‹ La Cathédrale de Trèves du IVe au XIXe siècleChapitre 18 sur 30 · Forster, « Gesch. der deutschen Kunst. », p · texte numérisé non relu

Forster, « Gesch. der deutschen Kunst. », p

4. On en possède à la Bibliothèque de Wurzbourg, à Bamberg, de l'époque intermédiaire entre le vie et le vm* siècle. — La Vierge et l'Enfant Jésus qu'offre un évangéliaire de Leipzig et l'ornementation d'un évangéliaire de Paris (Supplém. lat., n° 99 bis) semblent provenir d'Italie.

5. Diptyque d'Othon II à Saint-Gall. — Codex d'Echternach actuellement à Gotha. — Codex d'Essen offrant le portrait de l'abbesse Théophanie (1051).

LA CATHÉDRALE Dli TRÊVES.

En regard de ces derniers se place une série contemporaine, que caractérisent un faire grossier, des personnages trapus, aux traits et aux membres démesurés, mouvementés avec véhémence, faisant effort à se rendre significatifs, et n'ayant de quasi-bysantin que le drapé de leurs vêtements. Ce n'est pas que l'habileté technique manque à l'artiste, les encadrements feuillagés prouvent le contraire : c'est qu'il tâtonne à la recherche du vrai, de l'expression des sentiments de l'âme. Dès lors, le style architectonique aidant, on doit pressentir le progrès qui signalera le xne siècle, et qu'anticipent déjà les ivoires de l'évangéliaire de Wûrzbourg1, abritant sous de charmantes végétations toute une zoologie. La sculpture du siècle précédent accusait l'influence du dessin des miniatures byzantines, et plus encore un grossier naturalisme2. Mais au xne siècle l'art corrige ses formes, règle son style, s'astreint à l'austère tracé de la ligne droite, et s'il se rapproche encore des miniatures byzantines par la draperie, on ne peut le taxer d'emprunt, car à la tenue doucereuse et maniérée de ces dernières il oppose une individualité, une force d'expression qui résultent bien plutôt du développement progressif de la pensée architectonique. Aussi le xne siècle ne tarde-t-il pas à nous mettre en face d'une importante création, l'Exsterstein, dans la principauté de Lippe, non loin du champ de bataille d'Arminius et de la forêt de Teutoburg. C'est une descente de croix, sculptée à même la paroi d'un rocher, frontispice d'une grotte qui a vu s'accomplir les rites sanglants des Germains, mais que le culte chrétien est venu purifier à son tour ; car si tels réduits portent le nom de «trou du sang, cave du sang» (Blutloch, Blutkessel), d'autres sont appelés « la chapelle, le trou du baptême. » Cette composition, digne, sévère et vigoureuse, que de nouvelles recherches5 datent d'environ 1115, offre dans les personnages cette longueur corporelle démesurée (le christ), ce plissé symétrique des byzantins. Mais Nicodème et Joseph d'Arimathie sont accoutrés en manière de soldats romains, et la sainte Vierge est vêtue en matrone allemande. L'ajustement laisse soupçonner une certaine perception des formes anatomiques, l'ensemble enfin se recommande par un mouvement accentué et expressif, des motifs nouveaux et réellement inventés, voire un reflet de l'an-

1 . Reliquaire du trésor du château de Quedlinbourg, assigné au temps d'Henri I". — Relief à Wiïrzbourg.

2. Tels les portes de bois de Sainte-Marie du Capitole; — les figures en relief de l'antéglise de Saint-Emmeran à Ratisbonne, qui rappellent les momies égyptiennes (de 1049 à 1064); — les fonts baptismaux de Pont-à-Mousson.

3. Massmann, « der Exsterstein in Westphalen », Weimar, 1846, illustré d'un beau dessin du sculpteur Randel.

tique. Citons en sous-ordre les bas-reliefs de Frekenhorst en Westphalie (après 1129), ceux du tympan des portes de Willigis à Mayence (1135). de Sainte-Cécile et Saint-Pantaléon de Cologne, de Saint-Ervitte en Westphalie, tous de la lignée d'Exsterstein.

Un autre style distingue les sculptures intérieures du dôme de Goslar, par le raccourci des personnages, la raideur des traits, la simplicité des vêtements, qui rappellent l'antique. Elles doivent appartenir au second quart du xiie siècle comme encore le pseudo-monument de Plechtrude à Sainte- Marie du Capitole. les bas-reliefs dès six apôtres dans la cathédrale de Bâle, les fonts baptismaux actuellement placés au dôme de Merseburg, où le costume oriental des prophètes fait contraste intentionnel avec la tenue plus romaine des apôtres.

