Viollet-le-Duc, t. III
LA CATHÉDRALE DE TRÊVES. 7i
construction, supposent-elles l'imitation d'un prototype? Pas plus que la crypte de Lastingham en Angleterre, autre analogue de Trêves. Sans doute, il s'agit des hauts temps chrétiens ; mais le problème étant d'opérer sur plan carré, et l'arc étant connu des Romains, l'architecte du ive siècle pouvait, ce nous semble, combiner spontanément l'ordonnance de Trêves.
Le frontispice, poppoyen en ses robustes et massives proportions, éveillerait l'idée d'une construction défensive, si la rigidité d'aspect n'était tempérée par le rhythme harmonieux des lignes courbes en plan horizontal et perpendiculaire; néanmoins, sous un ciel nuageux, cet ensemble austère contracte quelque chose de morne, d'assombri et, comparé aux créations de l'art roman à son apogée, reste ce qu'est l'armure de fer à la brillante panoplie. Mais en contemplant cette œuvre forte et puissante, on se prend à vénérer l'aïeule qui porte les chevrons séculaires ; on songe que de ces élémentaires essais se dégagèrent logiquement les merveilleuses façades du grand siècle ogival , et l'on sympathise avec cet art qui prend la voie d'un pas assuré, et régénère les traditions de l'ère latine.
Jusqu'à hauteur de la corniche sous toit, notre façade est subdivisée en trois ordres par des cordons bizeautés, pourtournant l'abside, les tours et les surfaces planes intermédiaires. Ces bandeaux reposent sur des pilastres d'une faible saillie, disons des antes, surmontés de chapiteaux, les uns toscan ébauché, les autres très-aplatis, formés en manière de trapèze et corinthisant ; le tout imité ou réellement copié de la Porta-Nigra. C'est, avec les chapiteaux plus développés de la grande galerie inférieure, ornés de trois feuilles d'eau tronquées et de deux volutes d'angle quasi de face, la part de l'influence latine des bas temps.
A l'art roman reviennent : 1° la petite arcature courant en contre-bas des bandeaux, et de fait tenant lieu du filet qui surmonte l'architecture de la porte Noire, en plus formant le support immédiat de la corniche et rampant aux faces du gable. Cette arcature, ultérieurement si répandue, semble poindre en Allemagne, à la chapelle d'Altenforth près Nuremberg, aux tours de la collégiale de Gernrode en Saxe, et apparaît normale à Sainte-Ursule de Cologne ; 2° les pilastres, amoindris à de simples ressauts à l'élévation des tours et couronnés de cintres; 3° l'alternat des claveaux de grès blanc et de grès rouge à toutes les archivoltes de la façade sans exception, pas même aux arceaux de la galerie supérieure. Ce genre de décoration se rencontre à Saint-Pantaléon de Cologne, à la date du xe siècle. — Un arc de même appareil, extradossé d'une chaîne de briques, se trouve noyé dans un pan de mur aux abords de l'église Sainte-
Cécile de Cologne, probablement un reste de la première cathédrale, et dès lors remontant au vme siècle. Un spécimen splendide se voit au porche de l'église de Lorch. La cathédrale d'Andernach alterne les claveaux rouges, noirs et blancs; k° les fenêtres géminées des tours, et dont la colonnette centrale porte un chapiteau à double corbeau, disposition bien entendue en des baies profondes. Nous retrouvons, au commencement du xne siècle, ces doubles corbeaux à la petite église de Baronville, au pays messin, et au commencement du xme siècle, au cloître de la cathédrale de Zurich, surhaussant aux baies des galeries le chapiteau cubique des colonnettes, et témoignant que l'auteur de leur ornementation était doué d'une inépuisable fécondité dans le genre bizarre et grotesque ; 5° le chapiteau cubique, forme élémentaire et économique, que nous soupçonnons volontiers façonné dans l'origine à la hachette en un bloc de bois , en tout cas à ranger au nombre de nos « inventions simultanées ». 