‹ La Cathédrale de Trèves du IVe au XIXe siècleChapitre 16 sur 30 · VIOLLET-LE-DUC · texte numérisé non relu

VIOLLET-LE-DUC

chemin de ronde : il y a la recherche évidente des effets d'ombre et de lumière ; comme on l'a fort bien remarqué; il y a ce besoin d'épancher au dehors cette vie recluse du moyen âge, cet attrait des heures méditatives accoudées sur le balcon en face d'une belle nature. Nul doute que les architectes n'aient tenu compte du cadre dont les merveilleux sites rhénans doteraient leurs œuvres: témoin la cathédrale d'Andernach, se détachant imposante de son noir amphithéâtre de basalte; — Saint-George de Limbourg, groupant neuf tours au faîte d'un rocher à pic baigné par la Lahn; — la splendide église de Laach, mirant dans les vastes ondes d'un cratère éteint et cerné de coteaux boisés quatre tours et deux coupoles; là mieux qu'ailleurs nous saisirons la pensée de l'artiste. Cette église, en effet, s'accompagne à l'ouest d'une avant-cour close sur trois faces en manière de cloître, par des galeries communiquant par un portail avec les collatéraux. Chaque travée s'ajoure sur le préau par trois ou quatre cintres retombant sur des colonnettes de schiste noir, accouplées et à chapiteaux délicatement feuillagés. Le mur d'enceinte offre en arcature aveugle une disposition analogue. Eh bien ! récemment l'on a découvert que cette dernière arcature avait été désajourée par un remplissage de seconde main, et l'on s'est empressé de restituer l'ordonnance primitive. Qu'on juge de l'effet de ce double écran, du jeu des ombres et des lignes, pour le spectateur placé dans les jardins environnants, ou dans le préau ! il est tel, que MM. de Quast et Kugler ne trouvent de point de comparaison que hors de l'Allemagne, dans les cours et les jardins de l'Alhambra.

IV. Et maintenant il nous faut tout au moins effleurer la grande question de l'influence byzantine, car, outre la petite galerie gratifiée de nationalité orientale par M. Fortoul , on a fait au ciseau grec honneur de la sculpture du dôme ; bien plus, le monument romain accuserait cette influence qui renaît réellement sous nos pas. Eh bien! demandons au passé de l'Allemagne quel en pourrait être le fait générateur.

Serait-ce le mariage d'Othon et de Théophanie 4, belle-fille de l'empereur régnant, et dont on se débarrassait volontiers à Byzance? Cette princesse, froidement accueillie par une cour qui parlait assez haut de la renvoyer, sut à la vérité s'y faire respecter, mais resta impopulaire. Aux yeux de la nation, elle

1. Conf. l'importante publication de M. Schnaase : «Geschichte derbildenden Kunstim Mittelalter », 11 B., n ab. Le' moindre mérite de l'auteur est d'être au courant de tout ce qui a été publié hors de son pays, et d'en faire un judicieux emploi. Nous puisons largement au chapitre qui traite de la «question byzantine», regrettant de ne pouvoir le donner en entier à nos lecteurs. La traduction de cet ouvrage, d'ailleurs remarquablement écrit, serait un vrai service rendu à l'archéologie.

n'avait pas le cœur allemand, cette mère qui inspirait à son fils Othon III un orgueil de sa descendance grecque, ridicule au point de lui faire adopter le cérémonial d'Orient et de le rendre ainsi la risée même des Romains. Remarquons que Dithmar appelle ce cérémonial : « Romanam consuetudinem ». Les Ryzantins s'intitulaient Romains et on les regardait comme tels.

Oue dire des rapports internationaux? Ils étaient rares et sans portée, et le secret moteur reste d'une part la vanité, de l'autre cette déférence que dicte la crainte. Au commencement du moyen âge, il est vrai, les empereurs d'Allemagne cherchaient à s'entourer de l'auréole que reflétait encore, aux yeux des peuples , ce titre d'empereur des Romains , patrimoine des autocrates de Ryzance, et ces derniers s'y prêtaient, ne fût-ce que pour ménager de puissants barbares et leur imposer un semblant de dépendance. On s'envoyait donc des ambassades , des présents ; on contractait des alliances matrimoniales; mais le tout n'amenait que de minces résultats, vu l'incompatibilité entre les deux nations, les Grecs traitant les Germains de barbares, et ceux-ci leur rendant haine et mépris.

