PENDANT LA RÉVOLUTION
'histoire de la Révolution en Alsace et à Strasbourg n'est pas écrite : il a manqué plus ou moins à tous ceux qui l'on tenté d’avoir su comprendre ce qu’a éprouvé et ressenti durant cette triste époque, la nombreuse classe des victimes.
Or les victimes ont été le grand nombre : on n'a pas eu assez de sévérités pour elles. Froissés dans tout ce qui leur était cher, les Alsaciens auraient dû, à ce que semblent croire certains auteurs, accepter tout de grand cœur, et éprouver pour toutes les nouveautés qu’on leur imposait par la force, un enthousiasme égal à celui de leurs persécuteurs.
C’est évidemment trop demander à un peuple qui n’a pas été préparé de longue main à une rupture violente avec son passé. C’était le cas pour l’Alsace. Grâce à sa langue, elle avait échappé à la néfaste influence de la philosophie du XVIIIe siècle, et du même coup à la destructive action du Jansénisme qui avait désolé tant de provinces en France. En Alsace, il est vrai, les idées monarchiques n’avaient pas poussé dans le peuple des racines bien profondes ; pendant des siècles, il avait vécu sous un régime à moitié républicain que le gouvernement des Empereurs n’avait pas empêché de fleurir. Seul, le clergé avait été élevé dans les idées monarchiques ; lui seul, avec la noblesse, était foncièrement royaliste, et de plus, comme elle, il était cruellement atteint dans sa fortune et dans sa foi. Mais toute son influence n’eut pas suffi pour entraîner les masses, si la Révolution avait su être sage. Elle eut le tort de substituer aux hommes que le peuple entourait de son estime, les personnages que l’on sait et qui ont laissé dans notre pays de si tristes souvenirs : les prêtres jureurs et les agents du gouvernement. Puis elle commit une seconde faute : ce fut de frapper dans ses intérêts la grande majorité du peuple. Par le fait, les terres des nobles et les biens
d’église étaient quasi héréditaires dans les familles rurales, et l’installation des fermes était depuis longtemps basée sur le chiffre d’arpents que le paysan exploitait comme fermier. D’un jour à l’autre, il voyait ces terres, ces champs arrosés de ses sueurs et de celles de ses pères, passer en d'autres mains, et devenir la proie de quelques spéculateurs inconnus ou le plus souvent mal famés. Lui-même, en eût-il les moyens, ne pouvait profiter de la vente de ces biens. Sa conscience, sa religion, son honneur le lui interdisaient, non moins que sa méfiance au sujet de la solidité du régime nouveau. A ses yeux, la confiscation des biens des émigrés et des nobles était une injustice ; celle des biens d’église, un sacrilège, et le clergé faisait tous ses efforts pour le confirmer dans ces idées. La situation des protestants était bien meilleure. Ils avaient la satisfaction de voir les biens de leurs églises échapper à la confiscation, et pour ce qui concernait les autres, ils n’étaient par arrêtés par les mêmes scrupules que les catholiques.
Mais ceux-ci se voyaient frappés dans tout ce qu’ils avaient aimé et respecté jusque-là, et de plus lésés dans leurs intérêts. C’en était trop à la fois, et on ne peut s’étonner de les voir se détourner avec horreur de ces innovations qui ne leur apportaient que du mal.
La dime et les corvées dont on a conservé l’habitude de faire un épouvantail aux habitants des campagnes, tout cela paraissait bien léger aux pauvres paysans d’Alsace du temps de la Révolution. Et puis, il faut le reconnaître, les anciens maîtres étaient généralement doux à leurs fermiers. Que seraient les nouveaux, c’est ce que l’avenir seul pouvait dire. On était donc placé entre le regret du passé et la crainte d’un avenir qui paraissait bien sombre.
Dans les villes où la population était plus mêlée, la disposition des esprits variait davantage. Les vieux souvenirs strasbourgeois n’étaient pas en faveur de la monarchie, la liberté promise par la Révolution devait flatter surtout la partie protestante des habitants qui voyait tomber du coup certaines lois dont elle se sentait blessée. Mais, pour eux aussi la mesure fut dépassée et, à la chute du Directoire, la population indigène tout entière semble n’avoir connu qu’un sentiment, la joie de voir renaître l’ordre sous un gouvernement assez fort pour le maintenir.
Au début, les illusions furent possibles, et le clergé prêta de bonne grâce le concours qui lui fut demandé pour inaugurer le nouveau système.
La première solennité célébrée à la Cathédrale durant la période qui nous occupe eut lieu le 18 mars 1789. Ce jour-là se fit sur la place d Armes, aujourdhui place Kléber, l’installation de la Municipalité qui venait d’être élue en février. Après la prestation du serment par les élus, le maire Dietrich, suivi de la Municipalité et d’une foule nombreuse, se dirigea vers la Cathédrale au son de toutes les cloches de la ville, au bruit de l’artillerie de la place, à travers les rangs de la garde nationale qui formait la haie et présentait les armes, les tambours battant aux champs.
Reçues solennellement à la porte de l’église, les autorités furent conduites aux bancs préparés devant la chaire ; l'église était remplie par des détachements de la garde nationale, les orphelins, les enfants trouvés, les pensionnaires de la maison des pauvres, et une foule immense de curieux. L’abbé Kentzinger, prêtre du diocèse de Strasbourg et secrétaire de la légation de France à la cour électorale de Trêves, donna le sermon. M. Rod. Reuss loue le souffle patriotique qui l’anime. On ne pouvait, dit-il, parler en termes plus convenables et plus chaleureux, dans une église catholique, en pareille occurrence; le cri de avive la Nation, vive la Loi, vive le Roi» par lequel l’orateur termina son discours, fut répété par des milliers de voix. Puis, le maire et ses nouveaux collaborateurs montèrent au chœur et prirent place sur des bancs couverts de tapisseries. Autour du Grand-Chapitre et du Grand-Chœur se groupaient les chanoines des collégiales de Saint-Pierre-le- Vieux et de Saint-Pierre-le-Jeune, le clergé des paroisses et les communautés religieuses. En face des autorités civiles étaient rangés le commandant de Strasbourg et les officiers de la garnison, ainsi que les professeurs des deux Universités, catholique et protestante.
Le Te Dcum fut entonné par le prince François de Hohenlohe, chanoine-comte officiant, et chanté à deux chœurs par l’orchestre de la Cathédrale.
Tout cela était fort beau, mais, combien parmi les assistants se doutaient que c’était la dernière solennité de ce genre et qu’au bout de quelques mois la situation serait tout à fait changée ?
Dès le 30 mai 1790, était affichée, sur les murs de la ville et de la banlieue, la proclamation royale sanctionnant et promulguant le décret du 2 novembre 1789, concernant la vente des biens ecclésiastiques. C’était une première cause de troubles qui devait durer tout le temps de la Révolution jusqu’au Concordat. Elle fut suivie, le 12 juillet suivant, par le décret sur la constitution civile du clergé qui était nettement la proclamation du schisme. Le 4 janvier 1791, la Constituante exigea de ses membres ecclésiastiques le serment prescrit par la loi nouvelle, sous peine d’être déclarés déchus des fonctions religieuses qu’ils avaient remplies jusque-là, et, à Strasbourg, on se mit à presser l’exécution de la loi.
Le 14 janvier 1791 le procureur syndic du département adressa à Mgr. l’évêque de Dora, le suffragant du cardinal, une copie officielle des décrets de l’Assemblée nationale, afin d’empêcher cque les ci-devant chapitres, ignorant la rigueur des lois, ne s’exposassent pas à quelques scènes scandaleuses en continuant leurs fonctions ».
Là-dessus, les chanoines des trois Chapitres, y compris celui de la Cathédrale cessèrent les offices: c'est le samedi 15 janvier que furent chantées pour la dernière fois les heures canoniales. Le lendemain dimanche, les cloches se turent au lieu d’appeler les fidèles à l’église, et grand fut l’émoi de la population. Cependant les différentes églises se remplirent d’une foule compacte de fidèles, mais le clergé ne se montra nulle part.
Le même jour 15, la Municipalité fît afficher un arrêté qui prescrivait aux ecclésiastiques en fonctions de prêter, dans le délai de huit jours, le serment exigé par la loi.
Depuis longtemps l’autorité ecclésiastique avait prévu cette éventualité; dès le 20 juin 1790, le Grand-Chœur s’était adressé au Cardinal de Rohan pour lui demander l’autorisation de se retirer dans la partie transrhénane de l’évêché.
Le 14 janvier 1791, le Syndic du département avait adressé au Grand-Chœur une lettre analogue à celle qu’avait reçue l’évêque de Dora, et avait particulièrement insisté sur la prestation du serment et sur l’article Vlll concernant les corps ecclésiastiques supprimés. Trois jours plus tard, le cardinal transféra par décret le Grand-Chapitre et le Grand-Chœur de la Cathédrale dans l’église paroissiale d’Offenbourg, pour y tenir l’office canonial conformément à leur fondation.
Trois membres seulement du Grand-Chœur se décidèrent à s expatrier, c étaient MM. Meenweg, Beck et Gaspary; plus tard ils furent rejoints par M. Jæglé, curé de la Cathédrale, qui dut fuir la persécution. A l'installation du Grand-Chœur à Offenbourg le 2 Tj janvier 1791, le cardinal-évêque, ne vit à ses côtés que le prince Jules de Rohan- Rochefort, chanoine capitulaire qui représentait le Grand-Chapitre. Le baron de Neveu, dont la famille existe encore dans le grand-duché de Bade, était recteur d Offenbourg; il fit le meilleur accueil aux débris du Grand-Chœur et, en reconnaissance, lui fut agrégé comme prébendier honoraire. Le premier chapitre général fut tenu le 10 mai 1791.
Cet état de choses dura jusqu’à la réorganisation civile et politique du grandduché de Bade. Alors tout fut supprimé. Quelques membres du Grand-Chœur rentrèrent en Alsace et furent incorporés au clergé réorganisé du diocèse de Strasbourg. Le Grand-Chapitre se dispersa et ne reparut plus. 11 avait généreusement lutté avec Tévêqüe et avait protesté avec lui contre la Révolution; ce fut le prince de Hohenlohe- Bartenstein, Grand-Écolàtre et senior du Grand-Chapitre, évêque de Lévos et coadjuteur de l’évêché de Breslau qui eut l’honneur de parler au nom de ses collègues, et de protester pour la dernière fois au nom de cette institution dix fois séculaire qui avait joué, comme nous l’avons vu, un rôle important dans l’histoire de la Cathédrale. Ce qui restait en Allemagne des biens du Grand-Chœur et du Grand-Chapitre fut incaméré par le gouvernement badois.
