‹ La Cathédrale de Trèves du IVe au XIXe siècleChapitre 20 sur 30 · TRÊVES · texte numérisé non relu

TRÊVES

de Niederweissel, non loin de Fiïedberg, dans leVetterau, une abside double, ronde au rez-de-chaussée , polygonale à l'étage , — ou enfin , vers la Hollande, la crypte du Munster d'Emmerich, polygone à cinq pans, qui semblerait dater de la fin du xie ou du commencement du xrT siècle. Les voûtes d'arêtes reposent sur trois paires de piles : les premières, à l'est, comprenant quatre fûts épais; les secondes, au centre, huit fûts amincis; les troisièmes, à l'est, seize fûts effilés.

Au Rhin, on donne, en 1220, la forme circulaire à la charmante église de la commanderie teutonique de Ramersdorf1, près de Bonn; — au chœur de la cathédrale de Bonn (1169), (les croisillons polygonaux ne datent que du xnr siècle) ; — au chœur de Saint- Géréon de Cologne (1151-1156) ; — au chœur et aux croisillons de Saint-Martin ; — aux absides en reconstruction de l'église des Saints-Apôtres, et telle était la persistance à maintenir cette forme, qu'on la retrouve encore au chœur de Remagen, consacré en 1246, et à Saint-Cunibert de Cologne, agrandi, achevé et consacré par Conrad de Hochstedt , siégeant depuis 1228, l'année même de la pose de la première pierre de la cathédrale.

Quant aux contre-forts, ceux de la cathédrale de Bonn et de Saint-Géréon datent du xme siècle, et ici nous dirons simplement que ce membre architectonique, d'une importance capitale, n'était pas dûment apprécié ni compris par la transition allemande, et n'apparaît que peu développé et tenu en sousordre; ainsi à Gelnhausen, à la cathédrale de Magdebourg, reconstruite vers 1208, et qui se trouvait inachevée en toutes ses parties en 1274 2. La basse œuvre du chœur est dépourvue de contre-forts même aux angles du polygone, et ceux dont on a doté les galeries et le haut chœur ne fonctionnent réellement qu'à titre de décors, l'épaisseur des murs, d'ailleurs peu ajourés, les rendant inutiles. A Saint-Mathias de Trêves, consacré en 1148, les contre-forts étayant la haute nef sont construits sur les arcs-doubleaux des bas côtés, ce qui n'a pas manqué de réagir sur les voûtes et de déverser les murs d'enceinte, sans

1 . Cette église a été démontée pierre à pierre et remontée au cimetière de Bonn.

2. Lenteurs que l'archevêque Conrad (1274) déplore en ces termes : « ... Insuper nobilis structura nostri monasterii, seu fabrica, de sumptuoso opère laudabiliter inchoata, detestatur inanitione pecuniœ, sine qua nihil potest proficere. Dolet suos parietes non protendi, gémit bases similiter vix fundari , nec stilos erigi, capitclla desuper non extolli, testudines tardius quam expédiât arcuari, ut ad consummationem operis de tecto nulla fiât adhuc mentio. Moram et deperditionem temporis videtur deplangere, stratum pavimentum exhibet aliquotiens madidum, et parietes saepe suos ostentat ingruente pluvia lacrimosos. Huic si quidem indigentiae necessarium est succurrere... » — Voyez De Quast, dans sa « Revue », article sur la cathédrale de Magdebourg.

que la leçon profitât au point de suggérer dans la contrée l'emploi d'arcsboutant, car il n'en existe pas d'exemple. A Saint-Thomas sur Kyll (bâtie vers 1190 et consacrée en 1222), église double pour une moitié, les contreforts sont intérieurement adossés aux murs d'enceinte, reliés par un toit continu, qu'ils traversent pour s'appliquer, en se retraitant, entre les baies de l'église supérieure, c'est-à-dire du chœur des religieuses, lui-même en retrait . La construction poppoyenne de Trêves est flanquée de deux énormes contreforts, auxquels reviendrait droit d'aînesse, s'il était démontré qu'ils fussent primitifs. Lors de la restauration, le sommet n'était pas relié de manière à le faire supposer. En tout cas, auront-ils succédé à des pilastres (peut-être noyés dans le plein de la construction), car la face orientale des tours, qui coiffent les travées d'entrée, ne repose que sur un arc. Il fallait donc, en vue de la poussée, renforcer le mur d'enceinte.