L'étude du grec était tombée en désuétude; Alcuin en savait peu, Charlemagne le comprenait sans le parler, et plus tard, alors qu'il s'agissait d'unir la princesse Edwige, fille d'Henri Ier, au prince Constantin, on fit venir d'Orient des maîtres de grec. Aussi Tiraboschi ne trouve-t-il plus traces d'études grecques au ixe siècle en Italie. Il y eut une recrudescence sous les Othons: Rruno s'entoure de savants grecs et dispute avec eux; Luitprand, ambassadeur d'Othon, entremêle son latin boursouflé de mots grecs, et la pompeuse élocution des Anglo-Saxons 1 se délecte à ce genre d'emprunt, mode pédantesque qui, loin d'impliquer une connaissance approfondie de l'idiome oriental, se borne à glaner des mots épars dans le vocabulaire liturgique de l'Église, ou les citations des Pères, dans les auteurs latins. Les traductions d'écrits grecs n'abordèrent ultérieurement l'Occident, comme le démontre Hallam, que par la voie détournée des Arabes. Le schisme d'Orient acheva de rompre toute relation littéraire, et dès lors on cesse de se comprendre. Le vandalisme iconoclaste fit émigrer des moines grecs ; l'Occident les accueille, Rome leur ouvre des monastères : mais la littérature grecque n'en fut pas mieux connue, car, au xic siècle, l'élite des savants ignore cette langue et fête des moines irlandais qui en possèdent l'alphabet. Pétrarque n'avance-t-il pas que de

i . Guillaume de Malmesbury fait cette remarque dans la « Vie d'Aldhelmus » : « Graeci involute, Romani splendide, Angli pompatice dicere soient. Id in omnibus antiquis chartis est animadvertendum quantum quibusdam verbis abstrusis ex gra?co petitis delectentur ». Schlosser, « Gesch- », d. m. ab. n, 2, p. 26. Schnaase, 569.

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son temps, en Italie, dix personnes sont en état d'entendre Homère? et durant la première moitié du xir siècle, nul n'en pouvait dire autant de sa docte personne.

A la vérité, les étoffes d'Orient, les tapis et autres objets de luxe, étaient en haute faveur; mais l'Allemagne et le nord de l'Europe les tiraient, non par voie directe, mais bien de Venise, véritable entrepôt du Levant 1. Charlemagne se trouvant dans le Frioul, les personnes de sa suite revenant de Pavie, où les Vénitiens avaient récemment apporté les trésors de l'Orient, parurent en somptueux habits de soie et avec toutes sortes de pelleteries étrangères 2. Dans la suite, Luitprand, lors de son ambassade à Constantinople, à chaque merveille exhibée, observe froidement avoir vu cela à Venise. Tenons compte toutefois des présents envoyés ou rapportés par des princes s, comme aussi des menus objets d'art envoyés par le commerce, ou dont, à leurs risques et périls, se chargeaient les pèlerins. L'importation en grand ne date que de la razzia opérée à Contantinople, et grâce à laquelle les barons de la croisade firent largesses à la mère-patrie : mais déjà l'art occidental s'était individualisé. Il n'en faut pas moins s'attendre à une réaction, eu égard à la plastique et aux arts d'ornementation, durant la seconde moitié du xne siècle.