Parler de l'école saxonne, de ces figures assignées à poste fixe, comme un rhythme architectonique aux tympans des arcades d'entre-nefs et au front des cancelli du chœur, ce serait dépasser notre but, et d'autant plus que l'élément byzantin n'a jamais prédominé dans cette école. Nous nous dispensons également de remonter la seconde moitié du xue siècle pour rencontrer les basreliefs du chœur Saint-Georges de Bamberg , les sculptures du portail de l'église des Écossais à Ratisbonne, ou enfin les effigies en relief du portail de Freissingen affectant un autre style. Ce que nous avons dit suffit, croyonsnous, pour établir ou faire présumer que, durant toute la période romane d'édification et d'ornementation de la cathédrale de Trêves, l'art allemand était de force à se suffire à lui-même et à se passer d'artistes grecs ou grécisants; que vînt même une réaction byzantine importée par les croisades, l'art pourrait payer tribut à l'étrangère, mais n'en continuerait pas moins à mouler des œuvres nombreuses à l'empreinte nationale.

Trêves, ville aux grandes abbayes, aux évêques zélés pour la gloire monumentale du culte chrétien, avait , dès le début du xe siècle, une réputation artistique bien établie, si l'on en juge par les textes suivants. Le célèbre Gerbert (plus tard Sylvestre II) entretenait une active correspondance avec l'archevêque de Trêves, Egbert (978-993), et lui écrivait, entre autres au nom de l'archevêque de Reims, Adalberon (épït. 104.) : « Designato operi, designatas mittimus species, admirabilem formam-quœ mentem et oculos pascat, frater efficiet fratri, soror sorori. Exiguam materiam nostram, magnum ac célèbre ingenium vestrum nobilitabit, cum adjunctione vitri, tum compositione artificis elegantis. »

Il s'agit donc d'une œuvre d'art à exécuter à Trêves pour l'église de Reims; car «frater efficiet fratri» s'entend des deux archevêques, et «soror

sorori» des deux métropoles, lesquelles, comme Hincmar nous l'a appris, se traitaient de sœurs. Dans ce but l'on envoie : « designatas species.» Serait-ce dessin ou plan? Il s'agit, croyons-nous, et pour cause, de matières premières, d'un lingot d'or ou d'argent, et peut-être de quelques pierreries. A l'artiste trévirois d'ennoblir « exiguam materiam » par l'addition d'émaux, « adjonctione vitri », et par l'élégante ornementation qu'il composera, « compositione artificis elegantis». Une autre lettre complète cette première donnée. Gerbert mande à Egbert, cette fois en son propre nom (épit. 106) , qu'il se rende auprès de l'empereur Othon pour lui présenter requête. A son retour de chez l'empereur, (alors en Saxe) il ira à Trêves : « ut prolixam disjunctionem nostram ea conjunctione castigemus; » et comme il passe par Verdun, «et quoniam per Virdunum nobis iter est, eo crucem vestra sciencia, utsperamus, elaboratam, si fieri potest, cal. novembris dirigite; sitque hoc pignus amicitige, ita opus placens ; dum oculis crebrius ingeretur, indissolubilis amor in dies augmentabitur. » Cette croix semble bien être l'objet d'art indiqué dans la première lettre; autrement, ce serait une nouvelle commande. En tout cas résulte-t-il de cette correspondance qu'à cette époque l'on émaillait à Trêves avec succès ; d'ailleurs, Egbert fit don d'une autre croix à l'abbaye d'Egmont en Hollande, et les chroniques lui attribuent également un petit autel portatif.

Eu égard à la sculpture, remarquons simplement que Trêves possède, à proximité et en grande abondance, une pierre de grès admirable, qui a fait ses preuves à l'église Notre-Dame, et que la classe ouvrière y révèle , même de nos jours, une singulière aptitude à manier le ciseau.

Il nous reste à parler du moine de Syrie, Siméon, en l'honneur duquel l'archevêque Poppo convertit la porte de Mars en église, non qu'il fût artiste, comme on l'a bénévolement supposé en France, mais bien au contraire parce qu'il ne l'était pas, et que réellement l'on ne saurait lui attribuer l'influence la plus minime sur l'art trévirois.

