LA CATHÉDRALE DEPUIS LA RÉVOLUTION JUSQU'A NOS JOURS
Plus d'une cause devait, dès le début de la période révolutionnaire, éveiller les passions autour de notre cathédrale. Aucun chapitre dans tout le royaume ne pouvait rivaliser en
I. Reuss (Rod.), La Cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution, Paris, Fischbacher, 1888, in- 16. Nul ne saurait écrire sur la Cathédrale pendant cette période sans recourir presque constamment à ce livre du grand historien de Strasbourg et de l'Alsace, à la science et à la bienveillance duquel nous sommes heureux de rendre ici un hommage de gratitude respectueuse. (Voir aussi : Herhakk (J.-F.), Notices historiques, statistiques et littéraires sur la ville de Strasbourg, SiTSisbouTg, Levrault, 1817, 2 vol. in-8°. — Spach (Louis), Frédéric de Dietrich, Strasbourg, Berger-Levrault, 1857, in-S". — Seinguerlet (E.), Strasbourg pendant /a /îéuo/u/ion, Paris, Berger-Levrault, i88i,in-8°.) — Pour le XIX* siècle : Reiner, Restaurations de la Cathédrale, dans Revue d'Alsace, i835 (suite à sa polémique avec F. Fries, ibid. , i834). — Congrès scientifique de France, /0°fesston(i842), Paris, Derache, i843,2 vol. in-8*. — Congrès archéologique de France^ 26' session (iSoçj), Paris, Derache, 1860, in-S*. — Laugei, (Anselme), Ph. Grass, sa vie et ses œuvres, dans: Revue alsacienne illustrée, VIII, if)o6. — FiscHVA.cii(G.), Le Siège de Strasbourg, Strasbourg, Imprimerie alsacienne, 1897, in-4°. — Raymond Sigrouret(P.), Souvenirs du Rombardement et de la capitulation de Strasbourg, Rayonne, Cazals, 1873, in-i8. — Klotz(G.), Réparation des dégâts causés au sommet de la Jlèche par le bombardement (Rapport présente à M. Kuss, maire de la ville), Strasbourg, Winter, 1871, in-8' ; — Réparation générale des dégâts causés par le bombardement (Rapport à M. Lauth^ maire), ibid., 1872, in-8*; — Projet de couronnement à établir sur la coupole du chœur, Strasbourg, Schultz et Winter, 1876, in-8'; — a* rapport, 1878. — Mésard (René), L'Art en Alsace-Lorraine, Paris, Delagrave, 1876, in-ti'. — Bcb8willwald(E.), flapporf sur la Cathédrale de Strasbourg, Strasbourg, F. X. Le Roux, 1889, in-8*. — KsAUTH, Windfanganlage am nôrdlichen Seitenschiffe, Strassb. M.-Bl., II, igoS.
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noblesse et en richesse avec celui de la cathédrale de Strasbourg, et si le clergé devait souffrir un jour du mouvement révolutionnaire, le clergé d'Alsace aurait à perdre plus que tout autre au nouvel ordre de choses. L'évoque de Strasbourg est prince d'Empire et landgrave d'Alsace — et l'évêque d'alors était un des plus grands personnages du royaume, ce cardinal Louis-René-Édouard de Rohan, qui avait été ambassadeur du roi à Vienne et grand aumônier de France, et que l'Affaire du Collier venait de rendre trop célèbre. Ses chanoines, des Rohan, des Hohenlohe, des Groy, des- La Trémoïlle, des Salm, des Kœnigsegg, sont presque tous princes; Louis XVI a reconnu au Grand-Chapitre de Strasbourg des prérogatives qui lui assurent « le premier rang parmi tous les corps ecclésiastiques affectés à la haute noblesse » et accordé à ses chanoines une décoration particulière qu'ils pourront porter partout, même hors de leur église et de leur ville, contrairement aux autres chanoines de France. L'étendue des territoires du prince-évêque en Alsace, et même au delà du Rhin, est considérable, son influence très forte, dans les villes, sur toute une bourgeoisie de fonctionnaires ecclésiastiques, dans les campagnes, sur la masse des paysans, dévouée à l'Église; et, à Strasbourg, en dehors même de l'influence du clergé, beaucoup de bourgeois, fiers d'une sorte d'indépendance qu'ils ont toujours conservée à leur ville, attachés à tous ses anciens droits, ne verront pas disparaître sans regret son organisation ecclésiastique.