Polygone et contre-forts à part, l'abside de Trêves est essentiellement romane. A l'extérieur, elle est subdivisée en cinq ordres par des bandeaux moulurés, ornés de billettes, d'imbrications reposant sur l'arcature courante ou sur corbelets, les deux bandeaux inférieurs pourtournant la partie romane, disons le corps carré des tours. Nous avons donc : 1° l'embasement ajourant la crypte par de simples baies cintrées; 2° le corps de l'abside; 3° l'ordre des grandes fenêtres flanquées de colonnettes à chapiteau cubique; h" l'ordre des baies ajourées de l'arcature intérieure ; 5° la petite galerie sous la corniche, couronnement presque obligé des églises germano-romanes. Les contre-forts comptent plusieurs rédans en talus, le dernier s1 amortissant horizontalement, pour servir de lit de pose à deux ordres de pilastres superposés, pilastres façonnés de manière à simuler un fût central carré, flanqué de deux colonnettes engagées, à chapiteau unique. M. Kugler qualifiait cette disposition de « quasibyzantinisante » . Va pour cette quasi-influence ; toujours est-il que nos pilastres sont d'un bon effet, dissimulent les arêtes du polygone et relient les contreforts à la corniche, ce qui leur donne de la souplesse et de l'élancement. Ces pilastres inférieurs sont au droit de l'arcature intérieure; les pilastres supérieurs coupent la galerie sans nuire à l'effet de continuité, comme il arrive au décagone de Saint-Géréon de Cologne, et à Schwarzrheindorf près Bonn, ou embarrassé par les angles, on s'en tire en laissant monter le parement mural. Au Rhin, la petite galerie se décore uniformément de cintres retombant sur des colonettes doublées avec l'alternat après une, deux ou trois paires, d'un groupe de quatre colonnettes doublées et accouplées. A Trêves, chaque paire alterne avec un groupe, répétition réduite des pilastres qui surmontent les contre-forts, les uns et les autres reliés à l'instar des baies géminées par deux petits

cintres inscrits dans un plus grand. On a même essayé de tailler les arêtes des petits cintres en dents de scie. Au-dessous de la galerie règne un alignement de petits carrés schisteux encadrés de grès blanc, comme on en voit à Cologne, Andernach et Sinzig, réminiscence romaine.

A l'intérieur de l'abside, le grand autel, nous allions dire le grand cénotaphe obstruant le rez-de-chaussée et le chevet, nous avons l'ordre des grandes fenêtres; au-dessus, la petite arcature, procédant par l'alternat d'une baie centrale ajourée et de deux baies adjacentes éteintes, le tout inscrit dans un tore retombant sur consolettes. La voûte rayonnante comprend six arcs diagonaux, se rencontrant à la clef, contrebutée par deux branches d'arc, donnant eux-mêmes contre un arc-doubleau de moyenne épaisseur, et dont les sommiers partagent le lit de pose des arc diagonaux au point de la brisée de l'abside. Évidemment, la décoration murale du sanctuaire a-t-elle été suggérée par la nécessité d'affecter des supports à ces divers arcs ogives. Chaque nervure, en effet, retombe sur une colonnette engagée, posant à son tour sur l'unique chapiteau de deux colonnettes accouplées et engagées dans l'entre-deux des fenêtres, et terminant en double cul-de-lampe ; notez que le chapiteau reçoit en sus le cordon de perles, contournant la fermeture des fenêtres. Voilà l'idée architectonique, voyons l'exécution. Le tailloir de la colonnette supérieure se détache en encorbellement de l'appui de la haute arcature, et la corbeille simule un oiseau se balançant sur la tête d'une feuille et supportant le tailloir à dos (ailleurs, c'est une roue de quatre feuilles plissées et engaînées l'une dans l'autre). La base de la colonnette repose sur le tailloir inférieur orné de nébules, mais par l'intermédiaire d'un buste accoudé à tète humaine barbue; ailleurs, c'est un crâne dénudé, donnant du front sur le tailloir, mais avec interposition des bras, soit l'attitude d'une profonde adoration, car après tout, rien de bizarre, de fantastique dans cette ornementation ; en fait de roman , c'est sobre et correct.