Mais revenons à 1791. En France et à Strasbourg les événements se précipitèrent. Le clergé de la ville fut presque unanime à refuser le serment, au premier rang fut l’abbé Jæglé, le vaillant curé de Saint-Laurent. De son côté, le gouvernement ordonna l’élection d’un nouvel évêque; celle-ci eut lieu à la Cathédrale le 6 mars 1791. Brendel, le nouvel élu, reconnaît lui-même dans une de ses lettres, que les deux tiers de ses électeurs étaient protestants : aussi sait-on comment il fut accueilli par les catholiques de son diocèse.
Le maire de Strasbourg requit M. Jæglé de faire les préparatifs nécessaires pour la célébration, le jour même, après vêpres, d'un Te Deum solennel. Naturellement il n obtint qu’un refus, et ce fut un autre curé de la ville qui promit son concours. Le lendemain 7 mars, devait être intronisé Brendel. Le procureur de la Commune requit 1 enlèvement des armoiries des Rohan ainsi que de celles des chanoines du Grand-Chapitre, qui décoraient les stalles du chœur, et le conseil de la ville décida que tous ces restes de la féodalité seraient enlevés avant la célébration de la messe d intronisation. Mais le temps était trop court pour faire la chose proprement, et, à cette époque, les Strasbourgeois étaient encore trop peu familiarisés avec les œuvres de destruction pour recourir simplement à la hache : aussi se borna-t-on à masquer, au moyen de tentures, ces armoiries proscrites, quitte à les faire enlever plus tard à loisir et avec soin.
L’intronisation du nouvel évêque fut une cérémonie où prédomina surtout l’élément civil; les fonctionnaires, les gardes nationaux, les patriotes en firent les frais.
Après avoir chanté la grand’messe, Brendel, conformément aux prescriptions de la loi, prêta le serment épiscopal, et les bourgeois attirés par ce spectacle nouveau, dit M. Rod. Reuss, contemplaient avec curiosité les élécteurs ruraux encore présents à Strasbourg, qui se prélassaient endimanchés dans les hautes stalles sculptées avec art, où siégeaient naguère encore les comtes et les princes du saint Empire. Le clergé catholique, naturellement, brillait par son absence.
Dès le 12 mars, le Grand-Chapitre de la Cathédrale avait, par l’organe de son Doyen, le prince Joseph de Hohenlohe, déclaré nulle et non avenue la nomination de Brendel; le 21 mars suivant, le cardinal de Rohan, lançait contre lui sa fameuse Monition canonique qui le déclarait excommunié, s’il ne réparait, dans les huit jours, le scandale de son intrusion. Il frappa en même temps d’interdit la Cathédrale, notamment le chœur; la chapelle Saint-Laurent fut exceptée aussi longtemps quelle serait desservie par le curé actuel.
Pendant ce temps Brendel était allé, dès le 8 mars, se faire sacrer à Paris, et quand il revint le 21 mars à Strasbourg, il trouva partout sur son chemin les populations catholiques du Kochersberg qui l'accueillaient avec des larmes et des gémissements, voyant en lui comme de juste, l’auteur de tous les maux qui allaient fondre sur le diocèse.
Le vendredi 2j, nouvelle fête à la Cathédrale et chant d'un Te Deum, d'actions de grâces pour célébrer la convalescence du roi. Brendel qui logeait encore au Grand Séminaire où il avait été professeur avant son élection, y fut cherché en grande pompe par les commissaires du roi, les administrateurs du département et du district et amene ainsi il la Cathédrale. Il chanta la messe; mais cette fois-ci encore, le clergé fit le vide autour de lui. Au procès-verbal qui fut dressé à l'hôtel de ville après la cérémonie, ne signèrent que treize ecclésiastiques. Aucun de ses propres élèves du Séminaire
n’avait consenti à reconnaître son autorité, et tous avaient mieux aimé quitter l’école, et même leur pays, plutôt que d’adhérer au schisme.
L’histoire peut encore mentionner quelques solennités du même genre célébrées à la Cathédrale par Brendel. C'étaient des bénédictions de drapeaux, la proclamation de la constitution que l’évêque couronna par le chant d'un Te Deutti solennel, la préconisation faite à la Cathédrale, le 4 avril 1791, des nouveaux curés de la ville choisis à l’élection populaire, cérémonie qui recommença le 9 et 10 mai pour les curés du district. Mais tout cela devait bientôt devenir plus grave encore. On connaît l’histoire de l’église constitutionnelle de Strasbourg et l'impossibilité où se trouva Brendel de faire accepter aux populations catholiques, tant de la ville que de la campagne, les rares prêtres jureurs qu’il était parvenu à grouper autour de lui.
En attendant, les événements marchaient, et l’on est heureux de pouvoir signaler par-ci par-là un acte courageux de résistance. Ainsi les autorités du district envoyèrent un jour aux sacristains des différentes églises, l’ordre direct d’avoir à faire abattre les armoiries sculptées qui s’y trouvaient: c’était la destruction, la mutilation du moins, des nombreux monuments funéraires conservés alors dans nos églises. La municipalité de Strasbourg lut saisie de cette réquisition étrange dans la séance du 12 mai 1791. Elle avait cédé précédemment pour les écussons armoriés du chœur: cette
fois-ci elle résista. Considérant, dit-elle, que cet ordre . s’éloigne du décret du
19 juin 1790, parce que ces armoiries dans les églises, constatant un tribut de vénération à des familles qui ont bien mérité de la patrie, intéressent des familles régnicoles et étrangères et sont le plus souvent liées à des. décorations, forment des monuments publics; vu le décret et ouï le procureur de la Commune, le bureau municipal arrête qu’il n’y a pas lieu de donner suite à la destruction des armoiries dans les églises. »
C’était le vieux bon sens strasbourgeois qui cette fois encore avait prédominé. Bientôt il n’eut plus voix au chapitre.
Le corps municipal, le ji novembre 1792, refusa aussi de payer une somme de 700 livres, que le Directoire du département voulait imputer au budget de l’Œuvre Notre-Dame, et qui avait été dépensée en 1791 pour la décoration intérieure du chœur, après qu’on y eut enlevé les armoiries des évêques et des chanoines.
Déjà l'année précédente, 1791, les administrateurs du district s’étaient donné le ridicule ineffable de réclamer, pour être livré à la Monnaie, le n bouton de cuivre t> jadis placé sur la tour de la Cathédrale, et qui était conservé, disait-on, dans les greniers de l’Œuvre Notre-Dame t> ; le corps municipal avait répondu qu’on ferait du dit bouton l’emploi indiqué, si tant est qu’il existât encore.
11 se retrouva en effet, paraît-il, et contribua, pour sa part, à enrichir le trésor
public.
A partir de 1792, les mesures de ce genre se multiplièrent: ordre de convertir
en canons tous les monuments en bronze et par suite mise en réquisition des cloches, dont une partie fut livrée le 20 avril. Nouvelle réquisition le ir septembre où Ion en réclame encore 27; puis, le 28 septembre, ce fut le tour des tombeaux doù Ion devait tirer le plomb des cercueils. Le 7 novembre, ordre de détruire tous les symboles religieux; deux jours plus tard interdiction de tout acte d’un culte quelconque «pendant la guerre». Par suite de cette défense, l’emploi des cloches restées dans les églises fut interdit le 15 novembre, ainsi que la sonnerie des trompettes sur la plate-forme de la Cathédrale.
Le 17 novembre, le dimanche fut remplacé par le décadi, et on fixa au 30 du mois l’inauguration du nouveau culte qui dut se faire à la Cathédrale.
Le soir du même jour, le tocsin appela le peuple à la Cathédrale et, a quatie heures, les autorités, le maire Monet en tête, ouvrirent la séance. — On consulta en français et en allemand le peuple (on pense bien de quoi il se composait) et on lui fit déclarer qu'il ne voulait plus de prêtres; puis Monet annonça qu’au prochain jour décadaire, la Cathédrale serait consacrée Temple de la Raison.
Cette fameuse fête de la Raison se passa comme se passaient alors toutes ces solennités, où l’odieux le disputait au grotesque.
La Cathédrale avait, au dire du rapport officiel «été purifiée en trois jours de tous les ornements ridicules qui servaient aux cérémonies du fanatisme.» — Il n’en coûta pas trop cher à la caisse «de la fondation du ci-devant Notre-Dame» car dit M. Reuss, les frais de cette destruction systématique de tous les ornements d église de la Cathédrale, ne s’élevèrent qu’à la somme de 393 livres 10 centimes, certifiée exacte par les inspecteurs des bâtiments de la Commune. «Mais qui saura jamais exactement pour combien de milliers de livres furent alors brisés, démolis ou volés, des objets d’art ou des antiquités précieuses. »
Sur le grand portail de la façade dont les statues n’avaient pas encore disparu, on avait dressé un écriteau portant ces mots : c La lumière après les ténèbres. » Un gigantesque drapeau déroulait ses plis au-dessus de l’entrée. Au fond du chœur selevalt un échafaudage représentant plus ou moins exactement une montagne. On peut en lire la description dans le livre que M. Rod. Reuss a écrit sur a la Cathédrale et la Résolution,. A Strasbourg comme dans toutes les petites villes d’Alsace, les populations ont conservé, un siècle durant, le souvenir de ces saturnales et des tristes créatures qui ont figuré la Déesse Raison. Le long des murs de la Cathédrale on avait étagé de vaste,' gradins, l’intérieur de la nef était orné de drapeaux tricolores. Par bonheur la chaire de Geiler avait été démolie avec les précautions nécessaires et remplacée par une large tribune également pavoisée de drapeaux.
