Grandidier, oav. cilé. p
attribuée à Jean Geiler de Kaysersberg* en 1478, qui l'occupa jusqu'à sa mort (i5io); et c'est en l'honneur de ce premier prédicateur séculier de la cathédrale, dont l'éloquence rude, honnête, pleine d'anecdotes personnelles, imagée et simple à la fois, savait attirer et retenir le peuple^, que fut construite la belle chaire en pierre richement sculptée, d'après les dessins de Jean Hammerer.
Du haut de cette chaire, Geiler de Kaysersberg vitupéra le relâchement de la foi et des mœurs, la facilité avec laquelle, comme il disait, a on mettait des coussins sous tous les coudes et des oreillers sous toutes les tètes » ; de là, pendant trente ans, jusqu'à sa mort, il lutta contre des abus dans lesquels il pouvait reconnaître parfois d'anciens usages touchants, mais déformés maintenant et qui ne s'accordaient pas avec le respect dû au saint lieu, — Ainsi, pour la fête de la Dédicace, les fidèles, ceux de Strasbourg et ceux de la campagne environnante, se réunissaient en foule à la cathédrale, dès la veille de la fête ; un tonneau de vin était installé dans la chapelle Sainte-Catherine; et la nuit était joyeuse de joies toutes profanes... — Ainsi encore, suivant l'ancien rituel de la cathédrale, la fête des Innocents devait être célébrée par les clercs des ordres inférieurs, qui étaient primitivement de paisibles élèves de l'école épiscopale, et ne manquaient sans doute pas de gravité en tenant l'office, ni même, au sortir de la cérémonie, en allant par la ville chanter des cantiques, représenter le Mystère de la Nativité ou celui de l'Adoration des Mages ;
1 . Ainsi appelé du nom de la petite ville de Kaysersberg, en Alsace, où il avait été élevé chez son grand-père. Il était né à Schaffhouse, en Suisse.
2. Il n'y avait jusqu'alors à la cathédrale qu'une petite chaire placée dans le croisillon nord, où se faisait l'office de la paroisse (Saint-Laurent), et où la ouïe des auditeurs de Geiler devint bientôt si nombreuse qu'il fallut transporter le sermon dans la nef.
mais les enfants de choeur qui leur avaient succédé, mêlèrent à ces jeux sacrés quelque irrévérence : ils avaient pris l'habitude d'élire évêque l'un d'entre eux, et lorsque aux vêpres de la Saint-Jean le chœur chantait le Déposait patentes du Magnificat, l'évêque des enfants de chœur, « episcopas puerorum », en habits pontificaux, disait les oraisons, donnait la bénédiction, puis, le jour de la fête, se faisait promener en pompe dans toute la ville. — Ainsi encore les audacieuses satires des ce Roraffenï), le jour de la Pentecôte. Les « Roraffen » * étaient trois grandes figures de bois sculpté et peint, placées l'une à la partie inférieure du buffet d'orgue, les deux autres sur des consoles de chaque côté de l'orgue et un peu plus haut que la première; celle-ci représentait Samson ouvrant la gueule du lion ; celle de gauche, un héraut avec une trompette à la main ; celle de droite, un bourgeois barbu, le chef couvert d'un bonnet rouge et blanc — couleurs de la ville — . Ces figures étaient articulées, et, de l'orgue, on pouvait aisément les manœuvrer par des fils. Or, le jour de la Pentecôte, — où les paysans des environs venaient en foule à la cathédrale, avec bannières et reliques, — à peine leur procession avait-elle franchi le seuil de l'église que les Roraffen s'agitaient : Samson ouvrait et fermait la gueule de son lion, le héraut faisait le geste d'emboucher sa trompette, et le troisième personnage, non content de remuer tête et bras, lançait des quolibets sur la foule, ricanait, chantait, criait, fût-ce au beau milieu du sermon ou de la messe; et le bedeau qui, placé derrière ou peut-être dans la statue, lui prêtait ainsi sa verve cynique, touchait même un pourboire sur les fonds de l'Œuvre Notre-Dame ! . . .
I . Sans doute de deux mol« dvi haut allemand ; rôren ou rèren, crier, bramer, et Affe, singe, poupée grotesque, — fréquent dans cette dernière acception au moyen âge.
Geiler de Kaysersberg obtint qu'on supprimât les fêtes nocturnes de la Dédicace ; il obtint qu'on défendît à l'évêque des enfants d'encenser l'autel et de chanter l'oraison, la veille des Innocents; mais, contre les Roraffen, il ne put rien : la tradition, à laquelle tenait jalousement la bonne humeur volontiers railleuse des Strasbourgeois, fut plus forte que les indignations de l'ardent prédicateur*.
Geiler de Kaysersberg n'était, comme l'a appelé son biographe Dacheux, qu'un « réformateur catholique », fidèle aux dogmes et respectueux des mystères ; il s'attaqua surtout aux mœurs de ses contemporains, et ne toucha, dans la cathédrale, qu'à des traditions qui n'avaient plus rien de religieux. La Réforme de Luther alla plus loin. Non pas, certes, tout d'un coup, et comme un régime religieux depuis longtemps constitué qui serait survenu du dehors pour remplacer de toutes pièces le régime existant : la doctrine nouvelle prétendait pénétrer dans l'Eglise pour la réformer, non pour la détruire. Et ce fut, pendant plusieurs années, une lutte de tous les jours, — avec d'étranges promiscuités dans le même édifice, le culte nouveau se développant à côté de l'ancien.