Les chapiteaux des pilastres qui engendrent l'abside corinthisent encore, mais c'est en faisant sortir de l'astragale deux tiges qui vont éployer, aux angles et au sortir d'une bague, six feuilles retombantes et pennatifides.

Aux deux piliers séparatifs du chœur et du sanctuaire de puissants chapiteaux, à tailloir vigoureusement moulurés, contournent la colonnette de face et celles d'angles, toutes trois montant de fond. A l'un, il semblerait que l'on ait voulu figurer cette spirale précédant l'épanouissement de la fougère de nos bois; à l'autre, ces enroulements superposés accusent la floraison, et avec un tel relief, qu'à distance l'on croirait voir des roses. La recherche de l'imitation de la nature est flagrante, et nous ne connaissons pas dans la

transition allemande un chapiteau comparable à ce dernier. Ajoutez qu'à la travée attenante (entre le chœur et le sanctuaire), les arcs diagonaux ne retombent plus, comme dans les nefs, sur des colonnettes engagées, mais sur des culs-de-lampe, dont le cône renversé se dissimule sous de petites touffes, les unes entablées, les autres étagées en manière de plante grimpante, moins support que suspension, et déjà, pourrait-on dire, cueillie dans la flore ogivale. Eh bien, un simple coup d'œil à l'ordonnance de cette même travée nous ramène en plein roman. Au rez-de-chaussée ces passages décrits, collatéraux en germe, conduisant aux chapelles des bas côtés, — au-dessus, les tribunes, s'ajourant par des baies analogues à celles des galeries, sauf que la sculpture y est plus recherchée, plus travaillée; — plus haut, deux baies géminées aveugles, à chapiteaux cubiques; entre les baies et sous leur appui, ces petits quadrilatères alignés sous la galerie extérieure. Les tribunes, formant le premier étage des tours, sont traitées avec une rare énergie : arcs-doubleaux comprenant deux boudins, juxta-bandés, — doubles et massives colonnettes de support, — diagonaux par exception moulurés, et formerets, les seuls visibles dans la cathédrale.

Il est donc vrai de dire que, sous les archevêques Hillin et Jean, l'art trévirois obéit en quelque sorte simultanément à la double impulsion des deux grands systèmes archilectoniques du moyen âge, et nous fait assister à un remarquable travail de transformation. Dès lors, n'en faut-il pas conclure à l'influence de cet art français qui, pour ne citer que la Champagne (en avance, dit M. Viollet-le-Duc sur la Bourgogne et même sur l'Ile-de-France, quand il s'agit de développer le principe de la construction gothique), dès 1166. à 1181 le chœur et la façade de Saint-Remi de Reims, — réédifiait de 1157 à 1183 Notre-Dame de Châlons, dès 1208 la cathédrale de Troyes, dès 1212 la cathédrale de Reims. Précédemment et durant la première moitié du xiie siècle, une influence germano-romane s'était, par la Lorraine, frayé la voie jusque devers Chàlons et Reims, comme par la Belgique jusqu'à Cambrai, Noyon ; et maintenant l'art français devait prendre une glorieuse revanche, car de 1227 à 12^7, on allait construire Notre-Dame de Trêves, église d'ordonnance essentiellement champenoise.

Cet édifice, vrai joyau de l'art ogival, remplace une église au titre de Saint-Jean-Baptiste et de Marie d'où l'on peut conclure que cette dernière

1. Le nécrologe de notre église Notre-Dame, Ms. du xme siècle, en la possession de M. Holzer, prévôt de la cathédrale, indique textuellement ce double vocable; nous regrettons que l'absence de ce prélat ne nous permette pas la citation. — Il est, au surplus, très-remarquable que les anciennes églises de Trêves reproduisent les anciens titres de Rome. Ainsi, entre 718 et 758, il est

