
On suivait, à Toreille, la direction des obus. On les sentait venir, sournois, menaçants, et, brusquement, éclater tout près, ou bien passer, avec leur sifflement rageur, au-dessus de nos têtes, pour aller faire du malheur un peu plus loin. On repérait, le cœur serré, les points de chute. On constatait la plaie sans avoir vu le coup : un mur
qui s’effondrait, un toit qui crevait, comme une croûte molle sous un choc furieux, invisible ; puis une gerbe de fumée noirâtre, épaisse, pesante qui jaillissait, énorme et puissante, comme du cratère d’un volcan, et le bruit de l’explosion ne nous arrivait que longtemps après.
Nous mettions des noms sur chaque catastrophe, la rue, la maison, anxieux de savoir s’il n’y avait point, sous ces pierres effondrées, du sang, des morts. Et, las de ces émotions violentes, nous redescendions plus tristes vers la désolation d’en bas.
Il y en avait partout. Dans la salle basse, une malade se mourait h On n’avait pas pu la descendre en cave : on l’avait installée là pour qu’elle fût au moins à l’abri. Avec la paille des Allemands, on lui avait fait un lit ; et, près d’elle, avec elle, on priait.
On m’annonce que le maître sonneur, M. Stengel, est blessé mortellement, et sa petite-fille, enfant de douze ans, tuée par un obus qui a fait i3 victimes, mercredi, aux Six Cadrans. Le bilan de la journée d’hier est pire encore : 17 malades tués, d’un seul coup, avec deux infirmières, Fondier et Germaine Gosse, à l’ambulance de M""® de Sainte-Marie ; 10 hommes et t5 chevaux.
^ J. Lardy, fille du sacristain.
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place Belletour, où il y avait un cantonnement d’artillerie ; et, ce matin même, à rambulance de l’Enfant-Jésus, 4 religieuses tuées et 5 blessées !...
L’après-midi, je voulus sortir, pour visiter rhôpital des Petites Sœurs, rue du Jard, qu’on m’avait dit touché. Je tournais à peine le coin de l’Archevêché, qu’un obus tombait derrière moi, à l’angle du portail, en face du Lion d’Or. Je revins alors sur mes pas, dans la fumée; et je trouvai, étendu sur les marches du Parvis, un homme tout sanglant, frappé au ventre.
Les soldats de garde, pelotonnés sous leurs sacs, contre la porte, ne l’avait point vu, aveuglés qu’ils étaient par la poussière. Ils m’aidèrent à le transporter dans l’église où le Major le pansa. On l’enleva le soir. Il a dû mourir.
Des blessés venaient d’être atteints encore, quelques-uns par des chutes de pierres qui les avaient assommés, d’autres par des paquets de plombs enchevêtrés, arrachés des verrières, qui leur avaient mis la tête en sang. Plusieurs étaient catholiques : il fallut leur donner l’Extrême-Onction. L’abbé Schimberg, qui venait d’entrer, nous y aida.
C’est à ce moment que le Major, effrayé de la persistance de ce bombardement sauvage, nous supplia de faire des démarches afin d’obtenir qu’un
parlementaire fût envoyé aux lignes allemandes, pour dire aux vandales, ses frères, qu’ils tiraient sur leurs propres soldats.
Mais comment y parvenir, et, à quoi bon !
Ils ne savaient que trop ce qu’ils faisaient. Ce n’est point aux leurs qu’ils en voulaient, c’était à la Cathédrale. Plutôt que de la manquer, ils tuaient des Allemands : leurs blessés ne la protégeaient pas.
Le Major se rendit à l’évidence. Il reconnut notre impuissance et la sienne.
Il avait rédigé une note. Nous en avons pris copie : « Je demande à être envoyé comme parle- (( mentaire, afin de faire savoir à l’Armée alle- (( mande qu’il y a 200 blessés^ dans la Cathédrale (( et que celle-ci se trouve exposée au feu le plus « violent (allerhüfligsten) de l’artillerie.
« J’espère, par cette démarche, arriver à mettre (( fin à la destruction de la splendide Cathédrale et (( à la destruction de la ville ^ »
Pflugmacker.
^ Ce chiffre de 200 blessés nous a toujours paru exagéré. Le Major, dans sa déposition officielle, ne parle plus que de i5o. A défaut d’un recensement, nous avions voulu faire, M. Thinot et moi, une évaluation globale, pour ne pas nous contredire lorsque les étrangers, les journalistes, nous interrogeaient et nous avions estimé pouvoir dire tout au plus « une centaine. »
- « Ick bitte als Parlementar abgeschikt zà verden üm dem deutschen Herrn mitteilen zà Kônnen das 200 deutsche Verwàndetç
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Nos blessés étaient à l’abri, dans l’escalier de la tour, pour la seconde fois. Je suis revenu avec M. Thinot, près du Saint-Sacrement, « à la Réserve » pour dire notre office. Et, à chaque page, sous l’impression des choses ambiantes, ces mots si vieux du Livre s’illuminaient, prenaient du relief, nous paraissaient tout neufs tant ils s’adaptaient à l’actualité : « Seigneur^ F étranger a fran- « chi nos frontières. Il profane notre Temple., (( Votre Sanctuaire .. . Le sang coule à flots ^ comme (( Veau., dans nos plaines... Les morts s entassent (( en monceaux ; les bras manquent pour les ense- « velir. . . Jusqu à quand., Seigneur ., serez-vous irrité (( contre nous?... Ne vous souvenez plus de nos ini- (( quités passées. Laissez parler votre miséricorde., « parce que., vraiment., nous sommes trop malheu- (( reux !... Secourez- nous , non parce que nous (( V avons mérité^ du moins pour la gloire de votre « nom... Vengez le sang de ceux qui meurent sur « les champs de bataille; tenez compte des souf- (( frances de ceux quils ont emmenés en captivité... (( Malgré tout, nous sommes toujours votre peuple : (( Ayez pitié de nous!... Ne vous taisez pas plus
in der Kathedrale liegen und diese ini allerhüftigsten artillerie Feher liegt.
