‹ La cathédrale de Reims;Chapitre 7 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE DÉSASTRE

Quand le télégraphe jeta aux quatre vents du ciel la stupéfiante nouvelle : « Ils ont mis le feu à la Cathédrale de Reims! » les journalistes n’attendirent pas que l’incendie fût éteint pour en mesurer l’étendue ; et, dans l’effarement du premier moment, ils mirent les choses au pire. Leur plume enfiévrée, qui va trop vite, souvent aussi va trop loin.

Non. Il reste de la Cathédrale autre chose qu’un amas de cendres et un monceau de ruines.

Nous autres, qui savons et qui pleurons, quand il nous arrive, à certains jours brumeux, d’aborder la Cathédrale par la place du Parvis, nous avons l’impression de nous évader du cauchemar et d’être repris, chaque fois, par l’illusion qu’elle est là toujours, souverainement belle comme autrefois. A la voir ainsi, de face, on jurerait qu’elle n’a pas subi la moindre déformation dans ses grandes lignes architecturales. (PL 19.)

LE DÉSASTRE

Qu’ils viennent donc ceux qui ne se consolaient point de ne l’avoir pas vue avant son malheur : qu’ils viennent là, quand le jour tombe, à l’heure où les bruits de la rue s’apaisent dans le recueillement du soir, ou même plus tard, si la lune, dans le silence mystérieux de la nuit, l’enveloppe de cette lumière de rêve qui l’allège encore et la transfigure; qu’ils s’arrêtent, qu’ils se taisent, qu’ils regardent, qu’ils emplissent leurs yeux de cette splendide vision de beauté et qu’ils s’en retournent sans aller plus avant ! Car il suffit d’approcher, quelques pas seulement, pour que l’illusion brutalement s’évanouisse. (PI. 20.)

Sitôt qu’on avance, les plaies, qui défigurent le portail, s’accusent et se précisent, et, c’est navrant ; dès qu’on oblique d’un côté ou de l’autre, le désastre s’avère immense, indescriptible, à tel point qu’à vouloir seulement reprendre et poursuivre aujourd’hui l’inventaire que nous avions fait le 4 septembre, j’éprouve l’anxiété douloureuse de ceux qui abordent sur le terrain, après le combat, un blessé broyé par la mitraille : ils hésitent, ils appréhendent; ils ne savent comment s’y prendre, ni par où commencer.

Cette tour nord, d’abord griffée, mâchurée, raclée sur trois étages, par la chute des échafaudages, mordue au vif par le feu ! la moitié à peu

près de la merveilleuse façade, page éblouissante de sculpture, tout un monde de statues, si ordonné, si harmonieux dans son exubérance, cortège triomphal de Notre-Dame : tout cela est ravagé ! (PI. 21 .)

A terre, parmi les poutres carbonisées, des blocs provenant des deux pinacles effondrés, à droite et à gauche de la grande baie géminée, des tronçons de colonnes, des débris de sculptures, des morceaux de statues, des lambeaux de draperies et de dentelle, des fleurs et des feuillages déchiquetés, des chefs-d’œuvre en miettes! (PL 22.)

On voudrait recueillir un à un ces fragments pour les remettre en place, car l’œil cherche et trouve les points d’arrachement, les cassures, les mutilations.

Mais, du haut en bas de cette immense paroi, hier encore, ciselée, ouvrée comme un panneau précieux de reliquaire, la pierre calcinée s’effrite et se soulève en écailles qui vont tomber demain.

Les grandes statues, adossées aux ébrasements du porche, dont nous déplorions les égratignures, le 4 septembre, sont maintenant dans un état pitoyable. (PL 23.) La Reine de Saba, si gracieuse, à l’avancée du contrefort, est horriblement mutilée : un buste décapité ^ et manchot ! car le reste n’a plus de forme humaine. (PL 24.) A l’angle en

^ La tête a été retrouvée plus tard, en bon état. L’abbé Thinot l’avait recueillie et mise en sûreté,

LE DÉSASTRE

retour, saint Sixte, son voisin, n’a conservé que sa tête sur un corps que l’on croirait martelé. Les autres personnages, de ce côté, ne sont qu’à moitié démolis. En face, l’Ange qui souriait à saint Nicaise martyr, (c le sourire de Reims », n’a plus de bras; sa tête a roulé par terre. (PL 25.) On reconnaît encore sainte Glotilde, martelée, elle aussi, rabotée depuis les épaules jusqu’aux pieds ; mais saint Remi et saint Thierry ne sont plus que d’affreuses momies, cadavres enveloppés dans un suaire, dont on devine à peine les contours. (PL 26.)

Les socles et les dais, le linteau, le tympan ajouré, les voussures, l’arcade pleine, à côté, sont criblés de plaies. (PL 27.)

Le groupe du Crucifiement, au-dessus du porche, n’existe pour ainsi dire plus. Les sept personnages sont écorchés de la tête aux pieds. Le Christ a la face aplatie, écrasée; son bras gauche a disparu ; le centurion n’a plus ni bras ni tête; il n’en est pas un qui ne soit estropié. (PL 28.)

Il n’y a plus trace des clochetons délicats qui émergeaient au point de rencontre des gables. Les gargouilles qui faisaient saillie un peu plus bas, sont abattues. (PL 29.) Du musicien assis qui reposait dessus, David, je crois, il ne reste guère que les jambes avec une moitié de harpe entre les genoux. Les cariatides, abritées par ces têtes de monstres, ont été à peu près épargnées. Plus bas

encore, les personnages symboliques qui figuraient les fleuves du Paradis, sont sérieusement endommagés. \

La scène ravissante du Couronnement de la Vierge, dans son encadrement somptueux, fouillé à la façon des ivoires antiques, est saccagée (PI. 28), comme la Rose centrale, comme la Galerie du Gloria^ dans toute sa partie gauche : une grande ligne verticale dans l’axe du portail, délimite nettement la zone de destruction ; l’échafaudage s’arrêtait là.

A l’étage supérieur, juste au-dessous du Baptême de Clovis, s’étalait l’histoire de David ; — ne fut-il pas le premier roi sacré par Samuel, comme Clovis le fut, à Reims, par saint Remi? — sa lutte avec Goliath, en deux actes : le coup de fronde et le coup de sabre. Dans l’angle, au pied-droit de la voussure, il reparaissait, comme ancêtre de Notre- Dame, en pendant avec Salomon^ : toute cette statuaire est détruite, à gauche de la ligne médiane. En haut, la balustrade de la galerie des rois, avec ses anges, est culbutée (PI. 3o) ; le Goliath mort

^ L’identification de ces deux belles statues, d’une vigueur d’expression étonnante, a provoque bien des discussions. Il faudrait peut-être voir, à droite, saint Jacques de Compostelle pour lequel nos Rois de France avaient une particulière dévotion, et, dans le personnage de gauche, chaussé de bottes et d’une allure plus moderne, un membre de la Confrérie rémoise des pèlerins de Compostelle (Cf. L. Bréhier, La Cathédrale de Reims, p. laS).

LE DÉSASTRE

n’est plus qu’une masse informe et le petit David esquisse son grand geste avec deux moignons. Dans l’arc d’encadrement de la Rosace, les figurines qui rappelaient d’autres épisodes de sa vie, ont sauté.

Dans les deux pinacles découronnés, en avant de la tour, et dans les deux autres en retour sur la rue Robert-de-Goucy, les grandes statues — elles mesurent quatre mètres — du Christ pèlerin, de saint Jean, du Christ ressuscité qui montre ses plaies à saint Thomas, ressemblent à des blocs de pierre mal dégrossis à la carrière; les tètes seules, plus en retrait sous la niche, ont été protégées. (PI. 21.)

Le porche central a relativement peu souffert. Longtemps nous avons cru qu’il n’avait d’autres blessures que cinq ou six larges accrocs aux vêtements des personnages du groupe de la Présentation, et quelques entailles sérieuses dans les voussures : la pire de toutes ne s’est révélée que plus tard.