11 y a longtemps que, d'accord avec M. de Verneilh, nous contestons que tout chapiteau cubique soit byzantin. « Le fait est, nous écrivait ce juge compétent, à son retour d'Orient, que les chapiteaux cubiques rhénans et les vrais byzantins ont seulement cela de commun, qu'ils présentent des masses carrées; mais puisque en géométrie on distingue le cube de la pyramide, il ne convient nullement de leur donner le même nom. Les chapiteaux d'Allemagne sont littéralement cubiques, ils offrent un cube pénétré par une sphère ; les prétendus chapiteaux cubiques de Constantinople montrent au contraire des pyramides dont les arêtes sont par le bas abattues en biseau, puis arrondies pour se raccorder avec le fût de la colonne. L'analogie est donc médiocre et la parenté nulle 1. Je n'ai rencontré en Orient aucun chapiteau rigoureusement semblable aux vôtres, ce qui prouve au moins qu'il en a existé fort peu. J'en ai, il est vrai, trouvé dans quelques monuments byzantins de l'Italie septentrionale, mais en très-petit nombre, et seulement au xie siècle. Par exemple, il en est un, mais un seul, à Torcello, entre cent chapiteaux corinthiens. C'est une combinaison trop simple pour qu'on ne l'ait pas inventée
plusieurs fois » Le chapiteau cubique primitif de notre façade apparaît
en 1050 à Goslar; — au cloître deNonnberg à Salzbourg, le plus ancien cloître connu en Allemagne, et datant également de la moitié du xie siècle : notez que, renversé, il y figure également comme base des colonnettes recevant les retombées de voûtes sans nervures, ou appliquées au tableau des baies; — au dôme de Wiberg en Danemarck, rebâti de 1128 à 1169. — Employé conjointement
1. « Le chapiteau cubique en Occident, dit M. Schnaase, diffère essentiellement du byzantin ». Page 581 .
avec le cubique orné et le cubique surhaussé, on le retrouve encore vers 1200 à Saint-Martin de Brunswick, bâti par Frédéric le Lion.
A l'intérieur du monument, il ne nous reste guère de l'époque poppoyenne, que de la grosse construction, réduite aux deux tiers de sa hauteur primitive, par la mise en voûte du xne siècle. Néanmoins, les naissances et fragments d'arcs reconnus par M. Schmidt ne laissent aucun doute sur l'œuvre du xr siècle, répétant l'ordonnance romaine, ajourant sur la grande nèfles travées étroites par de hautes baies triples, c'est-à-dire inscrivant dans un cintre trois petits cintres retombant sur colonnettes; un spécimen subsiste. La crypte occidentale, dont la voûte d'arêtes retombe sur colonnettes à chapiteaux cubiques, l'abside et sa voûte en cul-de-four, sont évidemment contemporaines. Cette voûte fermait à 23 pieds en dessous du plafond poppoyen (ce dernier encore indiqué par les trous destinés à loger l'extrémité des poutres), et surhaussait de 7 pieds le plafond romain. L'arc-doubleau, qui engendre la voûte de l'abside, donne à son tour la hauteur des archivoltes poppoyens d'entrenefs. Quant aux grands arcs-doubleaux séparatifs des travées, c'est au-dessus de l'arc triomphal du chœur de l'ouest que se voit encore un vieil arc en pierre de gré. La grande nef en comptait quatre, et, pour les établir, il avait fallu rompre les arcs-doubleaux romains, bandés trop bas, eu égard à la nouvelle ordonnance.
Ce qui frappe l'archéologue entrant à la cathédrale de Trêves, c'est en plein style roman la présence de l'ogive. En effet, tous les arcs-doubleaux de grandes voûtes sont des pleins cintres surhaussés ; tous les doubleaux des bas côtés et les archivoltes d'entre-nefs, aux travées étroites, sont des arcs en tierspoint ; mais il n'y a là ni le moindre instinct, ni la moindre velléité de style gothique. C'est pour les arcs de voûtes une question de solidité tellement évidente, qu'il serait oiseux de la discuter ; pour les archivoltes d'entre-nefs une question d'espace et de symétrie, rien de plus. S'agissait-il de bander des arcs en des entre-colonnements inégaux, et en maintenant le niveau entre les sommets, il fallait, dans les travées plus étroites, recourir à l'arc brisé, et faute de le faire, on obscurcissait disgracieusement les bas côtés. Le temps est loin, où la présence d'une ogive dans un monument devenait une pièce au dossier en revendication de la nationalité dû style gothique. Nul n'a mieux démontré que M. Viollet-le-Duc cette féconde vérité : que l'art gothique n'est que la conséquence logique, rigoureuse, inévitable de l'art roman.