On peut l'avancer hardiment, l'architecture allemande n'a jamais fait du

1. Le commerce maritime du Levant fut d'abord le monopole des villes d'Italie; mais, dès le temps de Charlemagne, il s'était établi une voie très-fréquentée d'Allemagne à Constantinople. (« De negotiatoribus qui partibus Slavorum et Avarorum pergunt, quousque procedere cum suis negotiis debent : id est, partibus Saxoniae usque ad Bardowïck, et ad Megadoburg, et ad Espesfurd, et ad Halechstadt, et ad Torachein, et ad Regensburi, et ad Lauriacum ». («Capitul. Car. Magn. », m, 6. Ap. Baluz, t. i, p. 755. ) L'entrepôt de ce commerce était Lorch, dans la Basse-Autriche; et c'était de l'abbaye de Bardowick, près Luneburg, que la répartition s'opérait vers le Nord. Les Bulgares, vers le milieu du viue siècle, réussirent à expulser les Avares, et exercèrent ce commerce durant tout le Xe siècle; mais, abrutis par la rage du gain et la corruption des mœurs, comme le déclare Suidas ( Sub voce BouX-yapoi j , ils tombèrent sous le joug des empereurs grecs, et leur commerce passa entre les mains des Hongrois. Ratisbonne devint place d'entrepôt, grâce à sa position, et Vienne devait partager cet avantage. La route du Levant côtoyait donc la gauche ou la droite du Danube, et fut suivie par les premiers croisés. Après la conquête de Byzance, les commerçants, voulant tirer leurs marchandises directement de la Lombardie, se frayèrent peu à peu une route à travers les Alpes. Ratisbonne et Vienne eurent leur maison teutonique à Venise (1268). Néanmoins vint le tour d'Augsbourg (1320) et de Nuremberg qui, durant le xve siècle, monopolisant l'entrepôt, distribuèrent les marchandises dans les provinces du Rhin et dans tout le Nord. Enfin Mayence et Cologne devinrent marchés principaux pour l'Ouest, comme Erfurt pour l'Est. Voy. Heeren, « De l'influence des Croisades ».

2. « Monach. S. Gall. », Beckmann, fragments pour servir à l'histoire des découvertes.

3. Exemple : Sigurd I, roi de Norvège (1130), donne à l'église de Kongella : « tabulam quam in Grœcia ex sere et argento confici curaverat inauratam, liquidisque gemmis nitide distinctam ». Snorro Sturleson, dans « Minutoli der Dom zu Drontheim », p. 38. Schnaase, 571 .

byzantin de parti pris, mais çà et là du byzantin italianisé. Le style roman diffère essentiellement du style byzantin et développe l'élément romain d'une manière si logique et si complète, qu'il laisse peu de place à une influence orientale sur grande échelle. Il arrive à l'art germano-roman de s'égarer en tentatives insolites qui ne font point école et ne laissent d'autre trace que leur existence exceptionnelle et isolée. Que si, à la vue de tel plan, telle forme, on croit surprendre l'art en flagrant délit de byzantinisme l, on s'aperçoit bientôt que l'art local a romanisé l'idée orientale, et l'on cherche inutilement cette contrefaçon de détails qui signale dès son début et caractérise essentiellement l'emprunt fait à un style étranger. Gomme exemple concluant, l'on doit citer l'église de Schwarzrheindorf, près Bonn, fondée en 1151 par l'archevêque de Cologne, Arnold de Wied, qui avait séjourné en Orient(ll/i7 et 1148). Ce monument admet de la part des constructeurs des études byzantines, eu égard à la forme de la coupole, mais nullement à l'endroit du détail, accusant ici le style rhénan.

A toute règle l'exception. Après nous être prononcé aussi catégoriquement, nous devons confier à ceux de nos lecteurs qui ne seraient pas lecteurs habituels du « Bulletin monumental » de M. de Caumont que les planches de la statistique de la Westphalie, par M. Lùbke, ont révélé naguère à M. de Verneilh le caractère essentiellement byzantin des monuments de Dortmund, Paderborn et autres villes westphaliennes. Ces édifices lui rappelaient, en effet, au premier coup d'oeil, non pas les séries de coupoles sur pendentifs du Périgord, ils ne sont pas byzantins à ce point, mais les monuments du style plantagenet qui en dérivent. Ainsi, comme dans l'Anjou, les travées exactement carrées, les voûtes d'arêtes sur nervures surhaussées en coupole, voire dans les plus anciens, sinon la vraie coupole sur pendentifs, du moins la coupole sans pendentifs distincts, qui forme la transition aux coupoles nervées. Le monument qui accuse le mieux cette filiation byzantine est l'église de kirchlinde, offrant deux coupoles sans pendentifs distincts, semblables à celle des transepts de Fontevrault. — Alors que chaque portion de voûte carrée, commençant comme une voûte d'arêtes, ne tarde pas à émousser et à supprimer ses arêtes et à relever sa clef pour ne plus offrir qu'une coupole sphérique à la place de deux berceaux qui se pénètrent, l'on ne saurait disconvenir que ce ne soit là une mo-