Léchée, mordue par le feu qui dévorait l’énorme porte à laquelle elle est adossée, exposée à la chaleur de l’immense brasier que formait là l’amoncellement des bois de l’échafaudage, la Vierge du trumeau était en pleine fournaise. Elle semblait n’être pas touchée; en réalité, elle était brûlée. Elle se fendille et il est à craindre qu’elle ne se délite tout à fait.

LA CATHÉDRALElDE REIMS

On a le cœur serré lorsqu’on pénètre dans la Cathédrale, plus encore que dans une maison où il y a un mort, parce que, à cette impression lourde de désolation et de deuil, s’ajoute le sentiment accablant du crime et de la profanation.

Si l’on s’écoutait, on resterait là, sans rien dire, à regarder, à prier, à pleurer : illic sedimus etüevimus^. Mais nous nous sommes imposé aujourd’hui la tâche pénible d’explorer ce calvaire : il nous faut poursuivre ce triste pèlerinage.

Les nefs sont maintenant déblayées; les cadavres ne sont plus là ; les cendres, les décombres, les ignobles déchets de l’ambulance ont été enlevés ; la Cathédrale paraît immensément vide. (PI. 3i.)

Ce n’est plus la solitude claustrale, apaisante et chaude, du sanctuaire, c’est le désert, mais le désert anormal que la dévastation a fait sinistre.

Nous y sommes revenus, M. Thinot et moi, plus tard, par une sombre nuit d’hiver. Le vent hurlait dehors ; il s’engouffrait en rafales dans les nefs, par les fenêtres béantes, avec le bruit que fait l’ouragan dans les grands bois. On aurait dit que les Puissances malfaisantes des ténèbres, prenaient violemment possession du Temple après que la malfaisance de l’homme l’avait pollué.

Des portes folles, à demi calcinées, claquaient

^ Ps. CXXXVI, I.

LE DÉSASTRE

dans les hautes galeries ; des débris de vitraux arrachés aux verrières tombaient sur les dalles, avec un bruit clair, et des éboulis de platras détachés des voûtes s’écrasaient à terre sourdement.

A tâtons, nous avons gagné l’autel de la Sainte Vierge ; et, à genoux, en silence, nous avons pleuré.

D’instinct, en entrant, les yeux cherchent, d’un regard inquiet, les voûtes, quasi surpris de n’y point trouver, par un trou, par de larges brèches, quelques échappées sur le ciel; puis, rapidement, ils scrutent les nefs, le sanctuaire, jusqu’au fond, étonnés de voir qu’il n’y a pas un seul pilier renversé, ni un mur percé.

N'était, en effet, l’état misérable des verrières et ces pierres noircies, brûlées, au socle des piliers (PI. 32), maintenant que l’église est nettoyée, on aurait peine à croire qu'elle a été le théâtre de scènes aussi tragiques.

Tout autre est l’impression, sitôt que l’on se retourne. Tandis que la paille était étendue dans les nefs, on l’avait accumulée en tas, près des portes; et là, ce fut un véritable incendie.

Les murs en cet endroit, sont entamés aussi profondément qu’à l’extérieur. Les escaliers des tours firent l’office de cheminées : on y relève, très haut, les traces qu’y laissa la flamme. Les boise-

ries des tambours, aux portes des bas côtés, s’enflammèrent et le feu dévasta d’inestimables morceaux de sculpture.

Ce décor de luxe qui encadre l’ogive des trois porches, au revers de la façade, est spécial à Reims ; il n’a pas son pareil.

L’élégante ordonnance de ces niches trilobées — 56 au grand portail — où se détachent en hautrelief, sur un fond gracieux de feuillage, de fines statues, aux allures souples, aisées, vivantes, produit l’effet d’immenses tentures, en grisaille, d’un dessin très sobre, qui se relient sans effort aux riches tapisseries des basses nefs : « ce fil a l’âge de cette pierre. »

C’est miracle que le panneau central, le plus beau, qui compte des pièces de premier ordre, comme la Communion du Croisé^ n’ait pas une égratignure. Des deux autres, que l’on connaissait peu, cachés qu’ils étaient par ces malencontreuses boiseries, il ne reste rien, si ce n’est un ou deux sujets, et, çà et là, quelques têtes moins curieuses, qui se tenaient, pensives, retirées au fond des niches; encore étaient-elles, pour la plupart, si ébranlées qu’il a fallu les cueillir à la main, avant qu’elles ne tombent. (PI. 33 et 34.)

Les grandes tapisseries du xvi® siècle, parure somptueuse de Notre-Dame, avaient été rejoindre à Paris, le 3 septembre, un long convoi d’objets

LE DÉSASTRE

précieux que le gouvernement expédiait dans le Midi, pour soustraire nos trésors artistiques, à la rapacité des vandales qui confondent le vol avec la conquête et qui saccageaient la Belgique.

Que n’a-t-on déménagé aussi nos vieux vitraux du XIII® siècle 1

Les plus anciens, ceux de l’abside, du moins les trois du milieu, ne sont que légèrement touchés. Quatre autres, en retour sur le transept, deux de chaque côté, sont criblés ; les derniers sont en lambeaux.

Des hautes verrières de la nef, à la coloration si étonnamment chaude et vigoureuse, avec ses rouges pourpres et ses bleus intenses, où le soleil de midi venait raviver ses rayons, une seule, sur vingt, est intacte^, six sont encore à peu près entières. J’en vois sept littéralement mitraillées, quatre aux trois quarts perdues et deux totalement vidées. (PI. 35 et 36.)

Quant à la merveille, la grande Rose du portail, cette éblouissante mosaïque de fleurs, où resplendissent en gloire, autour de Notre-Dame triomphante, tous les feux de l’arc-en-cieL elle a éclaté par le milieu ; il en reste la moitié. (PI. 37.)

La galerie éclairée du triforium, d’un ton plus sévère, qui formait comme un soubassement dis-

^ La première dans le chœur, après le transept, à gauche.

cret de lumière à la Rosace, a subi avec elle les atteintes du feu : les quatre baies de droite ont volé en éclats; elle a pâti, en outre, de la chute des pierres sur le chemin de ronde. Si une ou deux baies de gauche conservent encore plusieurs panneaux entiers, les autres ne retiennent plus que par un fil quelques beaux débris pendus aux ferrements.

L’une seulement des deux roses du transept, celle du croisillon nord, remonte au xiii° siècle : elle est très endommagée ; moins pourtant que l’autre qui avait été détruite déjà, par un ouragan et restaurée au xvi® siècle.

Parmi les verrières supérieures du transept, il y a quelques grisailles antiques remarquables, que déshonore un affreux badigeon : la première, à l’angle S. -O., nettoyée tout récemment, est d’un très bel effet ; elle est en parfait état.

Les fenêtres du rez-de-chaussée, dépouillées de leurs vieux vitraux au xviii® siècle, n’avaient plus aucun intérêt artistique. Elles sont vidées, criblées ou défoncées.

La petite rose du portail, sans valeur et sans caractère, que le plan de restauration avait condamnée et qui allait disparaître, n’est pas à regretter.

Au grand vitrail moderne, au-dessus des sacristies, on compte quelques trous. Les verrières sombres de la chapelle du Saint-Sacrement, d’une

LE DÉSASTRE

tonalité bleue trop soutenue peut-être, et celles du Sacré-Cœur d’une teinte douce et nacrée, ont été sérieusement éclaboussées par une chute d’obus dans la rue, à l’abside, et la poussée d’air, chassant les verres hors des plombs, a dessiné dans le vide la silhouette des personnages.

Il n’y a pas d’autres dégâts dans les sacristies que la démolition, par un obus, de l’escalier de pierre qui descend, de la Salle des rois, à la crypte.

Le mobilier artistique du transept, que l’on n’avait pas eu le temps de sauver, les deux tapisseries des Gobelins, les toiles du Titien, du Tintoret, de Nicolas Poussin, de Zuccharo et de Mutiano, le tableau de J. Tissot et les autres n’ont pas eu la moindre éraflure.

Le grand lustre de la chapelle du Saint-Sacrement est tombé trois jours après l’incendie. (PI. 38.)