Oserons-nous rappeler, après ce grand maître, que dès 18^5 nous disions textuellement, au Congrès archéologique de Lille, que l'art rhénan de transition procédait logiquement par déductions géométriques, par l'appréciation
raisonnée des formes qu'il employait, adoptant les modifications que ces formes lui suggéraient elles-mêmes, et qu'ainsi, en dehors de toute importation étrangère, il devait atteindre sa période gothique alors qu'il marchait au but, bien que d'un pas lent et mesuré. Au lieu d'emprunter, comme nous le verrons, la forme du chœur polygonale, en venait-il à l'adopter de lui-même, ce qui pouvait arriver tôt ou tard? Il condamnait par ce fait la voûte en cul-defour, et la voûte rayonnante nervée lui suggérait les contreforts; à part les déductions constructives , l'entrée pratiquée au croisillon arrondi évinçait la forme semi-circulaire, et les portails nord et sud existaient en germe. L'oculus épanouissait la rose ; lui préférer la haute fenêtre, pure affaire de goût ! Rappelons-nous encore ces baies de haute nef, comprenant 3,5,7 lancettes adjacentes, la centrale prédominante, les autres diminuant graduellement de hauteur; eh bien! une ligne tirée du sommet de la lancette centrale par les sommets des adjacentes jusqu'à l'appui de la baie, donnait le contour de la grande fenêtre ogivale. Revenons à nos arcs-doubleaux.
Tous les doubleaux de haute nef et du chœur proprement dit1 comprennent deux rangs de claveaux simples à arêtes vives. Mais remarquez que le rang de claveaux supérieur n'adhère au triangle de voûte que par une construction de plusieurs assises dont il est chargé, et il en résulte un rejoint ondulé et incorrect. Ce fait s'explique. Les piliers étant disposés en croix, la face saillante du côté de la grande nef doit recevoir l'arc-doubleau. Toutefois, le rang de claveaux inférieur trouve son lit de pose sur le chapiteau d'une colonnelte engagée dans ladite face, tandis que le rang supérieur est inscrit par la saillie même du pilier néanmoins à distance du mur porté par les archivoltes d'entrenef, et formant la cloison ajourée des galeries. Il restait donc un vide à combler, et il a fallu extradosser l'arc-doubleau des sommiers à la clef. Les arcs diagonaux devant à leur tour trouver leur lit de pose dans l'angle rentrant, on a prolongé jusqu'à l'aisselle de cet angle l'encorbellement du tailloir qui reçoit l'arc-doubleau, en le soulageant au point voulu par une seconde colonnette engagée. De ces deux colonnettes auxiliaires, la première, cernée vers sa base, d'un large anneau légèrement concave et sculpté (véritable bague de sûreté, l'on peut s'en convaincre), termine en cul-de-lâmpe. La seconde, dépourvue de bague, termine par un tore assis sur une tablette carrée, naïvement logée de droite et de gauche dans les parois de l'angle rentrant, ou, pour mieux dire, dans un rédan en talus que subissent les rentrants du pilier;
1 . L'arc-doubleau séparatif du chœur et du sanctuaire est un plein cintre, mais la construction qui l'extradosse affecte la ligne ogivale.
notez que ce dernier montant de fond avec parement noyé (briques et pierres), poursuit à partir du rédan parementé en pierres de taille. Le moindre inconvénient de cet enchâssement est que le triangle de face de la tablette porte à faux, solécisme que l'on a cherché à atténuer dans le cours du voûtement, en soutenant la tablette par un cône renversé. Mieux inspiré au chœur de l'ouest, l'on supporte la colonnette par un cul-de-lampe, corrections successives qui nous semblent autant d'indices aidant à déterminer l'ordre des constructions.
