‹ La cathédrale de StrasbourgChapitre 22 sur 58 · I. .\n II î i5 novembre · texte numérisé non relu

I. .\n II î i5 novembre

que (( l'édifice de l'église catholique sera destiné à servir à la célébration du culte national » . Aussitôt grande réunion préparatoire à la cathédrale : discours de Monet : « Le prêtre a toujours été d'accord avec le tyran... » ; serment du peuple déclarant qu'il ne veut plus reconnaître de prêtres; enfin, au milieu des acclamations générales, le maire annonce qu'au prochain jour décadaire le lieu de la séance sera consacré à un Temple de la Raison. Fol enthousiasme qui ne manquait pas de générosité : cette foule n'éprouvait pas seulement la joie d'avoir entendu pour la première fois — dit Schneider dans son journal ^r^os — « l'antique cathédrale retentir de paroles inspirées par la Raison pure » ; un autre sentiment encore l'animait, quand s'éleva sous les voûtes, entonné par des milliers de voix, l'hymne qui était parti de Strasbourg pour devenir celui de la nation : Amour sacré de la Patrie!

Le grand jour arriva, « le jour de la troisième décade ». (( A la voix de la Philosophie » , dit une relation contemporaine*, la cathédrale avait été a purifiée », entre le 27 et le 3o brumaire, de « tous les ornements ridicules qui servaient aux cérémonies du fanatisme » : coût de cette destruction : SgS livres. Quand le cortège populaire, précédé du buste de Marat au milieu de faisceaux et de piques, arriva à la cathédrale, il put voir un immense drapeau déroulant ses plis audessus du grand portail de la façade, et un écriteau portant ces mots : « La lumière après les ténèbres ». Puis, le portail franchi, au bout de la nef ornée de drapeaux tricolores, à la place de la vieille chaire de Geiler de Kaysersbcrg — qui avait été démolie, avec précaution, heureusement — une largo

I. « Description de la fête de la Raison, cclébréo pour la première fois à Strasbourg, le jour de la 3" décade de brumaire de l'an II de la République », dans II. Reuss (oav. cilé, p. I\Z2 et suiv.).

Monument élevé dans le chœur de la Cathédrale pour la fête do la Raison (3o brumaire an II). (D'après une cravTire du temps.)

tribune, sur laquelle flottaient deux bannières portant en lettres d'or, l'une : « Le trône et Vautel avaient asservi les hommes », l'autre : « La raison et la force leur ont rendu leurs droits)). Enfin, au fond du chœur, un échafaudage en planches, supportant une espèce de décor de théâtre hâtivement brossée Tout au sommet, une figure en terme, la Nature aux nombreuses mamelles ; près d'elle, la Liberté brandissant au bout d'une pique le bonnet phrygien; de chaque côté, des génies ailés (on voudrait les appeler des anges) font gracieusement des gestes énergiques : deux d'entre eux, à droite, unissent leurs forces pour porter un faisceau a lié par un ruban tricolore, symbole des quatre-vingt-cinq départements réunis, appuyé sur la tête du fanatisme » qui gît à leurs pieds ; le troisième petit génie, à gauche, manie la forte massue dont il frappe encore tous ces « monstres à face humaine » enfin abattus, le fanatisme et ses amis, avec leurs attributs, livre trompeur, ciboire, encensoir, tous ces « reptiles à demi ensevelis sous les éclats de rocher » par cette « catastrophe terrible » qui « s'était nouvellement passée dans le sein » de la montagne. Plus bas, (( des prêtres de toutes les sectes : des rabbins avec les feuilles lacérées du Talmud, des ministres catholiques et protestants qui semblaient se charger encore de leurs anathèmes réciproques. Parmi ces prêtres on en remarquait un surtout, couvert d'un costume religieux, cachant la perversité de son âme sous les dehors de la pénitence et cherchant à séduire l'innocence d'une jeune vierge qu'il voulait corrompre... » Et, tout au bas de la montagne, « un marais

I. Voir R. Reuss (ouv. cité, p. ^36). Ce n'étaient certainement pas des figures sculptées, et c'était probablement autre chose qu'une simple peinture. Ou peut-être des tableaux vivants? On manque de renseignements précis sur ce point.