Dans le même ouvrage on trouvera toute l’histoire de cette journée: le récit de la triste scène des prêtres jureurs, Schneider et l’évêque Brendel y compris, abjurant le
sacerdoce, la généreuse mais impuissante protestation d’un inconnu, la ridicule apparition du représentant du peuple, Baudot, qui vint abjurer sa qualité de médecin « laquelle ne tient son crédit que de la crédulité et de l'imposture», le tout assaisonné de la combustion, sur la place de la Cathédrale, de quinze charretées de titres et de documents tirés des archives de l’évêché, et des portraits des évêques de Strasbourg, provenant sans doute du château des Rohan. La fête se termina, comme de juste, par l’installation solennelle, à la maison commune, du buste de Marat et par la danse de la carmagnole autour de la guillotine, naturellement, illuminée. C’était dignement finir la journée.
Remarquons cependant qu’au témoignage de M. Reuss, dans le nombre des signatures du procès-verbal, on trouve surtout celles des émigrés de l’Allemagne et de la France, et très peu de Strasbourgeois d'origine. Leur vieux bon sens les avait encore une fois sauvés.
Détail qui ne manque pas d’intérêt; pour édifier la montagne et la tribune, on enleva, sinon au chœur, ce qui aurait fait trop mauvaise figure, du moins dans les chapelles latérales de Saint-Laurent et de Sainte-Catherine, les boiseries qui en garnissaient les murs.
Puis vint le quart- d’heure de Rabelais : il fallut payer 400 livres deux grands chœurs et deux duos à grand orchestre, composés par le citoyen Freiesleben, 48 livres au citoyen Ingweiler pour avoir copié ladite musique ; puis le peintre Heim, le graveur Guérin et le menuisier Strohé réclamèrent 1340 livres pour fournitures faites pour l’élévation du monument de la Nature, au temple de la Raison. Guérin, l’artiste bien connu et le citoyen Bernard, imprimeur en taille-douce, envoyèrent encore une facture de 232 livres pour une planche en cuivre, représentant ledit monument et pour le tirage de cinq cents épreuves de cette planche.
Moralement parlant, ce jour fut la fin de l’église constitutionnelle.
Ses actions avaient baissé depuis longtemps, et son crédit auprès des autorités était devenu absolument nul.
En vain, Brendel avait réclamé (le 7 janvier 1795) des fonds (jooo livres) pour l’entretien d'un culte modeste et décent à la Cathédrale et dans les autres églises paroissiales. La municipalité avait, sans discussion, passé à l’ordre du jour ; de même le 1 1 juillet suivant, quand le Ministère de l’Intérieur avait renouvelé, par une circulaire, l’interdiction du port de l’habit sacerdotal en dehors des fonctions ecclésiastiques, Brendel demanda inutilement que ses prêtres jureurs fussent exceptés : ici encore on passa sans débat à l’ordre du jour.
Aussi les désertions s’étaient multipliées ; tous ceux qui trouvaient à se caser en dehors de l’Eglise, s'empressaient de le faire Le j février Schneider prêcha son dernier sermon à la Cathédrale, pour être installé le 18 comme accusateur public. Taffin allait devenir président du tribunal révolutionnaire. Dorsch fut appelé à Mayence par le
général Custine en qualité d'administrateur provisoire de cette ville. Anstett devint commissaire du gouvernement pour surveiller les fanatiques du Kochersberg. On sait qu’ils réussirent tous mieux à jouer les bourreaux que les pasteurs. Quand la tourmente révolutionnaire poussa enfin au pouvoir les vrais meneurs des clubs et de la plèbe radicale, le clergé assermenté, dit M. R. Reuss, ne tenta pas même de résister à l’orage, il s’efFrondra et disparut. Cela put être vrai pour la plupart, mais Schneider et Taffin ne disparurent que pour reparaître sous une forme, qui a laissé en Alsace les plus horribles souvenirs.
Le nouveau culte trouva son Mahomet dans un des collaborateurs les plus actifs de Brendel, l’ex-abbé Kæmmerer, dont on avait fait jadis le supérieur du séminaire ; mais on eut beau fermer toutes les églises pour ne laisser ouverte que la Cathédrale, la Déesse Raison ne trouva pas d’adhérents. En vain fut nommé un comité chargé de proposer un mode d’instruction publique pour les citoyens, afin de leur apprendre leurs droits et leurs devoirs. Les prédications laïques ne trouvèrent pas d’auditeurs, sinon ceux que les maîtres du jour pouvaient forcer a venir.
C’est à ce moment que la Révolution commença à s’en prendre à la Cathédrale, plus sérieusement que par le passé.
Déjà on y avait touché, comme nous l’avons vu ; le 30 octobre précédent la société des Jacobins avait décidé qu’on enlèverait les belles grilles qui fermaient le chœur, mais on avait donné pour prétexte que le fer refondu pourrait servir à forger des armes. Le 24 novembre enfin les mutilations barbares furent inaugurées : les représentants en mission chargèrent la municipalité de Strasbourg de faire abattre dans la huitaine toutes les statues de pierre qui entouraient le temple de la «Raison.»
La municipalité s’en émut; sans oser ouvertement désobéir, on commença par faire enlever les prétendues portes de bronze de la grande façade. On les croyait massives, et c'est probablement cette supposition erronée qui fit commencer par elles la destruction. Or, comme aujourd'hui encore, elles n étaient quen bois, et le métal qui les recouvrait était à peine plus épais qu’une feuille de papier à lettre. Pour le maigre butin de 137 livres de métal, fut détruite une œuvre d’art qui décorait depuis des siècles l’entrée de la Cathédrale, et qui avait une valeur artistique inestimable.
Les jours suivants, quelques-unes des statues les plus compromettantes furent encore enlevées, mais seulement en petit nombre; probablement celles des «tyians», Clovis, Dagobert et Rodolphe de Habsbourg, à qui déjà on avait précédemment enlevé sceptres et couronnes. Puis on s’en tint là. Le 2 décembre, la majorité du corps municipal osa même prenne une délibération qui essayait d’enrayer ces sauvages mutilations, et de sauver «les statues qui faisaient partie de l’architecture et qui ne pourraient être enlevées sans dégrader l’édifice.»
En vain Monet essaya de faire revenir le corps municipal sur cette décision qui honore ses auteurs.
Furieux de cette résistance, il somma le lendemain l’administrateur des travaux publics de faire enlever dans le plus bref délai toutes les statues du temple de la Raison; en conséquence de requérir non seulement les ouvriers, mais tous les citoyens en état de se servir d’un marteau pour les abattre le plus promptement possible.
Cet ordre sauvage dut être exécuté. On commença le i j frimaire: d’abord l’administrateur des travaux publics fit un dernier effort pour sauver tant d’œuvres d’art. Secondé par quelques ouvriers honnêtes, il fit desceller avec précaution et non briser les statues qui couvraient la façade: soixante dix-sept statues furent ainsi conservées, puis cachées par ses soins. Mais bientôt on surveilla les ouvriers, on leur adjoignit des gens moins scrupuleux qui, pour faire preuve de bon républicanisme, jouèrent du marteau, brisèrent et firent voler en éclats une foule de statuettes, les pommes de pin qui surmontaient les tourelles et les arabesques de la prétendue croix au sommet de lîi flèche : ils voyaient partout des fleurs de lys.
L’intérieur de la Cathédrale ne fut pas ménagé davantage : heureusement que la chaire et l’autel du chœur avaient été précédemment démontés.
Les boiseries, les épitaphes, les monuments funèbres furent démolis, grattés ou brisés. Un procès-verbal officiel daté du 6 germinal an II, constate la disparition de deux cent trente-cinq statues sans compter ce qui fut mutilé ou détruit. Si le mal ne fut pas plus grand encore, ce n’est pas au manque de bonne volonté chez les démolisseurs qu'il faut l’attribuer, mais à leur impuissance. Les ouvriers de l’OEuvre, héritiers des longues traditions de la confrérie des tailleurs de pierre, étaient seuls habitués â grimper dans cette immense montagne de pierre, et ils ne mirent guère de bonne volonté à exécuter cet odieux travail; les autres ne se souciaient pas de risquer leur peau, et se bornèrent à abîmer ce qu’ils pouvaient atteindre sans péril.
Le 19 frimaire le travail prescrit par Saint-J ust et Lebas fut déclaré terminé.
Il est juste de mentionner ici le rôle honorable que joua à ce moment un savant renommé, le professeur Herrmann dont le frère devint plus tard maire de Strasbourg. Il demanda en vain que les statues de la Cathédrale, au lieu d’être détruites, fussent conservées dans un musée pour servir à l’histoire de l’art et du costume. 11 recueillit lui-même un certain nombre de têtes mutilées qu'il déposa à la bibliothèque de la ville où il les orna d’épigrammes latines contre les iconoclastes. Elles pouvaient à ce moment lui coûter la vie, si quelque Jacobin lettré les avait découvertes.
Ces mêmes têtes se voient encore aujourd’hui à la bibliothèque municipale, telles quelles sont sorties du brasier du Temple-Neuf en 1870.
Après cette mise à sac, Monet, le maire jacobin, et Sarez furent envoyés à Paris
pour présenter à la Convention les vases sacrés des églises et temples de Strasbourg, et
à leur retour ils déposèrent sur la table du Conseil les « quittances pour les vases en
vermeil, les pierreries et les ornements fins». (22 décembre 1793.)
Mais ce ne furent pas seulement les statues de la Cathédrale qui périrent, les hommes eurent aussi leur tour.
Cette même année 1793 avait vu guillotiner à Strasbourg, l’abbé Jean-Louis- Frédéric Beck, un ancien vicaire de la Cathédrale. 11 mourut courageusement sur l’échafaud, le 26 décembre, après avoir eu la consolation de pouvoir dire, en prison, sa dernière messe, grâce au concours de son père et à la connivence du geôlier.
Un second vicaire de la paroisse Saint-Laurent eut le même sort trois ans plus tard; bien que soumis à la déportation pour refus de serment, l’abbé Wolbert, de
Châtenois, avait refusé de quitter Strasbourg pendant la terreur, pour y continuer en
secret l’exercice de son ministère: il fut guillotiné le 3 février 1796 et mourut avec le courage d’un martyr.