Les arcs-doubleaux des bas côtés et les archivoltes d'entre-nefs retombent sur des consoles, véritables chapiteaux terminés en cul-de-lampe, et dont le tailloir, formé par un robuste tore, occupe la face entière du pilier. Ici , les sommiers du rang de claveaux supérieur sont en partie noyés dans le plein du pilier ; il arrive cependant que le chapiteau inscrive les deux arcs concentriques. Les arcs diagonaux retombent sur consoles analogues. Quant aux tailloirs moulurés, ils dérivent généralement à la cathédrale de la base attique.
L'ornementation de ces divers supports d'arcs, en nombre dépassant la centaine, offre la filiation complète du chapiteau à crochets, issu du corinthien, résultat que l'on poursuit par voie de tâtonnements, mais que d'essais en essais on devait infailliblement obtenir.
L'imitation du chapiteau corinthien est à préjuger en ces contrées du Rhin et de la Moselle, si riches à cette époque en monuments et en débris romains, alors surtout que l'on voit l'architecture saxonne adopter des formes romaines, traiter le môme type corinthien 1, et ce, non d'après des fragments antiques, mais (à part les colonnes de porphyre et de granit, importés par Othon le Grand, et employés au chœur de Magdeburg; à part les chapiteaux corinthiens utilisés comme bases au dôme de Zoest en Westphalie, par son frère Bruno) , uniquement par souvenir traditionnel et tout au plus par réminiscence de mauvais croquis. Non loin de Trêves, l'église de l'abbaye d'Echternach, consacrée en 1031, offre une série de chapiteaux corinthiens identiques, et tels : que M. Kugler persista longtemps à les supposer empruntés à quelque édifice romain de la décadence. Comparés aux- spécimens de la façade occidentale du dôme, ifs sembleraient marquer l'instant où l'art faisait abandon d'un motif romain, qu'il reprenait çà et là au xne siècle, mais en le traitant de manière à ce que les puînés corinthiens ne puissent être assimilés à leurs aînés d'un siècle.
■I. Par exception, le chapiteau ionique, comme à la crypte de Saint-Wipert à Qucldinburg, — à Gandersheim (le monastère de Hroswitha), — à six colonnes de l'église d'Essen, — à la colonne centrale de la crypte de Saint-Michel de Fulde (ix* siècle). Yoy. Schnaase et de Quast.
Il règne réellement à Echternach, dans le détail (bases de colonnes à part), une tendance classique plus flagrante et mieux caractérisée que n'importe en quel monument du moyen âge dans le Nord. Ainsi, les impostes des piliers offrent des oves avec coques, dard et chapelet inférieur, accusant au surplus le faire des bas temps. Signalons encore cet intéressant édifice comme l'unique spécimen, aux parages rhénans, d'un alternat de piliers et de colonnes entre les nefs; les piliers, reliés entre eux par. de grands arcs, inscrivant les arcs inférieurs qui les relient également à la colonne intermédiaire. Cette disposition, du meilleur effet, se retrouve en Saxe à l'église de Wester-Groningen citée dès 936, à l'ancien dôme de Goslar (10^0), aux églises de Huyseburg, d'Ilsenburg, Drùbeck (xne siècle) et ailleurs; mais on la rencontre également en Lorraine, à Champs-le-Duc, à Saint-Dié, de sorte que le fait d'une transmission reste un dilemme. Pourquoi faut-il que ce monument, aliéné comme propriété nationale et utilisé par l'industrie céramique, soit aujourd'hui lézardé, calciné et affreusement noirci ? Soyons juste, l'église a été mise par la famille Dodlinger à la disposition du gouvernement grand-ducal. Une commission en a étudié la rest auration ; durant cette étude prolongée, une partie du chœur s'est écroulé.