Une nappe, pendue encore à la table de communion, dans la Chapelle du Cardinal, est couverte de plomb. Ici, de grosses gouttes, tombées de la voûte, s’y sont écrasées comme des larmes, là, des gouttelettes l’ont saupoudrée d’une line poussière qui s’y est ligée, sans brûler la toile. (PL 3g.)

La délicate et précieuse Jeanne d’Arc de P. d’Epinay, dans l’arrière-chœur \ a été préservée tout comme celle de P. Dubois, sur le Parvis.

^ Cette statue, déposée à la Cathédrale, en 1909, est la propriété de M. H. Abelé, de Reims.

L’incendie a gagné le chœur jusqu’à l’autel, parce que les chaises y étaient entassées, mais il n’a pas été plus loin.

Les stalles de gauche ont été entièrement consumées. (PL 4û.) M. Andrieux a pu sauver à peu près celles de droite, ainsi que le trône de l’Archevêque que le feu avait déjà entamé.

Le pavé du sanctuaire est soulevé par places ; les dalles de marbre ont éclaté et ces trous me font penser au riche tapis du sacre, cette autre splendeur, qui étalait, aux grands jours de fête, sur un champ de pourpre, les armes de France, au pied de l’autel, et qui a péri. (PI. [\o.)

L’orgue était déjà si délabré qu’une généreuse initiative avait pourvu à sa restauration totale. Le bombardement l’a tellement secoué qu’on n’en tirerait plus un son. Il ressuscitera avec la Cathédrale L

Au portail nord, il n’y a que quelques entailles ; rien d’essentiel n’est détruit : trois ou quatre éclats sur le manteau du Beau Dieu ; un au socle ; un autre dans le ventre du diable, près de la chaudière d’enfer, au tympan (PI. 4i) ; un encore dans la voussure. A l’autre porte, je n’en relève que deux : dans la tunique du Roi Clovis, à la paroi de

1 Ce don magnifique a été offert à Notre-Dame de Reims par Mme la comtesse Werlé. Les plans sont prêts et la maison Cavallié- Coll n’attend que la reprise du culte pour se mettre à l’œuvre.

LE DÉSASTRE

droite, et un, au tympan, à l’extrémité du 3® bandeau.

Nous montons par les tours tronquées du transept ; et, tout en haut, avant d’arriver à la galerie des Prophètes, nous découvrons une meurtrière que n’avait pas prévue l’architecte. Elle s’ouvre toute grande dans la direction du clocher de Saint- André : un obus a crevé la tour.

Deux pas encore et nous sommes en face du désastre.

A force d’avoir fait ce pèlerinage, on s’est familiarisé avec la désolation de ces ruines. On ne s’y accoutume pas, mais les yeux, peu à peu, s’y sont faits et le choc est moins rude.

Ce jour-là, en débouchant tout à coup, par la petite porte qui perce le pignon, dans cet enclos encaissé, sans horizon, coupé au centre par des arches étranges, comme des ponts jetés sur un ravin ; à l’aspect de cet immense squelette mal enfoui dans les cendres ; à la vue des reins dénudés de la voûte, dans ce cadre morne de catastrophe, le coup fut violent, douloureux, comme, au lendemain de l’incendie, quand il nous fallut rentrer dans l’église. (PI. 42.)

C’était autre chose, pourtant, c’était autrement : moins profond et plus aigu. Il n’y avait pas, au même degré, ce froissement si pénible de l’âme,

mais une sensation d’angoisse au cœur, avec de la colère et du dépit, une sorte de honte aussi que des hommes aient pu faire cela.

On regardait sans pouvoir parler, parce qu’on était déconcerté d’abord, il fallait le temps de se reprendre, de s’orienter, de se rappeler, et qu’ensuite on sentait que les mots qui viendraient aux lèvres seraient trop chétifs et trop froids : on avait comme une pudeur de ne pas profaner, par une banalité, une tristesse pareille.

Il faut un effort pour s’y reconnaître, pour retrouver le lien qui rattache cette épave aux réalités disparues. (PI. 43.)

Il n’y a plus le moindre vestige de la charpente; elle a été consuméejusqu’au dernier tison. (PI. 44*) La cendre, accumulée dans les entre-deux des voûtes, est plutôt blanche. Les cintres des oculi^ aux clefs de voûte, émergent alignés sur l’extrados ; on les prendrait pour des margelles de puits.

L’œil cherche des points de repère. Les pignons du transept et celui de la façade, entre les tours, dessinent la ligne du toit. (PL [\5.) Ces arcs robustes, appuyés sur les gros piliers de la croisée, qui devaient servir de base au grand clocher central détruit au xv*" siècle et jamais refait, portaient le carillon (PI. 4^) • un amas confus de fers tordus, de roues dentelées de l’horloge, de cloches brisées, fondues, en marque la place

LE DÉSASTRE

(PI. 47) ; il a versé aussi du côté de FArchevêché.

Quant à ce petit chef-d’œuvre de charpente et de plomberie que nous appelions « le clocher à l’ange, » si élégant, avec son balcon octogonal et ses curieuses cariatides de plomb battu, types et costumes du xv^ siècle, sa Üèche si svelte fleurdelisée, il s’est cassé en deux dans sa chute. Au milieu de débris de ferraille, nous ramassons les morceaux de la cloche très vieille que l’on sonnait tous les jours, à l’Elévation de la messe capitulaire, en vertu d’une fondation du xvi® siècle, et qu’on appelait « le son du Saint-Sacrement » (PI. 4^) ; mais, la pointe du clocher, la boule de cuivre et la tige qui embrochait l’ange girouette, est allée s’abattre à l’étage inférieur, sur les chapelles de l’abside, dans l’angle du transept. (PI. 49.)

Nulle part mieux que là, sur l’extrados de la grande voûte, on ne peut avoir une idée des ravages du feu, en prendre la mesure, en sentir le poids. Spectacle navrant de dévastation qui consterne et qui révolte, lorsqu’on songe de quoi sont faites ces cendres et comment et par qui ? Et cette souffrance s’exaspère à l’analyse, car le mal s’accuse à chaque pas et chaque détail en souligne l’importance.

Partout la pierre est profondément attaquée, désagrégée, sur la nef et sur les bas côtés ; partout^elle se délite et s’écaille. Les dalles épaisses

du chemin de ronde, qui pourtant n’étaient pas en contact immédiat avec le feu, sont fendillées ; elles se détachent sous le pied, dès qu’on s'avance un peu sur le bord. Et, lorsqu’on y regarde de près, on s’aperçoit que, dans certaines parties qui semblaient épargnées, la pierre a été, comme on dit, (( étonnée » et qu’un jour elle cédera. (PI. 5o.)

A l’abside, quelques chapelles, six, ont conservé leur toit de plomb \ Le 20 septembre, le feu avait repris dans cette région : nous avons pu l’arrêter et sauver presque tout ce qui n’avait pas brûlé la veille.

Il est étonnant que les voûtes n’aient pas crevé, en un point quelconque, sous le coup de bélier des obus ou sous le poids de l’énorme charpente écroulée. Fortement épaulées par les arcs-boutants, elles ont résisté. La robuste ossature du monument n’a pas fléchi.

De tous côtés, nous relevons des traces du bombardement . Mais combien d’autres ont été effacées par l’incendie! Toutes ces plaies béantes dans les combles, avec les plombs soulevés, violemment retroussés par la chasse d’air des éclatements, tout cela a disparu; et, dans nos calculs, il y a une lacune. L’abbé Thinot qui enregistrait, au

^ A partir du transept nord, jusqu’au 6° contrefort.

LE DÉSASTRE

jour le jour, les chutes nouvelles, n’a pas pu faire, le samedi, sa tournée d’inspection et il est vraisemblable que plusieurs lui ont échappé.

Si, d’en bas, sur la place, les tours font illusion, il faut, ici, se rendre à l’évidence : la partie haute de la tour nord est sérieusement disloquée (PL 5i) ; l’amorce de la flèche, en arrière, est transpercée ; les lourdes assises de pierre ont glissé et ont été poussées dehors. Au sommet de la tourelle de droite, l’énorme dalle qui recouvrait Pouverture a été descellée, soulevée et déjetée par un souffle d’obus. (PI. 52.)

