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CHAPITRE III

LEURS MENSONGES

Ils ont fait du mensonge une arme de guerre, un élément de la défense nationale. Ils pourraient redire avec les potentats païens que fustige Isaïe, au chapitre des Malédictions : « Nous avons (( compté, spéculé sur le mensonge, Posuimus (( mendacium spem nostram ! ^ » Ils ont menti comme jamais on n’avait menti encore. Ils ont menti partout, à propos de tout, avec un aplomb, une désinvolture qui en imposaient au monde entier.

Ils s’en font gloire : ce On dit que nous men- (( tons. Oui, nous mentons. Nous mentirons en- (( core, et, quand les temps seront meilleurs, (( nous ne mentirons plus ! ^ »

Où et quand n’ont-ils pas menti ?

Ils ont menti à leurs populations, à leurs propres

1 Is. XXVIIl, i5.

2 Cité par le Strassburger Post.

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soldats. Ils ont égaré l’opinion dans les pays neutres. Ils ont trompé le Pape. Ils auraient trompé Dieu, s’ils l’avaient pu, en accouplant leur Gottinit uns ! à leurs iniquités.

Le grand ami de Frédéric II, Voltaire, qui a fait l’apologie du mensonge, n’a pas, chez eux, perdu son temps.

Jules César les avait déjà connus « perfides et menteurs » ; et un vieil historien du premier siècle déclare qu’ils ont (( le mensonge dans le sang » L

A les entendre, c’est nous qui les avons provoqués en allant bombarder NurembergM S’ils ont envahi la Belgique, c’est parce que, avant eux, nous aurions forcé les frontières belges^. S’ils sont

1 Perfidia et simulatione usi Germani (Cæs, Bell. Gall. IV, i3). — « Natum mendacio genus » (Velleius Paterculus.

2 L’ambassadeur d'Allemagne, M. de Schoen, a déclaré, le 3 août 1914? au Gouvernement, dans un texte officiel, que des aviateurs français, violant la frontière, avaient détruit des voies ferrées entre Carlsruhe et Nuremberg et que ce fait avait déclenché la guerre ; le Chancelier l’a affirmé le lendemain au Reichstag. Et il a fallu attendre jusqu’au i3 avril 1916, pour obtenir un démenti que le commandement militaire de Nuremberg a été contraint de donner parce que jamais rien de pareil n’avait eu lieu. (Cf. L. Barthou, Discours à Genève, 26 juillet 1916).

^ Tous les gouvernements en cause ont publié les pièces diplomatiques relatives à cette grave question des responsabilités de la guerre. Mais, tandis que notre Livre jaune contient iSq documents, le ^Livre bleu anglais 160, le Livre gris des Belges 83, le Livre orange delà Russie 76, on est pour le moins surpris de voir que le Livre blanc de l’Allemagne n’en produit que 28 ; et, comme tous ces documents s’appuient nécessairement les uns sur les autres, s’enchaînent, s’appellent et se répondent, s’expliquent et se contrôlent les uns par les autres, on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a

durs avec nos prisonniers, c’est que nous maltraiterions les leurs ! S’ils nous ont empoisonnés de leurs gaz asphyxiants, c’est malgré eux, parce que depuis longtemps nous nous en servions nousmêmes S’ils ont parfois torpillé quelques bateauxhôpitaux, c’est contraints et forcés, parce que ces bateaux transportaient des combattants !

A Louvain, à Malines, ailleurs encore, vingt fois, quand l’envie leur a pris de saccager une ville, ils ont dit que des civils avaient tiré sur eux ! A Reims, ils ont prétendu qu’on avait fait de la Cathédrale une forteresse : des troupes dedans, des canons dessus, des mitrailleuses, postes militaires, parc à munitions, signaux lumineux, que sais-je encore !

Ce mensonge de Reims serait particulièrement cynique et vil, si la destruction de la Cathédrale avait été résolue d’avance.

Y a-t-il eu préméditation ?

Si les preuves péremptoires nous manquent pour l’établir, nous avons du moins pour le penser, des présomptions.

A quel moment, dans quelles circonstances l’ont-ils condamnée? Quel mobile les y a poussés ?

eu, de la part de l’Allemagne, réticences et dissimulation, adroite sélection et suppressions intéressées.

^ Réponse de l’Allemagne au Comité international de la Croix- Rouge, septembre 1918.

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Ceux-là seuls qui ont décidé le forfait pourraient nous l’apprendre. Ils ne s’en sont point vantés encore. Le prétexte, ils l’ont dit ; mais la raison ?

A qui fera-t-on croire pourtant, qu’un obscur commandant de batterie, ni même un officier supérieur, ait pu prendre l’initiative d’un acte pareil, sans être publiquement brisé et désavoué le lendemain si son geste avait contredit la pensée du Maître? Plutôt que d’endosser devant le monde, devant l’Histoire, cette responsabilité, le gouvernement allemand n’aurait pas hésité à sacrifier un homme.

Or, ni la diplomatie, ni la presse, qui ont fait tapage avec le mensonge, n’ont jamais parlé de blâme et de désaveu.

L’idée a-t-elle germé tout à coup dans le cerveau allemand?

On a cité un texte de J. Gôrres, en i8i4, qui réclamait la destruction « de cette basilique de (( Reims où fut sacré Klodovig ». Ils en contestent l’authenticité L

On a rappelé cette phrase d’Henri Heine, prévision, si l’on veut, plutôt que menace, dans son livre sur V Allemagne^ en i834 : « La civilisation « chrétienne disparaîtra d’Allemagne et la féroce cité des anciens Germains débordera de nou-

^ Cf. Réponse allemande aux attaques françaises, par le professeur A. -J. Rosenberg, p. 107.

« veau... Alors — et ce jour, hélas! viendra — (( les vieilles divinités guerrières se lèveront de (( leurs tombeaux fabuleux; elles essuyeront de « leurs yeux la poussière des siècles. Thor se dres- « sera avec son marteau gigantesque et détruira c( les cathédrales gothiques^ . »

Ils ont prétendu que cette citation ne porte pas parce qu’il s’agissait de leurs cathédrales et non des nôtres.

Qu’ils n’aient pas incendié la cathédrale de Reims en i8i4, faut-il leur en savoir gré ? N’est-ce pas plutôt que les Russes et les Anglais les en ont empêchés? N’ont-ils pas bombardé, en 1870,

^ Thor, fils de Wotan-Odin est un de ces dieux de l’antique Germanie, au culte sanglant, que Charlemagne croyait avoir vaincus. Il est le dieu impitoyable des combats, le dieu delà force, la personnification de la guerre telle que les Allemands la conçoivent et la font.

La foi chrétienne, tard venue chez eux, s’est superposée aux mythes de la Germanie. L’instinct de la race, avec ce mélange bizarre de brutalité et de rêverie, a persisté, contenu et atténué par la civilisation, sans être détruit. Le cerveau allemand n’a jamais été totalement nettoyé : il y reste un vieux fonds d’atavisme païen.

Entre autres travaux du même genre, la curieuse étude de M. F. Brenier, dans le numéro de mai-juin iqiS, de la Revue Antimaçonnique y sur la survivance de V Odinisme en Allemagne, éclaire cette énigme du « Vieux dieu allemand, Deutscher alte Gott » qui n’est pas celui de l’Evangile. Et l’écho étrange que cette poésie cynique sur le Dieu allemand a trouvé, dans l’âme germanique du XX® siècle, le succès qu’on lui a fait, la popularité qu’elle a eue, tout cela pèse autant qu’un aveu :

« — Vous avez donc un dieu à vous, que nous ne connaissons « pas ?

« — Oui, et si vous ne le connaissez pas, nous allons vous le nom- « mer. Le dieu qui parle par nos canons, qui brise vos forteressess

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la cathédrale de Strasbourg \ comme Frédéric II, en 1757, avait bombardé celle de Prague?

N’ont-ils pas décerné au triste héros de Stras-

« qui ronfle dans le ciel avec nos avions, le dieu de nos épées qui « vous remplit d’effroi, c’est celui qui, depuis des siècles, plane au- « dessus de l’Allemagne, le Wotan de nos pères, c’est lui, et pas « un autre. Ce fut lui en qui Walter chanta. Ce fut lui en qui Luther « batailla, qui envoya à notre pays Lessing et Kant..., Goethe. Tout « cela c’était lui, le dieu que nous supplions aujourd’hui, l’Esprit « Saint de l’Allemagne ! »

(Cité par M. E. Prüm, chef du parti catholique luxembourgeois, dans son réquisitoire contre les catholiques d’Allemagne.)