Le type générateur reste à la cathédrale de Trêves le chapiteau Nicetius, d'un corinthien barbare, à trois rangs de feuilles grasses, charnues, sans nervure, à simple rebord et fort espacées. Les chapiteaux des grandes voûtes, s'écartant peu du modèle, agencent cinq feuilles épaisses, lisses ou pourvues d'arêtes1 en guise de nervures, les deux supérieurs issant de l'intersection des inférieures, sans motif de volutes aucun. Dans les bas côtés, on étage généralement ces feuilles sur deux rangs, parfois en laissant entrevoir le haut de la corbeille, plus souvent en ne les recourbant qu'immédiatement sous le tailloir; mais presque toujours on assigne à deux feuilles d'angles le rôle de la volute. Préoccupé de la solidité, on vise à les employer en encorbellement, et telle protubérance d'angle, vue de profil, ressemble à ces heaumes de tournoi à visière inarticulée , dont une feuille trilobée formerait la calotte. D'ordinaire, c'est une boule coiffée à moitié, aux deux tiers d'une feuille lobée; que si le retroussis est complet, le revers n'est jamais évidé. A la première travée du bas côté nord, le chapiteau recevant l'archivolte offre l'ordonnance* et, à distance, l'aspect des crochets, c'est la spirale de la volute coiffée d'une feuille. Qu'on nous pardonne ces détails arides, mais nécessaires. L'unique fragment de l'arcature de rez-de-chaussée (régnant jadis tout le long des murs d'enceinte), et qui subsiste attenant à la porte de la sacristie, comprend deux colonnettes détachées, posant sur des lions, et
recevant l'archivolte décorée sur un chapiteau réellement à crochets, sauf que la spirale de la volute y tient lieu de bourgeons.
Au milieu de ce contingent corinthien, on rencontre quelques chapiteaux dont les feuilles, nervées par des rainures et appliquées à la corbeille, en accusent l'évasement et ne s'articulent qu'aux renflements des angles. C'est la transition, à cette seconde manière de la sculpture du dôme, qui règne aux nombreux chapiteaux des galeries et à ceux du chœur oriental. Déjà l'arc triomphal du chœur Saint-Nicolas nous en offre-t-il un élégant spécimen. L'anneau cernant vers le cul-de-lampe la base de la colonnette qui supporte cet arc est orné de rubans perlés , entre-croisés par couple dès la base , écartés en ellipse, et recroisés pour se couronner d'un rang de petites feuilles d'eau.
Des supports de nervures de voûte, là se réduit le décor sculpté du chœur occidental. L'abside poppoyenne avait-elle été ornée après coup et raccordée avec le sanctuaire? Le pinceau avait-il vivifié la froide nudité des parois et de la voûte? On pourrait le croire, car çà et là on rencontre au dôme des vestiges de peinture décorative. Quoi qu'il en soit, au xvne siècle, l'électeur Charles-Gaspard von der Leyen se mit, comme on va le voir, en grands frais de stuc et de plâtre. Sept niches, ouvertes dans le mur circulaire de l'abside, reçurent autant d'apôtres plus grands que nature, lesquels, bouche ouverte, l'œil hagard, bras et mains mouvementés, sont représentés, dit-on, au moment de la descente du Saint-Esprit, mais simuleraient bien mieux les Juifs vociférant le « toile, crucifige! »... Sur la corniche marquant la naissance de la voûte planent des anges jouant harpe, sistre, violon et timballes, singulier quatuor. La voûte enfin, divisée en caissons, est traitée en haut relief, et au sein d'attributs et de guirlandes, peuplée d'anges en légers costumes de ballet, ou plutôt peuplée de bras et de jambes nus, variant les attitudes chorégraphiques et pittoresques. Avant l'érection du grand orgue, on lisait à gauche du spectateur : « Io Jovanni Domeniche Rossi opéra fecit lanno del signore adi 12 novembre 1668 » .
Le pourtour du chœur, sans rayonnement de chapelle, apparaît d'abord à Sainte-Marie du capitole de Cologne, exemple unique pour le xie siècle. — A Saint-Godehard d'Hildesheim, avec rayonnement de trois chapelles, sans doute grâce à cette circonstance, que la canonisation de saint Godeharcl fut prononcée au concile de Reims (1131), ce qui fournit aux ayants cause l'occasion d'admirer les chœurs rayonnants de la Champagne. « Là où cette forme se rencontre en Allemagne, dit M. de Quast, concluez hardiment à une influence française tout au moins indirecte, comme c'est le cas pour le terri-1
toire des villes hanséatiqaes, où cette forme, fréquemment employée, a été importée par les Pays-Bas » . — Enfin, pourtour avec niches intérieures à l'église cistérienne d'Heisterbach dans les Sept Montagnes, Heisterbach vendu, au xixe siècle, par le gouvernement du duché de Bergues, vendu pour être démoli!... Singulière destinée : ces pierres, qui, des siècles durant, n'avaient rendu que l'écho des saints cantiques, s'en allèrent aux fortifications de Wesel résonner au tambour et s'éprouver au boulet ! — Mais notre dôme séculaire n'a-t-il pas eu ses jours de bataille? Franz de Sickingen sillonnait son enceinte de ses projectiles (siège de 1522) ; le maréchal de Créqui, après sa défaite de Cons (1671), l'entourait à la hâte d'un fossé palissadé, y braquait ses canons, entassait hommes et chevaux pêle-mêle dans les nefs, et, profanation! un cheval, attaché au maître-autel, y recevait sa provende... — Ajoutez, en 179k, la maison de la prière transformée en magasin à fourrages.