« Ich hoffe^ damit eine weitere Zerstariing der herrlichen Kathedrale zà verhindern und eine weitere Zerstôrung der Stadt. »
D*" Pfügraacker,
« longtemps^ car^ dans son orgueil^ V ennemi a levé (( la tête. Il a ourdi dans ses conseils^ de per- « fides desseins. Il a dit : cc Allons l Effaçons-le « du rang des nations ; prenons sa place et qEon « n en parle plus ! »
« Ne vous taisez plus^ Seigneur ; délivrez-nous (c de nos ennemis ! ^ »
A plusieurs reprises, dans le tonnerre des éclatements, les lourds piliers frémirent. On entendit le bruit sourd des coups formidables assénés sur les nefs et amortis par bétonnante élasticité des voûtes ; puis des écroulements de pierres à donner le frisson ; un surtout qui fit un tel fracas, tout près, à deux pas, que nous crûmes toute cette partie de Fabside effondrée.
Je sortis précipitamment, pour voir : c’était une volée d’arc-boutant, au premier contrefort, qui
^ Deus veneriint genf.es in hæreditatem tiiam ei polluerunt templurn sancturn tuiini... Effiideriint sanguineni tanquam aquam... ; posueriint morticina servoruni tiiorum, et non erat qui sepeliret... Usquequo, Domine^ irasceris in finem ?
Ne memineris iniquitatuni nostrariun antiquarum. Cito anticipent nos misericordiæ tuæ, quia pauperes facti sumus nirnis.
Adjuva nos, Deus, propter gloriam nominis tiii .
Ultio sanguinis servoruni tuorum qui effusus est... ; introeat in conspectu tuo geniitus comp editorum ! . . .
Nos autem populus iuus : adjuva nos ! Ne taceas, quoniam inimici extuleruiit caput... Super populum tuiun nialignaverunt consilium et dixerunt : Venite, et disperdainus eos de gente et non numerentur ultra.
Ne taceas. Domine, adjuva nos !
Cf. Off, de Feria VP Ps. 78, 80, 82, passim.
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venait de s’abattre sur la Chapelle de la Vierge, en défonçant le toit.
J’avais eu à peine le temps de constater le fait, que tout à coup, dans cette atmosphère de cataclysrne, un homme de haute taille, accourut effaré vers moi, se redressa tragique et s’écria d’une voix forte, les bras levés : « Il rly a pas de Dieu ! »
Ce cri arraché, par la violence du scandale, à une âme simple, exaspérée jusqu’à la souffrance, ce cri d’horreur et d’effroi, qui n’a pas voulu être un blasphème, où s’exhalait plutôt l’énergie d’une protestation indignée, d’une révolte en face du sacrilège, ce cri, dans un pareil moment, dans cette rue déserte, avec ce geste, avec ces yeux de colère, avec cette physionomie bouleversée, m’a donné au cœur une commotion.
Quand l’épreuve dépasse une certaine mesure, quand la dose est trop forte et la secousse trop rude, la foi mal éclairée du peuple se trouble ; elle vacille, elle chavire : c’est le scandale des faibles î Ï1 retombe en malédiction sur ceux qui l’ont provoqué.
Samedi^ i9.
11 nous semblait que rien ne pouvait être pire pour la Cathédrale que la journée d’hier et nous appréhendions d’avoir seulement à repasser par les
mêmes chemins, à revivre des heures pareilles.
La nuit n’avait pas été trop mauvaise. Les batteries prussiennes s’étaient réveillées vers 2 heures, pour détruire encore quelque chose, pour faire sournoisement, dans les ténèbres, quelque besogne de malfaisance, quelques ruines, quelques victimes de plus. Puis, à la fin, lassées, elles s’étaient rendormies.
Le matin, le service paroissial se fit comme à l’ordinaire. Les premières messes avaient été assez suivies, mais le vide s’était fait rapidement dans l’église. On entendait, du côté du portail, un vague bruit de pas lents, lourds, que la paille étouffait. Des voix discrètes, brèves montaient, par moments, du fond des nefs. Les blessés, exténués de la veille, dormaient.
Le répit ne fut pas long. Le bombardement recommença avec la messe de 8 heures, violent, furieux, en plein sur la Cathédrale.
Une seule personne assistait à cette messe, qui fut la dernière.
A l’Evangile, je dis à l’enfant qui me la servait : « Laisse-moi! Va te mettre à Vahril » Il me répondit très courageusement : (c Taime mieux rester, » Et il tint bon jusqu’au bout.
Gela dura toute la matinée, toute la journée.
Nous avons dû aller à la Place réclamer le pain des blessés ; on attendait une accalmie pour l’apporter.