succédait elle-même au baptistère du dôme, car les cathédrales de Mayence, Worms, Spire, Aix-la-Chapelle, Augsbourg, Ratisbonne, avaient toutes leur chapelle Saint-Jean adjacente, ou communiquaient par une avant-cour ou autrement avec une église Saint-Jean ; d'autre part, on sait aujourd'hui qu'un grand nombre de cathédrales françaises avaient leur Notre-Dame la Ronde. La forme circulaire était donc en quelque sorte traditionnellement suggérée à Trêves, peut-être même imposée par la disposition des bâtiments claustraux aux abords de la cathédrale. Il suffisait à l'architecte d'adjoindre en sens inverse deux chœurs français tel que lui en offrait la Champagne ; mais, comme il lui convenait évidemment de renoncer aux collatéraux, son choix se fixa sur l'église de Saint- Yved de Braine i, bâtie de 1180 à 1206, emprunt fécond en résultats, car Notre-Dame de Trêves devait faire école comme le témoignent les églises d'Offenbach sur Glan, la collégiale de Carden sur la Moselle, Saint-Martin de Munstermaifeld, l'église des dominicains à Coblenz, d'Hirsenach entre Boppard et Saint-Goar, des Carmélites à Kreuznach , et la célèbre Sainte-Elisabeth de Marburg elle-même. Exposer, apprécier la part qui revient à l'art allemand dans cette charmante création tréviroise, demanderait un travail spécial. Nous sommes loin d'y renoncer.

L'on pourrait inférer de ce qui s'est passé à Trêves que la transmission gothique s'est opérée uniformément par la frontière; il n'en est rien. C'est d'assez bonne heure, sur des points divers et éloignés les uns des autres, que se révèlent les premiers symptômes. Ainsi le chœur de la cathédrale de Magdebourg, terminé en 123ft, offre une grande analogie avec le chœur de Soissons, livré au culte en 1212. — La cathédrale de Saint-Georges de Limburg sur la Lahn, au duché de Nassau, bâtie entre 1213-1242, accuse en dehors de ses caractères rhénans une étroite parentée avec la cathédrale de Noyon. Que s'il nous fallait poursuivre ces rapprochements, nous aurions à citer l'influence de la cathédrale de Saint-Quentin sur une cathédrale de Hongrie, ainsi qu'on nous l'a confidentiellement affirmé. Au surplus, l'on reconnaissait

fait mention de l'« ecclesia Sancti Salvatoris », près du palais romain (hors la porte Sainte- Barbe). — La « basilica Sancti-Petri », notre dôme, érigée sur le point le plus élevé de la ville. — « B. Sancti Pauli », près la Moselle, citée vers 700. — L'église Saint-Laurent du xne siècle remplaçait une église reproduisant l'appareil du dôme; parmi les décombres on trouva plusieurs inscriptions romaines sur marbre. — La première église de Saint-Maximin succédait à une église qu'on attribuait à Constantin, du temps du roi Dagobert, et du titre de « Sancti Joannis». — Nous avons parlé de l'« ecclesia Sanctae-Crucis », attribuée à Hélène. — Saint Jean-Baptiste faisait défaut, nous le retrouvons à Notre-Dame.

1. M. Mertens a signalé, le premier, l'analogie flagrante. M. Schnaase a été s'en convaincre sur les lieux.

en Allemagne, au xm* siècle, la provenance française du style gothique en le qualifiant d'opus francigenum 4.

Et l'influence byzantine? n'allions-nous pas oublier cette question vitale, inscrite au programme de nos recherches? « L'abside orientale de Trêves, disait M. Fortoul, peut être considérée comme un modèle de la dernière époque de l'art, laquelle aurait pour signe le trèfle et les autres lignes compliquées que la ligne ronde peut produire sans se briser » 11 faut tout

dire, M. Fortoul avait précédemment motivé sa conclusion : « La petite galerie ne se contente plus, comme celle de l'abside antérieure, de faire reposer les pleins cintres sur les colonnettes môme, ni comme celle, de Saint- Siméon de substituer aux chapiteaux romans les chapiteaux byzantins; elle est toute ornée de trèfles qui y naissent directement de la combinaison des cintres, et dont, pour la première fois, j'ai constaté en ce lieu l'origine orientale. » La vérité est que l'abside en question n'offre que des chapiteaux cubiques ou à corbeille lisse, et que la combinaison des cintres n'y fait naître aucun trèfle. Le corps des tours présente latéralement , et inscrit dans un arc trilobé, un oculus en forme de quatre feuilles allongé et ébrasé, ajourant, la tribune du chœur. Mais cet oculus est-il primitif? C'est là une question fort controversée, et que nous n'oserions résoudre affirmativement. En tout cas, n'a-t-il pas engendré de trèfles, car nous n'avons pas réussi à en rencontrer un seul dans l'œuvre du xne siècle.