La mort seule préserva de l’échafaud un ancien directeur du Grand-Séminaire, l’abbé Bernardin Saglio, licencié en théologie qui avait été prédicateur à la Cathédrale. Rentré de l’exil pour revoir sa famille à Haguenau, il y contracta une maladie contagieuse en soignant les malheureux dont les hôpitaux étaient remplis; on le fit repartir, tout malade qu’il était, pour le soustraire aux bourreaux, et il mourut au milieu de la forêt de Haguenau, entre les bras de sa mère, dans la voiture qui le ramenait vers les bords du Rhin.
Cependant les mauvais jours continuaient pour la Cathédrale. Le 15 pluviôse, ordre à la municipalité de faire extraire des caveaux funéraires de la Cathédrale, les matériaux qui pouvaient être utilisés pour le service de l’artillerie.
Les cercueils des anciens évêques, seigneurs etc. devaient être enlevés, est-il dit, et portés à l’arsenal, et l'on devait calciner les cadavres avec de la chaux vive.
Le 28 pluviôse, la Cathédrale vit installer solennellement dans le temple de la Raison la nouvelle commission révolutionnaire présidée par l’ex-curé Delattre; c’était une édition revue et perfectionnée du tribunal révolutionnaire. Cette installation fut accompagnée des déclamations furibondes et sanguinaires qui étaient alors à l’ordre du jour.
En même temps nouvelle recrudescence de folie: on dénonça un jour la fleur de lys" qui surmontait le cadran de l’horloge de Saint-Guillaume ; le temple de la Raison offrait aussi de trop marquants signes de la féodalité et de la superstition, du côté de la chapelle ci-devant Saint-Laurent — enfin la tour était surmontée d’une croix « qui ne peut convenir qu’aux signes du fanatisme®. (14 mars 1794.)
Le corps municipal chercha des échappatoires; «les ouvriers, dit-il, sont continuellement occupés à enlever les croix des ci-devant églises, cependant il est possible qu’il en existe encore. »
Il promit que les inspecteurs des bâtiments seraient de nouveau invités à faire les recherches les plus exactes pour découvrir tout ce qui pourrait se trouver en cette commune «représentant des signes de superstition et de féodalité». Puis il renvoya au district les pièces et le plan concernant l’enlèvement de la croix sur la flèche
a . aux fins de décider si, d’après la loi sur la conservation des monuments qui intéressent
les arts, la dite flèche doit rester intacte ou bien si la partie de l’architecture au-dessous du bouton est dans le cas d’être enlevée».
Cette fois-ci la flèche fut sauvée, mais, dans le Conseil général de la Commune, entra, le 1 1 pluviôse, un personnage qui allait tout remettre en cause et qui faillit devenir plus néfaste à notre Cathédrale que tous les terroristes réunis.
C’était encore un de ces aventuriers qui furent le malheur et la honte de Strasbourg, Antoine Téterel, né, dit-on, dans le Lyonnais, séminariste défroqué qui était venu s’installer à Strasbourg en 1789, comme professeur de français et de mathématiques, sous le nom probablement usurpé de M. de Lettre.
Dans le milieu où il se trouva sa carrière fut rapide. Le 24 novembre 1793, il fit à la section des Jacobins, sa fameuse motion de faire abattre la flèche de la Cathédrale jusqu’à la plate-forme. Malgré l’appui des représentants du peuple, elle fut repoussée, et l’on se contenta, comme nous l’avons vu, de détruire les statues qui couvraient la façade de l’édifice.
D’après une tradition constante, dit M. R. Reuss, Téterel, nommé officier municipal, aurait repris sa motion au Conseil municipal, et prétendu que l’existence de cette flèche blessait profondément le sentiment de Légalité. Évidemment le bon sens seul n'était pas suffisant pour motiver un refus ; la sainte égalité , si on avait l’air de la mépriser, pouvait encore mener à la guillotine. Le Conseil municipal répondit donc qu’une mesure de ce genre coûterait trop cher, et qu’il valait bien mieux planter sur cette pyramide gigantesque le symbole de la liberté, c’est-à-dire le bonnet rouge. Cette idée prévalut par son absurdité même, et vers la mi-mai on hissa, non sans causer de nombreux dégâts, sur le sommet de la Cathédrale un énorme bonnet rouge en tôle; d’immenses guirlandes de feuilles de chêne, en tôle également, servirent à dissimuler les bras de la croix.
Pendant de longs mois, ce bizarre couvre-chef domina Strasbourg et les campagnes environnantes. Après la terreur, le savant bibliothécaire de la ville, J. J. Oberlin réclama le bonnet rouge et le conserva à la bibliothèque de la ville, à côté de la marmite Zurichoise et de la vieille bannière de Strasbourg. 11 périt avec tout le reste dans l’incendie du 24 août 1870 et, à coup sûr, de tous les souvenirs strasbourgeois qui furent détruits, c’est lui qui mérite le moins de regrets.
Cependant Robespierre s’occupait à organiser un culte nouveau, pour l’exercice duquel la Cathédrale changea de rechef d’enseigne. Dans sa séance du 24 mai 1794, le
conseil municipal décida que «vu l’arrêté du Comité du salut public du 18 floréal qui ordonne que l'inscription Temple de la Raison au frontispice des édifices ci-devant consacrés au culte, sera remplacée par les mots de l’article ier du décret de la Convention nationale du 18 floréal: a Le peuple français reconnaît l’Etre suprême et l’immortalité de l'âme », le rapport et le décret du 18 floréal, seront lus publiquement les jours de décadi pendant un mois dans ces édifices.»
On prépara en même temps la fête solennelle qui devait inaugurer la fête de l’Être suprême et qui se passa comme toutes celles qui avaient précédé.
Dès le lendemain vinrent les comptes. Deux mémoires, l’un de 130 livres 60 centimes, l'autre de 1377 livres furent présentés.
Cette fois-ci on voulut imposer la dépense à l'enthousiasme public, et à force de crier contre «l’égoïsme», crime qui avait déjà conduit bien des gens en prison, on parvint à extorquer à la population 34,406 livres, en assignats. C’est sur ce fonds patriotique que furent payés tous les frais; payée aussi l’horloge décadaire que l’horloger Maybaum dut construire pour la tour de la Cathédrale; c’est sur ce fonds encore que fut soldé, le jour-même de la chute de Robespierre, l’état des frais occasionnés par l’établissement du bonnet rouge, et .qui se montèrent à 2991 livres 68 centimes. Suivirent d’autres fêtes civiques toujours avec le même appareil
En attendant on continuait à décréter. Un jour (4 thermidor 1794) les représentants du peuple en mission près des armées décrétèrent que tous les prêtres seraient mis en arrestation et conduits à la citadelle de Besançon où ils devaient être enfermés et traités comme gens suspects, et, notons-le bien, étaient déclarés du coup suspects, tous les ministres des cultes, les protestants et les israélites, aussi bien que les restes du clergé constitutionnel.
Le 7 thermidor, nouvelle proposition du même genre : les administrateurs du Bas-Rhin écrivirent aux mêmes députés pour leur proposer de faire abattre tous les clochers et tours, excepté ceux qui, le long du Rhin, seront reconnus utiles aux observations militaires et celui du temple dédié a lEtre suprême à Strasbourg «qui présente un monument aussi hardi que précieux et unique de l’ancienne architecture. »
Cette dernière réserve est due évidemment à quelques strasbourgeois qui se trouvaient dans le Directoire. Du reste le temps manqua aux députés de la Convention pour réaliser ces vœux. La proposition était du 7 thermidor et le 10 Robespierre était renversé.
Toutefois les terroristes restèrent encore en fonctions à Strasbourg. Le 23 thermidor, Monet fit célébrer à la Cathédrale, l’anniversaire du 10 août.
Nouveau cortège, nouvelle musique de Pleyel, nouveau discours approprié à la circonstance, chants, déclamations et le soir illumination de la flèche de la Cathédrale, banquets, danses populaires, rien n’y manqua.
Le matériel qui servait à toutes ces fêtes s’accroissait tellement que l’on dut créer, au temple de l’Être suprême «un magasin de tous les objets de représentation pour orner les fêtes publiques. »
Mais si le temps des partisans de Robespierre était passé, la Cathédrale ne s’en aperçut guère. La population, toutefois, ressentit la détente ; pour mieux faire ressortir le contraste, le corps municipal eut la pensée de réorganiser les fêtes décadaires, et d'inviter les bons citoyens à prononcer alternativement des discours : car, notonsle, jusque-là, grâce aux énergumènes immigrés de France qui voulaient franciliser l’Alsace à tout prix, comme ils le disaient dans leur beau langage, l’allemand était proscrit de toutes les fêtes. Un certain nombre de réfugiés allemands prirent dès lors une part active à cette organisation des prédications laïques, et il en reste bon nombre de harangues, naturellement de la même valeur que les françaises. En même temps se manifesta l’indignation' longtemps comprimée qu’avaient soulevée les barbares mutilations de la Cathédrale. A la Convention nationale, l’abbé Grégoire avait présenté un rapport sur les outrages subis pendant la terreur par les monuments publics et les œuvres d’art, et y avait mentionné les mutilations de la «pyramide de Strasbourg.»
Un allemand réfugié à Strasbourg, George Wedekind avait adressé de son côté au fameux conventionnel, une lettre destinée à éclairer celui-ci et le public cultivé en général, sur la gravité des actes de vandalisme commis dans cette ville, sous la conduite des meneurs Jacobins.
Enfin Monet, le maire jacobin fut écarté du pouvoir dont il avait fait un si triste usage. Le représentant Bailly arriva à Strasbourg pour y examiner les griefs des modérés contre les Jacobins. C’est entouré d'anciens suspects, J. J. Oberlin, Laquiante, Schœll, Mayno et autres, qu’il se présenta le 21 nivôse (10 janvier 1795) à la Cathédrale pour y présider l’assemblée générale, appelée à désigner les commissaires épurateurs de l’administration. Quand ceux-ci eurent terminé leur besogne, le 28 nivôse, Bailly revint au temple de l’Être suprême, et exprima aux Strasbourgeois ses regrets au sujet de leurs maux passés, qu’il mit, non sans quelque raison, à la charge de brigands étrangers, se disant patriotes exclusifs.