Nietzsche ne s’était-il pas déjà prononcé dans le même sens ? « Vous avez entendu des hommes qui disaient : « Bienheureux les « pacifiques ! » Mais moi je vous dis ; « Bienheureux ceux qui font « la guerre, car ils seront appelés, sinon les enfants de Jéhovah, « du moins les enfants d'Odin qui est plus grand que Jéhovah. » (Cité par les Etudes, août 1906, p. 222.)

Je relève dans la « Réfutation des attaques françaises » du professeur Rosenberg, cet aveu ; « Il existe, en Allemagne, une culture « religieuse spécifiquement catholique et une culture religieuse spé- « cifîquement non catholique, laquelle se divise elle-même en cul- « tures religieuses spéciales. Le culte de Wotany si toutefois on « veut lui attribuer la qualité d’une culture religieuse, est une des « dernières et des plus récentes de ces manifestations...» (p. iii.)

^ « Les Allemands, le soir du i5 août, ouvraient le feu contre Strasbourg. La nuit du 23, désireux de brusquer, Werder commençait le bombardement.

« On voit alors cette chose étonnante, depuis les barbares incon- « nue : ce n’est ni contre les remparts ni contre la garnison que « les obus font rage, mais sur la ville innocente, sur les femmes, « les enfants, les vieillards, sur les précieux musées, les biblio- « thèques, les églises, les temples, sur l’inestimable cathédrale, legs « et joyaux des temps !

« Le feu au Musée ! Le feu à l’Arsenal ! Le feu à la Biblio- « thèque, au Temple Neuf, au Palais de Justice ! Et le Broglie et « l’Hôtel de Ville s’embrasent aussi. Et, sur cette nappe écarlate, « la cathédrale criblée s’incendiait à son tour, flambait de tout son « immense toit de métal ! »

Cf. P. et V. Margueritte. Histoire de la guerre 1870-71.

bourg, Werder, ce même titre de membre dhonneur^ de l’IIniversité, dont Kœnigsmarck, en son temps, avait déjà été gratifié après avoir détruit le Parthénon ?

Mais, sans aller exhumer, dans la poussière des bibliothèques, ces provocations lointaines, nous avons des échos plus récents de la pensée allemande.

A la date du 5 septembre 1914? un journal de Berlin, \^BerlinerTa^ehlattyY^y^xid\\.^ViV la même idée : « Le groupe occidental de nos armées de « France a déjà dépassé la seconde ligne des forts ce d’arrêt, sauf Reims dont la splendeur royale^ (( qui remonte au temps des lys blancs, ne man- « quera pas de crouler en poussière bientôt^ sous « les coups de nos obusiers de ».

Il est vrai qu’à la même époque, la Gazette de Francfort donnait une autre note : « Respectons (( les cathédrales françaises, celle de Reims noce tamment, qui est une des plus belles basiliques (( du monde. Depuis le moyen âge, elle est parti- (( culièrement chère aux Allemands, puisque le (( Maître de Bamberg s’inspira des statues de ses

^ La Gazette de Francfort, du 6 juin igiS, déclare que cette distinction n’a pas été motivée par ce fait, mais que ce fut un témoignage de reconnaissance, pour avoir préservé l’Allemagne de Linvasion.

Il reste vrai que le crime de Strasbourg n’a pas été un obstacle.

^ Cf. Berliner Tagehlatt^ du 5 septembre 1914, 208.

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(( portiques pour dessiner plusieurs de ses figures.

« Les cathédrales de Laon, Rouen, Amiens et « Beauvais sont aussi des chefs-d’œuvre de l’art « gothique. Toutes ces villes sont, à cette heure, (( occupées par les Allemands. Nous regarderons (( avec vénération ces églises grandioses et nous « les respecterons, comme nos pères le firent en « 1870 ^ ».

Faut-il voir là deux écoles, un double courant de l’opinion, ou bien deux états successifs, le second mouvement d’un adversaire qui se ravise : c( Nous occupons ; nous sommes vainqueurs ; elles (( sont à nous, ces cathédrales : gardons-les. » Mais, après leur défaite de la Marne, la déception venue, tout espoir perdu de se maintenir en Champagne, quand la proie leur échappe, furieux, ils la broyent : « Ni nous ni personne ! »

A ce moment là, au lendemain de la bataille, huit ou dix jours avant l’événement, les soldats prussiens en parlaient entre eux sur le Parvis ; on a vu, aux mains de plusieurs, des cartes postales représentant déjà la catastrophe, la Cathédrale en feu ; et un des grands chefs devant qui les officiers s’inclinaient très bas, y fît une allusion transparente, d’un ton qui semblait plutôt déplorer et compâtir. Comme il reconduisait, jusqu’à la porte de

^ Cf. Gazette de Francfort, du 8 septembre. Citée par Le Temps du 21 septembre 1914.

l’hôtel, une infirmière de la Croix Rouge % qui lui demandait de l’aide pour son ambulance, il lui dit, en montrant de la main la Cathédrale : cc Elle est belle^ rC est-ce pas... nous ne la garderons pas »

Le vendredi ii, rue du Cloître, le bras tendu vers la Cathédrale, un capitaine fit tout haut, en allemand, cette réflexion à ses hommes : « Les Français en sont fiers ! Nous la détruirons I »

Un autre officier, qui logeait à l’ombre même de Notre-Dame, dit, en guise d’adieu à son hôte, sur le pas de la porte, avec un geste aussi de commisération : « Superbe Cathédrale!... Pauvre Cathédrale ! y)

Deux sous-officiers ont dit, dans un café de la rue Saint-Jacques : « Si nous sommes obligés de a reculer et d’évacuer Reims, nous détruirons la (( Cathédrale I »

Sans doute ce ne sont là que propros recueillis en passant, dans la rue, et il ne faut pas leur donner une importance que peut-être ils n’ont point ; mais il n’y a pas de fumée sans feu. Comment expliquer ces sons de cloche, ces menaces formulées dans la presse, ces réflexions, ces demi-mots, s’il n’y avait pas eu quelque chose dans l’air ?

Le prince Auguste Wilhem n’a-t-il pas fait à la

^ Madame Comte.

- Le propos a été tenu devant plusieurs personnes. M. Dramas, de V Eclaireur de V Est, l’a entendu de ses propres oreilles.

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municipalité cette réflexion : « Détruire votre Ca- (( thédrale^ ce serait un crime que je ne veux pas « commettre et j^y fais mettre mes blessés pour la (( préserver? »

La préserver de quoi ?

Il la croyait donc menacée : par qui ?

On a tenté d’expliquer tous ces excès, toutes ces dévastations inutiles par un réveil brutal, sous la culture germanique, des passions ancestrales. C’est peut-être chercher bien loin.

Tous les Allemands ne sont pas redevenus, tout à coup, des barbares ; mais tous marchent, de gré ou de force, pour l’exécution automatique d’un plan de campagne raisonné, méthodique, conçu dans les hautes sphères du commandement et dont leurs écrivains militaires ont toujours parlé très librement : guerre d’extermination, de ravages et de massacres, où la terreur a son rôle, où l’épouvante déblaie des régions entières, à l’approche des armées ! Et, comme ils se complaisent au paradoxe, ils disent que d’être féroce, c’est encore une façon d’être humain, parce que ça dure moins longtemps, et, que, tout compte fait, il n’y a pas tant de victimes. Que la guerre fatalement entraîne des excès, c’est indéniable, aucune armée ne peut se garer de cette tare. Où est le peuple qui ne trouve pas, de ce chef, des pages sombres

dans son histoire ? Nous avons les nôtres que nous n’oublions pas.

Mais, chez eux, ces crimes ne sont plus des accidents, c’est un procédé. Cette conception sauvage de la guerre n’est pas le fait de quelques exaltés, c’est la mentalité des milieux militaires, politiques et intellectuels ; elle est la conséquence de l’Impérialisme germanique, ce rêve fou de domination universelle qui hante tous les cerveaux allemands ; elle est raisonnée, réfléchie ; elle se présente sous le couvert, et mieux vaudrait dire encore, sous le pavillon d’une doctrine qui l’engendre et qui a la prétention de la justifier.

De cela, ils ne se laveront pas.

Ils se disent, ils se croient la Race Supérieure et ils en concluent qu’ils ont droit à la suprématie et tous les moyens leur sont bons, même les pires, pour l’imposer à qui la leur conteste.

Voilà le principe.

Tous leurs écrivains militaires, Reimer, Bernhardi, Frymann, von der Goltz, Glauservitz, von Hartmann et vingt autres, préconisent sans vergogne ces doctrines sauvages*.

Que la violence et la brutalité du combat ne comportent aucune limite ; — que la modération

^ Cf. Reimer. V Allemagne pangermaniste ; — Bernhardi. Notre Avenir; — L’Allemagne et la prochaine guerre; — Frymann. Si j’étais l'Empereur; -^Glauservitz. Delà guerre^ etc.