1. RicHARDtrs. « Monasterium a R. P. Crudolfo constructum , prse nimîa vetustate ruinosum, ita ut jam in proximo ruinam minari putaretur, diruit, accitoque peritissimo architeclunelatomo. qui tune noviter de villa Parisiensi e partibus venerat Franciae opère francigeno basilicam ex septis lapidibus construi jussit». « Chronicon eccles. Wimpensis («Wimpfen im Thaï », dans le duché de Baden), bâti en 1278. Texte cité par 31. Springers, professeur d'archéologie à l'université de Bonn.

M. Vit et. dans son « Examen de la monographie de Périgueux », observe que les Allemands donnent à l'architecture plein cintre le nom de « byzantine » (« byzantinisch »), et qu'ils ne l'appellent pas v romane». Cela était vrai à l'époque où l'étude del'art chrétien, tombé en oubli, était remise en honneur par M. Boisserée. Observons seulement que de temps immémorial le style gothique était désigné par les Allemands sous le nom de «Deutscher Styl» (style allemand;, et qu'à part les archéologos éclairés de notre époque, la dénomination persiste. L'honorable académicien accepterait-il l'argument comme preuve de la nationalité germanique de l'art ogival? — Plus loin, M. Vitet ajoute: « Quand on parle de langue romane, tout le monde sait ce que l'on veut dire. Ce terme est admis; il a cours légal, pour ainsi dire, en France, en Allemagne... » Mainte fois nous a\ons fait l'expérience du contraire. Jamais, que nous sachions, le philologue d'outre-Rhin ne comprendra que « langue romane » s'entende spécialement de l'idiome des trouvères; et pour une fois qu'il nous arriva de nous exprimer ainsi, le célèbre Lachmann, le restaurateur des Niebelungen, s'écria : « Langue romane!... laquelle, s'il vous plaît?... nous autres Allemands, nous en comptons cinq ».

L'influence byzantine, nulle, architectoniquement parlant, aurait-elle gain de cause à l'endroit de l'ornementation de la sculpture du dôme? Nous avons les apôtres des bas-reliefs à l'une des chapelles collatérales, — un tympan historié au-dessus de la porte qui conduisait jadis à l'église Notre-Dame (actuellement murée), et dont l'encadrement des plus riche, offre des trygliphes, feuilles entablées, torsades, cordons de perles. Mais quant au Christ, au saint Pierre et à la sainte Vierge qui y figurent, bien que M. Fortoul y vît la preuve : « qu'au commencement du xine siècle des artistes byzantins exécutaient encore à Trêves des sculptures dont la pratique se rattache directement à l'antiquité », nous nous rangeons en toute confiance à l'avis de M. Kugler, qui déclarait ces divers bas-reliefs rigoureusement romans. Reste le nombreux contingent des tiges diamantées, emperlées (les perles sont parfois remplacées par des trous) des galons, palmes, entrelacs, y compris la zoologie frugivore; tout cela ne saurait impliquer qu'une imitation d'étoffes orientales. Les archives de Coblenz possèdent l'inventaire du trésor de notre cathédrale au xnr siècle, et nous lisons dans une copie authentique : « Tapeta, transmarina vin et tria nihil valentia » ; à ce dernier titre, la possession datait de loin, et Poppo pouvait avoir rapporté des tapis et des étoffes de la Terre- Sainte. Revenons à l'influence française.

Un fait des plus intéressant s'est dégagé des actives et consciencieuses recherches de l'archéologie allemande de nos jours : celui de la propagande exercée, bien entendu sans préméditation aucune, par les colonies qu'envoyèrent successivement en Germanie les abbayes de Clairvaux et Morimont. filles aînées de Cîteaux. Les circonstances, il faut l'avouer, ou plutôt la Providence favorisèrent singulièrement la rapide diffusion de l'ordre. Le premier abbé de Morimont était frère de l'archevêque de Cologne, Frédéric Ier (-f-1130) , et durant un pèlerinage à la métropole rhénane, ses éloquentes prédications amenèrent la fondation de la première maison allemande Kampen (Altcamp), et déterminèrent une foule de jeunes gens à le suivre à Morimont. Peu après, l'historien bien connu Olhon de Freisingen , fils du margraf Léopold et oncle du futur empereur, revenant des hautes études de Paris, s'arrêtait à cette même abbaye avec quinze jeunes gens, tous fils de maisons princières ou comtales d'Allemagne. Or, dès 1131, Othon était abbé de Morimont ; il abdiquait en 1137 pour ceindre la mitre de Freisingen; ultérieurement s'en allait guerroyer en Terre-Sainte, et revenait mourir sur la cendre au milieu de ses frères. Ce n'est pas tout. Presqu'en même temps, un gardien cle porcs à l'une des fermes, fut reconnu par deux serviteurs de son père envoyés à sa recherche, et cette découverte amena la profession de l'humble porcher, le