Puis il donna lecture de la liste des citoyens proposés pour la réorganisation des autorités constituées, et le «peuple consulté» acclama les noms des nouveaux membres de la Commune, du District, du Département. Avec des hommes comme Koch au Département, Schertz au District, Mathieu et Brackenhoffer au Corps municipal, Fréd. Hermann devenu agent national, Schweighæuser, Momy, Zimmer comme notables, Laquiante et Spielmann aux Tribunaux, Mayno à la présidence du Tribunal de commerce, Eschenauer et Schützenberger à la tête de la garde nationale, les modérés étaient absolument les maîtres de la situation à Strasbourg et rentraient dans toutes les positions d'où les Jacobins les avaient expulsés en octobre 179}- C’était déjà beaucoup de gagné
et la nouvelle administration se mit à l’œuvre. La Cathédrale ne fut pas oubliée. Le i< mars 1795, Frédéric Hermann, le nouvel agent national, déposait sur le bureau du Corps municipal son rapport sommaire relatit aux dégradations subies par la Cathédrale, et aux auteurs et provocateurs présumés de ces actes coupables. La municipalité décida, quelques jours plus tard, que ces pièces seraient transmises à l'accusateur public près du tribunal du Département, et qu’on dresserait procès-verbal détaillé sur l’état de la Cathédrale.
Le 21 février 1795, la Convention nationale avait enfin mis un terme à l’arbitraire légal sur le terrain religieux. Elle avait déclaré que la nation ne salarierait aucun culte, mais n’en troublerait dorénavant aucun; quelle ne fournirait de local officiel à aucun d’entre eux; que les cérémonies publiques et les costumes sacerdotaux ne seraient pas tolérés.
Les inscriptions extérieures relatives au culte étaient également défendues et, pour empêcher la reconstitution des biens de main morte, les donations par testament et la constitution de rentes aux paroisses nouvelles étaient prohibées.
Ce n’était pas encore la liberté, tant s’en faut : on n'accordait que ce qu’il n’ était guère possible de refuser, c'est-à-dire le droit de faire des collectes privées pour l’entretien du culte et la permission aux particuliers de louer ou d’acheter d’anciennes églises. Qu’on l’eut prévu ou non, dit M. R. Reuss, cette loi fut le signal de la résurrection générale du catholicisme. Les prêtres affluèrent en masse en Alsace, les églises se repeuplèrent dans les campagnes, les marchands d’ornements d'église rouvrirent leurs magasins à Strasbourg, les prêtres non-jureurs reprirent possession de leurs presbytères, non sans provoquer des menaces et des protestations de la part des agents du gouvernement.
Le culte décadaire fut abandonné de plus en plus, et la municipalité fit d’inutiles efforts pour le galvaniser. Il fallut supprimer les séances de l’après-midi, consacrées à la lecture et à l’exposition des lois nouvelles; personne n’y venait plus. Le jo mai 1795, une nouvelle loi rendit provisoirement aux fidèles l'usage des édifices nationaux non encore aliénés c’est-à-dire des églises, avec l’autorisation de s’en servir pour le culte.
L’article IV de la loi portait que si les adhérents des différents cultes voulaient se servir d’une même église, la municipalité devait veiller à ce que les usagers se comportassent entre eux avec décence, et fixer des heures séparées pour chacun C était ouvrir les églises aux partisans du culte de l’Être suprême, à ceux de l’église constitutionnelle, tout aussi bien qu’aux catholiques romains, bref un simultaneum en règle dans la plus large acception du mot.
De plus pour y exercer le ministère, il fallait que les ministres du culte «fissent devant la municipalité de leur résidence, acte de soumission aux lois de la République» et, quelque temps après, une circulaire déclarait que «cette soumission ne se rapportait
pas au passé», excluant ainsi la Constitution civile du clergé, qui avait été la grande pierre d’achoppement durant la Révolution.
A Strasbourg on se hâta de profiter de la nouvelle loi. Rendue le jo mai (n prairial) elle y fut promulguée quatre jours plus tard, c’est-à-dire le 5 juin et, dès le 10 juin, les catholiques de Strasbourg, évidemment dirigés par leurs conducteurs spirituels qui ne les avaient jamais abandonnés au plus fort de la tourmente, et notamment par l'abbé Colmar, mort depuis évêque de Mayence, venaient réclamer aux autorités civiles le bénéfice de la loi nouvelle. Une délégation de laïques présenta requête pour prendre possession de quelques-uns des sanctuaires délaissés.
Le conseil municipal était en majorité protestant, mais c’étaient les modérés qui étaient revenus au pouvoir; ils avaient assez souffert eux aussi pour éprouver de la sympathie envers les autres. Sans doute il ne fallait pas leur demander de déployer une énergie qui n’était ni dans leur caractère ni dans leurs doctrines ; mais, tant qu’ils purent, ils se montrèrent généreux envers leurs concitoyens catholiques ; il est juste de leur en reconnaître le mérite.
Dans sa délibération du 22 prairial an III, le corps municipal disait en réponse à la pétition des catholiques: «Vu une pétition revêtue de 2014 signatures et portant
que les catholiques de Strasbourg, toujours fidèles à leur sainte religion .
demandent qu’il plaise à la municipalité de mettre à leur disposition, le temple dit de
l’Être suprême ou Cathédrale pour y exercer leur culte . le corps municipal
arrête ce qui suit: a. Le temple de l’Être suprême, ci-devant Église Cathédrale, sera mis à la disposition, des citoyens catholiques de cette commune pour l’exercice de leur culte. Le bureau des travaux publics fera enlever l’amphithéâtre construit dans l’intérieur du temple, qui barre le chœur et gênerait l’exercice du culte». L’officier municipal, administrateur du dit bureau fera incessamment un rapport sur la démolition du dit amphithéâtre, sur l’emploi des matériaux et du mobilier qui le composent, et sur la restitution qu’il y aurait lieu de faire, des parties de ces matériaux et mobilier, à ceux qui pourraient justifier leurs droits de propriété sur icelles. »
Langage tout nouveau à cette époque et qui dut étonner à coup sûr, car depuis longtemps on n’y était plus habitué.
C’était un succès pour les catholiques, succès d’autant plus important que, de son côté, le fameux abbé Rumpler avait élevé des prétentions sur la Cathédrale. Il offrait même, car il sut toujours mêler l’argent à toutes les questions, de faire démolir à ses frais les « échaffaudages établis par les agents de Robespierre», et d’employer le produit net des bois de charpente qui y sont, tant à la reconstruction des autels qu’au rétablissement des autres parties nécessaires au service divin. 11 demandait seulement qu’on lui abandonnât le temple dans l’état où il se trouvait.
La municipalité lui répondit que «. le temple ci-devant Cathédrale ayant été mis
à la disposition des citoyens catholiques de Strasbourg, c’est à eux qu'il appartenait d’appeler ou d’admettre des ministres pour leur culte, »
Cependant la Cathédrale portait encore à sa façade, au-dessus des portes d’entrée, les fameuses inscriptions datant de la fête de l’Etre suprême. Le député Richon, en mission dans le département, n’osa en autoriser l’enlèvement quant au portail principal, mais permit d’éloigner les inscriptions placées au-dessus dès portes latérales ; et le Corps municipal se hâta d’en voter l’éloignement en date du io juin 1 795 .
Le 30 juin disparut enfin l’inscription qui défigurait le portail principal et, à la demande des «.commissaires préposés catholiques», un monument dressé dans une des chapelles «aux mânes des Français morts pour la patrie,» fut enlevé sous prétexte qu'il encombrait le local.
Quelques jours après, les catholiques ayant réclamé la démolition de la tribune où se faisait jusque-là la publication des lois et décrets, on leur accorda aussi cette demande.
La lecture des lois fut transférée dans la grande salle de la maison commune, et la démolition de la tribune décidée le 12 juillet 1795, mais, dit la délibération, seulement après qu’il aura été placé de nouveau une chaire dans cet édifice. Le 8 août suivant, nouvelle pétition des administrateurs : ils rappellent que le Conseil avait décidé de n’enlever la tribune, qu’alors qu’une nouvelle chaire aurait été placée, — que le Conseil éprouvait de la difficulté à satisfaire à cette dernière disposition, parce que l 'ancienne chaire a été vandalisée , et que le bois qui serait nécessaire pour la remplacer est d’une rareté extrême; que la « dite tribune ayant été construite en plus grande partie de boiseries enlevées dans le dit édifice même », les pétitionnaires demandent à être autorisés à employer le bois de la tribune à la construction d’une chaire nouvelle.
Le Conseil décide ce même jour, que le bois provenant de la tribune, .
« pourra être employé au remplacement de la chaire et dune grande partie des boiseries démolies et dégradées à la Cathédrale sous le règne de la terreur et du vandalisme » et que l’édifice sera mis à la disposition du conseil d’administration du culte catholique.
Cette tribune construite en bois de chêne, en partie enlevé à la Cathédrale même, avait néanmoins coûté le joli denier de 2368 livres.
Désireuse de prouver sa bonne volonté à ses concitoyens catholiques, la municipalité avait fait, immédiatement après sa décision du 22 prairial, commencer la transformation de la Cathédrale. Tout l’appareil des fêtes civiques en fut éloigné, sauf la tribune des orateurs où l’on devait continuer à faire la lecture des lois houvelles, mais sans troubler l’exercice du culte. En même temps on rétablissait les noms, chers aux fidèles de rue du Dôme et de place du Dôme qui étaient devenus « rue de la Philosophie et place de la Responsabilité. »
Nous n’avons plus de renseignements sur la démolition de la tribune et surtout
sur la construction de la chaire provisoire; nous verrons plus tard quand fut rétablie la chaire ancienne.
En tout cas, ces changements furent passablement coûteux: la peinture à elle seule se monta à 600 livres.
Les catholiques tâchèrent aussi de ravoir les grands chandeliers et la croix du maître-autel de la Cathédrale qui étaient restés déposés à l’arsenal, le métal n'ayant pas été jugé propre à être employé à la fonte des canons. Il y avait là à la direction de la fonderie un ancien bombardier du Roi, le citoyen Dartein que l’on avait dû garder, à cause de ses connaissances techniques, quoiqu’il fut notoirement catholique et royaliste, mais il ne dépendait pas de sa volonté, que le vœu des catholiques pût être exaucé. Il fallut donc adresser une demande à ce sujet aux administrateurs de la ville, qui l’accueillirent favorablement; mais le Directoire du département fut moins coulant: il offrit seulement aux pétitionnaires l’autorisation de racheter à prix d’argent les objets en question, ce à quoi ils se décidèrent. En conséquence le 17 fructidor an V (12 mars 1797), le Directoire accepta la proposition à lui faite, de donner poids pour poids, du cuivre brut de Hongrie en échange de la garniture d’autel du Grand-Chœur.