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à la guerre est une absurdité ; — que les vaincus n’ont aucun droit au maintien de leur nationalité et de leur langue ; — que la guerre a pour but de tuer et de détruire et que, par conséquent, plus elle tue et détruit, plus elle se rapproche de son idéal ; — que toutes les atrocités, qui sèment l’épouvante, sont légitimes du seul fait qu’elles concourent au résultat en brisant les âmes ; — que le terrorisme est un procédé militaire nécessaire ; — que la guerre ne peut pas s’embarrasser des lois morales ; — que les exigences de l’humanité doivent plier devant les nécessités de la guerre ; — que la guerre est la négation des principes sur lesquels repose la civilisation : ce sont là des aphorismes familiers qui reviennent à chaque page dans leurs écritsh

Un officier allemand Walter Blœm a avoué dans la Gazette de Cologne^ du lo février iqiâ, que les atrocités de guerre font partie d’un système, et qu"un Manuel à V usage des chefs ^ en pays ennemis^ en indique dans le détail les applications. Et un député en vue, du centre, M. Erzberger a déclaré tranquillement, que « la guerre doit être « aussi impitoyable que possible ? ^ »

Glauservitz préconise tous les moyens de nuire

^ Cf. Ch. Andler. La doctrine allemande de la guerre. Revue de Paris, i5 janvier igiÔ.

Le Tag, 5 février igiS.

à l’adversaire : l’invasion d’abord, non pas nécessairement pour conquérir, mais pour dévaster ; — la réquisition, pour vivre assurément, mais aussi pour épuiser, pour appauvrir le pays, pour détruire : (( G"est une erreur, dit-il, de vouloir (( négliger l’élément brutal de la guerre sous pré- (( texte qu’il répugne^ ».

Ne cite-t-on pas, de Guillaume, cette parole : (( L’humanité pour moi finit aux Vosges ! » Et n’at-on pas rappelé qu’en 1900, haranguant ses soldats qui partaient pour la Chine, il leur recommanda de ne rien laisser derrière eux et de se comporter ce comme des Huns^ ».

N’a-t-il pas écrit à l’Empereur d’Autriche, au début de la guerre, cette lettre stupéfiante qu’on a citée partout : « Mon âme se déchire, mais il (( faut absolument tout mettre à feu et à sang, (( égorger hommes et femmes, enfants et vieil- « lards, ne laisser debout ni un arbre, ni une « maison. Avec ces procédés de terreur, les seuls « capables de frapper un peuple aussi dégénéré (( que le peuple français, la guerre finira avant (( deux mois, j’en ai la certitude L »

On a relevé, dans un ordre du jour du 26 août,

^ Vom Kriege, t. I, p. 4, 3i.

2 Cf, Revue des Deux Mondes. L'Allemagne et la guerre, i5 octobre 1914.

^ Bulletin de Législation comparée, juillet 1917, p. 421.

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prescrivant de tuer même les blessés sans faire de prisonniers, cette explication du général Stenger : « Attendu que nous ne devons laisser aucun (( ennemi vivant derrière nous^ »

Le Roi d’Angleterre, dans son message, au début de la guerre, a donc pu dire : <( Les Allemands ont « projeté la destruction de la Nation française. » Et ces doctrines atroces ont trouvé leurs poètes. Cette poésie d’Henrich Vicrordt est populaire en Allemagne, depuis le début de la guerre :

(( 0 toi^ Allemagne^ maintenant hais!

« Avec un cœur de fer^ égorge des millions (( d' hommes de cette race diabolique. — Et que.^ « jusqu’au ciel., plus haut que les monts., — S’en- (( tassent sa chair qui fume et ses os fracassés.

(( 0 toi., Allemagne^ maintenant hais!

(( Bardée d’airain., ne fais pas de prisonniers., (( et., pour chaque ennemi.^ baïonnette au cœur. — « Rends-les tous., l’un après l’autre., muets. — c( Change en déserts tous les pays qui te servent « de ceinture.

(( 0 toij Allemagne., maintenant hais I »

— (( Au lieu de chercher à humaniser la guerre, (( écrit M. Em. Boutroux, ils s’appliquent à en « accroître à l’infini, la brutalité... par le déclen- « chement systématique et sans frein de toutes

^ Revue de Paris, janvier igiS, p. 65. — Rapport officiel. Documents relatifs à la guerre, t. III, IV, n® 53, p. 66, n® 7a, p, 72.

(( les forces brutales de la méchanceté et de la bar- « barie ; ils se révèlent comme les survivants des (( Huns et des Vandales et déchaînent, le plus lar- (( gement possible, toutes les puissances du maH. » Enfin le manifeste des intellectuels allemands vient confirmer ce réquisitoire, en nous apportant cet aveu que rien de ce qui se fait dans leur armée n’est acte d’indiscipline, « Kleine zuchtlose Grausamkeit » : c’est donc par ordre!

La guerre qu'ils nous font est une guerre de races, de peuple à peuple, qui vise moins à conquérir le pays tel qu’il est, à s’annexer des provinces habitées, qu’à s’emparer du sol, de la terre nue, pour en faire une rallonge au territoire national, où ils s’installeraient plus à l’aise, à la place des populations expulsées ou anéanties ; car, « si les vaincus abandonnent leurs terres conquises, ce sera le rêve et on fera tout pour les y déterminer » L'Allemagne est à l’étroit dans ses frontières, il lui faut de l’espace. Et Reimer, en son livre \ Allemagne panier maniste^ affirme que la conquête territoriale ne suffit pas : il faut que les peuples qui gênent disparaissent

^ li’Allemagne et la guerre. Revue des Deux Mondes, i5 octobre 1914.

2 Cf. Daniel Frymann. Si fêtais V empereur !

^ Cf. Reimer. V Allemagne pangermaniste. Cité par La Revue, octobre 1914, P- 53i.

Un autre, Tanneberg, dans son livre, Gross Deutschland (1911),

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Ils ne sont pas parvenus, après quarante-quatre ans d’efforts et de menaces, à s’assimiler les Alsaciens-Lorrains, pas plus d’ailleurs que les Polonais de la Posnanie et de la Silésie. Ils ne veulent pas recommencer l’expérience : les cœurs sont plus durs à germaniser que les pierres.

Pour Reims, il y a autre chose encore : l’énorme déconvenue du Rêve allemand traversé par l’héroïsme belge, la cuisante déception d’un orgueil, exaspéré jusqu’à la rage, au lendemain du « Miracle de la Marne » !

Il m’a paru que ces réflexions documentées sur la façon dont les Allemands conçoivent la guerre avaient ici leur raison d’être ; elles nous aident à comprendre, avec leurs autres forfaits, la destruction de notre Cathédrale !

On pensait tout de même qu’en face de Notre- Dame de Reims, au moment de pointer leurs canons sur cette merveille de grâce et de puissance, dont chaque ciselure était une prière et chaque détail une œuvre d’art, la main des artilleurs prussiens

récemment traduit en français, La Grande Allemagne, prévoit, dans un projet de traité à imposer à la France vaincue, que, dans le délai d’un an, les habitants des départements annexés, et même, en Belgique, les populations de langue française devront abandonner le sol et passer en France, pour livrer aux Allemands des territoires libres et nus... (Cité par Le Temps du 12 mars 1914).

tremblerait ; que les chefs sentiraient, au fond d’euxmêmes, un sursaut de l’être humain ; qu^ils hésiteraient, qu’ils n’oseraient pas. L’âme farouche et fruste d’un sauvage comme Attila eût été impressionnée.

Lorsque de Moltke, des hauteurs qui avoisinent Paris, vit, un beau matin, sous les rayons du soleil levant, s’éveiller la grande ville, il contempla, pensif, l’immense cité, des tours de Notre- Dame à l’Arc de Triomphe, et on l’entendit murmurer : On ne peut pas détruire cela !

De Moltke, sur la colline de Berru, en face delà Cathédrale de Reims, en aurait dit autant : il n’aurait pas osé ^ !

Josias von Heeringen, en 1914, a osé!

Après Louvain, l’atroce récidive de Reims ! Et ils savaient ce qu’ils faisaient. Car « il n’y a pas (( que des brutes dans cette armée de Gerce mains ; le peuple tout entier y passe avec ses (( savants, ses artistes, ses compilateurs, ses ana- (( lystes, ses annotateurs minutieux, dont la pa- (( tience, la précision, la méthode, font de l’Alle- (c magne le pays de l’érudition par excellence.

^ Le maréchal de Moltke, en 1870, passa huit jours à Reims et les vieux Rémois se rappellent ses fréquentes visites à la Cathédrale. Il ne se lassait pas de l’admirer. Ils l’ont vu plus d’une fois assis dans l’arrière-chœur, silencieux, les jambes croisées, en contemplation devant la Grande Rose du portail, oubliant, « dans ce spec- « tacle de beauté, les secs calculs et les sanglantes visions ».