Un des tourillons d’arrière, de la tour sud, est percé, dans la direction delà place Royale. (PL 53.)

La galerie supérieure de la grande nef est ébréchée sur un point, et, celle de l’abside, en deux endroits, par des obus qui ont pénétré dans le toit.

A l’étage inférieur, dans l’angle du croisillon nord et du chevet, nous comptons quatre obus : le i" a brisé cette volée d’arc-boutant dont les morceaux ont défoncé les toits des chapelles (PL 54 et 55) ; le 2° a pulvérisé la couverture de tuiles de la tour tronquée ; les deux autres ont frappé les grandes baies ajourées du premier étage : la pierre est écrasée, broyée, une colonnette de la galerie inférieure a sauté ; les éclats, qui ont fracassé le vitrail, sont allés briser, dans l’église, les boise-

ries du grand orgue et écorner un chapiteau dans le transept.

De ce même côté encore, plus haut, une gargouille est cassée, un aigle décapité.

Un contrefort de l’abside, le 2% côté sud, a été touché au chaperon de la volée inférieure de l’arcboutant : d’un côté, il y a une forte meurtrissure ; de l’autre, une large échancrure, &ans que l’arc soit rompu. La fenêtre voisine a été éclaboussée en .coup de fouet; la gargouille, au-dessus du dernier contrefort, est cassée. (PI. 56.)

Sur la cour de l’Archevêché, le pinacle du 5® contrefort est rasé par le milieu (PI. 57) ; des tranches entières de la pyramide ont été .projetées d’une seule pièce sur les voûtes de la basse nef. Le pilier du 3® a été frappé en plein dans le massif de maçonnerie. Ce sont les éclats de cet jobus qui ont fait sauter le réseau de pierre, l’armature de la rosace, à la fenêtre voisine, et qui ont tué plusieurs blessés.

En explorant des yeux, à travers l’enchevêtrement des arceaux de pierre, les parties supérieures de l’édifice, nous découvrons, à l’angle du transept, une gargouille noyée dans le plomb, d’un aspect fantastique.

Elle en a sur le dos, une énorme carapace, une chape dont les franges lui pendent sur les flancs ; elle en vomit à pleine gueule un flot rigide, qui

LE DÉSASTRE

s’allonge et s’effile en stalactites; et, sous elle, de larges bavures figées aux ressauts de la pierre descendent en cascade jusqu’au bas de la galerie. (PI. 58.)

Pour gagner la tour nord et continuer notre exploration, nous traversons la façade à l’extérieur, à la hauteur du triforium, derrière les gables des trois porches.

A partir du milieu, il faut enjamber des tas de décombres où gisent pêle-mêle, parmi les grosses pierres tombées de la galerie et des pinacles, des morceaux importants d’architecture, des débris délicats d’ornementation, dont l’amoncellement est impressionnant.

Jusqu’au contrefort, sur la rue Robert-de- Goucy, l’arrachement et la chute des poutres, avec le feu, ont fait le même ravage. Le pinacle de ce contrefort est découronné; à l’un de ses clochetons, la grande chaîne du treuil s’est accrochée; elle y est restée pendue.

Les pigeons de Notre-Dame, que la catastrophe a désorientés, malheureux sinistrés, évacués eux aussi, ont cédé aux corbeaux querelleurs les abris confortables dans les trous de murailles, sous les hautes corniches ; ils ont cherché, plus bas, des recoins plus paisibles, sur l’épaule des saints, au fond des niches, à l’ombre des voussures, et, tout

à même, dans les tours, sur les marches solitaires des escaliers. Notre ascension les met en déroute : ils s’envolent bruyamment sous nos pas.

Nous pensions bien que les cloches avaient dû s’effondrer avec le beffroi. Nous ne nous attendions pas à ce que nous avons vu.

Nous possédions huit belles cloches qui donnaient toute la gamme. Depuis longtemps, pour décharger le beffroi en mauvais état, cinq avaient été déposées. Elles sont là encore, alignées. La plus grosse, au son grave, qui tintait l’Angelus, a reçu un choc; elle est fêlée, hors d’usage. La seconde, Stéphanie, qui sonnait autrefois le couvrefeu, est intacte, ainsi que les deux plus petites ; mais les trois qui sont tombées, de la cage dans la fournaise, sont littéralement fondues, l’une totalement, l’autre à moitié, la troisième, rejetée un peu sur le côté, commençait à se déformer, à s’affaisser. (PL 59.)

Je regarde ces cadavres de cloches avec des yeux qui voient plus loin, qui cherchent autre chose. C’est aux bourdons que je songe. J’ai hâte de savoir et j’appréhende.

Une étape encore, une station, la dernière ! Que nous réserve-t-elle ?

Je devance mes compagnons. Je monte lentement, le cœur serré, l’âme tendue, prêt à tout. Au débouché de l’étroit couloir qui mène aux

LE DÉSASTRE

bourdons, d’instinct, je me penche vers le gouffre où sans doute ils gisent comme les cloches : il n’y a pas de gouffre, ni la moindre trace d’incendie, mais le solide plancher d’où émergent les poutres massives du beffroi. Je lève la tête et j ’aperçois, à leur poste, fiers et tranquilles nos deux bourdons, (( les voix solennelles de Notre-Dame », les voix des grands jours que la Providence nous a laissées pour célébrer, après le Te Deum de la victoire, les glorieuses restaurations du Patriotisme et de la Foi^

Tel était l’état de la cathédrale au lendemain de l’incendie. Elle avait reçu, d’après notre compte, 42 obus, contrôlés, et ce chiffre est certainement un minimum. Depuis, ils ne l’ont guère épargnée ; c’est le moins que l’on puisse dire. A plusieurs reprises, ils l’ont encore visée. Elle a reçu, du

24 septembre 19145 au 5 octobre 1918, 245 obus, sans compter la rafale du 24 avril 1917 qui n’a pu être chiffrée, ni le printemps 1918^ (21 mars-

25 juin) ; car ils la traitaient, ainsi que la ville, en otage ; et, chaque fois que, sur un point quelconque du front, ils avaient subi un échec, un mécompte

^ Le lundi ii novembre 1918, pour la signature de l’armistice, les bourdons ont pu être sonnés, associant quand même la Grande Blessée de la guerre et la Ville Martyre aux joies de la Victoire.

2 Cf. Appendice C. Compte des obus qui ont frappé la Cathédrale, p. 23o.

lb2

OU un désagrément, ils la frappaient ; si bien que d’avance, comme on sent venir l’orage, nous sentions venir les coups \

Mais l’œuvre de destruction ne se rattachait plus désormais à aucun événement sensationnel.

La solitude lourde, qui s’étendait comme un suaire sur la cité, paraissait plus accablante encore aux abords de la Cathédrale.

Depuis la catastrophe, la vie s’était retirée de cette région.

L’herbe poussait entre les pavés, sur la place. On n’abordait plus ce désert du Parvis qu’avec respect ; on n’y venait que pour le « pèlerinage ». L’église était fermée, désaffectée. (PL 6o.) Seuls, avec les pas des rares pèlerins étrangers, la plainte du vent et quelques cris d’oiseaux troublaient le morne silence des nefs désolées.

Le temps s’est écoulé là, sans bruit, avec la monotonie des jours tristes, sans qu’un fait saillant ait surgi que puisse retenir l’histoire de Notre- Dame : rien de plus à noter que des plaies toujours, des meurtrissures et des ruines.

C’était donc le seul « plaisir de nuire » cette

^ Il faut qu’ils ajoutent toujours, à la malfaisance, l’hypocrisie : c’est la marque allemande. Après tout ce qu’ils ont fait, ils osent publier, chez eux et chez les neutres, des cartes postales où Notre- Dame de Reims, au milieu de la ville en ruines, se dresse intacte, avec celte inscription en arc-en-ciel au-dessus des tours : « Den Deuischeri eiii lleiligthiim ! Une chose sainte pour les Allemands ! »

LE DÉSASTRE

Schadenfrende^ endémique en Allemagne*, qui pointait les canons.