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De nouveau, nous avons rentré les blessés dans la tour, sauf les officiers, — ils étaient cinq — qui se tinrent toujours à l’écart. On sentait qu’il y avait, dans l’armée allemande, un fossé très profond et très large entre chefs et soldats. Blottis dans la paille, derrière les piliers, près de la chaire, ils restaient là, groupés à pai% impassibles, sans s’occuper des autres.
Nous avons mangé, très tard, un morceau de pain, tout à même dans l’église ; puis, vers 2 heures, nous nous sommes retirés encore près du Saint- Sacrement, pour prier, en comptant les obus qui s’obstinaient à frapper, comme frappe le bélier, sur les murailles et sur les voûtes, pour défoncer le monument :
19 septembre, premières vêpres de Notre-Dame des Sept Douleurs !
Quel à propos ! La même détresse qui pleurait dans notre âme, gémissait et pleurait d’un bout à l’autre de l’office, pour se mettre à l’unisson de la détresse de Marie au Calvaire. Point n’était besoin de s’abstraire de sa propre misère pour compatir à celle de V Addolordta !
« 0 vos omnes qui transitis per viam^ attendue et (( videte ! » « O vous qui passez aujourd’hui par (t nos rues, regardez et dites s’il y a pire douleur (( que la mienne ! »
C’était, en ce moment, la plainte de Notre-Dame de Reims ; et le Psalmiste lui prêtait les accents éplorés de la Fille de Sion pour crier vers Dieu sa prière : ce Pourquoi ce délaissement, ô mon Dieu ? (( quare oblitus es mei^ alors que l’ennemi m’ac- (( cable, sans répit, tout le long du jour et que mes « os se brisent sous ses coups, dum confringuntur <( ossa rnea ? car ils sont nombreux ces soldats qui (( s’acharnent après moi, quoniam multi helluntur (( adversiun me ; ils m’encerclent comme une (( meute de chiens, quoniam circumde devant me (( canes multi ».
« Ils m’ont mise dans un tel état que le monde (( scandalisé me dit : « Où donc est ton Dieu ? »
« Mais toi, Seigneur, sed tu^ Domine^ usque (( ? jusqu’où les laisseras-tu aller? »
Et Jérémie, dans les leçons de Matines, s’apitoyait : « La voilà donc cette création de beauté, (( perfecti decoris^ dont la vue était un ravis se- (( ment pour toute la terre ! Ses ennemis ont délice béré sur son sort ; ils ont dit en grinçant des <( dents, fremuerunt dentihus et dixerunt : « Nous (( n’en laisserons rien, devorahimus ! »
Et l’imploration se faisait plus pressante, à la reprise des psaumes :
(( O mon Dieu, nos pères, aux heures critiques, (( mettaient en toi leur espoir et tu les sauvais. Ils (( criaient vers toi, sans être confondus jamais.
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(c Alors, Seigneur, à moi non plus, ne refuse pas (( ton secours ; prends ma défense : ad defensio- (( nem meam conspice !
c( O vous qui passez aujourd’hui par nos rues, (( regardez et dites s’il y a pire douleur que la (( mienne I 0 vos omnes qui transitis per viam : « attendue et vide te ! »
Le carillon sonnait ces heures lugubres, comme il avait sonné les autres, sans plus se presser qu’aux jours de fêtes. Il jetait, dans la tourmente, sa prière, l’hymne du temps.
En septembre, ce devait être VIste Confessor : mais, dans le désarroi de la guerre, les cylindres n’avaient point été changés et c’était encore, depuis l’Assomption, VAve Maris Stella ! Il voulait mourir en saluant Notre-Dame !
Il égrenait avec sérénité ses notes claires, comme un apaisement qui tomberait du ciel sur nos désolations, comme un appel, une invite à la confiance, pour que les yeux embrumés de larmes se lèvent vers Dieu, Là-Haut; pour que les âmes accablées sous l’épreuve se redressent et fassent écho quand même à ce Sursum Corda !
Ce cantique angélique mêlé à cette tempête d’enfer, en accentuait la brutalité. On avait l’impression d’une puissance hostile, tenace, têtue, qui s’obstinait, dans une lutte sans merci, à mettre le
temple à bas. Les obus mordaient la pierre, défonçaient les murs , crevaient les toits , saccageaient statues, pinacles, clochetons et contreforts. Mais les meurtrissures n’étaient pas assez profondes, ni les plaies assez larges ; le monument n’était pas entamé dans sa masse ; l’effort du canon n’y suffisait pas. Les monstrueux obusiers de 420 n’étaient pas là. La noble mutilée restait debout, plus fière, plus majestueuse que jamais sous la rafale. Elle aussi, s’obstinait à ne pas mourir. Alors, dans leur rage stupide et sacrilège, avec l’ouragan de fer, ils déchaînèrent l’ouragan de feu, pour l’achever.
Il pouvait être trois heures, ou trois heures et quart, quand on vint nous dire qu’il y avait de la fumée dans l’échafaudage de la tour nord. Sans perdre une minute, nous nous sommes précipités dehors, rue Robert-de-Goucy, pour voir, pour examiner, pour nous rendre compte. Il n’y avait pas à douter, l’échafaudage s’enflammait à mi-hauteur environ, sur le revers de la tour, en face de la rue du Trésor.
En temps ordinaire, les pompiers dont le dévouement, en ces jours sinistres, fut admirable, l’adjudant Elloire à leur tête, auraient eu vite raison de ce commencement d’incendie ; mais déjà le feu prenait dans divers quartiers de la ville : les bras, les pompes, l’eau, tout manquait.