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d'où semblaient s'élever des exhalaisons impures », symboliques, apparemment, des « impostures )> du passe... Voilà pour le décor. — Quant à la cérémonie, elle ne fut pas moins pompeuse. La foule frémissante s'installe sur de vastes gradins étages le long des murs; l'u Hymne à la Nature » s'élève, entonné par dix mille chanteurs, dit le procès-verbal ; puis, le maire Monet monte à la tribune, puis le citoyen Adrien Boy, chirurgien en chef de l'armée du Rhin, puis Euloge Schneider; puis de nouveaux chants se font entendre, et des prêtres défilent, abjurant « leurs erreurs », promettant a de ne plus tromper le peuple » ; — et la place de la Cathédrale va s'appeler place de la Responsabilité.

Pourtant, si la religion était travestie, l'édifice lui-même n'avait pas encore subi les irrémédiables dégradations. L'heure en était proche, maintenant. Le 4 frimaire an II (24 novembre 1793), les représentants en mission chargèrent la municipalité « de faire abattre dans la huitaine toutes les statues de pierre qui sont autour du temple de la Raison » . La majorité du corps municipal temporisa, résista même, déclarant, par sa délibération du 12 frimaire, que l'administrateur des travaux publics avait déjà « donné les ordres pour faire abattre toutes les statues isolées placées à l'extérieur dudit temple ^ ; qu'une partie en était actuellement abattue [probablement les statues équestres de Clovis, Dagobert et Rodolphe] et que l'autre le serait aussi vite que la rareté actuelle des ouvriers le permettait; que, quant au grand nombre des statues qui font partie de l'architecture même, et qui ne pourraient être enlevées sans dégrader l'édifice », l'administrateur des travaux publics u croyait que la loi s'opposait à leur démoli-

I. (( Qui auraient pu, — lit-on dans une des picces-annexes — , nous rappeler le souvenir dg notre esclavage ou réveiller nos anciens préjuges. »

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tion )) ; qu'en effet le décret de la Convention Nationale du 6 juin 1793 (( prononce la peine de deux années de fers contre quiconque dégradera les monuments nationaux » ; qu'il y a lieu d'approuver « les mesures susdites prises par l'administrateur des travaux publics » ; qu'il en sera fait part auxdits représentants du peuple, et qu' « il leur sera observé en même temps que l'édifice de la Cathédrale tenant un rang distingué parmi les monuments nationaux, la commission municipale croit que ce serait contrevenir à la susdite loi en abattant les statues qui font partie de l'architecture dudit édifice. »

Le maire, Monet, essaya de faire rapporter cette partie de l'arrêté, ou d'en restreindre la portée : il voulut demander la conservation des seuls ornements dont la destruction nuirait à la solidité de la cathédrale. La municipalité résista au maire. Elle ne changea rien à sa motion. Et pourtant, à cette heure même, elle donnait plus d'un témoignage non douteux de son dévouement au culte de la Raison. Mais elle aimait sa Cathédrale, tandis que Monet, Savoyard, n'avait sans doute pas les mêmes raisons de l'aimer. Irrité de n'avoir pu convaincre ses collègues, il ordonna directement et immédiatement à l'administrateur des travaux publics, Gérold, « de faire enlever dans le plus bref délai, en conséquence de l'arrêté des représentants du peuple Saint-Just et Lebas, toutes les statues du temple de la Raison ; en conséquence, de requérir non seulement les ouvriers, mais les citoyens en état de se servir d'un marteau, pour les abattre le plus promptement possible, n Dernière tentative de résistance : l'administrateur des travaux publics fît desceller, avec précaution, par quelques ouvriers experts, les statues qui couvraient la façade; il en sauva ainsi soixante-sept, qu'il cacha soigneusement. Mais il ne put faire davantage : les « citoyens en état de se servir d'un marteau ))

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survinrent, et les marteaux firent leur office. Par bonheur les ouvriers de l'Œuvre Notre-Dame ne mettaient aucun entrain à cette besogne de destruction, et les autres, iconoclastes sans héroïsme, ne se risquaient pas à monter très haut dans l'édifice. Au bout de deux jours, le 19 frimaire, on déclara le travail terminé*. Pendant l'opération, un savant professeur de la