Les coups se succédaient, s’additionnaient, sans raison militaire, sans aucun motif.

On en retenait la date; on en marquait la place.

Jusqu’à son départ pour l’armée (i5 janvier iqi^) M. Thinot les avait comptés. J’ai continué après lui cette minutieuse comptabilité, qui prend fatalement l’allure et la sécheresse d’un procès-verbal.

Jeudis 24 septembre : un i5o, sur les voûtes, à l’angle intérieur du transept nord et de la nef, au

1 « Si le mot allemand, Schadenfreude (la joie de nuire) n’a pas « d’équivalent dans les autres langues, ce n’est pas un simple effet « du hasard. Il va sans dire que ce trait de caractère existe aussi « plus ou moins prononcé chez certains individus des autres pays ; « mais alors il n’apparaît que comme la marque d’un état d’esprit <c exceptionnel, d’une impulsion momentanée, L’Allemand, lui, est « atteint d'une Schadenfreude naturelle et chronique, »

C’est un Allemand qui parle ainsi de ses compatriotes, Curt Wigand, dans son livre Unkultur (Berlin, iQoS). Cf, Revue des Deux Mondes, i5 septembre 1914.

En mars 1917, à l’époque du recul sur la Somme, où l’ignominie allemande s’affirma plus cyniquement que jamais, on surprend dans la presse cette joie malsaine. — Le Berliner Tagehlatt, après une description minutieuse, complaisante et quasi plaisante des dévastations sans nom qui ont fait de cette région un désert, clôt son article par cette boutade : « Pauvre diable d’habitant, cherche « maintenant ta maison ! » — Ils s’applaudissent d’avoir tant de génie pour nuire. La Gazette de Voss écrit ; « De notre côté, il « passe comme une vague de joie devant le mal qui a été fait à « autrui. » — En juillet 1918, le Berliner Tagehlatt écrit encore, en signalant « la destruction totale d’un nouveau coin de France : la « nuit, on peut contempler les incendies qui ravagent moissons et « forêts. C’est là un spectacle consolant. » (Cité par La Croix du I®'’ août 1918) .

pied du grand arc de la croisée ; — un, sur la tour nord ; — un, dans la pile du i®'" contrefort (côté sud), au-dessus du deuxième glacis.

Lundis 12 octobre : un 210 abat, sur une longueur de 4 mètres, la galerie supérieure du chevet, en disloquant les arcatures voisines (2 mètres au moins de chaque côté) . Si elles ne sont entraînées un jour ou l’autre par leur propre poids, ces parties descellées, hors d’aplomb, prêtes à choir, s’écrouleront, au moindre ébranlement, sur les combles inférieurs et achèveront d’éventrer les toits de plomb des petites chapelles. (PI. 61.)

C’est cette brèche énorme que l’on aperçoit de la place Royale.

(Ce même jour, Notre-Dame de Paris recevait une bombe lancée par un taube.)

Mercredi^ 4 novembre : l’herbe a poussé dans la grande nef, autour de la pierre noire qui marque le lieu du martyre de saint Nicaise.

Mercredi^ ii novembre : un obus frappe l’ange du 1°" contrefort de l’abside, après le croisillon sud : une colonne de la niche est entamée ; l’ange est debout encore, mais sa tête est enlevée, son buste est ruiné ; il n’a plus qu’une aile (PI. 62) ; — une bombe, tombée sur le Parvis, renverse les barrières qui fermaient les trois portes du grand portail et ajoute quelques blessures aux plaies de la façade.

Jeudis 12 novembre : un 77 entre par une ver-

LE DÉSASTRE

rière de l’abside et vient éclater sur le pavé du sanctuaire, près de l’autel, à droite. C’est le premier qui pénètre dans la Cathédrale. Les dalles de marbre mises en pièces ont été projetées de tous côtés. L’ange qui prie, sur la crédence, à un mètre du point de chute, n’a pas été touché. (PL 63.)

Mardis 17 novembre : un i5o tombe sur la voûte, écorne profondément un des grands arcs de la croisée, et va se rencogner sans éclater, entre deux voûtins de la grande nef. (PL 64.)

(Ce même jour, la chapelle absidale de saint Remi est défoncée ; le toit et la voûte s’effondrent sur l’autel ; la statue de Notre-Dame de l’Usine projetée sur le pavé, au milieu des décombres, est intacte; les vitraux précieux sont massacrés.)

Dimanche^ 22 novembre : un i3o fauche deux colonnettes de la balustrade inférieure du chevet, avec leurs chapiteaux, entre le 3® et le [\ contreforts (côté sud) , au-dessous de la première série des animaux reconstitués par Viollet-le-Duc (PI. 65) ; — un autre, de gros calibre, en fonte, s’écrase sur un mur dénudé parallèle à la nef, en haut de la tour tronquée du transept nord (côté ouest) .

Lundis 23 novembre : un schrapnell touche la volée inférieure du 3® contrefort de la nef (côté sud) ; la pierre n’a pas cédé, mais la verrière a été mitraillée par la gerbe de fer ; — un autre fait une balafre profonde à la base du pignon du croi-

sillon nord; du côté de l’abside, des morceaux d’architecture sont abattus, entre autres, une tête grotesque de nonne, au clocheton du pinacle ; — un 3® tombe au pied du mur de la sacristie du Trésor et brise toutes les vitres.

Mardi, 24 novembre : un obus crève, tout en haut, à l’avant-dernière assise de la flèche, le tourillon sud-ouest de la tour des bourdons.

Jeudis 26 novembre : un 210 défonce le trottoir et le mur de l’Hôtel du Commerce, mouchette de taches blanches tout le flanc de la Cathédrale et saccage 4 verrières : celle de la chapelle de la Sainte Vierge est disloquée, déchirée, déchiquetée ; les trois fenêtres de la chapelle de saint Nicaise, juste en face, sont vidées, il n’en reste rien. La châsse du saint culbutée a roulé à terre jusqu’au bas de l’autel, avec la croix et les chandeliers, sous les paquets enchevêtrés de la plomberie. Les colonnes et les chapitaux du baldaquin sont endommagés. (PI. 66.) — Un schrapnell éclate sur le larmier de la galerie supérieure de la nef (côté sud), au-dessus de la 8® fenêtre; une des petites gargouilles, entre les contreforts, est abattue ; la cariatide voisine est amputée d’une jambe et d’une main. — Un 210 explose au coin du portail, en face du Lion d’Or ; il éclabousse statues et draperies à l’ébrasement du porche droit et va faire encore quelques ravages à la partie gauche du porche

LE DÉSASTRE

central. — A la dernière marche du petit escalier qui relie la galerie des Prophètes à la tour tronquée du croisillon sud (côté de Tabside), un 77 s’est enfoncé dans la maçonnerie et s’y est vidé sur place. — Enfin, ce même jour, un obus de très gros calibre éclate à deux pas de Jeanne d’Arc, sur le Parvis, sans la toucher ; il creuse à ses pieds une vraie fosse, fracasse et disperse au loin les pavés, arrose de mitraille toute la place : elle n’a pas une égratignure.

Samedi^ 28 novembre : un obus à la naissance de l’arc-boutant supérieur du i®" contrefort de la nef (côté sud) ; il y a une brèche, mais Parc n’est pas rompu; — un 77, au pignon de TAssomption (transept sud), abat la pointe du clocheton de droite; les éclats ont criblé le rampant du gable.

Vendredi^ 4 décembre : la tour des cloches est encore atteinte, au sommet, en arrière.

1915. — Jeudis 18 février : un obus écorne fortement, à mi-hauteur de la pile, le 2® contrefort en retour de la tour nord ; — un autre a frappé la chapelle de l’Archevêché à la partie supérieure d’un contrefort, du côté du jardin.