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c( Ils savaient et ils ont pu quand même ^ »

Les barbares d’autrefois avaient du moins une excuse, leur ignorance. Les Turcs, en i453, n’ont pas détruit Sainte-Sophie. Et, si le Parthénon n’est plus qu’une ruine, depuis 1687, ce fut l’œuvre déjà d’un reître allemand, à la solde de Venise, Wilhem Otto von Kœnigsmarck, qui l’a bombardé.

Encore une fois, ils ne désavouent rien : « Nos « troupes et nous-mêmes, écrit le général von Ditfurth, dans le de Berlin, nous ne devons

(( d’explications à personne; nous n’avons rien à (( justifier, rien à excuser. Tout ce que feront nos « soldats pour faire du mal à l’ennemi, tout cela (( sera bien fait et tout est justifié d’avance. Nous « n’avons pas du tout à nous occuper de l’opinion (( des autres pays, même neutres. Et^ si tous les (( monuments^ tous les chefs-d' œuvre d' architec- « ture q^ui sont placés entre nos canons et ceux de (( l’ennemi, allaient au diable^ cela nous serait « parfaitement égal. Le plus modeste tertre qui (( s'élève au-dessus du corps d’un de nos guerriers (( est plus vénérable que toutes les cathédrales^ (c tous les trésors d'art du monde On nous traite « de barbares, qu’importe! Nous en rions.

^ Ed. Haraucourt. Le Sacrilège.

2 Au lendemain de la destruction du Lusitania, qui lit i i45 victimes un journal de Berlin, la Post, écrivait : « ISos adversaires vont

(( Que Ton nous épargne enfin et définitivement (( ce bavardage oiseux ; que l’on ne nous parle (( plus de la Cathédrale de Reims ni des églises, (( des monuments qui partageront son sort. Nous (( ne voulons plus rien entendre. Que de Reims (( nous vienne la nouvelle d’une deuxième et vic- (( torieuse entrée de nos troupes ! Tout le reste nous (( est égal ^ 1 »

Un autre qui n’a pas ce tempérament de fauve, de bête de proie, mais qui fait preuve d’une singulière inconscience, écrit au général Humbel : « J’étais bien loin de penser, et mes compatriotes (( avec moi, que la destruction de la Cathédrale de (( Reims serait, de la part des Français, l’objet (( d’une réprobation aussi unanime.

« Luthérien, en réalité libre-penseur, je me suis

« enfin comprendre que la vie d’un seul soldat allemand est plus « chère à nos yeux que le Lusitania avec tous ses passagers et la « cathédrale de Reims. »

^ Cf. le Tag, de Berlin, cité par Y Echo de Paris, 28 octobre 1914.

On peut rapprocher de cette littérature sauvage, bien qu’elle ne vise pas la Cathédrale de Reims, cette apostrophe de von Klück, dans un accès de colère, aux habitants d’une petite ville, quelques jours avant la bataille de la Marne : « Nous vous tenons. Elle est « vaincue, votre France ! Il sera détruit, votre Paris; nous n’en « laisserons pas pierre sur pierre. Vos monuments, votre Arc de « Triomphe, votre Notre-Dame, votre Louvre... nous détruirons « tout, nous brûlerons tout !... Nous le haïssons votre Paris ! Nous « haïssons la France... Et nous, les barbares, nous vous montre- « rons que nous sommes en effet les barbares ! »

(Cité par M. Hanotaux, à la Sorbonne, le 6 février 1916. Reproduit par Le Temps, 8 février.)

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(( réjoui, dans ma haine du catholicisme, de la ruine « des églises de France, par suite de la loi de (c séparation et de la persécution religieuse.

(( Qu’avons-nous fait, en abattant à coups de (( canon la Cathédrale de Reims, sinon travailler « dans le même sens ? Et voilà que les Français (( nous accusent de vandalisme !...

(( Je sais bien que le monument, outre son carac- « tère religieux, avait sa valeur historique et artis- (( tique, mais il me semble que ce sont là des conc( sidérations de second plan^ »

Un autre encore qui ne cherche pas de fauxfuyant, déclare quecc Quand on a la force de créer, (( on a le droit de détruire. Nous la rebâtirons (( plus belle, leur cathédrale, sur des plans nou- « veaux, des plans allemands ^ »

Qu’il ne faille pas donner à ces impudences plus de poids qu’elles n’en ont, c’est évident; leur outrance même nous défendrait plutôt d’y chercher l’expression moyenne de l’opinion allemande^ Elles sont curieuses à noter tout de même, comme cette poésie, où Fironie renforce encore l’impu-

* Cf. Libre Parole^ du 26 septembre 1914-

2 Friedrich Gundolf. Tat und Wort in Krieg [Frankfurter Zeitung^ Il octobre 1914).

^ On ne peut se résoudre à croire qu’à Berlin, ainsi que l’affirme le correspondant du Daily Mail, « la nouvelle de la destruction de « la cathédrale de Reims a été accueillie par le public avec un grand « enthousiasme ». (Cf. Le Temps, du 25 septembre 1914 )

dence, qu’a publiée un journal de Berlin qui n’est pas des moindres ^ :

Les cloches ne sonnent plus,

Dans le dôme aux deux tours.

Finie la bénédiction !...

Nous avons fermé, ô Reims,

Avec du plomb, ta maison d’idôlatrie !

Da schlossen mit Blei wir Dein Gœtzenhaus ^ Rheims !

Un document qui pèse davantage, où se reflète sans conteste l’Ame allemande, c’est V Appel aux nations civilisées^ le manifeste des gS, adressé par les plus éminentes personnalités des Lettres, des Sciences et des Arts, aux journaux du monde entier ; c’est encore la protestation des 22 Universités'^^ celle des Professeurs des Ecoles supérieures et celle des Chrétiens protestants d' Allemagne aux

^ Rudolf Herzog. Cf. Supplément artistique du Lokal Anzeiger, janvier igiS. — La « Réplique des catholiques d’Outre-Rhin aux Attaques françaises », parle professeur Rosenberg, s’étonne que nous ayons pu chercher un écho de l’opinion allemande dans cette poésie, « œuvre d'un fanatique exalté, honni de tout chrétien convaincu P- Î09-

Il semble pourtant que si ce factum avait dû heurter à ce point la susceptibilité de ses lecteurs, ce journal plutôt modéré se serait bien gardé de le publier, dans un supplément de luxe, pour le jour de l’an.

^ Cette protestation est signée par les recteurs des Universités de Tubingue, Berlin, Bonn, Breslau, Erlangen, Francfort, Fribourg, Giessen, Gœtingue, Greifswald, Halle, Heidelberg, léna, Kiel, Kœnigsberg, Leipzig, Marbourg, Munich, Munstein, Rostoc, Strasbourg et Würzbourg.

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chrétiens protestants de V étranger ^ où l’élite intellectuelle de la nation se solidarise avec le parti militaire.

Ils s’insurgent avec indignation contre les calomnies dont la Grande Allemagne est victime. Mais ils affirment que (c l’armée allemande et le peuple allemand ne font qu’un » ; que « leur militarisme est inséparable de leur civilisation » ; qu’il n’y a pas « d’opposition entre l’esprit de la science allemande et ce qu’on nomme le militarisme prussien » ; que « l’esprit qui règne dans l’armée allemande est le même qui règne dans le peuple allemand ».

Ils ne désavouent donc rien. Ils expliquent ; et leurs explications ne sont que de piètres raisons. Elles viennent après coup. Elles varient sans cesse. Elles se contredisent.

Donc le 20 septembre, M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères, protestait, auprès des Gouvernements des Etats neutres, en ces termes : « Sans « pouvoir invoquer V apparence une nécessité mili- « taire^ et, pour le seul plaisir de détruire, les « troupes allemandes ont soumis la Cathédrale de « Reims à un bombardement systématique et (( furieux !... Le Gouvernement de la République a (( le devoir de dénoncer à l’indignation universelle

(( cet acte révoltant de vandalisme qui, en livrant, cc aux flammes un sanctuaire de notre Histoire, « dérobe à l’humanité une parcelle incomparable (( de son patrimoine artistique. »

Les Allemands ont beau dire, leurs allégations intéressées et embarrassées ne prévaudront pas contre les faits : ni le samedi 19 septembre, ni les jours précédents, rien ne justifiait le homhardement et V incendie de la Cathédrale. On n’y avait jamais installé de mitrailleuses contre les avions, ni, à plus forte raison, des canons, comme a voulu le faire croire, un communiqué fantastique àeV Agence Wolff. 11 n’y eut jamais dans son voisinage, encore moins à l’intérieur, de stationnement d’hommes ou de matériel de guerre. Elle ne servait pas de poste militaire d’observation.