Né à Syracuse1, élevé à Constantinople, Siméon, à peine adolescent, se rendit à Jérusalem, et là, sept années durant, s'adonna aux œuvres de charité et à l'étude du grec, du latin et des langues orientales. Mais déjà éprouvait-il un irrésistible attrait pour la vie solitaire. Il en essaya aux bords du Jourdain, puis aux rives de la mer Rouge, et se fixa définitivementsur le mont Sinaï. Mais l'abbé du monastère de céans, l'arrachant à sa chère retraite, lui

1. Voyez « Brevis narratio S. Simeonis confessons Trevirensis, ejus festis, etc.. ExEbervino abbate et vetustis Ecclesiae istius membranis », en tête du codex « Sancti Simeonis », édité par M. Steineinger (1844), alors professeur d'exégèse au grand séminaire, actuellement chanoine de la cathédrale de Trêves. v

enjoignit d'aller en Normandie recueillir un subside accordé par le comte Richard. Siméon partit avec le moine Cosma, et s'étant embarqués à bord d'un vaisseau vénitien, il leur arriva de tomber aux mains d'un pirate, mais de s'en tirer à la nage, en dépit d'une grêle de flèches. A Antioche, rencontre des abbés Ebervin, son futur biographe, et Richard, de Verdun, qui se rendaient en Terre Sainte. On se lie d'amitié, Siméon attend leur retour, et tous trois gagnent Belgrade, où l'autorité ombrageuse barre le passage et le force de sa personne à rebrousser chemin. « Demum immensi per Italiam fluxu... Rotomagum... innumeris terra marique afflictatus incommodis, pervenit ». Autre désastre : le comte était mort, le frère Cosma avait également pris la voie que « prend toute chair ». Heureusement pour Siméon, l'ami Ebervin lui revint en mémoire, et il s'en fut le rejoindre par la Lorraine, au monastère de Tholey, diocèse de Trêves. C'est là qu'en retour d'une bienveillante hospitalité il édifiait la communauté de ses pieux exemples.

Entre temps, l'archevêque Poppo, se disposant à se rendre en Palestine, avisa en notre Siméon un guide à souhait. Le voyage dura trois ans. Le retour s'effectua en 1028; et, la même année, Siméon obtint de s'établir à la porte de Mars, non pas, comme on pourrait le croire, pour y vivre en solitaire, mais bel et bien en reclus. L'installation eut lieu solennellement le jour de la Saint-André, en présence du clergé et du peuple1. 11 y vécut sept années, « horrifico specu abstrusus, et perpetuis expositus aquilonibus », s'endormit enfin dans le Seigneur, et le peuple chanta des hymnes pendant trente jours. — Revenons à notre cathédrale, et mettons-nous sérieusement en quête de l'influence byzantine.

Feu le professeur Kugler, de bien regrettable mémoire, révoquait en doute, dans ses « Notices de voyage à la Moselle », la provenance romaine de notre monument, et plus tard, dans son Histoire de l'art,, il tranchait la question en

1. Un manuscrit de la Bibliothèque de Priim, de la fin du xne ou du commencement du xme siècle, contient le cérémonial usité en pareil cas, sous la rubrique « Ordo ad hominem includendum ». Le postulant, ayant ouï, pieds déchaussés, la messe et la récilation des litanies des saints et des psaumes de la pénitence, se rendait portant une croix, et au chant « In exitu Israël », processionnellement à sa future demeure. L'officiant procédait à la bénédiction du lieu, introduisait le reclus, et incontinent : « Obstruatur foramen per quod ingressus est, et incipiatur psalm. « Quemadmodum desiderat » et cum anliphona « Haec requies »,etc. Entre plusieurs « Oremus », nous choisissons : « Suscipe, Domine Deus omnipotens, famulum tuum, quem de ejus mundinaufragiis et periculis eruis, et ad tuam vocare digneris gratiam , concède propitius utarctam et angustam viam, quam devota mente exquirit, jugiter diligat, teneat, atque rectetur, quatenus ad aaternam, quam in te perseverantibus dignatus es permittere gloriam, pervenire mereatur. Per Chr. D. n. » Le manuscrit se trouve maintenant à la Bibliothèque de Trêves.

disant : « L'ordonnance primitive du dôme , telle qu'on est à même de la restituer, à travers les multiples modifications qu'a subies le monument, est sans doute du fait de l'évêque Nicetius (527-566)... Cette ordonnance est essentiellement byzantine,» — double proposition contre laquelle il faut nous inscrire.