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Dans Tespoir que peut-être nous y pourrions quelque chose, nous avons voulu monter, M. Thinot et moi.
Quatre étages au moins flambaient par le milieu, quatre brasiers circulaires, superposés, marquant vraisemblablement la trouée d’une bombe. (PI. 8.)
Nous avons essayé d’arracher ces lourds madriers, mais sans y réussir. Nous avons appelé, sans nous faire entendre !
Les obus éclataient sur tous les points de la ville.
Le carillon sonna la demie et répéta, comme un glas , sa courte imploration : « In manus tuas^ « Domine^ commendo spiritum nieum ! »
Nous pensions que l’échafaudage allait brûler, s’effondrer et que ce serait tout ; nous l’espérions, du moins. S’il n’y avait pas eu de la paille, et tant de paille, dans la Cathédrale, nous n’aurions pas redouté une catastrophe à l’intérieur.
Mais, il suffisait d’une étincelle !
Nous redescendîmes alors pour conjurer, s’il était possible, le péril. Les vitraux sûrement allaient éclater et les blessés brûleraient avec la paille.
On se mit à la besogne pour rejeter la paille dehors, dans le chantier. Quelques prisonniers nous y aidèrent. M. Andrieux, qui parle allemand, dirigea l’opération.
Les flammèches entraient déjà par les trous des verrières. On les surveillait. On les saisissait au vol, une par une. On les étouffait sur place.
Mais, dehors, l’incendie montait toujours. Il avançait. Il gagnait la façade. On le sentait venir. On devinait son approche aux teintes plus rouges et comme injectées de sang, qui s’avivaient dans les verrières du portail.
On entendit bientôt un claquement sec : la moitié de la Grande Rose éclatait, et une fumée épaisse s’engouffra par la brèche. Et voici que doucement un rayon de soleil, le seul qu’on ait vu dans cette journée de brume et de pluie, filtra par la plaie béante, s’allongea lentement à travers la nef jusqu’au Sanctuaire, caressa l’autel, s’y reposa un moment et disparut.
L’effort des hommes est impuissant : Nous sommes débordés!
Les voûtes tremblent encore sous les obus.
Tout à coup, avec un grondement effroyable, un bruit d’effondrement, d’écroulement, l’échafaudage s’abattit sur le Parvis et des papillons de feu voltigèrent en tourbillons sous les voûtes.
Il n’y avait plus une minute à perdre. Il fallut aviser au sauvetage des blessés. Je donnai l’ordre de les grouper tous sous l’orgue et dans l’abside.
On revit cette pitoyable mobilisation d’invalides.
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d’estropiés, de perclus, d'amputés, qui nous interrogeaient avec de grands yeux d’épouvante, qui tremblaient, qui se hâtaient douloureusement, en geignant, en pleurant, en saignant, vers le transept nord. On porta les uns, on traîna les autres ; on enleva sur un brancard ceux qui ne pouvaient se mouvoir.
Une fois les hommes hors du champ de paille, loin des nefs menacées, je crus prudent de mettre le Saint-Sacrement en sûreté. Sans rien dire, je l’emportai, — quatre ciboires — chez les Religieuses de l’Adoration Réparatrice, d’où, une demiheure plus tard, une moniale, la Prieure, dut l’enlever, pour le porter plus loin, parce que son couvent brûlait.
A peine rentré dans la Cathédrale, je vis avecstupeur des lueurs d’incendie à l’abside, les verrières resplendissantes, embrasées.
Sans pouvoir m’expliquer comment cela s’était fait, sans prendre le temps d’y réfléchir, j’eus la sensation très nette de l’irrémédiable catastrophe : le feu avait pris dans les combles, tout était perdu î
Je criai alors à M. Andrieux, à M. Thinot, à M. Divoir, qui arrivait : « Sauvons le Trésor ! »
Pendant que l’on forçait les portes des armoires, je courus dehors pour trouver des bras. Quelques braves ouvriers dont je voudrais pouvoir dire les
noms, répondirent à mon appel, et tout le Trésor, la Sainte-Ampoule, le Galice de saint Rémy, le Reliquaire de la Sainte-Epine, les vieilles châsses du Moyen Age, le Vaisseau de sainte Ursule, la Chapelle de saint J. -B. de la Salle, les ornements du Sacre, tout fut rapidement mis en lieu sûr.
Déjà les flammes dévorent le chevet; elles escaladent c( le clocher à lange » ; elles entament les grands combles ; elles rongent partout les hautes lames de plomb delà toiture qui, peu à peu, s’évanouissent et mettent à nu « la forêt », l’énorme charpente dont l’ossature se détache, à travers la dentelle des galeries, comme un prodigieux squelette de feu.
On entend la chute des cloches.
Quelques minces filets de plomb coulent dans les chêneaux, crachés par les gargouilles ; ils s’égouttent en larmes pesantes, qui viennent s’écraser sur les glacis des étages inférieurs et rejaillissent en menue poussière ; et ces éclaboussures mêlées aux flammèches qui volètent partout, dans la fumée, dans l’air embrasé, nous picotent la figure et les mains pendant que nous traversons la cour avec nos précieux fardeaux.
J’estime qu’entre notre ascension dans les échafaudages et le moment où l’incendie éclata partout, il ne s’est guère passé plus d’une heure.
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Qu'il y ait eu plusieurs foyers d’incendie, le bon sens, à défaut d’autre preuve, ne nous permettrait pas d’en douter. La Cathédrale brûlait par les deux bouts, que le milieu était encore intact. (PI. 9.)