Il semble bien qu’au lendemain de la réoccupation de la ville par les troupes françaises, on ait songé à faire de l’observation du haut des tours, le i4 et le i5 septembre : en fait, dans la crainte précisément de compromettre le monument, on y renonça*; et il est rigoureusement vrai qu’à partir

^ Au mois d’août, alors que les Alleinands étaient encore en Belgique, on a fait quelques essais de télégraphie sans fil : l’installation a été tout de suite transportée ailleurs.

Au lendemain de l’accident dont fut victime le dirigeable Dupuy-de-Lome, au mois d’août toujours, le Parc d’aérostation a tenté d’installer sur la tour nord un projecteur, pour éviter une seconde méprise.

L’appareil, beaucoup trop faible, n’a fonctionné — et pénible-

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du mardi 16 septembre^ au soir, rien, absolument rien ne pouvait fournir Fombre même d’un prétexte au tir des batteries allemandes.

Or la Cathédrale n’a été sérieusement bombar-

raent — qu’une nuit ou deux. On a dû y renoncer. Il n’y eut d’ailleurs, même à ce moment-là, ni fusils, ni mitrailleuses, ni armes quelconques sur les tours. Les veilleurs ne disposaient que de simples pétards d’artificiers pour annoncer la rentrée de nos dirigeables ou pour donner l’alarme. Et on attacha si peu d’importance à cette expérience sans lendemain qu’on n’essaya même pas d’en effacer les traces.

La façon même dont fut bâtie cette estrade, qui offusqua les Allemands, est une preuve qu’on n’a jamais songé à en faire un poste d’observation.

On masque le mieux qu’on peut un poste d’observation ; le guetteur se dissimule dans son abri, comme un chasseur à l’affût. Or, là, rien n’était masqué, ni l'estrade ni les hommes. L’estrade dépassait la tour, et, sur l’estrade, les hommes émergeaient de tout le buste.

C’est-à-dire que, si l’on avait voulu utiliser, en septembre, pour faire de l’observation, cet échafaudage construit au mois d’août pour un tout autre but, il aurait fallu, de toute nécessité, en modifier la disposition.

Les fils qui aboutissaient là et dont on a pu voir longtemps les débris, n’étaient pas des fils de téléphone, mais les fils du projecteur, pour la lumière.

Le Rapport officiel publié, en igiS, par le ministère de la Guerre, à Berlin, sur le bombardement de la Cathédrale, « se trompe » lorsqu’il prétend que l’abbé Thinot a avoué, dans V Illustration (n® du lo octobre 1914), qu’il y avait un projecteur en activité, sur la Tour, dans la nuit du i3 septembre.

M. ’fhinot n’a rien dit de pareil. Il fait allusion, sans qu’on puisse s’y méprendre, à cet essai du mois d’août « qui n’eut aucune suite, « et, en tout c«s, dit-il, bien avant Ventrée en contact avec Ven- « neini. » Le Rapporteur allemand a tout simplement introduit dans le texte de M. Thinot, cette date du i3 septembre, qui n’y figure pas. Le professeur Rosenberg, dans sa Réplique, sans plus se gêner, en a fait autant.

Pendant l’occupation, en septembre, lorsqu’on se battait devant Reims, les Allemands n’hésitèrent pas à mettre un poste d’observation sur la Cathédrale.

dée qu’à partir du i8 : car on peut dire que les trois obus qu’elle a reçus, le jeudi 17, ne constituent pas un bombardement intentionnel et systématique.

Néanmoins, ils vont s’accrocher désespérément à ce mensonge : un poste d’observation ! Non pas cet embryon du il\ et du i5, dont ils ne parlent même pas ; encore moins ces tentatives avortées du mois d’août auxquelles ils ne font aucune allusion, mais un poste en activité qui les menace, qui les gêne hic et nunc^ le 18 et le 19, à l’heure même où ils tirent dessus et contre lequel, malgré eux, ils sont contraints de se défendre.

Le 20 septembre, c’est V Agence officielle de la Presse^ de Berlin, qui annonce l’événement de la veille : « ... nous tirâmes quelques coups isolés « sur la Cathédrale pour faire comprendre aux (( Français que nous la réduirions en cendres, s'ils « persistaient à nous bombarder de cette position. « Comme V ennemi continuait.^ la grosse artillerie <( reçut V ordre de détruire la Cathédrale. Après « quelques coups, l’édifice fut incendié. »

Le 21, du Grand Quartier général allemand, on affirme qu’il y avait sur les tours un poste d’observation, couvert frauduleusement par le drapeau blanc^. « Nous avons été obligés de supprimer ce

^ La Gazette de V Allemagne du Nord, du 28 septembre, reprend l’affirmation pour son compte : « Il est prouve officiellement, et les

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(( poste au moyen de shrapnells lancés par Tartilc( lerie de campagne. L' artillerie lourde n est pas « entrée en action^ et le feu de nos canons fut (( arrêté, lorsque ce poste eut été détruit ^ »

Ils ont en effet fortement écorné la tour nord, le 19. Leurs coups ont porté juste ; mais il n’y avait, derrière ces blocs de pierres, rien, ni personne,... si ce n’est le drapeau de la Croix-Rouge, qu’ils prennent décidément pour une cible.

Quant au drapeau blanc, il était enlevé depuis le dimanche i3, au matin

Et, si la grosse artillerie « qui avait reçu l’ordre de détruire la Cathédrale » n’a pas donné, d’où peuvent donc bien venir ces énormes éclats d’obus de marine, ces gros obus de rupture, de 210, que nous avons ramassés sur place?

Le 22, l’agence Wolff rejette toute la faute sur les Français « qui avaient posté leurs canons aux (( abords de la Cathédrale et commencé le feu ».

Le 26, ému, gêné plutôt par le cri de stupeur et de colère qui monta, de tous les points du globe, vers l’Allemagne, comme une malédiction, le Chancelier de l’Empire tentait d’atténuer l’impres-

Français n’ont pas essayé de dire le contraire, que la Cathédrale de Reims servait, abritée par le pavillon blanc, de poste d’observation. »

1 Berlin (officiel). Cf. Le Temps, du 26 septembre 1914.

2 11 avait été descendu par M. l’abbé Dage et M. Guédet.

sion par une note de son ambassadeur au Gouvernement espagnol : « A cause de la bonne observa- « tionqui se faisait du haut delà Cathédrale, notre « infanterie eut de telles pertes que le bombarde- (( ment devint inévitable. Gomme le bombarde- (( ment de ce point d’observation par l’artillerie « légère ne produisit pas l’effet désiré, l’Etat- « major allemand se vit obligé, à son grand (( regret, de tirer « un coup de mortier » après « lequel le feu fut arrêté \ »

Le communiqué allemand du i4 octobre est agressif. 11 prépare l’opinion, par le mensonge toujours, aux bombardements successifs de la seconde quinzaine d’octobre : « Les Français ont installé (( deux batteries d' artillerie lourde tout près de la c( Cathédrale de Reims. On a constaté en outre « que, sur une des tours de cet édifice, on faisait (( des signaux lumineux. 11 est bien entendu que (( nos troupes devront prendre les mesures néces- « saires pour assurer leur défense, sans se préoccc cuper de la Cathédrale... Les Français seront (( donc responsables^ aujourd hui comme avant., (( d un nouveau bombardement de la Cathédrale. »

C’est le mensonge à jet continu.

Les Rémois pourraient dire qu’ils ne savent ce qui se passe au sommet des tours, surtout la nuit ;

^ Communiqué de la guerre. Note à l’ambassade d’Espagne. (Information du Handelstagges.)

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mais il est de notoriété publique, et toute la population en témoignerait, que jamais batterie d’artillerie quelconque ne fut installée dans les entours de la Cathédrale.

Le 3o octobre, le ministre de Prusse, à Rome, reçut l’ordre d’aller porter le mensonge au Pape. « L’Etat-major français ayant de nouveau placé « une batterie devant la Cathédrale de Reims ^ et « installé, sur une des deux tours, un poste d’ob- « servation, le ministre de Prusse près le Saint- (( Siège a été chargé par M. de Bethmann-Holl- (c weg. de présenter une protestation formelle au (( Saint-Siège contre une telle façon d’abuser des « bâtiments consacrés au culte 2. »

L’imposture montait officiellement au Vatican. Le Cardinal-Archevêque de Reims estima qu’une

1 Pour mentir utilement, encore faudrait-il rester dans la vraisemblance.

Le portail de la Cathédrale regarde l’Ouest. Or les positions allemandes s’étendant de Brimont à Nogent-l’Abbesse, c’est-à-dire du Nord au Sud par l’Est, il serait matériellement impossible à une batterie, installée sur l’étroite place du Parvis, de les atteindre.