I. J. F. Hermann, t. I, p. 383, a donné une nomenclature de ces destructions et mutilations d'après le procès-verbal du 6 germinal an III : « Au grand portail, on démonta quinze grandes statues sur piédestaux; on abattit un grand nombre de figures représentant soixante et dix faits historiques de la Bible, taillées dans des cannelures en bosse ou bas-reliefs. On détruisit encore [en partie, nous le verrons plus loin] le grand bas-relief placé au-dessus de la porte et représentant un grand nombre de faits historiques ; vingt-quatre statues placées entre des colonnes de très petit module, très artistement travaillées ; de même douze statues appelées les musiciens [disposées sur un des deux gables au-dessus du grand portail]. — Aux deux portails latéraux, on démonta vingt- [juatre statues sur piédestaux ; . . . toutes les figures en bosse placées dans les cannelures des cintres des deux portails ; les deux bas-reliefs au-dessus des deux portails ; les trois grandes statues équestres représentant les rois Clovis et Dagobert et l'empereur Rodolphe d'Habsbourg; treize statues au-dessus de la rosace avec des figures en bas-relief, travaillées en bosse... Quatre pommes Je pin, servant d'ornement aux tourelles, furent abattues ; les ignorants vandales les prenaient pour des fleurs de lis. — Au portail connu sous le nom de Saint-Laurent furent abattues dix statues sur des piédestaux ; sous un baldaquin, saint Laurent couché sur un gril, au-dessus du portail ; trois autres statues dans l'intérieur du baldaquin... — A la façade vis-à-vis du château royal, ci-devant palais épiscopal : quinze statues sur piédestaux; deux basreliefs en bosse au-dessus des deux portes... — A la prétendue croix, au sommet de la flèche, on a abattu les ornemens arabesques et les extrémités regardées à tort comme des fleurs de lis... — Dans la chapelle de la Croix )u de Sainte-Catherine, cinq statues... » — Malgré l'apparente précision de nomenclature, il règne encore, à notre avis, quelque incertitude sur les ^ causés à l'édifice pendant ces journées révolutionnaires : ainsi, le fait |ue certaines séries de ces statues ont été conservées presque intactes et que telle autre a complètement disparu (les Apôtres du portail du croisillon sud), pourrait provoquer plus d'une question. Peut-être la nomenclature rapportée par Hermann mériterait-elle un examen approfondi, au lieu de servir simplement de base à des appréciations diverses où apparaissent parfois des velléités de comparaison entre le « vandalisme » de la Reforme et celui de la Revo-

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ville, Hermann*, avait eu le courage d'écrire au Département pour rappeler que, d'après la volonté de la Convention, « les pièces de l'art et de la curiosité qui pourront servir à l'instruction » doivent être conservées ; que les statues de la cathédrale méritent « d'être conservées dans le cabinet national servant à l'histoire de l'art de la sculpture, du costume des temps où elles ont été faites et à l'histoire en général, plusieurs étant allégoriques et exprimant le génie et les idées de ces siècles reculés » ; qu'en conséquence il convient « de ménager ces statues le plus possible et de leur faire assigner une place où elles soient à l'abri de toutes injures, jusqu'à ce qu'elles puissent en trouver une où elles seront disposées d'une manière qui réponde aux vues de la Convention Nationale )). Hermann réussit à recueillir un certain nombre de têtes mu tilées qu'il déposa à la Bibliothèque de la ville en les ornant d'épigrammes latines contre Monet et ses amis.

Avant la fin de l'époque troublée, la cathédrale faillit subii une dégradation plus grave encore que celle des journées d( frimaire. En floréal-prairial an II (mai-juin 1794)» le citoyer Téterel — un Lyonnais, comme on l'a vu — reprit comme officier municipal la motion qu'il avait faite quelques moi: auparavant aux Jacobins, de faire abattre la flèche de h cathédrale, qui blesse profondément le sentiment de l'égalité La municipalité eut recours à un subterfuge : mieux valait pour produire le même efl'et et à meilleur compte, arborer su la croix, tout en haut de la flèche, au-dessus de la couronn^ le symbole de la liberté. On hissa donc jusqu'à cette place ui immense bonnet phrygien en tôle, de couleur rouge vive, d'oi

lution (Voir G. Save, La Panagla du Dôme de Strasbourg, Strasbourg, i! p. 64 et suiv.).

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