I. La Réforme seule mit fin à cet usage. Mais les Roraffen restèrent à leur place, et ce n'est que tout récemment qu'on les a relégués au Musée de l'Œuvre Notre-Dame. — Quant à l'activité de Geiler, elle ne se contenta pas,, comme bien on pense, de lutter contre des messes d'enfants et des plaisanteries de mannequins. Il fit, en i5oo, pour répondre au Magistrat — qui lui demandait des explications sur la violence de ses attaques constantes — un mémoire en vingt et un articles où il exposait ses idées et ses critiques ; il y était question des Roraffen, certes, mais aussi des legs aux ecclésiastiques, des legs faits aux pauvres ou pour le service de Dieu par des laïques, du testament des ecclésiastiques, de l'insuffisante sévérité dans la punition de l'homicide et du viol, des impôts exigés à tort du clergé ; « avant-coureur ». de la Réforme, peut-être, a dit de lui M. Reuss, mais avant-coureur « inconscient et surtout involontaire ».
lequel n'abandonnait la place que pied à pied, — avec de singuliers personnages aussi (au regard de notre temps, du moins, habitué à voir une démarcation nette entre le catholicisme et le protestantisme) : des curés prêchant les idées de Luther, et qui veulent rester curés, — de grands dignitaires de l'Église qui les encouragent, les protègent, les couvrent de leur autorité, mais sans se démettre de leurs titres et fonctions.
Il y eut d'abord(i5i8) quelques bourgeois pour afficher à la porte de la cathédrale les propositions contre les indulgences que Luther venait de soutenir; puis un curé, Pierre Philippi, qui prêcha la doctrine de Luther dans son église de Saint- Pierre-le-Vieux (i52o); puis d'autres curés S Antoine Firn, de Saint-Thomas, et ce Mathieu Zell, curé de Saint-Laurent à la cathédrale, orateur si emporté contre les dogmes de l'Église romaine qu'on lui interdit la chaire de sa chapelle et qu'on mit une serrure à celle de la nef pour l'empêcher d'v monter! — et les « prédicateurs », successeurs de Geiler : Pierre Wickgram, son neveu, remplacé, à cause de ses imprudences de langage, par Symphorien Pollion (i52i), remplacé lui-même par Gaspard Hédion (i523) : les prédicateurs se succédaient rapidement, parce que, de l'un à l'autre, se transmettaient les mêmes audaces rapidement punies.
I. Toutefois, le chanoine Hàcheux (Cathédrale de Strasbourg, p. 6i)faitroluer qu'il n'y avait pas, à proprement parler, de curés à cette époque à -l>ourg. Les titulaires des bénéfices ne résidaient pas, et faisaient rem plir leur fonctions par des prêtres « mercenaires », ou « plébans », comme on les appela; il cite nommément Firn et Zell comme les plébans de Saint- Thomas et de la cathédrale; et l'on devrait rechercher, ajoute-t-il, le rôle que jouèrent lors de l'introduction du protestantisme l>eaucoup de ces hommes M pleins de talent et instruits, mais forcément mécontents et aigris, car ils représentaient en quelque sorte les exploités, le prolétariat du clergé ».
Mais le Magistrat soutenait les réformateurs, et le granddoyen de la cathédrale, Sigismond, comte de Hohenlohe, lent était également favorable. Si bien que dans le tumulte qui agitait la ville et sous couleur de ramener la paix, le Magistrat en vint rapidement à prendre des pouvoirs qu'on s'étonne de trouver entre ses mains; il donna à Mathieu Zell, à Antoine Firn, et à quatre autres réformateurs l'autorisation de prêcher l'Evangile suivant le texte pur et simple des Écritures ; bientôt même, malgré l'émotion que souleva le rnariage de Zell et de quelques autres prêtres, malgré les sentences d'excommunication que l'évêque prononça contre eux, Mathieu Zell fut solennellement installé par le Magistrat dans la cure de la cathédrale (29 novembre i524) et il y communia sous les deux espèces avec Catherine Schûtzin, sa femme. Quant au granddoyen, au même moment, il préparait pour le Grand-Chœur une instruction qui « renferma ou découvrit la plupart des nouvelles opinions » , dit l'abbé Grandidier, mais tout enveloppées (( sous le voile de l'onction et de la pureté de l'Écriture Sainte » *. Il est vrai que le Grand-Chœur en porta plainte au Grand-Chapitre, lequel déposa son doyen (1527)^. Mais le mouvement était déjà trop fort pour que le Grand-Chœur ni le Grand-Chapitre pussent l'arrêter. Il ne restait plus aux catholiques, dans la cathédrale, que le chœur : le nouveau culte occupait dès lors la nef, ainsi que la chapelle paroissiale de Saint-Laurent; et ses partisans faisaient restreindre peu à peu le nombre des messes en latin, supprimer la béné-