En traitant de l'appareil, nous avons dit : que les arcs poppoyens alternaient à la cathédrale les claveaux de pierre de grès avec les claveaux de briques, sur champ, par assises de deux à trois briques, tandis que les arcs romains, doubles ou triples, c'est-à-dire à deux ou trois rangées de claveaux concentriques, ne comprenaient que des briques. Or, à l'égard de ces derniers, il importe de faire la distinction suivante. Les arcs de décharge, doubles ou t riples, noyés dans le plein des murs d'enceinte, et visibles encore à l'extérieur de l'édifice, s'extradossent individuellement d'une chaîne, ou assise continue de briques à plat : ainsi trois arcs concentriques, trois chaînes. Mais à l'intérieur, les arcs de même appareil, visibles ou explorés, n'ont qu'une chaîne couronnant l'arc ou la rangée de claveaux supérieure. Cette variante, dont nous ne soupçonnions pas d'abord toute la portée, se trouve être un fait décisif et concluant en notre faveur. En effet, M. de Wilmowski ayant déchaussé dans les bas côtés les naissances d'arcs doubleaux réputés romains, reconnut qu'elles se reliaient aux naissances d'arcs antérieurs, noyées dans l'épaisseur des murs d'enceinte et actuellement cachées par le crépi, naissances offrant les trois chaînes, couronnement individuel de chaque arc, et non l'unique chaîne des arcs greffés sur elles. Le fait se vérifia : à tous les arcs doubleaux explorés dans les collatéraux, à l'étage du dôme, on trouva même un arc à chaîne unique, soudé au segment à triple chaîne de son prédécesseur. La conséquence rigoureuse est que ces naissances d'arcs à chaînes multiples, ensemble les murs d'enceinte qui les noient, datent de l'époque romaine de Constantin, tandis que les autres arcs, à chaîne unique, ne peuvent dater que de la restauration effectuée par Nicetius. Aussi MM. Schnaase et de Quast ont-ils accepté l'argument dès que nous le leur avons communiqué. M. Kugler ne pouvait deviner le fait, et nous concevons parfaitement qu'il argua, en sus du style et du faire barbare, de ces chapiteaux de pilastres réputés romains de temps immémorial, car ils nous causaient de grandes préoccupations, vu l'impossibilité de les faire remonter à Constantin, surtout après la trouvaille du splendide chapiteau de marbre blanc mis au jour par les fouilles. A présent tout s'explique : à part les murs d'enceinte, tout ce qui a été pris pour romain, arcs, chapiteaux, colonnes prisonnières, date de l'époque franque, de Nicetius, en un mot, du vie siècle.

M. Kugler reconnaissait dans l'ordonnance du monument un élément byzantin, une affinité avec les édifices concentriques (centralbau). « Ce carré central et principal , s'adjoignant par la projection de grands arcs les quatre bras d'une croix grecque, dont les angles rentrants sont édifiés, rappelle la disposition des simples églises byzantines; et d'ailleurs, vainement chercherait-on dans les hauts temps chrétiens un spécimen analogue en Occident. A la vérité, l'ordonnance n'influait en rien sur la disposition de l'ordre supérieur, et n'avait d'autre résultat que la diversité de grandeur entre les arcs. Mais ce seul fait offre déjà un intérêt particulier à l'historien de l'architecture. C'est un élément qui se produit, sans une perception claire de sa raison d'être, et n'en tend pas moins à se développer, soit que l'architecte ou le fondateur aient été poussés d'instinct dans cette voie, soit qu'il y ait eu, ce qui est plus probable, importation d'Orient. »

L'ordonnance en question, remontant au delà de Nicetius, qui n'a fait que restaurer ce que lui avait, légué le ive siècle ; remontant à l'époque constantinienne, et, nous l'avons établi avec quelque vraisemblance, à la période antérieure à l'érection des monuments byzantins par ce prince, n'avait pas à subir d'influence byzantine. — L'ordonnance d'une travée centrale et majeure (si déjà elle n'existait comme salle ou partie intégrante du palais d'Hélène) pouvait être commandée par les exigences du culte, l'étiquette de cour. La fouille, en effet, nous a révélé l'exhaussement de la croisée actuelle, l'enmarchement qui y conduisait des nefs, et sa destination probable comme prolongement du chœur, peut-être occupé par le siège de l'empereur. — 3° L'ordonnance ne nous semble pas impliquer nécessairement une transmission, un prototype, et nous la rangeons, qu'on nous passe le mot, dans la catégorie des inventions « spontanées et simultanées », lesquelles procèdent d'une époque, mais ne sont astreintes ni au temps ni au lieu. Tels, selon nous, les transepts semi-circulaires, l'ogive, le chapiteau cubique et bien d'autres. Vers le milieu du xie siècle, on élevait en avant de la cathédrale de Limoges un gros clocher dont le plan inférieur présente le plan de Trêves; les quatre colonnes intérieures étaient destinées à porter de fond les retraites successives des étages de la tour l. Le clocher de la cathédrale de Puy en Velay (fin du xie siècle) nous donne la même disposition dans toute son intégrité ; seulement, les piliers remplacent ici les colonnes. Des arcs sont bandés de ces piliers aux murs, et portent des berceaux perpendiculaires aux quatre murs (berceaux à part, comme à Trêves). Or ces dispositions, suggérées par un calcul de

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