Ce n’est pas l’échafaudage qui a mis le feu aux combles.
D’ailleurs, les témoins ne manquent pas*. Ils observaient, de points très différents, l’œil rivé à la lunette. Ils ont vu une nouvelle bombe tomber au chevet d’abord et les flammes jaillir ; puis deux autres sur le toit de la nef centrale, versant nord el versant sud. Ils ont noté chacun leurs observations : elles concordent. En sorte qu’il y aurait eu, en comptant l’échafaudage, quatre foyers distincts d’incendie.
Enfin nous avons la preuve brutale, l’irrécusable document, des photographies où s’avère le fait sans contestation possible.
Et ils ne peuvent plus, cette fois, dissimuler sous l’équivoque leur malfaisance, en parlant d’accident. Ils ne peuvent pas se retrancher derrière la fatalité. Car, au lieu de s’arrêter surpris, honteux, devant la flambée de l’échafaudage, ils ont récidivé, ils ont frappé encore, une fois, deux fois,
^ Tout un groupe d’officiers, un religieux, le P. Etienne ; trois médecins, les docteurs Gerbet (de Rouen), Raoult (de Vernon) et Legrand ; un magistrat, M. Bauduin de Bunier, M. Speneux, commissaire de police, M. Poirier, de la maison Pommery, M. Huart, gardien du musée, etc.
trois fois, comme on frappe, comme ils frappent, sur le champ de bataille, un blessé pour Tachever.
La Cathédrale a été bombardée et incendiée par des batterie de la 7® armée, sous le commandement du général Josias von Heeringen.
De l’incident qui suivit, je préférerais ne rien dire ; mais puisqu’on en a parlé, qu’on en parle encore et pas toujours avec exactitude, voici :
J’avais accompagné les hommes qui transportaient le Trésor, pour voir où on l’avait mis, comment on l’avait installé, s’il était à l’abri de l’incendie et des bombes, et je regagnais l’église lentement, sans trop savoir ce que j’allais y faire, navré, accablé de douleur et d’impuissance, en longeant l’ancien Archevêché qui brûlait, le couvent d’à côté qui s’allumait, des rues entières où l’incendie commençait à mordre, tout un quartier qui allait s’embraser derrière la Cathédrale en feu \
On n’entendait que le crépitement, le ronflement des flammes, comme un bruit de tempête, là-haut, là-bas, devant, derrière, plus loin, partout. J’avais l’impression d’être seul : dans la rue du Cloître, personne ; personne, non plus, dans la rueRobert-
^ D’après le rapport officiel du service de la voirie, les ravages de l’incendie des i8 et 19 septembre représentent, pour toute la ville, une superficie de 14 hectares, dont 8 d’un seul tenant, « le quartier de la laine », derrière la Cathédrale.
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de-Goucy. Mais, en approchant, j’aperçus tout à coup, barrant la rue du Préau, face au petit portail, des soldats alignés, genou-terre, fusil en joue.
Tout d’abord, je ne me rendis pas compte de ce qui se passait. Mais la porte s’entr’ouvrit un instant et je vis, massés dans le tambour, les blessés 1
Je fus forcé de comprendre : ils n’étaient pas sortis et on ne les laissait pas sortir î Derrière eux, le feu; devant eux, des fusils !
Je criai au sergent :
— Malheureux, qu’allez-vous faire ?
— Nous avons des ordres.
— Ça n’est pas possible. Il y a méprise. On n’avait pas prévu ce qui vient d’arriver. Il faut qu’ils sortent ! Vous ne tirerez pas sur des blessés désarmés, fussent-ils Allemands ! Sur le champ de bataille, c’est la guerre! Mais ici, ce serait un crime !
— Nous y sommes obligés. C’est la consigne !
Pendant quatre ou cinq minutes, nous avons ainsi discuté, dans le bruit de l’incendie et du bombardement; et comme ils n’en voulaient pas démordre, et qu’un attroupement s’était déjà formé autour des soldats pour les exciter, j’ai dit, en me plaçant devant la porte : « Eh bien^ ^ous commencerez par moi l »
Tirer sur un prisonnier qui s’évade, c’est l’im-
pitoyable consigne. Mais ce n’était pas le cas. Il ne s’agissait pas d’évasion ; les soldats se méprenaient, sinon sur le principe, du moins sur l’application immédiate. J’en eus depuis la certitude.
La situation était délicate pour un simple sergent. Une consigne ne se discute pas. Il n'osait la plier aux circonstances. Il n’avait pas le temps d’en référer à ses chefs. Et pourtant, il fallait aviser, et, tout de suite; car nous ignorions ce qui se passait dans la Cathédrale et nous croyions le péril imminent.
Je m’interposai donc pour amener une transaction, pour essayer de sortir de l’impasse, sans compromettre personne.
• Mais je dus parlementer encore avant d’aboutir à une entente.
Sur la promesse formelle que pas un ne tenterait de s’échapper, car je répondais pour tous, on conduirait, sous escorte, les blessés à l’Hôtel de Ville, pour les remettre à l’autorité militaire.
L’engagement fut pris, par l’intermédiaire d’un des officiers allemands qui parlait français, et, enfin, les fusils se relevèrent.
Alors, précédé par moi et encadré par les soldats, le pitoyable cortège se mit en marche. Plusieurs avaient ramassé les balais, des bâtons, des planches, pour s’en faire des béquilles ; quelquesuns étaient portés sur des civières.