Toutes ces apparentes faveurs qui, au fond, n’étaient que la plus simple équité, furent, on le pense bien, mal vues par les ci-devant terroristes.
Le maire provisoire, le citoyen Keppler, d’Andlau, qui passait dans les cercles républicains de Strasbourg, pour un « archifanatiquen, fut même accusé d’avoir, le jour où les catholiques rouvrirent la Cathédrale, placé un poste d’honneur à la porte de l’église, avec la consigne d’arrêter immédiatement l’évêque Brendel ou l’abbé Rumpler s’ils osaient se montrer dans l’intérieur de l’édifice. Ce dernier ayant réclamé contre le rejet de sa première supplique, le Conseil lui répondit qu’il n’avait pas à prendre parti dans les disputes intérieures ecclésiastiques et les «.querelles d’orthodoxie» de ses administrés. On sait que Rumpler, à tort ou à raison, n’était pas accepté comme parfaitement orthodoxe par les catholiques, et sa vie d’aventures, quoique pleine de bonnes intentions à sa façon, suffit pour expliquer cette mise en suspicion. A sa prière le maire transmit aux citoyens administrateurs du culte catholique la demande du pétitionnaire; nous ignorons l’accueil quelle obtint, mais il est facile à deviner.
Les administrateurs demandèrent aussi la délivrance de quelques livres de plainchant pour servir à leur culte.
Ces livres avaient été déposés à la bibliothèque de la Commune, «établie accidentellement» au ci-devant collège (royal), et le Directoire du District accorda gravement en séance publique du 3 fructidor, an III, au sieur Blessig commissaire à la Bibliothèque nationale, l’autorisation d’en délivrer quelques exemplaires aux pétitionnaires «eu égard surtout qu’ils leur sont indispensablement nécessaires pour l’exercice du culte qu’il est du devoir du Corps administratif de faciliter. 2>
Dès le 29 juillet, le corps municipal avait réglé la question de l'entretien de la Cathédrale, car la loi mettait l’entretien des bâtiments à la charge de ceux à qui on en accordait la jouissance. On y remarque les passages suivants: «Vu que .... la libéralité de nos ancêtres a pourvu généreusement à l'entretien de ce monument (la Cathédrale), que les revenus de la fondation dite de Notre-Dame sont depuis plusieurs siècles absolument distincts de ceux de l’Évêché, du Grand-Chapitre et du Grand-Chœur, et que ces revenus ont été de tout temps uniquement consacrés à la conservation de ce
chef-d’œuvre de l’art ; . que si les biens de la fondation sont réunis aux domaines
nationaux (à ce moment ils étaient sous séquestre), c’est la nation qui pourvoira désormais à l’entretien du bâtiment; que si, au contraire, les biens sont restitués à la commune, comme il y a lieu de l’espérer d’après les réclamations faites à ce sujet, c’est celle-ci qui continuera à y pourvoir comme du passé; que l'entretien et les réparations dont parle la loi ne peuvent donc s’entendre en ce cas particulier que de ce qui, dans l’intérieur de l’église, est nécessaire au culte; qu’en conséquence il propose de charger les citoyens à qui elle a été remise des mêmes frais que supportait le ci-devant clergé d’icelle. »
«Le Corps municipal arrête que les citoyens du culte catholique apostolique romain seront chargés dans l’intérieur de l’église ci-devant Cathédrale des frais d entretien et de réparation que supportait le clergé de cette église. »
Ici se présente une question grave. La loi du 18 prairial demandait aux ecclésiastiques qui voulaient en profiter pour exercer un culte, de se faire donner par la municipalité un certificat constatant qu’ils avaient fait acte de soumission aux lois de la République, et nous avons vu plus haut que cette soumission ne s’étendait pas au passé. L’acte de soumission fut-il fait par les prêtres qui prirent possession de la Cathédrale ?
Le fait a été révoqué en doute par M. Reuss, du moins il n’a point trouvé aux archives trace d’un acte de ce genre. Cependant il est difficile d’admettre avec lui «que la municipalité de Strasbourg, entraînée par le courant de l’opinion publique, a sciemment fermé les yeux sur cette infraction si grave à la loi, et que les membres du clergé catholique présents à Strasbourg, acceptèrent tous les bénéfices du décret de prairial sans se soumettre aux conditions préalables exigées par lui.»
Nous trouvons jusqu’à un certain point la preuve du contraire dans une pétition que le 25 floréal an V (17 mai 1797), ces administrateurs catholiques adressent aux administrateurs probablement du District et dans laquelle il est parlé en toutes lettres « des prêtres qui ont exercé -en dernier lieu et dont vous avez reçu dans le temps la déclaration concernant leur soumission aux lois.»
C’est donc d’une manière tout à fait correcte que fut rendue au culte et inaugurée la Cathédrale, le 3e des Calendes de septembre (30 août). La cérémonie fut présidée
par M. Kæuffer assisté de MM. Hobron, Colmar, Videlange, Montflambert, Schweighæuser et Bourste.
La veille, 29 août 1795, avait eu lieu le premier baptême à la Cathédrale. M. Kæuffer en fit vingt-six jusqu'au 4 septembre, les autres, jusqu’au 25 décembre, furent administrés par ses collègues à des enfants de toute la ville, car il n’y avait pas d’autres paroisses. Il est juste de conserver également les noms des bourgeois catholiques qui avaient accepté les fonctions et les responsabilités d’administrateurs du culte catholique apostolique romain. C’étaient MM. Bertat, Finck, Olinet, Trombert, Thurmann, Kœnig, Danco, Schillinger, Wagner, Royer, Saint-Hilaire, Fessier, Denner, de Jossan et Daudet, l’ancien receveur de l’Œuvre Notre-Dame.
Le 50 octobre 1796, on dut conformément à la loi, procéder à leur réélection et on stipula que, contrairement à ce qui avait été inscrit jusque-là dans le règlement, les élus resteraient en fonctions, non pas seulement pour 6 mois, mais jusqu'à la paix générale et de l’Eglise. Deux cent quatre-vingt-huit électeurs déposèrent leurs suffrages. Furent élus : les citoyens Trombert, Zæpffel, Daudet, Olinet, Finck, Humbourg, Hirn, Denner, Saint-Hilaire, Rose, Danco, et Chauvier, comme étant les 12 qui avaient réuni le plus de voix. Furent proclamés suppléants, les citoyens Villard, Schweiglræuser, Kœnig orfèvre, Cludy confiseur, Conrad marchand de tabac et Bonnet, tapissier. Ainsi l’organisation des catholiques avait subsisté jusqu'à cette date et nous la retrouverons encore plus tard.
Cependant la situation avait singulièrement changé depuis le jo août 1795 où les catholiques avaient repris possession de la Cathédrale.
La France en général et l’Alsace en particulier ne marchaient plus avec la Convention. A la suite du ij vendémiaire, de nouvelles rigueurs furent décrétées contre les prêtres réfractaires et, sans que le gouvernement retirât les concessions faites précédemment quant à 1 exercice du culte, les catholiques de Strasbourg eurent à traverser de nouvelles épreuves. La municipalité fut mise par le District en demeure d'avoir à exécuter dans les 24 heures les lois contre les prêtres sujets à la déportation. Dans sa séance du 6 novembre le Corps municipal dut céder : il décida de faire constater tout d’abord par la police si des prêtres de cette catégorie séjournaient à Strasbourg. Voici la liste qui ftit soumise au Conseil : sujets à la déportation Louis Colmar ex-régent de troisième au collège national, Jean-Louis Kæuffer prêtre séculier, Jean-Guillaume-René Videlange ex-prébendier de Saint-Pierre-le- Vieux et François-Xavier Schweighæuser, qui n’ont jamais prêté les serments exigés ; sujets à la réclusion : François Vacquerie ex-jésuite âgé de 96 ans, Joseph Jung .récollet, Jacques Sigel ex-chanoine à Saverne. D’autres sont déclarés suspects: lés abbés Rumpler, Rauscher, Bourste et Hobron. On signale surtout, comme très-influent parmi les catholiques, un abbé Montflambert.
Le 18 novembre 1795', l’administration départementale donna à la municipalité
l’ordre de déporter Colmar, Schweighæuser, Kæuffer et Videlange, et de soumettre à une surveillance minutieuse Jung, Sigel et Vacquerie, avec ses 96 ans. Tous se dérobèrent aux poursuites.
Le 21 décembre, nouvelles rigueurs prescrites par le département: le 26 décembre 1795, l'abbé Montflambert resté seul pendant quelque temps, présida une dernière réunion de prières à la Cathédrale, puis il prit, lui aussi, le chemin de l’exil et, du coup, les catholiques n’eurent plus de prêtres.
Alors, d’accord avec les administrateurs, la confrérie de la Sainte-Vierge, Marianische Sodalilàt, choisit dans son sein 12 citoyens qui se présentaient comme délégués des autres catholiques de la ville devant les administrateurs des édifices publics, et demandèrent l’autorisation d’organiser à la Cathédrale des réunions de prières exclusivement laïques, tous les dimanches à deux heures de l’après-midi. L’autorisation fut accordée.
Les noms de ces braves chrétiens méritent eux aussi d’être conservés : ils se nommaient Xavier Antoine, Valentin Kœhren, François Lazar, François Kieffer, Arbogast Heim Nicolas Warin, Antoine Wescher, Étienne Hatter, Joseph Studer, Michel Schweighæuser, Michel Starck, Laurent Detterer. Chacun présidait à son tour aux offices. On décida de donner au culte la forme de la dévotion dite de l 'Agonie du Sauveur. Le 10 janvier 1796, furent inaugurés ces services religieux. Le 12 février on célébra la fête de la Purification, puis suivirent une neuvaine de Saint-François-Xavier et les fêtes de Pâques. Les Stations de l'église des Recollets qui étaient déposées à la Cathédrale, servirent à organiser un chemin de Croix et à en faire les cérémonies, comme on les fait encore aujourd’hui. Le 4 avril fut célébrée la fête de l’Annonciation.