1. On lit dans la « Vita Meinwerci », cap. 70, clans Leibnitz, « Scr. r. Brunswicarum », i, p. 562 : « Meinwercus ecclesiain ad similitudinem sanctae Hierosolj mitanae ecclesiae facere dis— ponens, Winonem Hierosolymam mittens, mensuras ejusdem ecclesiae et Sancti Sepulchri deferri sibi mandavit ». — « Les imitations du saint Sépulcre se bornent à une analogie basée sur une reproduction des mesures, et cela suffisait à la pieuse intention ». Schnaase, 580.

dification de la voûtes d'arêtes, fort extraordinaire en elle-même, et qu'elle ne puisse être considérée comme une simplification de la voûte byzantine.

Le système de M. de Verneilh commande en tout cas la plus sérieuse attention 1, et pour l'apprécier en pleine connaissance de cause, il faudrait posséder à fond l'école angevine et ses sources. Cet éminent archéologue ayant récemment accompli un voyage à Gonstantinople, en Grèce et à Venise, il convient d'attendre qu'il ait pu soumettre lui-même son hypothèse à l'épreuve décisive de l'étude sur les lieux. Ajoutons encore que M. de Verneilh avait conclu à l'existence en Westphalie d'un type byzantin plus ou moins caractérisé, et que ce type existe : c'est la chapelle de Saint-Barthélemy, à Paderborn, bâtie par saint Meinwerc (évêque de 1000 à 1036), à l'aide d'ouvriers grecs2. M. Kreuser les suppose des tailleurs ou extracteurs de marbre, originaires de ces provinces de la basse Italie, relevant des empereurs byzantins3, origine qui, selon M. de Verneilh, ne s'oppose pas à ce qu'ils fussent de véritables maçons grecs, plus ou moins habiles, mais que l'on jugeait à Paderborn supérieurs à ceux du pays, et qui connaissaient la coupole byzantine; car le type qu'ils sembleraient avoir eu en vue est l'IIebdomon , ces citernes de Constantinople aux innombrables coupoles en miniature, portées sur simples colonnes et couvrant chaque travée. Au lieu d'une grande coupole, nos Grecs en ont fait neuf petites, disposées en trois travées et supportées par de légères colonnes. Mais tant d'arcs et de pendentifs étaient inutiles à une si petite échelle et gênants pour une voûte en blocage : on a simplifié tout cela et fondu les calotes des coupoles dans les pendentifs, les pendentifs dans les grands arcs. '■ — Somme toute, si la règle doit admettre l'exception, l'exception confirmera la règle; car ces Grecs employés par saint Meinwerc sont, dans les annales de l'architecture germano-romane, un fait non-seulement isolé, mais unique.

On supposerait volontiers des artistes grecs tout au moins disséminés en Allemagne. A cet égard, absence presque complète de témoignages. Les maîtres et les ouvriers employés par Charlemagne à Aix-la-Chapelle avaient

1. Dans le but de mettre en quelque sorte ce système à l'étude, nous l'avons, dès longtemps, signalé à Berlin, Paderborn, Munster, Bonn et Cologne, sans toutefois qu'il nous ait été, quant à présent, transmis d'observations.

2. « Capellam quamdam, capellae in honore sanctœ Maria? a Geroldo Caroli Magni imp. consanguineo contiguam, per « operarios graecos » construxit, eamque in honore sancti Bartholomaei dedicavit». — « Vita Meinwerci », édit. Brower. — Un écrivain du xve siècle, Gobelinus Persona, semble avoir tronqué le texte, en faisant remonter cette construction au temps de Charlemagne. Fiorillo l'a suivi.

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