L'ordonnance adoptée à Trêves excluait le pourtour du chœur, mais l'on avisa d'établir une communication entre le sanctuaire et les chapelles des bas côtés. Le plan indique en effet, au nord comme au sud, un escalier abordant aux deux chapelles un passage transversal, établi en arrière de l'autel, et débouchant par un coude sous les tribunes et de là sur le sanctuaire. En nous rendant sur les lieux, remarquons aux « cancelli » latéraux du chœur l'unique segment d'archivolte échappé de la razzia Franz-Ludwig, enroulant ces entrelacs bien connus, issant du crâne d'une tête grimacière pour y rentrer par la bouche, et recélant oiseaux, squamés et quadrupèdes mangeurs de raisins. Comme support figure une colonnette monocylindrique cordée, logée dans un angle.
Le plan nous indique, à ce point de notre excursion, que les chapelles collatérales sont délimitées, parallèlement aux murs d'enceinte et à l'escalier, par le mur de cloison du chœur, formant l'appui du haut dossier des stalles. A la chapelle nord, l'entre-colonnement (il faudrait dire ici l'entre-pilier), est comblé par une construction supportant l'orgue du chœur. A la chapelle sud, l'addition d'un plafond, ou plate-forme à l'usage des chanteurs et des curieux, transforme l'espace libre en chapelle de la Vierge, reléguée bien à l'écart, bien à l'étroit, inconvenance dont le moyen âge était incapable. La plate-forme, maintenue sur trois faces par la cloison et les piliers, porte à vide sur la quatrième; autrement la chapelle fût devenue cellule close. On l'a donc étayée par trois arcs en style de renaissance, retombant (véritable rareté architectonique) sur deux faisceaux de quatre sveltes colonnettes romanes, respectivement doublées et accouplées, à chapiteaux et base commune. Nous rencontrons l'analogue au jubé de la cathédrale de Naumbourg, en Saxe : les quatre
colonnettes y cernent un cinquième fût central et adhérent; à Trêves, elles cernent un fût carré posé diagonalement, mais sans y adhérer. Des tirants de fer relient longitudinalement et latéralement nos deux groupes à quatre paires de colonnettes identiques, accouplées et adossées aux parois solides de la chapelle. L'examen des bases démontre à l'évidence que ces diverses couples, transférées d'ailleurs, ont été originairement accouplées par quatre, ce qui donne en total quatre groupes de quatre colonnettes, le nombre voulu pour un ciborium. Les fûts schisteux, comprenant deux tronçons superposés (à moins que l'anneau assez voisin du chapiteau ne cache une troisième soudure), mesurent la hauteur convenable; mais ce qui ne s'accorde guère avec l'auguste destination, c'est que l'un des chapiteaux offre, au milieu d'un vrai fouillis de végétation romane, un petit bonhomme replet, calotté, croisant les mains, et portant sur les avant-bras la queue retroussée de sa robe. Nous aurons à parler de deux sièges épiscopaux « sedes episcopales » érigés par l'archevêque Jean, et nos colonnettes pourront y retrouver leur place.