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Mais, entre temps, la foule s’était amassée. Cette apparition, dans ce cadre, à la lueur de la Cathédrale en feu, l’exaspéra. Elle ne vit plus, dans ces blessés, quedes Allemands, l’Allemagne elle-même, l’Allemagne maudite qui, tout à coup, surgissait devant elle, dans l’acte même du crime; et, à pleine bouche, le poing tendu, elle lui cria sa haine et son mépris, réclamant la vengeance et la mort.
Parmi les plus exaltés, quelques-uns ressemblaient singulièrement à ces flâneurs de rues, inconscients, qui plaisantaient, la semaine d’avant, avec les Allemands, sur nos places publiques et dont l’attitude nous avait écœurés.
J’eus beau faire appel, non pas à la charité chrétienne : on ne m’eût pas compris, mais au bon sens, à ce fonds de générosité et de loyauté qui vibre si facilement au cœur du peuple, au sentiment patriotique, en expliquant que l’abominable forfait, qui venait d’être commis par l’Allemagne, allait soulever demain l’indignation du monde entier et que ce serait exposer la France à la même réprobation que d’y répondre par une lâcheté, par un autre crime; j’eus beau dire que j’étais plus atteint, plus indigné qu’eux tous et qu’en protégeant ces blessés, je songeais à l’honneur de mon pays : rien n’y fit.
M. Thinot m’avait rejoint; puis M. Andrieux.
Je les voyais, je les entendais, dans d’autres groupes, qui tentaient, avec moi et sans plus de succès, d’apaiser cette tempête que chaque afflux de peuple, de minute en minute, renforçait.
Nous ne comprenions que trop la fureur de cette foule. Sa colère, certes, était fondée, d’une certaine façon, dans une certaine mesure. Elle avait des excuses : l’heure était tragique ; les têtes étaient montées, les nerfs tendus par les terribles émotions de cette journée, par l’horreur même du sinistre, par la souffrance aiguë, amère qui tout à coup avait mordu ce peuple au cœur, à la vue de sa Cathédrale qui agonisait ! Il l’aimait tant, sans s’en rendre bien compte ! Il en était si fier !
La foule est impulsive; elle ne raisonne pas; elle ne veut rien entendre ; elle est brutale, sans pitié ! Elle va, elle frappe, quitte à s’apitoyer après, tout de suite, jusqu’aux larmes, quand le malheur est fait.
Nous n’avions pas encore gagné la Gour-Ghapitre, que nous étions débordés.
Un capitaine de dragons passait à cheval; je le priai d’intervenir : « Jamais^ dit-il, vous hl arriverez (( à r Hôtel de Ville, Il faut y renoncer! » Et il prit sur lui de faire ouvrir l’Imprimerie coopérative, pour y enfermer les Allemands.
Je les croyais tous sauvés, ce soir-là. Mais, le
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lendemain, en rentrant dans la Cathédrale, où les débris de l’incendie fumaient encore, nous en avons trouvé trois, brûlés sur place, tordus sous la douleur, avec, sur la face, l’expression figée d’une suprême vision d’épouvante et d’angoisse. (PI. lo.)
J’en vois un surtout, qu’à grand’peine, nous avions installé, l’abbé Andrieux et moi, sur un brancard. Nous l’avions confié, pour répondre à l’appel désespéré d’un autre, à deux Allemands qui l’emportaient : surpris sans doute par le feu, ils l’ont laissé I Et, pourtant, il n’y avait que quatre pas à faire !
Je n’ai pas été témoin de ce qui s’est passé de l’autre côté, sur le Parvis : je n’en puis rien dire.
On a raconté et répété partout que les blessés avaient été évacués par le grand portail. On l’a écrit dans les journaux, en de graves revues, jusque dans des livres. Des photographies habilement truquées, des tableaux fantaisistes, ont représenté la scène.
La vérité, c’est qu aucun blessé n est sorti par le grand portail^ parce que le feu en interdisait l’accès des deux côtés : au dehors, devant les deux portes qui, à la rigueur, auraient pu s’ouvrir et qui finirent par brûler, les bois de l’échafaudage se consumaient en un brasier d’enfer ; à l’intérieur, la paille flambait, et, précisément, contre ces deux
mêmes portes, plus violemment que partout ailleurs, à cause d’une meule en réserve qui n’avait pas été épandue.
D’ailleurs, eût-il été possible, qu’il n’y avait personne pour opérer ce sauvetage aussi dangereux qu’inutile, puisque l’incendie laissait libre l’autre porte, rue Robert-de-Goucy, et que les blessés étaient massés sous le grand orgue, au transept.
Il est tout naturel que l’idée soit venue à plusieurs de chercher un abri dans le chantier ; car, pendant ces trois jours, sous la surveillance des soldats, cette cour servit d’annexe nécessaire à l’ambulance. Que quelques-uns, attardés dans la nef et surpris par la flambée de la paille, aient été forcés de s y réfugier, c’est certain, puisqu’on en a retrouvé plusieurs, quelques jours plus tard, sous les décombres des hangars incendiés (PI. ii) et quelques-uns encore au mois d’avril, lorsqu’on déblaya le chantier.
Ceux-là, à même dans le brasier, calcinés jusqu’aux os, n’avaient plus forme humaine.