Dimanche^ 21 février (nuit très dure, 3. 000 obus sur la ville) : un i5o crève la voûte au-dessus du sanctuaire, près de Voculus; le trou n’est guère plus large que les deux mains (PI. 67) ; — un autre fait sauter la corniche du i®' contrefort de l’abside

(côté sud), celui qui a été atteint déjà, le ii novembre, et dont l’ange est mutilé ; — un 3® entame encore le soubassement de la grande baie ajourée de la tour tronquée, au transept nord (du côté de l’abside) ; — un 4® s’écrase à la base de la galerie supérieure de la nef, entre le 4® le 5® contrefort (côté nord) ; deux des petites colonnettes appliquées sur les piliettes sont cassées, mais l’arcature n’a pas cédé ; la gargouille voisine est abattue, une belle tête de singe ; — un 5® a démoli une arcature de la même galerie, entre le 2® et le 3® contrefort ; — un schrapnell, dont nous avons recueilli les morceaux, a éclaté sur la tour des cloches ; — enfin, un gros éclat, provenant d’un obus tombé rue Robert-de-Goucy, tout contre la grille, au pied de la tour, a crevé la petite porte murée qui fait face à la rue du Trésor.

Lundis 22 février : 3 obus au moins sur la tour nord : deux au sommet accentuent la brèche déjà si grave, à l’arrière ; — l’autre entaille fortement, à l’arrière encore, une colonnette de la tourelle de droite, celle qui la rattache à la tour.

Vendredi^ 26 février : un obus de très gros calibre pénètre par la rosace du transept nord et enfonce tout un massif de maçonnerie, à la base de la fenêtre, à gauche du grand orgue (grave dégât) (PI. 68) ; — un schrapnell ébréche, en trois

LE DÉSASTRE

endroits, les délicates colonnettes d’une tourelle d’arrière, à la tour sud.

Mardis 2 mars : un i5o laboure profondément le soubassement du pignon de l’Annonciation (transept nord) à l’angle de droite ; les éclats se sont blottis dans l’encoignure de la galerie, sous de gros blocs de pierre. (PI. 68.)

Jeudis 18 mars : le rapport de police signale deux obus sur la Cathédrale, dont je n’ai pu déterminer les points de chute.

Mercredi^ 21 mars : un schrapnell crève le toit de plomb de la chapelle du Saint-Sacrement, met en charpie les bois des combles et éclate sous la voûte, sans la percer. (PI. 69.)

Jeudis 8 avril : (nuit très mauvaise, 2.000 obus sur la ville) : un obus de fort calibre descelle et désagrège toute la base d'un contrefort, à l’extrémité de l’abside, dans le grand caniveau dallé, qui dégage, de ce côté, le pourtour de l’édifice (PI. 70) ; — un autre, dans l’arrière-cour, près des sacristies, déchausse les fondations de la chapelle de l’Archevêché et ravage toutes les verrières des chapelles du Rosaire et de saint Remi; — un 3®, un 210, brise une arcature de la galerie supérieure de la nef (côté sud), en face du 6® contrefort, casse, en dessous, la gargouille, écorne la pyramide du 5® contrefort, abat une colonne à la niche du 4% coupe une branche d’arbre, dans le chantier,

érafle le sol sur plus d’un mètre et rebondit, sans éclater, dans l’Hotel du Lion d’Or. (PI. 57.)

Samedi^ 8 mai (fête traditionnelle de Jeanne d'Arc^ à Orléans) : 3 shrapnells sur le Parvis, vers onze heures et demie. Les Allemands ont cru, sans doute, que Reims fêtait aussi Jeanne d’Arc à cette date. La place, qui était déserte, aurait été, à cette heure-là, envahie par la foule, à la sortie de l’office.

Jeudis 20 mai: M. Ch. Legendre, de Reims, débarrasse la Cathédrale de l’obus de i5o qui, depuis le 17 novembre, dormait sournoisement sur la grande nef. (PI. 64.) Avec une belle témérité, il l’enlève, le descend par Voculus d’une clef de voûte, l’emporte, le démonte, le vide et le dépose, comme pièce documentaire, au Trésor de Notre- Dame.

Mardis i^\juin : un i5o frappe la tour tronquée, à droite du croisillon sud, dans la pile d’un contrefort sous le pinacle : la petite statue engagée, en marmouset, dans l’angle, est brisée; — un i5o abat 3 colonnettes, dans la partie inférieure de l’escalier à jour de la tour nord et mord profondément la pierre au point de jonction de la tourelle et de la tour. (PI. 71.)

Mardis i5 juin : un i5o fait une très large brèche dans la partie supérieure du même escalier de la tour nord (PL 71) ; — un autre découronne le

LE DÉSASTRE

pinacle du 3® contrefort de la nef (côté sud) ; une chute de pierre casse la gargouille du contrefort voisin, à gauche, une grosse tête de chien ; — un 3®, du même côté, ébranle fortement l’extrémité de la galerie haute, tout près de la tour ; les deux premières arcatures, après l’amorce pleine, sont culbutées et le soubassement mis en pièces (PL 72) ; — du même côté encore, la volée inférieure de l’arc-boutant du 4^ contrefort a été entamée par en dessous ; les combles de la basse nef, dans cette région, sont jonchés de menus débris d’architecture, abattus par les éclatements de ces 3 obus ; — enfin, sur la tour sud, un shrapnell, et un autre, sur les grands combles, à la croisée du transept, sous l’arc nord.

Dimanche^ 27 juin : un i5o tombe dans l’arrièrecour, sur la rue du Cloître, entre la Cathédrale et la chapelle de l’Archevêché : un éclat va briser et renverser, à la galerie inférieure du chevet, une des deux colonnettes abattues le 22 novembre, qui était restée, depuis sept mois, accotée à la balustrade (PL 65); un autre éclat atteint, au 3® étage du transept, la belle statue d’angle qui personnifie l’Église, en pendant avec la Synagogue^ et lui casse le bras droit et la main gauche. (PL 83.)

Samedi^ 3 juillet .-un i5o sur les combles, sous l’arc de la croisée, à l’amorce de la voûte centrale.

Mercredi, 21 juillet : un i5o frappe la pile du

2® contrefort de l’abside (côté sud), désagrège le bloc de maçonnerie et brise, en retour, du haut en bas, le meneau de la fenêtre. (PI. 78.) Les 3 verrières de cette chapelle avaient été saccagées déjà le 8 avril ; cette fois, toute l’armature de fer et de pierre est arrachée et mise en miettes : croix, chandeliers, reliquaires, tout ce qui était sur l’autel est balayé comme fétu de paille ; les confessionnaux sont défoncés et des chaises sont projetées très loin dans la nef; — un autre disloque la galerie inférieure du chevet, au-dessus de la chapelle du Saint-Sacrement, à son point de raccordement avec le contrefort, le 4* du côté nord. (PI. 74.)

Mardi 19 octobre : un i5o dans les parties basses du contrefort, à l’angle de la tour nord.

1916. — Dimanche^ 2 avril^ : un obus sur le premier contrefort de l’abside (côté sud) ; les éclats abattent le meneau de la fenêtre, à la chapelle du Rosaire et mitraillent le coffrage de planches et de sable qui protège le retable de l’autel ; — un autre au 7® contrefort de la nef (côté sud), à la hauteur du 2® glacis ; — une chapelle absidale a été atteinte par les éclats d’un 3® qui est tombé sur une maison voisine, ruel du Goitre.

* J’ai quitté Reims le 21 janvier 1916, mais sans perdre de vue ma pauvre Cathédrale. Des notes minutieuses m’ont tenu au courant des catastrophes et des moindres incidents, en sorte que, de loin, j’ai pu continuer, jusqu’au dernier jour, cette triste nomenclature des bombardements dont elle était victime.

LE DÉSASTRE

Mardis ii (rude soirée, i.5ooobus) : un

obus crève la voûte du transept sud, au-dessus des Fonts baptismaux ; c’est la seconde fois que la voûte cède ; la plaie est beaucoup plus grave que celle du 21 février iqiS; elle mesure i“,5o sur 80 centimètres. Mais l’arc doubleau n’est pas atteint ; des pierres ont été projetées avec une telle violence qu’un barreau de la grille du chœur a été coupé net, au delà du sanctuaire ; — un second obus défonce le trottoir, à l’angle du grand portail, près de la tour nord.

