Voir p. iSli
2. C'est ce document que nous reproduisons ci-contre, on le simpliGant.
VUE DU COTÉ NORD (d'après une ancienne gravure)
Reslitulion schûmalique du projet d'Erwin, d'après les dessins de l'Œuvre Notre-Dame.
i8 LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG.
depuis par une maçonnerie intermédiaire, seraient restés isolés l'un de l'autre ; d'ailleurs, qu'Erwin n'ait été pour rien dans le projet de ce lourd massif de maçonnerie, l'édifice même en offre des preuves non douteuses : sur leurs côtés maintenant masqués, les tours ont des fenêtres tout à fait pareilles à celles des côtés extérieurs; sur la tour du sud, les ornements de la corniche supérieure sont achevés au côté masqué comme aux côtés extérieurs, et les fenêtres de cette tour sont garnies de leurs meneaux; si ces ornements de la corniche et si ces meneaux manquent dans la tour du nord, c'est que l'on ne conçut l'idée de s'écarter du plan primitif d'Erwin pour exécuter le massif intermédiaire que juste au moment où la construction et l'ornementation des tours en était arrivée à ce point, c'est-à-dire environ cinquante ans après la mort d'Erwin. — D'après le même document encore, ces troisièmes étages des tours se seraient, à la hauteur de la plateforme actuelle, prolongés chacun en une flèche pyramidale, dans le genre peut-être de la flèche à jour qui s'éleva, contemporaine de ce document, au milieu de la façade de la cathédrale de Fribourg. . . On le voit : entre ce qu'a pu vouloir Erwin et ce qui a été réalisé, les différences ne manquent point.
C'est le 2 février 1276, c'est-à-dire exactement six mois après l'achèvement de la nef, que furent jetés solennellement les fondements de la façade occidentale. Ce jour-là, jour de la Purification de la Vierge, l'évêque, Conrad de Lichtenberg, célébra la messe sur l'autel de la patronne de l'église, implora sa bénédiction, fit trois fois, suivi de tout le clergé, le tour de l'emplacement de la façade, le bénit et le consacra, enfonçant une pelle dans le sol et rejetant trois pelletées de terre pour préluder au travail des ouvriers... Une rixe s'ensuivit : cha-
cun des ouvriers voulait travailler avec la pelle de l'évêque et à la place même qu'il avait occupée. Il y eut mort d'homme, et l'évêque, effrayé de ce présage, fit suspendre les travaux pendant neuf jours, au bout desquels il procéda à une nouvelle consécration. Un an après, le 26 mai 1277 (S'-Urbain), il posa la première pierre de la tour, cérémonie qui fut rappelée, ultérieurement sans aucun doute, par l'inscription que nous avons citée plus haut : Vœuvre glorieuse d'Erwin était enfin commencée. En 1291, — malgré l'ébranlement causé par le tremblement de terre de 1289, — elle s'élevait assez haut pour qu'on pût poser, à la base du deuxième étage où elles sont encore aujourd'hui (refaites), les statues équestres de Clovis, de Dagobcrt et de Rodolphe de Habsbourg.
Le grand incendie de 1298 contraignit à des réparations dans les parties antérieures et retarda sans doute les travaux de la façade. L'empereur Albert, fils de Rodolphe de Habsbourg, venait de passer quelques semaines à Strasbourg, pour surveiller de là les partisans que son rival Adolphe de Nassau comptait en Alsace. Quand il partit, le jour de l'Assomption, un des valets de sa suite laissa par mégarde brûler une lumière dans l'écurie d'une maison voisine du Fronhof ; un incendie se déclara ; plus de trois cents maisons de la ville furent réduites en cendres, et, par la corde d'une grue qui servait à monter les pierres de la construction nouvelle, le feu gagna un des échafaudages, puis le toit de la cathédrale.