Le Rapport sur le bombardement de la Cathédrale^ publié à Berlin, en iqià, par les soins du ministère de la Guerre \ laisse entendre que les blessés allemands auraient été massacrés, dans les
^ Die Beschiessimg der Kathedrale von Reims. Kriegsministerium, Berlin, 1915.
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cours de l’Archevêché, par la troupe et par la foule, en sorte que (c à peine une partie fut sauvée )).
L’énormité même de cette accusation suffirait à en faire justice. Elle se heurte à un argument de bon sens.
Est-il vraisemblable qu’une scène pareille dont la foule non seulement aurait été témoin, mais où elle aurait eu rôle actif, ait pu se passer sans que nous l’ayons appris, nous autres, dès le lendemain, sans que la Ville l’ait su, sans que l’opinion s’en soit émue^, sans que les traces subsistent, sans que les cadavres en témoignent ?
Or, il est de notoriété publique à Reims, que, sauf les victimes de l’incendie, « les blessés allemands ont été sauvés )).
Personne ne conteste que, rue Libergier, rue Trudaine, aux abords du Parvis, il y eut la même effervescence de la foule, des cris, des injures et des menaces. Cela, on nous l’a bien dit. Mais, de ce côté, la foule exaspérée était tenue à distance par l’incendie ; elle n’était pas en contact avec les
^ L’opinion, elle est tout entière dans cette réflexion que me fit, deux jours après, en m’abordant, en pleine rue, un franc-maçon notoire, ancien vénérable de la Loge, militant de l’anti-cléricalisme : « ... Vous avez empêché un malheur. Si on les avait tués, a nous n'en serions pas fiers, aujourd" hui. Tout de même, vous « avez bien fait. » Et il ajouta en me tendant la main : « Mais il « n'y avait qu'un prêtre qui pouvait faire ça. »
Je note le propos pour sa valeur documentaire.
Allemands. Ceux qu’elle a vus de près, ce sont ceux que l’on a conduits, plus tard, mais trop tôt encore, et non sans peine, avec l’aumônier, dans les bâtiments de l’ancien séminaire, au nouveau musée, rue Chanzy.
Qu’il y ait eu autre chose que des malédictions, c’est certain : il y eut des coups de fusil, du fait de soldats isolés, hors d’eux-mêmes, de ces impulsifs que les catastrophes affolent et qui ne raisonnent plus : cela encore on me l’a raconté. On en parlait sans mystère, le lendemain, les jours suivants. Mais on savait à quoi s’en tenir sur les résultats.
Les esprits les plus échauffés, les énergumènes de la veille, étaient rassis et se félicitaient qu’on fût sorti de la crise sans avoir à déplorer, sur notre malheur, cette honte.
C’est déjà trop qu’il y ait eu, outre les malheureux qui périrent dans le feu, un mort, un tué, dont nous avons trouvé le cadavre, le dimanche matin, dans le chantier. M. Thinot qui photographiait tout, avec un souci de documentation que nous jugions excessif, l’a photographié (PI. ii); s’il y en avait eu d’autres, il les aurait photographiés tous.
Les dépositions recueillies à Berlin, en janvier 1915, parlent de fusillades à bout portant, de
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massacres, de torrents de sang, de scènes sauvages dont le chantier aurait été le théâtre ce soir-là.
N’ayant rien vu, je ne puis apporter ici un témoignage direct et personnel, ni rien dire de plus que ce que l’on m’a dit. Mais j’affirme que l’aspect des lieux, le lendemain matin, ne répondait pas le moins du monde à ces visions sanglantes.
Il faut croire que « dans cet enfer », comme ils disent — et c’en était un, avec le feu, les clameurs et les coups de fusil — leurs yeux agrandis par l’épouvante ont vu plus d’horreurs encore qu’en réalité il n’y en avait ^
Dans la nuit du 19 au 20, l’aumônier de la 52® division, M. Debeauvais, aidé d’infirmiers et de soldats, procéda au transfert des rescapés de la Cathédrale. 11 les conduisit aux ambulances de la rue Martin-Peller, d’où ils furent ensuite évacués sur l’arrière, par la gare de Muizon. Et l’aumônier de l’ambulance III de la 52® division, qui les reçut
^ Le principal témoin à charge, dans cette affaire, est l’aumônier Prullage; et, à l’entendre, il dépose comme témoin oculaire (Cf. Rapport-Annexe v. p. 23). Or, après avoir déclaré qu’il était de ceux qui se sont réfugiés sous les hangars du chantier et qui ne sont pas rentrés dans la cathédrale (p, 29) il raconte par le menu, non seulement tout ce qui s’est passé à l’intérieur, mais encore les scènes de la rue du Préau et de la cour du Chapitre, de l’autre côté.
Il en dit assurément plus que scs yeux n’ont pu en voir ; et ce n’est point cela, on l’avouera, qui donne du poids à sa déposition.
dans son service, m’a écrit qu’ils étaient 124. Or, si l’on ajoute à ceux-là les victimes de l’incendie d’abord (PI. 12), puis les 4 ou 5, pour le moins, que les Allemands eux-mêmes ont tués par le bombardement \ on est bien près du chiffre global de i5o donné par le major.
Que penser alors de cette phrase du Rapport officiel : « A peine une partie fut sauvée^ ».
Les deux religieuses et Linfirmière protestante, Alvine Ehlert, avaient pu gagner, le samedi soir, la maison d’abord de M. Andrieux, puis la clinique du D’’ Lardenois et les caves Rœderer. M. Debeauvais vint les y chercher, le lundi, pour les ramener avec les autres, rue Martin-Peller.