comte Eberhard de Berg. Plus tard, il visita les siens, obtint de son frère Adolphe la fondation de l'abbaye d'Altenberg (1133), occupée par des moines français, et d'un autre parent celle de Sanct-Georgberg en Thuringe, dont lui-même devint abbé (1141). Lutzell en Alsace (1122), Ebrach en Franconie (1104), et sous Othon de Freisingen, Waldsassen (1134) en Bavière et Heiligkreuz en Autriche recevaient des colonies françaises. Quatre ans plus tard, Morimont était mère ou aïeule de dix-neuf communautés allemandes; à la fin du xne siècle, leur nombre montait à soixante-quatre, ultérieurement à cent dix-sept. Douze maisons allemandes étaient de la lignée de Clairvaux. Écoutons maintenant M. Schnaase.

« Les cisterciens n'exercèrent en France qu'une influence peu sensible : ils étaient à l'art français ce qu'est la vie du cloître à celle du monde. En Allemagne, au contraire, ils introduisirent des formes nouvelles, pratiques, et dont l'adoption se recommandait d'elle-même. Élevant partout des églises voûtées (je ne connais d'exception qu'à Maulbronn et Marienthal), ils popularisaient la voûte en des contrées où, jusqu'à la fin du xne siècle, elle ne fut que rarement adoptée, et enseignaient d'exemple à la construire à l'aide de l'arc brisé et d'appuis butants. Ces moines étaient donc en quelque sorte des missionnaires propageant les principes de l'art gothique chez les autres nations, et d'autant mieux reçus en Allemagne, qu'ils n'importaient pas un système complet, exclusif, mais bien un système modifié, simplifié, et, comme tel , sympathique aux idées et aux mœurs allemandes. Ainsi voyons-nous l'art français débuter par l'adoption de la colonne et les cisterciens s'en tenir au pilier. En France, au-dessus des bas côtés règne la galerie, et lorsqu'on l'abandonne, le triforium vivifie à son tour les parois ascendantes du vaisseau. Les cisterciens rejettent de prime abord la galerie sans la remplacer, et chez les Allemands la grande nef n'offrait quasi d'habitude que des surfaces lisses, dont la monotone nudité s'entrecoupait tout au plus par un bandeau. Somme toute, l'architecture germanique, non pas universellement au même degré qu'en Westphalie et dans les pays à briques , accusait une prédilection marquée pour les formes simples, prédilection que partageaient les cisterciens. Notez que cette sobriété dans la forme essentielle comportait l'élégance et le fini du détail. Tout concourait donc à favoriser la fusion des traditions importées de France avec les traditions indigènes, partant à rompre l'attachement tenace des Allemands au style roman et à activer l'adoption des éléments du style gothique par l'art de la transition. » — En vue du dôme de Trêves, spécifions chez les cisterciens, comme l'observe M. Kugler, l'emploi fréquent des consoles. Citons encore à l'appui de ce qui précède l'église cistercienne

de Bronnbach sur le Tauber, près Wertheim , comme offrant en Allemagne le premier exemple de l'arc brisé , employé comme générateur de voûtes ; et pour le Rhin, l'église de Marienstadt (la première pierre posée en 1227), comme le seul monument qui , antérieurement à 1246 et en dehors de l'influence de Notre-Dame de Trêves, accuse franchement le gothique, à la vérité, gothique aussi simple et primaire que possible. Cette maison était fille d'Heisterbach , alors régie par l'abbé Heinrich (1208-1244). lequel avait étudié à Paris; et les frères employés aux constructions mettaient peutêtre en œuvre les réminiscences de leur jeunesse, langes que l'art français avait secoués depuis longtemps.