En revanche, à côté de ceux-là, d'autres bourgeois, et surtout beaucoup d'habitants non admis au droit de bourgeoisie, fonctionnaires royaux, officiers, professeurs, commerçants, forment une société libérale moins fermée aux idées du dehors, et attendent la Révolution avec plus de
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confiance que de crainte. Quant au populaire, mécontent d'être toujours tenu à l'écart par les grandes familles bourgeoises de la ville, il se laissera facilement gagner, lui aussi, par l'espoir du changement; bientôt, du reste, le libéralisme d'une élite éclairée ne lui suffira plus, des hommes nouveaux le dirigeront, venus d'iVllcmagne, comme Euloge Schneider, ou de l'intérieur de la France, comme Téterel, Lyonnais, ou Monet, Savoyard, — également étrangers à la ville, à ses traditions, au bon sens strasbourgeois. En outre, les protestants, nombreux à Strasbourg, n'avaient pas les mêmes raisons que les catholiques d'être attachés au passé, — et leur part d'influence sera grande sur les destins de l'Église même et de la cathédrale, soit comme membres de la municipalité ou du ({ Département », soit simplement comme électeurs : sans distinction de culte, en effet, tous les citoyens actifs seront appelés, de par la Constitution civile du clergé, au scrutin pour l'élection des curés, et tous les électeurs du second degré pour l'élection des évêques. Enfin, plus que toute autre raison peut-être, la proximité de la frontière devait accroître, ici, l'eflcrvescence révolutionnaire : lorsque le cardinal de Rohan se sera retiré dans la partie transrhénane de son diocèse, inspirant de là ses fidèles restés en Alsace, — lorsque l'affaire des {( princes possessionnés » * aura provoqué le conflit avec l'Empire, — Strasbourg tressaillira d'autant plus fiévreusement qu'elle se sentira plus directement menacée par l'invasion étrangère.
I . On appelait ainsi un certain nombre de princes d'Empire (dont le princeévêque de Strasbourg), qui possédaient de vastes domaines en Alsace, où ils exerçaient encore quelques-uns do leurs anciens droits féodaux ; l'Assemblée Nationale ayant aboli, le [\ août 1789, le régime féodal dans tout le royaume, les princes possessionnés protestèrent, puis en appelèrent à l'empereur.
Sans doute, le dimanche i5 mars 1789, quand lecture lut donnée au prône de l'arrêté du Magistrat de Strasbourg qui, conformément à l'ordonnance royale du 7 février, fixait la date des opérations électorales en vue de la réunion des États- Généraux, l'auditoire n'imaginait pas de quels tumultes sa cathédrale allait bientôt retentir. Quelques beaux élans d'enthousiasme donnèrent d'abord l'illusion de la concorde. Le 18 mars 1790, la municipalité élue en conséquence de l'organisation nouvelle, célébra solennellement son entrée en fonction; le maire, Frédéric de Dietrich, et ses collègues, après avoir, à l'Hôtel de Yille, reçu le pouvoir des mains du Magistrat intérimaire et prêté le serment civique sur la Place d'Armes, se remirent en marche, au son des cloches, au bruit du canon, vers la cathédrale. Là, montant en chaire, l'abbé de Kentzinger rendit hommage au zèle et aux talents de Dietrich, « avec autant d'empressement, lui dit-il, que si vous étiez né dans notre Église », prévoyant l'union de tous pour le salut de la patrie, l'union aussi dans « le respect que les peuples les plus éclairés se sont fait une gloire » d'accorder à la religion ; en un mot, termina-t-il, « nous serons chrétiens, frères, amis. Français, nous crierons tous : Vive la Nation, vive la Loi, vive le Roi!» Quelques semaines plus tard, à l'occasion de la grande fête patriotique des gardes nationales d'Alsace, de Lorraine et de Franche-Comté, le maire — ce même Dietrich chez qui, bientôt. Rouget de Lisle chantera son Chant de guerre pour l'Armée du Rhin — reçut leurs délégués sur la plate-forme de la cathédrale : ils avaient obtenu (( la permission de pavoiser les tourelles et la pointe de la flèche de pavillons aux couleurs de la Nation ». Ce furent les premiers drapeaux tricolores déployés à Strasbourg, et « ce spectacle vu des rives opposées du Rhin, dit le procès-verbal
officiel, apprit à l'Allemagne que l'empire de la liberté est fondé en France ».