Un communiqué du Grand Quartier général allemand, en date du 21 avril iqiS, a renouvelé ce mensonge. « Nous avons reconnu à une petite distance delà Cathédrale [unweit der Kathedrale von Reims), une batterie ennemie et nous l’avons prise dans notre feu. »

2 Agence Havas, 3i octobre. — Il n'est pas inopportun de rappeler ici que, pendant la bataille qui se poursuivait devant Reims, les ii et 12 septembre, les Allemands, qui occupaient la ville, ne se sont pas fait scrupule « d’abuser des bâtiments consacrés au culte, » et qu’ils ont placé un poste d’observation sur la tour nord de la Cathédrale.

réplique s’imposait, d’autant plus que le Chancelier impérial avait donné à cette note diplomatique une conclusion comminatoire : « Tout dommage <( qui pourrait à V avenir être apporté à la Cathé- « drôle de Reims^ retombera sur les Français, car « il serait d’une hypocrisie indigne d’en attribuer (( la responsabilité aux Allemands. »

Son Eminence adressa un Mémoire rectificatif au Saint-Père, avec documents à l’appui, et me chargea de faire passer dans la presse, par la même voie de V Agence Havas^ un démenti à cet invraisemblable communiqué allemand.

11 parut dans les journaux du 6 novembre : (( Toute la presse a reproduit ce passage au moins (( d’une dépêche Havas, du 3i octobre : UEtat- « major français ayante de nouveau^ placé une (( batterie devant la cathédrale^ etc.

(( L’auteur de cette note a été trompé par ses « informateurs et l’erreur est trop grosse de court séquences pour n’être pas relevée ; étant donné (( surtout qu’on laisse entendre que la Cathédrale « déjà dévastée pourrait en pâtir encore.

« Témoin heure par heure de ce qui se passe (( dans mon église, je suis en mesure de rétablir (( les faits en connaissance de cause et j’ai le (( devoir de le faire.

« La note affirme que, de nouveau.^ c’est-à-dire rt depuis l’incendie du 19 septembre, on a placé

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c( une batterie devant la Cathédrale et installé, sur « une des tours, un poste d’observation : au nom « de S. É. le Cardinal- Archevêque de Reims et au (( mien, j’atteste qu’il n’a pas été établi de batterie « sur le Parvis, ni de poste d’observation sur les (( tours ; et qu’il n’y a jamais eu ni cantonnement, (( ni stationnement quelconque de troupes, à aucun (( moment, à proximité de la Cathédrale. »

M®® Landrieux.

Vie. gén. Archiprètre de N.-D.

Agence Wolff a maintenu le mensonge mordicus^ et, par ordre : « Agence Wolff est char- « gée de déclarer officiellement que^ contraire- (( ment au démenti de M. Landrieux, archiprètre, (( parlant en son nom et au nom du Cardinal, la « présence d’artillerie près de la Cathédrale et de (( poste d’observation sur les tours a été constatée (( à plusieurs reprises et que les faits subsistent^ (( en dépit de toutes les dénégations ^ »

Quant aux Neueste Nachrichten^ de Munich, elles vont plus loin, elles sont plus... pratiques encore. Elles informent leurs lecteurs, le lo novembre, que « d’après une dépêche de Berlin , M. Landrieux, « vicaire général de Reims, a avoué que, sur les

^ Berlin (officiel). Cf. Tribune de Genève (17 novembre 1914)- Cette même note est reproduite par une partie de la presse italienne qui la fait sienne. [La Stampa, du 18 novembre.)

(( tours de la Cathédrale, un poste d’observation a « été placé par l’autorité militaire et que le Chance celier de l’Empire a immédiatement avisé le (( Pape de ces aveux \ »

Ces menaces d’un nouveau bombardement n’ont pas été vaines : la Cathédrale a reçu, dans les semaines qui suivirent, 17 obus repérés, dont quelques-uns ont fait des ravages considérables, celui entre autres qui a descellé la haute galerie du chevet, sur une longueur de 8 mètres, avec une brèche de 4 ni êtres. (PI. 61.)

Et cela continue. Les communiqués alternent avec les bombes.

Il semblerait, tant ils s’essoufflent autour de ce poste d’observation, que tout le nœud de l’affaire soit là et que, si l’armée française n’en avait pas fait une citadelle, jamais l’idée ne leur serait venue de détruire la Cathédrale de Reims.

C’est nous qui les y avons forcés.

Mais alors, pourquoi ont-ils bombardé et détruit la Cathédrale de Soissons ? Car enfin, à Soissons, il n’y eut rien de ce qu’ils reprochent à Reims \ et ils n’ont même pas essayé de le faire croire, si ce

^ Cité par V Echo de Paris y du i5 novembre 1914.

2 J’en ai reçu l’assurance la plus formelle, par écrit, le 4 mars iQiS, de Ms*" Péchenard, Evêque de Soissons, et le 2 octobre 1916 de M. Landais, Archiprôtre de la Cathédrale.

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n’est sur le tard. Ils n’ont cherché ni excuse ni prétexte.

Et le 12 octobre, était-ce aussi pour supprimer un poste d’observation, qu’ils ont tenté de mettre à mal Notre-Dame de Paris ?

Sur la fin de novembre, les journaux d’Outre- Rhin ont publié une note explicative, avec un plan^ pour établir qu’en définitive, c’est nous autres Français qui sommes responsables : i° parce que la position malencontreuse de deux batteries mettait la Cathédrale dans la ligne de tir du fort de Nogent et que ce n’est pas la faute des artilleurs (( si quelques-uns de leurs obus se sont égarés. (( C’eut été bien pis si leur tir n’était pas mer- (( veilleusement précis » ; 2® parce que ce les aéro- (( planes ont découvert, non seulement le poste « d’observation, mais, de plus, un parc à muni- (( lions sur le parvis.

Ils ne l’avaient pas aperçu encore ce parc à munitions, aussi fantomatique que les gros canons devant le portail !

Chez nous donc, ils disent que c’est notre faute. Chez eux, n’avaient-ils pas essayé de faire croire que c’était notre ouvrage ?

La Gazette de Lausanne., du 3o septembre, rapporte qu’un de ses correspondants passant à Berlin, le 23 septembre, (c a vu, placardées sur « les murs, d’immenses affiches représentant les

(( ruines de la Cathédrale, avec cette inscription : « Voilà comment les Français détruisent leurs (( monuments! »

On est désarmé devant cette ténacité d’Allemands dans le mensonge *.

V Internationale Monatschrift (n° de décembre 1914) nous apporte une perle qu’il faut recueillir, au risque d’allonger ce fastidieux étalage de duplicité et d’audace.

Dans un article sensationnel, sur « la protection des monuments de l’art, en temps de guerre », dont on a inondé les pays neutres, il nous fait part de la sollicitude du Kaiser et de son gouvernement pour nos églises et nos cathédrales, qu’il faut protéger contre Tinconcevable négligence de notre gouvernement, à l’endroit de nos merveilleux trésors d’art et de nos vieilles églises, témoin le livre de M. Maurice Barrés : « La grande pitié des Églises de France^ ! »

1 Le 12 juillet 1916, deux ans presque après l’événement, un journal allemand écrit avec sérénité : « Les Français mettent sur le compte de la barbarie allemande les dégradations de la Cathédrale de Reims ! » Cf. Deutsche Tages Zeitung.

2 Le conservateur de la bibliothèque royale de Bavière, le Pfeiffer, s’enfonce plus lourdement encore dans l’impudence :

« Cet admirable monument de Reims, dit-il, a été négligé, endom- « magé d’une manière incroyable par l’incurie absolue et l’inintelli- « gence des autorités françaises et de l’Etat... Ceux qui ont vu la « Cathédrale de Reims le savent : on cachait les trous des murs (( sous des Gobelins ; et, à propos des statues de l’extérieur, Vœges « écrivait, il n’y a pas longtemps, ces paroles qui devraient faire

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L’auteur, le conseiller P. Glémen, président de la section des monuments historiques des provinces rhénanes, commissaire de l’administration civile, est chargé d’inspecter les monuments artistiques des territoires envahis, en Belgique et en France.

La Cathédrale de Reims n’est pas dans la zone d’occupation, mais il avait mission tout de même d’émettre un jugement et de donner son avis, et il a confié au Lokal Anzeiger^ de Berlin, les conclusions de son rapport que j’ai sous les yeux.