Pour le 5 mai, on arrangea la chapelle Sainte-Catherine ou de la Croix: les murs furent tendus de tapisseries, on y dressa un autel que l’on surmonta d’une statue de l’Ecce Homo. De ce jour la chapelle de la Croix resta attribuée aux catholiques pour leurs offices.
Nous les voyons encore tenir leurs réunions le 26 mai et durant les mois de juin, de juillet et d’août; le 25 septembre on y célébra le premier enterrement religieux qui eut eu lieu depuis six ans à Strasbourg; le service religieux se continua ainsi sans prêtre jusqu’au 25 mars 1797, puis la Cathédrale fut de nouveau fermée aux catholiques, et les mauvais jours semblèrent revenus.
Voyons ce qui s’était passé depuis décembre 1795 où le clergé avait dû disparaître. La persécution sanglante avait recommencé et Strasbourg avait vu amener dans ses murs, pour y mourir sur l’échafaud, l’abbé Stackler, curé de Neuve-Êglise, qui fut exécuté le j février.
L’ancien clergé constitutionnel rentrait en faveur: Berdolet était élu évêque du Haut-Rhin. A défaut de Brendel, qui ne se mêlait plus de rien, et qui venait de figurer
pour la dernière fois comme évêque au sacre de Berdolet , ce fut le malheureux Rumpler qui s’employa à ranimer les tristes restes de l’église constitutionnelle, et à travailler l'opinion publique contre les réfractaires et contre la communauté libre groupée soit à Saint-Louis, soit à la Cathédrale.
Le 12 avril, 47 signataires avaient demandé l’usage de la Cathédrale pour les « citoyens ministres catholiques » Brendel ci-devant évêque constitutionnel, les citoyens Kirchhoffer, Rosswag et Gross «tous ministres soumis aux lois.» La municipalité ne se souciant pas d’endosser la responsabilité d’une mesure pareille, invita l’administration départementale à leur donner une autre des églises placées sous séquestre.
Ils obtinrent successivement Saint-Louis enlevé aux catholiques le 27 avril, puis Saint-Pierre-le-Vieux le 9 mai et enfin Saint-Pierre-le-Jeune le 24 mai. Le j juillet 1796, ils avaient même, à ce qu’il paraît, obtenu de partager la Cathédrale avec les catholiques qui étaient toujours restés en possession et qui venaient de faire leurs élections, comme nous l’avons vu précédemment, le octobre 1796.
En avril 1797 les élections politiques françaises furent défavorables aux conventionnels et au Directoire, et les catholiques purent croire qu’enfin l’heure de la liberté avait sonné pour eux. Les préposés au temporel du culte catholique apostolique romain, comme ils s’appellent eux-mêmes, adressèrent, le 17 mai 1 797, à la municipalité la pétition suivante, dont nous regrettons de ne pouvoir donner que l'analyse.
ail y a deux ans disaient-ils que les catholiques romains de cette commune, après avoir été privés pendant quelques années de leurs temples et de tout culte, ont été remis en possession d’abord de l’église de Saint-Louis, puis de la Cathédrale. Mais à peine avaient-ils joui quelques mois de la consolation de voir exercer les mystères de leur religion par quelques-uns de ses ministres, que ceux-ci leur ont été enlevés de nouveau. Privés de leurs pasteurs, ils ont continué à se réunir dans les deux temples dont
l’usage leur avait été rendu . Vous avez été témoins, de la tranquillité et de la
décence qui ont constamment régné dans ces deux églises, malgré le concours prodigieux des citoyens qui s’y rassemblent journellement, malgré les efforts réitérés de la malveillance pour troubler l’ordre, exaspérer les esprits, aigrir la multitude et provoquer quelque mouvement. » Après avoir constaté que les catholiques ont déjoué ces tentatives, le pétitionnaire ajoute: a Depuis longtemps les citoyens de notre religion désirent avec la plus vive ardeur, de partager, avec nos frères professant d’autres cultes, l’avantage inappréciable d’exercer librement le leur, d Les préposés ont même arrêté un pétitionnement qui devait se faire dans ce but. a Mais aujourd’hui que l’on sent généralement la nécessité de réaliser enfin la liberté des cultes, qui trop longtemps n’a été qu’illusoire, quoique solennellement proclamée, et d’écarter pour jamais de leur exercice toutes les entraves révolutionnaires aujourd'hui que le culte se fait publiquement dans toute la République, dans notre département comme dans les autres, aux
portes même de Strasbourg et sous les yeux des autorités constituées, nous n avons plus aucune réponse fondée à donner à nos concitoyens qui ne peuvent rester seuls privés de cette consolation, uniquement parce qu ils sont habitants de cette commune.... il n’y a aucune raison pour que la condition du chef-lieu du département soit pire que celle de toutes les autres communes. »
a Nous vous prévenons en conséquence, citoyens administrateurs, que nous venons d’inviter à reprendre, dimanche prochain 2e du mois de prairial (23 mai), 1 exercice du ministère dans les deux seules églises dont l’usage nous ait été rendu, une partie des prêtres qui y ont exercé en dernier lieu et dont vous ave ç reçu dans le temps la déclaration concernant la soumission aux lois. Nous croyons devoir ajouter, citoyens administrateurs, que si, contre toute attente, une loi nouvelle exigeait d’eux un autre acte quelconque, ils s’y soumettront de même, ou cesseront à 1 instant toutes fonctions.»
«Les ministres que nous avons appelés sont les citoyens KæufFer, Hobron, Videlange, Colmar, Montflambert et Bourste. Nous vous transmettrons successivement les noms de ceux que nous croirons devoir appeler dans la suite.»
En même temps ils écrivirent à M. KæufFer pour le prier d'avertir ses collègues.
Ils disaient à la fin de leur lettre: «Nous croyons devoir vous prévenir en même temps,
Messieurs, que nous allons instruire l’administration même de cette démarche, et que si, contre toute attente, elle croyait devoir nous opposer quelque obstacle, nous vous en ferions part sur le champ.»
Cette lettre était du 17 mai 1797 et elle fut signée le 18, ainsi que celle qui
devait être adressée à M. KæufFer. Elles durent être envoyées les deux. Le 19 on ht
dans le procès-verbal d’une nouvelle séance : « sur le rapport d’un membre, d’après une conférence qu’il a eue dans l’après-midi d’hier avec l'officier municipal suppléant le président en l’absence de ce dernier, il croit devoir notifier au conseil que l'administration municipale pense que la loi du 7 vendémiaire an IV s’oppose encore à ce qu’on rappelle dans nos églises les prêtres mentionnés au procès-verbal de la séance du 17; qu’en conséquence il a cru devoir prévenir sur le champ le citoyen Kæùffer, en le priant de regarder comme non avenue l’invitation qui lui avait été faite et d’en instruire ses 5 collègues. »
1 Le Conseil approuve cette mesure et charge ledit membre de prévenir l’administration de la police que, d’après les motifs allégués, il ne sera donné, quant à présent, aucune suite à la démarche dont s'agit. On convient en même temps, qu’au cas où il aurait transpiré quelque chose des démarches faites, les membres de l’Assemblée exhorteront leurs frères du culte à ne s’écarter en rien de l’obéissance que nous devons tous aux lois, obéissance dont ils ont donné tant de preuves jusqu’à présent, et à attendre avec résignation le moment de voir accomplir leur désir, moment qui ne saurait d'ailleurs plus être éloigné. »
io3
Ainsi les catholiques durent continuer à célébrer le culte sans prêtres.
Dans la même séance du 28 mai, il fut décidé que «la Cathédrale serait ornée pour la Fête-Dieu, de la même manière que l’année précédente, et les choses paraissent avoir duré ainsi jusqu’en septembre, les catholiques espérant toujours leur délivrance définitive.
Le coup d’État du 18 brumaire (4 septembre) vint mettre à néant toutes leurs espérances. Raffermi par l'expulsion et la déportation des éléments modérés, le Directoire remit en vigueur une foule de mesures tyranniques, et notamment demanda de nouveau aux ministres des cultes le serment de la haine à la royauté, serment que personne parmi les catholiques, ni prêtres, ni fidèles, ne voulait prêter. A elle seule, cette mesure détruisait tout ce qui s’était fait en faveur de la liberté religieuse dans les dernières années.
Les catholiques, qui étaient toujours en possession de la Cathédrale, y chantèrent encore le 9 novembre un Te Deum en réjouissance du traité de Campo-Forfnio, mais les administrateurs du culte ne se montrèrent plus comme tels, pour ne pas être obligés de prêter le serment imposé. Dans les premiers jours de décembre, Rumpler toujours tourmenté de sa manie et que nous avons déjà vu plusieurs fois faire des instances du même genre, adressa une nouvelle requête à la municipalité, demandant à officier à la Cathédrale pour les nombreux citoyens qui l’avaient choisi pour dire la messe — disant qu’il n’y avait plus ni ministre du culte ni administrateur qui osât se montrer; ce qui était vrai : aucun des préposés ne voulait prêter le serment exigé.
Ne pouvant refuser1 et ne voulant pas accorder à Rumpler ce qu’il demandait, la municipalité le renvoya au Directoire du Département; celui-ci décida que les préposés prêteraient le serment exigé par la loi, ou que la Cathédrale serait fermée. Au bout de quatre jours, aucun des administrateurs n'ayant obtempéré à cette sommation, le Directoire prit, malgré une pétition de quinze citoyens, le 15 décembre 1797, une délibération « portant que la ci-devant Cathédrale était fermée à toute espèce de culte et le local uniquement destiné à la réunion des citoyens lors des fêtes civiques et décadaires». La municipalité dût se soumettre à cette décision et se faire rendre les clefs de la Cathédrale où, à partir du 30 frimaire (20 décembre), «les fêtes décadaires devaient être de nouveau célébrées avec décence. » A Rumpler qui était venu a la rescousse avec une troisième pétition, on se borna à répondre qu il n y avait pas lieu de délibérer sur sa demande. Tout ce qu il avait gagné, c’était d avoir provoqué 1 exclusion définitive des catholiques, sans profit pour lui ni pour ses adhérents.
Dès lors nouvelle série de fêtes et de sermons laïques décadaires. On mit en réquisition les fonctionnaires municipaux et les professeurs des nouvelles écoles centrales établies dans chaque département en remplacement des anciens collèges.