Mais la concorde ne pouvait être qu'illusoire et passagère. Le décret sur les biens ecclésiastiques mis à la disposition de la nation (novembre 1789), le départ du cardinal de Rohan pour sa résidence d'Ettenhcim — sur territoire allemand, au delà du Rhin — (juin 1790), la promulgation de la Constitution civile du clergé (juillet-août 1790), la protestation du cardinal (novembre 1790), soulevaient violemment l'émotion publique. Pourtant, malgré l'agitation des esprits, la cathédrale était encore intacte. On y toucha pour la première fois à la suite de l'élection de l'évêque constitutionnel, l'abbé Brendel (6 mars 1791) : le Conseil général de la Commune décida de faire enlever, avant la célébration de la messe d'intronisation du nouvel évêque, les armoiries des Rohan sculptées sur le trône épiscopal et celles des chanoines du « cidevant )) Grand-Chapitre sculptées sur les stalles du chœur, emblèmes survivants d'une féodalité abolie. C'était une dégradation encore timide et qui ne fut, pendant longtemps, suivie d'aucune autre. Même, avec l'imminence de la guerre, avec l'ouverture des hostilités, avec l'invasion de la France, la surexcitation eut beau grandir : à ce moment, et jusqu'au dernier trimestre de 1793, un reste de respect faisait encore hésiter, retenait les gestes dans les limites d'une honnête audace. Quelques brutalités entre « jureurs » et « non-jureurs», comme l'évêque Brendel et le curé Jaeglé, un jour de mars 1791, devant l'autel de saint Laurent; quelques sermons étranges, comme celui du vicaire épiscopal Schwind, sur « les Papes dans toute leur nudité, parallèle entre la vie de Jésus et celle de ses successeurs »; et c'était tout. Il est vrai qu'en transmettant aux Strasbourgeois l'ordre de l'Assemblée Lé-
gislative du i4 août 1792 de convertir en canons le bronze de tous les monuments publics, l'arrêté municipal ajouta que tous les emblèmes de la féodalité et du fanatisme qui se trouvaient encore dans les édifices publics devaient être détruits immédiatement, et qu'en exécution de cet arrêté sans doute, on enleva leurs sceptres et leurs couronnes de pierre aux trois statues équestres de Glovis, Dagobert et Rodolphe de Habsbourg qui se trouvaient dans les contreforts évidés de la façade occidentale, au-dessus des portails, à la hauteur du premier étage. Mais on apporta beaucoup de ménagements à l'opération, et ce découronnement de trois statues n'apparaissait pas nécessairement comme une manifestation haineuse contre la religion. De même, quand, près d'un an plus tard, le 12 juillet 1793, on installa le télégraphe optique sur la plateforme de la toiture qui, depuis l'incendie de 1769, remplaçait l'ancienne mitre au-dessus de la coupole du chœur; ou que, le II septembre, les délégués du Comité de Salut Public requirent la municipalité de faire exécuter les décrets relatifs à la fonte des cloches ordonnée par toute la République*, on ne peut pas considérer non plus qu'il s'agit déjà de prescriptions vexatoires ou méchamment destructrices.
Cependant d'autres indices apparaissaient, plus inquiétants. La situation générale dans la ville, l'état des esprits s'étaient peu à peu modifiés. Les meneurs des clubs étaient arrivés au pouvoir. Les sincères de l'Église catholique conformiste n'avaient plus personne pour les soutenir; et les violents, abjurant le sacerdoce, allaient de plus en plus à la politique. La chaire de la cathédrale, une fois par semaine, devenait laïque, le citoyen Lanfrey étant chargé d'y lire et commenter