Après avoir laissé entendre qu’on en a assez en Allemagne cc des hurlements des Français et

« rougir nos accusateurs : « Quelle pitié de laisser périr ainsi « par l’humidité et le ^ent ces témoins précieux de l’Histoire et de « V Art français I »

a II ne faut pas être prophète pour prévoir que la réparation des dégâts causés par le bombardement sera l’occasion d’un renouvellement complet de la Cathédrale qui lui permettra de paraître dans sa splendeur première et effacera les traces de l’incurie de ses gardiens français. » (Cf. La Suisse, i®*" novembre 1914-)

Il prétend, lui aussi, justifier le bombardement par l’installation de canons près de la cathédrale, par le poste d’observation, en septembre et en octobre, et il ajoute que la place du Parvis « servait continuellement de cantonnement aux troupes et de parc à munitions ».

Cf. Ze bombardement delà Cathédrale de Reims, par le D'’ Maximilien Pfeiffer.

Un autre, le Karl Frey, conseiller d’État et professeur à l’Université de Berlin, affirme, dans la Gazette de la Croix, que « la destruction même complète de la Cathédrale de Reims n’aurait pas grande importance, parce que les cathédrales se reconstruisent. Et, comme nous connaissons leur structure dans les moindres détails, nous sommes sûrs d’une reconstitution réussie. » (Cité parla Grande Revue, mars iqiS, p. 77.)

des jérémiades des Neutres, à propos de cette Cathédrale », il n’hésite pas, lui non plus, à déclarer que tout ce qui est arrivé est notre fait - , mais qu’en somme il n’est pas arrivé grand’chose.

« J’ai pu, dit-il, avec une suffisance déconcer- « tante, examiner le monument par une claire « matinée de décembre, à l’aide du télémètre, à (( une distance de 5 km. 5oo^. »

Qu’on vienne donc encore nous vanter la rigoureuse précision des méthodes scientifiques allemandes ! Une expertise à 5 kilomètres^ î

^ « L’armée de von Herrigen a bien été forcée de se défendre, « puisqu’on avait installé des batteries lourdes devant la Cathé- « drale, avec un drapeau blanc sur les tours — le fait, dit-il, a été « établi sans conteste.

« Sur notre front de bataille, il y avait peut-être, dans les tran- « chées, un jeune Gœthe, un jeune Beethoven. Est-ce que, franche- « ment, le monde et la civilisation n’auraient pas perdu davantage « encore à la mort de ce jeune Gœthe, qu’à la destruction d’une « cathédrale ? »

Le D'^ Clemen est relativement modéré. Le député Erzberger va plus loin quand il déclare « qu’anéantir Londres serait « plus humain que de laisser un seul Allemand perdre son sang sur « le champ de bataille. » (Cité par M. Prüm dans sa lettre aux catholiques allemands.)

Et pourtant, ils ne sont pas des barbares : « C’est l’esprit alle- « mand qui fait la guerre et non le militarisme allemand. Nos « intellectuels, nos savants et nos poètes, nos architectes et nos « statuaires, nos historiens et nos critiques d’art sont, eux aussi, à « l’armée. Devant Reims, les troupes allemandes sont commandées « par un général qui s’est fait un nom par ses études sur l’histoire « de l’art. » P. Clemen. Cf. Internationale Monatschrift.

^ Cf. Lokal Anzeiger, du 7 janvier iQiS.

3 M. C. Enlart, directeur du musée de sculpture comparée du Trocadéro, membre de la Commission des monuments historiques, a qualifié ce factum comme il le mérite. « Monument de mensonge

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Il faut noter que si, des positions allemandes, au Nord et au Nord-Est de Reims, on peut apercevoir le chevet de la Cathédrale, le transept et une partie des bas côtés, il est matériellement impossible, où qu’on se place, depuis Brimont jusqu’à Nogent, de découvrir, même de biais, la façade qui regarde l’Ouest.

Il a donc vu la Cathédrale par derrière et il ose parler du portail ! «

Il sait et il proclame que « la Cathédrale n’a été « touchée que par deux projectiles, l’un de t5 cen- (( timètres, l’autre de 21 ^ ».

Or, il y avait justement, sur les voûtes, à cette date un obus de i5o non éclaté : ce serait l’autre par conséquent, à lui tout seul, qui aurait causé tous les dégâts.

Il est très catégorique enfin sur la question du poste d’observation.

Ils n’en démordront pas. ^

el d’impudence dont seul un esprit allemand peut ne pas comprendre l’imbécillité odieuse et grotesque. Un homme, jusqu’ici estimé pour ses bons travaux, le D*" Paul Clémen, a été ridiculisé par l’empereur d’Allemagne du titre d’inspecteur des monuments des pays occupés, et il s’est avili jusqu’à accepter de signer un rapport de complaisance sur la Cathédrale de Reims, qu’il avoue n’avoir vue qu’à la lorgnette, à 5 kilomètres de distance. Cela lui a suffi, pour affirmer officiellement que les portails n’ont pas souffert. »

Cf. La Cathédrale de Reims. V Art et les Artistes, n® spécial, p. lo.

^ Au mois de décembre, à la date de cette fameuse expertise, la Cathédrale avait reçu, non pas deux obus, mais, pour le moins, soixante-trois.

Mais on a lieu de s’étonner tout de même qu’après les déclarations formelles du Cardinal Archevêque de Reims, le Chapitre de Cologne reprenne à son compte cet indestructible mensonge.

Dans une note de la Gazette de Cologne^ communiquée à la presse des pays neutres, en déclarant, comme c’était son droit, que la Cathédrale de Cologne n’a jamais servi de poste d’observation, il ajoute : « Le dôme de Cologne, à la différence « de celui de Reims^ n’a rien à voir avec les opé- « rations militaires. 11 ne sert qu’au service divin. (( Peut-être veut-on seulement, par ces accusations (( sans fondement, excuser V utilisation effective de « la Cathédrale de Reims à des fins militaires^ . »

* Cf. Kælnische Volkszeitung, cité par le journal suisse Z>er Bünd’ du 32 février igiS.

Il se peut que cette assertion ne soit pas plus fondée pour Cologne, qu’elle ne l’est pour Reims, mais il est, pour le moins, fâcheux que le Nieuwe Courant^ de Rotterdam, ait pu répondre à ce hautain plaidoyer pro DomOy en exhumant un article oublié de la Rheinisch Wesipkalische Zeitung, du 4 août 1914 928) où il est dit, au sujet

des mesures militaires prises pour la défense de Cologne, que « des mitrailleuses sont placées sur les tourelles des ponts et également dans les tours de la cathédrale », et qu’un grand journal anglais ait pu recevoir et publier cette affirmation très catégorique d’un de ses reporters : « Des mitrailleuses sont en position sur les toits de plu- « sieurs maisons et aussi sur les tours de la Cathédrale. Malgré les « démentis officiels, j’en suis certain ; un de mes compatriotes, qui « habite Cologne, les a vues tirer, à deux reprises, sur des avions « ennemis. »

Dans un récit très documenté d’une visite à Strasbourg, en 1916, le publiciste américain Th. Curtin, correspondant du Times, a fait des constatations analogues : « La fière Cathédrale, à la somp-

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C’est décidément une obsession, une hantise \ Il est vrai que s’ils lâchaient cela, ils n’auraient plus rien à dire ; ils ne feraient plus figure de soldats et se retrouveraient en posture de bandits, en face de Notre-Dame.

Et pourtant, ils ne peuvent tromper personne.

« tueuse façade, avec sa flèche de dentelle, avait un pavillon de la « Croix -Rouge qui flottait au-dessus de la nef ; et la télégraphie « sans fil était installée au clocher. Sur la tour inachevée qui « domine la région jusqu’aux Vosges, des sentinelles, lentement, « allaient et venaient. » Gf. Le TimeSy 21 novembre 19x6.

1 En juin 1917, un albatros allemand fut abattu par les nôtres, dans la montagne de Reims. Le lieutenant observateur Kurt Tzollhorn, blessé, affirma à M. B., prêtre brancardier au 38® corps qui lui reprochait leur acharnement à bombarder sans raison la Cathédrale, qu’il savait à quoi s’en tenir, qu’il avait « vu de ses yeux^ lui, en survolant Reims, non seulement le poste sur les tours, mais les batteries encadrant la Cathédrale ! » Et rien ne put l’en faire démordre.

Mais celui-là est Allemand. En mai 1918, l’agence WolfF exhiba un témoignage qui paraissait moins suspect et « ne pouvait être récusé », disait-elle : Un officier français Edouard Albert de Bondelli avouait que, jusqu’en avril 1917,1! avait dirigé le poste d’observation sur la Cathédrale. Or, après enquête, le Journal de Genève, retrouva en effet les traces de cet officier, Edouard Albert de Bondelli, mais il était mort en 1910, à l’âge de quarante-neuf ans, laissant deux fils dont l’un, à l’armée, n’avait pas encore été sur le front en avril 1917 et dont l’autre n’est pas en âge de servir.