Vendredi^ 27 octobre (un millier d’obus) : un obus, à la base du 2® contrefort de la tour sud, meurtrit profondément le massif de maçonnerie et met en pièces les motifs de sculpture, colonnettes, chapitaux, fragments de gargouilles, têtes grimaçantes, provenant de l’ancienne restauration, qui étaient exposés là entre les deux contreforts; — un autre de gros calibre broie, sur une surface de 2 mètres carrés, au niveau des hautes verrières, l’archivolte d’une des grandes baies ajourées du transept sud (face est) ; — un shrapnell mitraille les contreforts et les fenêtres de l’abside, vers le centre, dans les parties hautes ; — 3 autres obus sont tombés dans les cours et 4 dans les environs immédiats.

On a dit — et l’information est fondée : à Rome,

j’ai vu, de mes yeux, les documents, — que le Pape était intervenu auprès de l’Empereur d’Allemagne, en mai iqiS, pour obtenir que la Cathédrale de Reims fût enfin épargnée ; que le Cardinal von Hartmann, de Cologne, chargé du message, avait transmis au Saint-Père, après une entrevue avec le Kaiser, la réponse impériale et que, le surlendemain, une lettre du Chancelier Bethmann-Holweg, datée du 22 mai, confirmait le rapport du Cardinal.

On exprimait des regrets ; on faisait une promesse : c’est à contre-cœur et contraint par la nécessité qu’on avait dû bombarder la merveilleuse Cathédrale, parce que les Français s’en servaient pour des fins militaires ; que s’ils s’obstinaient à le faire encore, il faudrait bien recommencer; mais que désormais — et voilà l’engagement — ni les généraux ni les chefs de corps, qui commandent devant Reims, ne seraient juges de l’opportunité des bombardements, dont seul le Grand Quartier général prenait la responsabilité.

Il faut croire que le Grand Quartier général, à plusieurs reprises, a donné des ordres, car, dans les mois qui suivirent, jusqu’aux terribles journées du printemps 1917, la Cathédrale a été bombardée pour le moins 9 fois et a reçu 22 obus.

Et alors, pourquoi ? puisque rien n’est changé, que rien n’a bougé et qu’à moins d’être halluci-

LE DÉSASTRE

nés, ils n’ont pu voir ni poste militaire, ni signaux, ni quoi que ce soit là où il n’y a rien.

Ce troisième hiver a fait de sérieux ravages. Les enduits, détrempés par les pluies, désagrégés par la gelée, sont tombés en maints endroits par masses énormes, larges croûtes de plâtras qui se détachaient des hautes voûtes, tournoyaient dans le vide et s’écrasaient sur les dalles avec- le fracas sinistre et sourd d’une explosion lointaine, dont l’écho ahurissait les nefs et mettait en alarme les quartiers d’alentour.

Dès qu’il pleut, l’eau ruisselle dans la Cathédrale, car les ondées, les averses, tout ce qui tombe là-haut sur les combles passe au travers, s’abat en cascades sur les dalles, puis s’égoutte lentement, pendant des jours et des jours et s’éternise ici, là, partout oû le sol a fléchi, en plaques verdâtres qui ajoutent à ce tableau de désolation, une note d’indicible délaissement. (PI. 75.)

Et pourtant la prière n’a pas cessé tout à fait dans le sanctuaire profané. Chaque vendredi, le Cardinal de Reims y vient faire tout seul son chemin de croix, dans cette atmosphère tragique, dans cette tristesse infinie des choses : ce fil d’or rattachera le passé à l’heure triomphale des restaurations !

Au mois d’octobre 1916, le Saint-Père, à qui l’on doit déjà tant de généreuses initiatives au cours de cette terrible guerre, avait bien voulu intervenir encore à Berlin pour obtenir, en faveur de la Cathédrale, une sorte de trêve qui aurait permis d’aviser aux travaux les plus urgents de couverture et de protection.

Il est évident que le Kaiser ne pouvait accéder à cette demande du Pape sans exiger des garanties qu’il eût été d’autant plus aisé de lui donner que la Cathédrale, en fait, n’était point utilisée pour des buts militaires.

Mais, outre que la réponse se lit attendre jusqu’aux derniers jours de décembre, elle poussait si loin les exigences qu’elle équivalait à un refus. Car, si les deux premières conditions stipulées étaient rationnelles : pas de militaires aux chantiers ; pas de batteries dans un rayon de 800 mètres ; la troisième excédait toute mesure : l’immunité pour 18 villages désignés du front allemand, avec cette clause imprécise que « toute attaque dirigée, des « environs de Reims^ contre leurs lignes » dégagerait le Gouvernement impérial de sa parole.

Il y eut pourtant un long répit pour la Cathédrale, cet hiver-là (1916-1917), même pendant la première quinzaine d’avril où la ville fut flagellée, écrasée comme aux plus mauvais jours : période fiévreuse qui précédait l’offensive.

LE DÉSASTRE

Incontestablement, ils la ménageaient. Ce n’était pas l’abstention loyale et franche ; ils tournaient autour, et, de temps en temps, sournoisement la frappaient. Mais les coups isolés, honteux, s’espaçaient, comme si vraiment ils n’osaient plus.

Nous l’espérions. Nous pensions avoir enfin touché le fond de nos misères et qu’après les horreurs de 1914 de ipiS, nous ne verrions rien de pire ; il nous semblait que l’instinct du mal ne saurait aller plus loin pour faire pleurer, pour faire souffrir ; et voilà que brusquement, vers la mi-avril, ils sont parvenus à se dépasser euxmêmes.

D’avoir tant de génie pour nuire, ils s’en vantent, ils s’en applaudissent entre eux.

Ils ne veulent pas qu’on puisse dire qu’un crime restait à commettre et qu’ils l’auraient oublié ; qu’une malfaisance était possible encore et qu’ils n’en auraient point eu l’idée; qu’il y avait là, à portée de leurs canons, quelque chose de beau, de grand, de sacré et qu’ils l’auraient laissé debout !

Alors, sans plus se soucier des assurances données au Pape que d’un chiffon de papier ; sans s’inquiéter des clameurs du monde ; sans s’émouvoir au spectacle de cette splendeur mutilée mais toujours vivante dont on a dit que « rien que de la

voir^ on se ferait catholique », le Kronprinz — c’est lui qui commandait sur ce front — froidement a donné l’ordre de la frapper encore et de la frapper plus fort î

Donc, le i6 avril, vers 3 heures, après quelques coups trop longs qui vont se perdre rue Libergier, sur le Parvis, quelques autres qui tâtonnent à droite et à gauche, des obus de gros calibre, comme on n’en avait point vu encore à Reims, 240, 3o5, 340, s’abattent en plein sur l’objectif : i4, ce jour-là ; plus de 20, le jeudi 19 et 2 le 21 ; pour la journée du 24, la plus dure de cette terrible semaine, dans le vacarme des éclatements qui ébranlent le ciel et font trembler la terre, personne n’a pu donner de chiffre. (PI. 76.)

C’est vraiment, selon l’expression d’Henri Heine, « leur dieu Thor qui martèle avec fureur la Cathédrale ».

La fumée des explosions monte plus haut que les tours. En cinq points au moins, les voûtes crèvent ; une des piles maîtresses du transept est à demi rompue ; les deux tours sont entamées, des arcs-boutants rompus ; au chevet, dans ce merveilleux enchevêtrement de pierres ajourées, d’arceaux, de pinacles, de clochetons, de colonnettes, d’anges, d’animaux, de statues de toute espèce, c’est un véritable carnage !

En face d’une pareille récidive, cynique, sau-

LE DÉSASTRE

vage, le Cardinal Luçon, pour la seconde fois, a crié au monde sa protestation : cc Douloureusement (( affecté des nouveaux coups portés à ma Cathé- (( drale et à plusieurs églises de ma ville épisco- (( pale^ sous prétexte d' utilisation militaire^ je (c déclare savoir de source certaine et j'' affirme que (( ni la Cathédrale ni aucune des églises de Reims (( n'^ont servi à des fins militaires ».