L'érection des autels en style de renaissance, dans les chapelles collatérales, a été une cause de déplacement, de bouleversement et de retouches modernes : témoin le mur d'appui du passage transversal, lequel est, à la chapelle sud, composé de panneaux schisteux, encadrés de grès blanc, cadre moderne ; tandis qu'à la chapelle nord, ces panneaux sont autant de bas-reliefs, représentant chacun un apôtre debout sous une arcade à colonnettes chevronnées, recevant une archivolte formée de volutes déroulées, tant les réminiscences corinthiennes étaient persistantes à Trêves. De plus, l'escalier aborde son palier par une spacieuse arcade inscrite dans un cadre rectangulaire, et faisant l'effet d'une devanture enlevée quelque part tout d'une pièce, et dressée là quasi dans le vide pour y monter une porte. Ce qu'on peut affirmer, c'est que le passage a été établi sur une suite d'arcades profondes, on pourrait dire des arches, dont l'une, conservée, donne accès dans la crypte; les tableaux ornés d'un bandeau sculpté, les arêtes flanquées de colonnettes engagées, ornementation confuse et enchevêtrée.
C'est par une arcade, ouverte dans le mur d'enceinte romain oriental, que le passage susdit nous mène dans une petite travée à double voûte d'arêtes sans nervure, débouchant de côté sur le sanctuaire, et de face par un enmarnement dans une salle capitulaire. Les arcades d'entrée et de double sortie comprennent jusqu'à trois arcs concentriques disposés en retraits, et retombant sur des colonnettes engagées, massives et écourtées : luxe de résistance motivé, car nous sommes au rez-de-chaussée des tours. Les chapiteaux, à part deux spécimens extra-bizarres et indescriptibles, se réclament encore du
type corinthien, mais sont d'un faire et d'un style plus avancés que ceux des nefs. Nous y retrouvons ce chapiteau de la crypte quasi-cylindrique, lisse; on le croirait dans une gaine, accusant les protubérances des angles et s'échancrant sous le tailloir pour révéler quelques rainures, simple intention de feuillage. D'autres sont tapissés de grandes feuilles à rainures verticales, entablées sous les volutes, ou laissant une seconde paire de volutes s'affronter entre celles des angles. A d'autres encore, les tiges des volutes surgissent de l'astragale, et de larges feuilles en éventail tronqué s'appliquent aux angles ; enfin, le même motif mieux traité. Mais nous touchons au sanctuaire : là nous attendent des spécimens d'une flore conventionnelle sans doute, mais qui vise à l'imitation de la nature, et n'a plus qu'un pas à faire pour l'aborder franchement; là encore des formes architectoniques qui devancent la transition germano-romane.
C'est qu'au pays de Trêves, durant la deuxième moitié du xnc siècle, l'art local diffère en ses tendances de l'art rhénan1. Diversement influencé, il emploie des motifs, des formes qui caractérisent le style roman avancé, en leur en adjoignant d'autres isolément empruntés à l'art gothique. Ainsi, au dôme, les nervures de la voûte rayonnante du sanctuaire sont cernées de plusieurs bagues moulurées, emperlées, même ornées de billettes; celles du chœur et des voûtes de nefs sont des tores elliptiques unis. La galerie des nefs se retrouve, il est vrai, dans les églises rhénanes; mais ici, le but est autre : il s'agit d'ajourer le vaisseau et les hautes voûtes des bas côtés tenues au niveau de la voûte centrale. Aux baies des galeries, géminées ou triples, selon la largeur des travées, les cintres retombent sur des piliers cantonnés sur face, et aux rentrants des angles par des colonnes annelées, à chapiteaux, recevant, par exemple, le tailloir sur la pointe ou l'entablement des feuilles appliquées verticalement : bref, le tout accusant à l'évidence l'époque romane avancée et le goût local ; tandis que les moulures des archivoltes accusent la transition au style gothique, et à tel point que les arcs entre les colonnes de l'église Notre-Dame n'en diffèrent que par des profils plus fins et plus moelleux. Le sanctuaire offre, sous plusieurs rapports, une ordonnance romane; mais c'est un pentagone (déduit du décagone à voûte rayonnante), et il est flanqué de contre-forts : double innovation.
A l'époque qui nous occupe, il faut, en Allemagne, s'égarer au loin, jusqu'à la Markbrandebourg, pour rencontrer, à l'église cistérienne de Zinna, cinq absides intérieurement rondes, mais polygonales à l'extérieur, — ou à l'église