— L’enquête du colonel Feyler, dont le même journal a donné le procès-verbal, le 3 août 1918, a un autre poids.

Le communiqué allemand du 1 1 mars affirmait qu’îiu poste d'optique a plusieurs fois fonctionné sur la cathédrale.

Le lendemain deux parlementaires, MM. Abel Ferry et Renaudel, étaient venus à Reims pour se rendre compte de visu : ils constatèrent l’inanité de l’accusation.

Le Cardinal, de concert avec l’autorité militaire, avait encore opposé une dénégation formelle, expliquant, très loyalement, que l’architecte avait dû faire quelques travaux de préservation à mi-

Pour le 17, le 18, le 19 septembre, ils ont des témoins qu’ils ne récuseront pas, leurs propres blessés qui encombraient les abords de la tour — même des deux tours — et qui en ,obstruaient l’escalier. Ils déclareraient, j’en suis sûr, parce que c’est Tévidence même, que pas un militaire n’a essayé d’y monter, et que d’ailleurs il n’y avait ni soldats ni officiers français à la Cathédrale ce jour-là, si ce n’est les quelques hommes du poste, qui se tenaient à l’extérieur.

Et tout le monde sait bien que jamais, depuis l’incendie, pas un seul jour, la Cathédrale ne fut rouverte au public (PL 60) ; que les Rémois n’y ont pas remis les pieds ; qu’elle est fermée depuis ce temps-là ; que les étrangers n’y entrent qu’en passant, et toujours accompagnés ; que l’accès des tours est rigoureusement interdit par l’autorité

hauteur du transept nord, assez visibles pour que les Allemands n’aient pu s’y méprendre.

Un radio allemand du 19 mars avait répliqué « que le Cardinal ne passe pas la nuit sur les tours et qu’on a pu supprimer le poste pendant sa visite et le rétablir après. »

C’est alors que le colonel Feyler, qui se trouvait en France, a voulu en avoir le cœur net. Arrivé à Reims à l’improviste, le 20, sans prévenir personne, il a demandé, sur place, à faire immédiatement cette inspection. Le gardien civil qui l’accompagna avait ordre de le conduire partout. Or il a déclaré n’avoir pu découvrir, malgré ses investigations d’inquisiteur militaire averti, « rien qui de <( près ou de loin ressemblât à un poste d'observation, ni la a moindre trace de quoi que ce soit, pas même un débris de carte « ou de registre, rien qui pât déceler qu aucune installation de ce « genre ait jamais existé ». Rajoutait que « l’aspect d’abandon et de délaissement de la tour nord l’a particulièrement frappé » .

LEURS MENSONGES

militaire, à n’importe qui, même et surtout aux officiers ; que les portes des escaliers sont closes ; et que, plutôt que d’autoriser quelques ouvriers à monter sur les combles, où des travaux urgents de préservation auraient dû être faits, l’État s’est résigné à voir le désastre s’aggraver par la pluie, le vent, le gel, en laissant les voûtes à nu pendant quatre hivers, — elles y sont encore^ — précisément pour ne pas fournir à la mauvaise foi des Allemands, l’ombre même d’un prétexte et les obliger à mentir encore, et à mentir sans cesse, en disant ce qu’ils s’obstinent à dire.

Il est un document officiel, le fameux « Rapport du ministère de la Guerre “ » publié à Berlin, en iqiS, que son origine et son caractère ne permettent pas de négliger.

L’erreur y foisonne.

Il reprend à son compte toutes ces histoires : parc d’artillerie (p. 6), batteries lourdes en pleine

^ Dans son rapport officiel sur les monuments ravagés de Belgique, le D*’ Paul Glémen fait remarquer avec complaisance que, pour les édifices incendiés ou bombardés de Malines, Louvain et autres lieux, on a pris soin que tous les travaux de protection, couverture provisoire, bouchement des brèches, coffrage des fenêtres vides, revêtement des murs, soient faits avant l’hiver,

La Cathédrale de Reims n’a pas bénéficié de cette sollicitude.

2 Kriegsministerium. Die Beschiessung der Kathedrale von ReiniSy Berlin, i^iS.

ville (p. i5) ; en arrière, à droite de la Cathédrale (p. 8) ; sur la place qui l’avoisine (p. 7) ; dans ses entours immédiats (p. 6, 9, 16) ; rassemblement d’infanterie sur le Parvis (p. i4) ; projecteur sur les tours, le i3 septembre (p. 5), et encore aprè^ V incendie (p. 19) ; signaux avec des pavillons, le 19 (p. i4, i5, 18) enfin et toujours un poste d’observation militaire, le l'è et le 19, sur la tour nord (p. 6, 7, 12, 14, 18).

Ces mensonges ne s’additionnent pas ; ils s’étouffent et se neutralisent : il y en a trop. Et ce n’est pas cette réédition des communiqués de 1914 que je songe à relever ici ; mais certaines affirmations, certaines réflexions en face desquelles, à la lecture, l’œil effaré sursaute.

Je n’en retiendrai que trois.

I. Ils déclarent donc « qail était expressément c( défendu de bombarder la Cathédrale (p. 8) — (( que, le i(^ septembre^ un seul coup de mortier fut « tiré sur V édifice^ à 12 A. 20 (p. 7, i4j iB) ^ — que ft dest Vunique fois où elle ait été directement

1 Ni le samedi 19, ni la veille, il n’y eut sur la tour aucune agitation de pavillons. Le jeudi matin, nous avions dû y arborer les drapeaux de la Croix-Rouge, opération qui implique nécessairement des mouvements qu’ils ont pu observer. Mais ces mouvements n’étaient pas des signaux. Ils n’en avaient pas l’air. Un enfant n’aurait pu s’y méprendre. D’ailleurs, à cette date du 17, ils n’en parlent pas.

2 La Cathédrale qui avait été atteinte i3 fois la veille et 3 fois l’avant-veille, a reçu pour le moins, le samedi 19, 2 5 obus.

LEURS MENSONGES

« visée (p. 8) — que le 22 ou le 28, des batteries « ayant été repérées par avions^ tout près de la (( Cathédrale^ on tira un coup sans viser le monu- « ment^ et que, par conséquent, sHl a été atteint^ (( dest involontairement^ parce que V objectif était « dans son voisinage immédiat (p. 8, 16) — que « jamais^ dans la suite ^ ils ri ont tiré sur la Cathé- (( drale^ mais uniquement sur les positions enne- (f rnies'^ (p. 8). »

La réponse à ces dires audacieux est inscrite par leurs canons, sur notre plan du bombardement de la Cathédrale ; elle est incrustée, burinée par l’acier des obus, dans la pierre du monument; et, en photographiant ces plaies une à une, nous avons compté les coups.

Leurs dénégations ne prévaudront pas contre ces documents.

11. « Le feu^ disent-ils encore, dut être mis aux (c échafaudages par les maisons du voisinage qui

^ Ils ont dit exactement la même chose pour la Cathédrale de Soissons : méprise, erreur de tir... !

Or, on a trouvé, sur le carnet d’un commandant de batterie, la Ringkanonenhatterie , au N. de Soissons, des notes significatives :

3i jamier igiS. — « La batterie a tiré 19 obus fusants et percu- « tants sur la cathédrale de Soissons. Le clocher et la nef ont été « plusieurs fois touchés. »

a février 1915. — a La batterie « Stenger », de 9 h. 3o à 10 h. 3o, a « tiré sur la cathédrale, et, en particulier, sur le clocher, 29 shrap- « nells, dont 16 au but. »

iS février 1915. — « Obus existants 199 : consommation 21 (cathé- « drale). » [Havas, cf. La Croix, i5 avril 1917.)

« brûlaient (p. 8, 9, i4).*- Toute la responsabia lité des dommages retombe sur les Français,, ; « ce n est pas le bombardement,^ mais les èchafau- (.(. dages qui ont mis le feu à la Cathédrale, Pen- (( dant des heures^ on les a laissés brûler,, sans rien (( faire pour éteindre V incendie !,,. On avait même (( eu V inconcevable négligence de ne pas mettre (( à l’abri le merveilleux trésor de la Cathédrale « (p. 9). »

Voilà ce qu’ils ont trouvé,... après un an de réflexion ! L’incendie de la Cathédrale ne serait qu’un accident ! Ils n’y sont pour rien. Le feu aurait pris, on ne sait comment, par des maisons voisines qui brûlaient \ Est-ce leur faute, à eux, si les Rémois ne l’ont pas éteint ! Ces Rémois négligents qui ne s’étaient même pas donné la peine de mettre à l’abri leur merveilleux trésor !

C’est l’incendiaire qui accuse les pompiers.

Thèse piteuse que démentent les faits et que l’Histoire n’admettra pas.

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