Benoît XV était encore intervenu ; il avait écrit au Kaiser, Le Gouvernement impérial répondit, en juillet, que les Français ayant fait de Reims le centre de leur offensive du printemps et établi (( un gran numéro di batterie sotto la protezione (( délia Cattedrale^ » Lavaient mis dans l’impossibilité d’épargner le monument. Il ajoutait qu’on était mal venu à lui en faire grief puisque l’armée adverse bombardait systématiquement la Basilique de Saint-Quentin.

Triple mensonge !

L’Archevêque de Reims n’a pas à répondre de ce qui se passe, sur le front de l’Aisne, à Saint- Quentin* ; mais toujours inébranlable à son poste.

^ C’est en effet au commencement de juillet que les journaux allemands accusèrent les Français de bombarder la Basilique de Saint- Quentin. Le 9 juillet, le commandement français dut démentir en déclarant que « des ordres formels ont été donnés pour que Vartillerie ne tire ni sur la ville ni surtout sur la cathédrale ».

L'Archiprêtre de Saint-Quentin, à qui j’ai demandé des précisions, m'écrit le 7 octobre 1917, que « la ville fut évacuée le 18 mars 1917, « mais que, à plusieurs reprises, antérieurement à celte date, les

au pied même de la Cathédrale, dans sa propre maison, d’où 20 obus n’ont pu l’expulser, il sait ce qui se passe sous ses yeux, à sa porte et il a qualité pour le dire.

Dans sa réponse du 3o juillet au Saint-Père, il établit : i® que Reims n’était pas le centre de la bataille, puisque l’offensive d’avril s’est faite, non sur le front de Reims, mais sur Moronvillers, à 20 kilomètres à l’est, et sur Brimont, à 10 kilomètres au nord ; — 2® qu’à aucun moment, il n’y eut, autour de la Cathédrale ni dans son voisinage, la moindre batterie d’artillerie et que, par consé-

« Allemands avaient utilisé le clocher pour en faire un poste d’ob- « servation et que, quelques mois avant l’évacuation, ils installèrent « la télégraphie sans lîl sur le beffroi. Malgré cela, jamais, du « 28 avril igiS au i8 mars 1917, l’artillerie française na tiré un « seul obus sur la basilique.

« Le 1®*“ juillet 1916, un aviateur anglais jeta, sur la gare, des « bombes, qui atteignirent des wagons de dynamite. Une explosion <( formidable dévasta tout le quartier et la commotion fut si vio- « lente que 9 ou 10 grandes verrières de la Basilique, à 1.600 mètres « de la gare, furent crevées.

« La presse allemande annonça aussitôt que les Français avaient bombardé et presque détruit la cathédrale.

« Bien avant le i5 août, jour de l’incendie, dans le secteur nord, à 5 kilomètres de la ville, les troupes françaises avaient remplacé les Anglais qui, fatigués d’apercevoir des observateurs sur les édifices, menaçaient de tirer sur la ville. » (Demaret, Archiprêtre, de Saint-Quentin.)

Le Communiqué allemand du 16 août qui accuse les Français d’avoir lancé 3. 000 obus incendiaires sur la ville, le i5, est donc, pour le moins, invraisemblable.

A qui imputeront-ils les trous de mine ménagés dans les gros piliers de la nef, que l’on a constatés après leur départ et que la photographie a reproduits? Cf. Illustration, octobre 1918.

LE DÉSASTRE

quent, rien n’était plus aisé que de tirer sur les batteries, là où elles se trouvaient, sans risquer d’atteindre la Cathédrale ; — 3° que les bombardements des i6, 19, 21, 22 et 24 avril visaient directement et obstinément la Cathédrale, sans chercher le moins du monde, de prétendues batteries aux alentours. Et il termine en disant : « Cette (( note n est pas seulement V expression conscien- (( cieuse (Tune conviction sincère^ elle est Vaffir- (( mation d’un témoin oculaire qui affirme ce (( qdil a vu, ))

Après cette rafale d’avril, ce fut le régime sournois des mois précédents. Ils ne la visaient pas,, mais les obus venaient tout seuls dessus! i, le i4 juin ; 3, le 28 ; 2, le 29 ; i, le 26 juillet ; — pendant cette nuit du 25 au 26, vers 3 heures du matin, sous le choc d’un éclat ou d’une chute de pierre, le bourdon a vibré : note lugubre qu’on n’avait pas entendue depuis trois ans, impressionnante comme un gémissement, dans le silence de la nuit. — I encore, le 3o juillet ; 3, le i3 août, 2, le 23 ; I, le 28 ; i, le 18 décembre ; le 16 février 1918, i; le 18 mars, i et 4 21. Là s’arrêtent mes

renseignements.

On pourrait croire que ces chiffres correspondent à une période d’accalmie : il y eut, au contraire, cet hiver-là, de rudes journées et, si la

Cathédrale ne fut pas plus atteinte, c’est la preuve évidente qu’ils ne la frappent que lorsqu’ils la visent.

Je n’écris pas l’histoire de Reims. D’autres le feront.

Mais, si sombre que fut l’horizon aux longs mois d’hiver de 1914-1915, les esprits les plus sombres, les plus fermés à l’espérance se seraient récriés si quelqu’un avait émis seulement l’idée que deux fans, trois ans, quatre ans plus tard, rien n’aurait bougé, rien ne serait changé, que les batteries allemandes encercleraient encore la ville, depuis Brimont jusqu’à Nogent et que le 28 mars 1918, les derniers tenants de ce siège atroce, les obstinés, quelques centaines, seraient évacués de force, en quelques heures, avec le Cardinal, avec le Maire, après avoir vu s’abattre, sur leurs ruines et sur leurs têtes, des tempêtes comme, aux plus mauvais jours, ils n’en avaient pas connu.

Il vaut mieux ne pas savoir : on n’irait pas jusqu’au bout !

A l’heure la plus critique, alors qu’en une ruée sauvage les Allemands se retrouvèrent tout à coup sur la Marne, menaçant Paris, un souffle d’En Haut, comme en septembre 1914? changea soudain la face des choses. La victoire fit un pacte avec nos armées et, au cours de cette gigantesque

LE DÉSASTRE

bataille où Foch, le fier soldat, ce grand chrétien de chez nous, sauva la fortune de la France et la civilisation du monde, il arriva que, le 5 octobre 1918, la ville fut enfin dégagée.

Je dis (( la ville » parce que tant qu’elles ont une âme, les cités ne meurent pas et, si celle-là n’est plus que cendres et que ruines, elle garde en son âme, les viriles énergies, gage des résurrections.

Ils ont donc poursuivi, de mars à octobre, à petites journées, en marge de la bataille, l’œuvre de destruction ; iis l’ont poussée à fond, par le fer et par le feu : bombardements furieux de 20.000, 3o.ooo obus, incendies méthodiques de tout ce qui n’avait point encore brûlé, 60 hectares au moins dévorés par les flammes ! Et cette zone de désolation autour de la Cathédrale en accentue maintenant la tragique et morne mélancolie. (PL 77,) Elle a subi elle-même de terribles assauts, dont personne n’a pu noter les phases ^ ; mais, dans

^ J'ai pu consulter, plus^,tard, sur place, les notes officielles du commandant Lexa, major de la Place, rédigées d’après les rapports quotidiens du poste de gendarmerie qui veilla sur la Cathédrale, pendant les quatre mois d’évacuation.

J’y ai relevé les chiffres suivants ; le 2S juin, 4 obus; — le 26 juillet, 3 ; — le 29, i5 ; — le 3i, 5; — au mois d’août, le 7, 3 ; — le 8, 10 ; — le 12, i5 ; — le i4, 6 ; — le 17, 2 ; — le 20, 23 ; — le 25, 10 ; — le 7 septembre, i5 ; — le 17, 17.

Ce qui donne un total de 287 obus, dont 42 avant l’incendie et 245 dans les quatre années qui suivirent.

Cf. Appendice C. Compte des obus qui ont frappé la Cathédrale, p. 23o.

cette orgie de froide malfaisance où Reims acheva de sombrer, battue et rebattue comme le fer, par le marteau, sur l’enclume, la Cathédrale n’a pas sombré, parce que, tout de même la Providence a voulu laisser cette consolation à notre détresse.

Page 1