Les critiques ont longuement discuté sur les dégâts qu'avait dû causer cet incendie*, mais sans avoir pu jamais les déterminer exactement. Le grand nom d'Erwin dominant toute celte époque, on n'était pas fâché, non seulement de faire
I. Voir surtout Khaus, oav. cité, p. 3G7-373, et aussi Dehio, ouv. cUé, p. 172-17G.
intervenir l'illustre architecte dans la réparation du dommage, mais encore de le voir présider à une reconstruction totale de la nef que l'incendie aurait rendue nécessaire; aussi a-t-on fait valoir, en faveur de cette hypothèse, des témoignages d'ordres très divers. — Gomme le contemporain Ellenhard avait employé l'adverbe penitus en parlant de la destruction causée par le feu S certains l'avaient traduit par : de fond en comble, traduction plus littérale qu'il ne convient aux chroniques de cette époque, particulièrement quand elles sont faites de souvenirs écrits par des tiers et seulement réunis par l'auteur nominal ; peut-être fallait-il faire davantage attention au contexte, qui rend possible une autre explication : destruction complète des orgues, cloches et autres objets mobiliers, laissant subsister le corps de l'édifice malgré les atteintes de l'incendie. — Gomme, d'autre part, la nef comporte des différences de style sensibles, on en concluait qu'Erwin — qui l'aurait refaite — l'avait refaite en deux fois, les deux travées de l'est d'abord, les cinq autres ensuite, interrompant d'ailleurs pour ce travail celui de la façade : on ne remarquait pas que les vingt-cinq années de durée de la construction de la nef (i 250-1276) suffisaient à expliquer normalement ces différences, sans qu'on ait besoin de recourir à une intervention d'Erwin après catastrophe, — et que d'ailleurs les différences sont encore plus sensibles entre la nef et la façade occidentale qu'entre les différentes parties de la nef. Gonçoit-on, au reste, qu'Erwin se soit astreint, dans la nef, à la résurrection d'un style antérieur à lui, lorsque, dans toutes les œuvres qui lui sont plus sûrement attribuées, il
I. Voir Khaus, p. 3G7-368, et, pour Ellenhard : Chronique de Godefroi dEnsmingen {11 3 2- 13^2), ]iuh\ièG par Joseph Liblin (Strasbourg, Simon, 1868, in-S"), p. Sa.
VUE GÉNÉRALE (■l'après une ancienne lithographie)
s'est montré fidèlement passionné d'un art plus jeune ? — On a cherché d'autres preuves encore; on a invoqué, par exemple, la similitude des marques de tâcherons*, dont plusieurs se retrouvent les mêmes à la façade occidentale, au transept, et dans diverses parties de la nef, en s'appuyant sur cette constatation comme sur un terrain solide : or, si au xv* et au xvi° siècles les marques d'ouvriers, étant alors employées suivant des modes déterminés, peuvent fournir des indications utiles sur leurs auteurs, il n'en est pas tout à fait de même pour le xii% le xin% même le xiv^ siècles, où elles apparaissent plutôt comme des signes commodes en vue du travail à répartir ou du compte à régler, que comme des signatures ; d'ailleurs, en fait, on rencontre les mêmes marques dans des parties de l'édifice qui ne sont évidemment pas contemporaines les unes des autres, ou dans des édifices qui sont d'autres époques : à Saint-Georges de Schlestadt, église du style de transition, par exemple, on retrouve des signes qui, à la cathédrale de Strasbourg, figurent à la coupole du chœur — fin du style roman — et à la façade occidentale — du style gothique avancé.
Il est à présumer, dans ces conditions, que l'incendie de la toiture en 1298 n'a pas affecté plus profondément la nef elle-même que les incendies de i384, de 1769 et de 1870, — et qu'on se contenta de faire les restaurations indispensables, augmentées sans doute de quelques ornementations nouvelles, comme cette célèbre procession animale^, qui fut sculptée à ce moment-là sur un chapiteau et qui devint plus tard
I. KIotz et Didron ont compte a^a variétés de signes lapidaires à la cathédrale de Strasbourg (^Les signes lapidaires au Moyen âge, dans les Annales archéologiques de Didron. t. III, p. 3i et suiv.).