La diaconesse qui avait fait, comme infirmière, toute la campagne des Balkans, en 1912, a déclaré, pendant le trajet, m’a-t-on dit, qu’elle y avait vu des choses a horribles », mais que « ce n’était rien (( à côté des horreurs dont elle était témoin au « cours de la guerre actuelle ».
Les rapports officiels sur les atrocités commises par les Allemands en Belgique, en Alsace et en France, expliquent, illustrent et justifient son témoignage.
^ Cf. p. 29 et 33.
* La S. Alvine Ehlert, dont la déposition figure au Rapport (p. 20), a déclaré que, d’après ce qu’elle a entendu dire lorsqu’elle eut rejoint les autres : « Quelques blessés ont été tués. »
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L’aspect de la ville en feu, au soir de cette journée sinistre du 19, délie toute description.
Quand le malheur atteint ces proportions, ni la plume, ni le pinceau ne sauraient l’égaler. On souffre réellement « au delà de ce que l’on peut dire ». Il semble que les fibres du cœur se tordent, se tendent à se rompre; et, à cette angoisse morale, s’ajoute une sensation lourde d’indicible lassitude.
Pourtant, les yeux et la pensée s’arrachent à ces spectacles de misère, pour revenir d’instinct à Notre-Dame. Et les malheureux que le fléau, rue par rue, chasse de chez eux, qui s’en vont éperdus, éplorés, vers la nuit, les mains vides, chercher un gîte, un abri, au loin, oublient un moment leur détresse en passant devant elle. Ils s’arrêtent, la contemplent longuement et trouvent des larmes plus brûlantes et plus amères, pour compatir à son agonie.
Là-haut, en effet, l’œuvre de mort s’achève.
Une épaisse fumée, refoulée par un vent de N. -O., s’étend jusqu’à Saint-Rémi. (PL i3.)
Le clocher à l’Ange longtemps a résisté. On l’a vu osciller, comme s’il hésitait, cherchant une place où se coucher pour mourir, puis s’affaisser, s’incliner, et, tout à coup, tomber vers le Palais des Archevêques.
Le Carillon a disparu, avec les toits.
Et, dans ce vide immense, où « la forêt » se
consume (PI. ï4), l’œil s’obstine à chercher, à travers les remous de l’incendie, les lignes familières, les formes accoutumées du monument.
On dirait que les tours, au-dessus de cette terrasse nue, se sont démesurément allongées.
Aux extrémités du transept, les pignons sont restés debout. Rien ne les soutient plus. Ils se découpent, sur le ciel, minces et frêles, dans un équilibre vertigineux. Il semblerait qu’un souffle va les abattre, qu’une main d’enfant les renverserait.
Sans doute les Anges Gardiens de Notre-Dame ont veillé sur ces deux grands panneaux de pierre, qui rappellent les scènes les plus glorieuses de la vie de Marie : l’heure bénie où Dieu s’abaissa jusqu’à Elle, dans l’ineffable sourire de l’Annonciation; l’heure radieuse où Elle monta jusqu’à Dieu, dans l’apothéose de son Assomption.
Ce soir-là, un officier aviateur, le commandant Gapitrel, regagnant son cantonnement, survola, du Nord au Sud, à 2.000 mètres, la Cathédrale^ et il vit un spectacle que nul autre que lui n’a pu voir.
Alors que d’en bas, nos yeux ne découvraient
1 Le commandant Gapitrel était passé déjà quelques heures auparavant, pendant l’incendie, et il a constaté, lui aussi, que l’abside a pris feu avant le grand toit de la nef ; il a vu la cathédrale « brûler par les deux bouts ». Il a noté encore que la place du Parvis était déserte.
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plus rien, là-haut, sur les combles, dans l’encaissement des voûtes, Tincendie apaisé, brasier muet sans flammes, ni fumée, rougeoyait; et cette fournaise, aux contours nets dessinés par la nef et le transept, formait, étendue sur la ville, une immense croix de feu, la Croix de rédemption : le désastre, face au ciel, se muait en signe d’espérance^ ! (PI. i5.)
Plus tard, quand, des tours au chevet, l’holocauste fut consommé, longtemps encore on vit ardre et luire dans les ténèbres, une braise énorme qu’on aurait crue suspendue dans les airs.
C’était le Sagittaire, bloc d’acajou massif, cerclé de fer et fiché sur le pignon, qui brûlait.
Ce fut donc là, entre ciel et terre, à la fine pointe du gable de l’Assomption, que le feu jeta, dans la nuit, sa dernière lueur !
^ « Le spectacle était grandiose et terrifiant, écrit le comman- « dant... Il m'avait été donné d'avoir, en avion, des visions impres- « sionnantes : l'incendie de Binant, à Vaubc du 20 août; ceux des « villages et des petites cités de la Samhre ; j'avais, au crépuscule « du 13 septembre, contemplé les foyers qui illuminaient les champs « de bataille, de l'Oise jusqu'à V Argonne, et dont j’avais respiré « l'âcre fumée à 2 500 mètres d'altitude ; leur tragique horreur « m'avait fait frémir de colère : aucun de ces spectacles ne m'avait « ému tristement comme cette énorme croix ardente , dans une « auréole flamboyante, croix de martyre et d'espérance, qui, invi- « sible d'en bas, s’offrait ce soir-là, au ciel seul! »