11 est facile de comprendre quel succès eurent ces orateurs. Naturellement ils
n’eurent pour auditeurs que les gens obligés à se montrer à ces réunions parce qu'ils dépendaient du gouvernement. Pour amener le public, ne fut-ce que par la curiosité, on prescrivit, le 30 août 1798, que dorénavant les mariages ne pourraient plus être célébrés que les jours de fête décadaire au temple de la Liberté.
Le premier mariage, fait dans ces conditions, eut lieu le 10 octobre suivant et, dit un rapport officiel «la cérémonie ne manqua pas d'être belle et touchante, malgré que le local y mit obstacle». On essaya donc de remédier à cet inconvénient: un architecte alors renommé à Strasbourg, le citoyen Weinbrenner dressa le plan d'un nouvel amphithéâtre et présenta un devis qui se montait à 10846 frs. 40 c. et, le
7 décembre, le corps municipal décida que les ouvriers municipaux commenceraient les
travaux. Les frais devaient être couverts par une souscription publique qui ne paraît pas avoir eu un succès d'enthousiasme.
En attendant le décadi était mal respecté: l’administration du département
semonça la municipalité à ce sujet : «Les bouchers poussaient l’insolence jusqu’à égorger leurs bestiaux dans la rue ces jours-là, les poissonniers mettaient régulièrement leurs poissons en vente le vendredi «en revanche ils supprimaient leurs étalages les
dimanches.» Tout cela ne changea rien à la disposition des esprits, et l’un des orateurs décadaires, le citoyen Bottin, prononça à la Cathédrale, le 31 décembre 1798, une amère philippique contre ces prétendus abus.
Il nous reste encore de ces discours imprimés aux frais de la municipalité, c'est-à-dire, du public, et prononcés le 21 janvier pour l’anniversaire de la mort de Louis XVI, le 20 mars sur la Souveraineté du peuple, le 22 mai sur la Reconnaissance et autres sujets du même genre. Plus déclamatoires et plus faux que jamais, tous ces discours étaient prononcés sans conviction et les orateurs se battaient les flancs pour simuler l’enthousiasme. On ne peut s’empêcher de sourire, dit M. R. Reuss, en lisant par exemple dans le programme de la fête anniversaire de la mort de Louis XVI : La cérémonie se terminera par des imprécations contre les parjures et une invocation à l’Être suprême pour la prospérité de la République, lesquelles pièces seront composées par les professeurs de l’École centrale du Bas-Rhin. Pauvres professeurs chargés de produire ainsi sur commande de l’éloquence officielle !
L’assassinat des plénipotentiaires français à Rastadt, consommé le 28 avril 1799, donna occasion à un redoublement de fureur, justifié cette fois, qui se traduisit dans les discours décadaires des 9 et 19 mai: A la fête funèbre du 18 juin, la Cathédrale « fut toute voilée de noir et ornée d’urnes représentant les cendres des victimes. »
La persécution redoubla contre les prêtres non jureurs; plusieurs furent arrêtés, jugés sommairement par les commissions militaires et fusillés; d'autres, pour être rentrés malgré les lois révolutionnaires, furent condamnés à être déportés à la Guyane. Du nombre de ces derniers, fut un ancien vicaire de Saint-Laurent, l’abbé Kaczorowski,
qui revint plus tard à son poste où il mourut en laissant au grand Séminaire, qui la possède encore, sa petite maison, située au bout .de la rue des Veaux, à côté de l’ancien magasin au sel. On peut dire, avec M. R. Reuss, qu’à aucun moment, depuis la chute de Robespierre, le gouvernement n’avait été plus hostile à l’Église catholique qu’à la veille du 18 brumaire. Faut-il s’étonner que la chute du Directoire fut accueillie avec joie par l’opinion publique !
Le premier Consul sut comprendre ce qu’attendait de lui la France et, dans son intérêt, il orienta sa politique dans ce sens. Les prêtres chassés de leurs paroisses reparurent partout et furent reçus avec enthousiasme dans les villes et les campagnes. Dès le mois de décembre, l’un des plus hardis et des plus dévoués d’entre eux, l’abbé Colmar, prêchait en pleine Cathédrale, où cependant devait encore officiellement se tenir le culte du décadi.
Le ii janvier 1800, Bonaparte se contentait de demander à tous les prêtres qui voulaient commencer ou continuer l’exercice de leurs fonctions, une promesse de fidélité à la Constitution de l’an VIII, faite devant le maire de leur commune ou le sous-préfet de leur arrondissement.
D’accord avec le gouvernement, une commission composée de MM. Hirn, Kæuffer et Weinborn réorganisa le culte dans le diocèse de Strasbourg. M. Liebermann fut nommé secrétaire diocésain et prêcha avec un succès toujours croissant le carême de 1801.
Enfin, le 4 octobre, la Cathédrale fut rendue exclusivement au culte catholique. L'abbé Hobron prêcha ce jour-là devant une foule qui sanglotait de joie, et la messe fut servie par un petit garçon, Ferdinand Mühe, que tous les anciens Strasbourgeois ont connu, car il ne mourut qu’en 1865, honoré de tous, après avoir été pendant 52 ans vicaire et prédicateur allemand à la Cathédrale; il fut à trois siècles de distance, le digne successeur de Geiler de Kaysersberg.
En même temps les catholiques ne restaient pas inactifs. Le 20 février, le curé de Saint-Laurent, M. Jæglé, qui avait repris possession de sa paroisse et M. Poinsignon, son coopérateur, les curés des autres paroisses qui n’avaient pas encore recouvré leurs églises, et les administrateurs du culte qui avaient été réorganisés à ce qu’il paraît, réunis en la présence de M. Hirn, le commissaire épiscopal, avaient décidé que l’on ouvrirait dans toutes les paroisses une souscription volontaire, pour subvenir aux besoins du culte de la paroisse Saint-Laurent.
Le 9 mars, M. Jæglé forma une commission composée de MM. Marchai, officier de santé, Moris, Mühe et Bizanello, négociants, et Humbourg, homme de loi, tous de la paroisse de la Cathédrale; ceux-ci se chargèrent d’organiser la souscription et d’en percevoir les fonds. Un registre de souscription devait être présenté à tous les chefs de famille ; les fonds devaient être employés aux frais du culte dans la Cathédrale, et l'excédent, s’il y en avait, partagé par proportions égales entre les
administrateurs des cinq paroisses de la ville ; en cas d'insuffisance des fonds, les paroisses devaient au contraire suppléer par cinquième sur le produit de la souscription de chaque paroisse particulière.
Cette organisation s’explique par le fait que les catholiques de toute la ville n’avaient d’autre église que la Cathédrale ; les curés des autres paroisses faisaient alternativement leur office; d’un autre côté, chaque paroisse avait sa souscription particulière pour entretenir Son propre clergé. On eut, paraît-il, quelque peine à mettre en train ce mécanisme nouveau; le 21 fructidor an IX, M. Jæglé réunit de nouveau la commission dont nous venons de parler, lui adjoignit MM. Moritz négociant, Démougé rentier, Cusinat négociant et les invita à se charger de l’administration du temporel de la Cathédrale ; cette organisation paraît avoir subsisté jusqu'au Concordat.
Lors de la réorganisation entreprise alors , furent nommés administrateurs de la Cathédrale et de la paroisse Saint-Laurent MM. Daudet, receveur des Domaines, Hombourg, ancien syndic, Hombourg, greffier du tribunal de commerce, Etienne Livio et Laurent Marchai qui furent installés par l'évêque, le 14 floréal an XI de la République. M. François-Bruno Hombourg étant mort peu après, fut remplacé par M. Zæpfel, vice-président du tribunal de première instance de Strasbourg. Ces noms étaient bien connus des anciens Strasbourgeois, et quelques-uns sont encore représentés avec honneur à Strasbourg.
Cependant le Concordat conclu entre le Saint-Siège et le premier Consul le 15 juillet 1801, fut voté le 18 avril 1802 par le Corps législatif. Neuf jours auparavant Saurine , l'ancien évêque constitutionnel des Landes , avait été nommé évêque de Strasbourg, et agréé par le Saint-Siège, le 29 avril : le 4 juin, il arrivait à Strasbourg. Dès le 27 avril, le gouvernement avait eu le tact d’autoriser M. Daudet l'ancien receveur de l'OEuvre Notre-Dame, devenu receveur des Domaines nationaux, l’un des plus dévoués catholiques, à faire enlever, de la flèche de la Cathédrale, l’ignoble bonnet rouge qui la déshonorait depuis la terreur.
Le 6 juin, Mgr. Saurine prit solennellement possession de la Cathédrale en présence des autorités civiles et militaires et, le lendemain, il y dit la messe pour la première fois. Le peuple catholique ne voulut pas l'accepter; il fallut pour vaincre ses répugnances, que l’un des héros de la Révolution, l’abbé Colmar, si populaire et si honoré à Strasbourg, montât en chaire et fît comprendre à tous la nécessité de reconnaître pour évêque celui que le pape avait désigné ; tant était profonde l’aversion que les populations avaient conservée pour les prêtres jureurs et les évêques constitutionnels ! Malgré cela, sentant que la présence de l’abbé Colmar rendait Saurine impossible, le gouvernement, pour l’éloigner, le nomma évêque de Mayence. Ce précédent a trouvé des imitateurs à la fin de notre siècle.
Mgr. Saurine s’honora en autorisant la tenue d’une cérémonie funèbre à la Cathédrale
il l’occasion de la mort du prince de Rohan, l'ancien évêque démissionnaire de Strasbourg, mort à Ettenheim le 17 février 1803. Ce jour-là le blason des Rohan figura pour la dernière fois à la Cathédrale, où il avait tenu la place d'honneur pendant près de cent ans.
Un nouveau siècle vient de s’écouler, durant lequel aucun gouvernement n’a voulu reprendre le rôle odieux de la Révolution, en troublant les catholiques dans la paisible possession ' de la Cathédrale. Puissent les historiens du XXe siècle qui va s’ouvrir, n’avoir que des jours de bonheur et de prospérité à enregistrer, et ne plus être dans le cas d’ajouter des pages nouvelles au martyrologe de notre chère Cathédrale.