L'on sait que dans l'ordre de Cîteaux , les maisons mères conservaient sur les filiales un droit de haute surveillance, le droit de Visitation, dont le but essentiel était le maintien de la règle et de la conformité d'observance; il ne faudrait pas en induire une rigoureuse conformité architectonique, bien que saint Bernard eût envoyé, tant en France qu'en Allemagne, le frère Achard1, maître des novices à Clairvaux, pour installer les communautés naissantes et diriger les constructions. Les églises de l'ordre ont un air de famille qui n'exclut pas l'originalité, accuse néanmoins certaines traditions persistantes, telles que les chapelles orientales doubles, même triples, à chaque bras des transepts ; ou les chapelles rayonnantes carrées , soit que le chœur termine carrément comme à Clairvaux , ou circulairement comme à Pontigny et à Morimont. Même à la grande église Saint-Bernard, fondée au xvme siècle, à l'abbaye d'Orval, l'abside circulaire compte neuf chapelles carrées.

En Allemagne, à l'église de Riddagshausen, près Brunswick, le chœur carré s'entoure de collatéraux et de quatorze chapelles également carrées; àLilienfeld, le chœur circulaire, singulière disposition, s'encadre carrément de la même manière. L'on s'est demandé la raison de ce grand nombre de chapelles? C'est, croyons-nous, qu'à Cîteaux, comme encore de nos jours à la Trappe, les messes devaient être dites de grand matin, pour que la communauté pût se rendre en masse au travail des champs.

Ce fut l'an 1134 et aux instantes sollicitations de l'archevêque Albéron , prédécesseur d'Hillin, que saint Bernard envoya à Trêves une colonie de reli-

1. L'abbaye d'Hemmérode possédait une Vie manuscrite du frère Achard, citée par le moine Nicolas Heesius, l'auteur du « Manipulus Hemerendosensis (Cologne, 1641), is enim liber (dist. 3, cap. 22) , in vita venerabilis Achardi quondam in claravalle novitiorum magistri qui ob creditam in his fonctionibus experientiam, et morum sanctitatem eodem venerabili P. N. (Bernardo) jubente et mittente, plurimorum in partibus Germaniœ, et Galliœ monasteriorum initiator, et extructor devotus exstiterat, inter cetera refert... » « Manipulus », p. 21.

gieux de Clairvaux. Installés d'abord dans la cité, ultérieurement dans une vallée peu distante (Winterbach) , ils se fixèrent définitivement (1136) au sein de la forêt de Kyll , près de la Salm. Telle fut l'origine de l'abbaye, à laquelle saint Bernard, lors d'une visite, imposa le nom de Claustrum , mais que l'on appelait également Hemmérode. Albéron éleva le premier monastère à l'aide de frère Achard1, et consacra l'église en 1139; mais l'accroissement rapide de la communauté exigea bientôt de nouvelles et vastes constructions, et la deuxième église fut consacrée en 1178 par l'archevêque Arnold, successeur d'Hillin. De ces deux édifices, le premier existait encore en 156/i, l'autre s'était écroulé ; tous deux avaient sans doute adopté, à l'instar de Clairvaux, le chœur circulaire, en tout cas la deuxième était-elle spacieuse, car l'archevêque Arnold passa à Hemmérode toute une année, consacrant successivement les divers autels au nombre de vingt-sept ; concluons qu'Hillin n'étant décédé qu'en 1169, ce prélat avait dû voir les cisterciens à l'œuvre. Il ne faut pas oublier que le Luxembourg, les évêchés de Verdun, Tulle et Metz relevaient du siège de Trêves. Les rapports étaient fréquents : non-seulement les suffragants se rendent à Trêves, mais on les voit accompagner le métropolitain au delà des Alpes. Or, antérieurement à 1152, l'année de l'avènement d'Hillin, douze abbayes cisterciennes avaient été successivement fondées dans le ressort de Trêves2. Hillin pouvait-il ignorer ces pieuses colonisations? lui métropolitain, lui si activement mêlé, comme nous allons le voir, aux affaires de Lorraine? En tout cas savons-nous qu'il visita Clairvaux.

Les habitants de Metz et Verdun se faisaient une guerre acharnée (1153), l'archevêque de Trêves, médiateur plein de zèle, à ce point, qu'on lui appliquait le verset «Tempore iracundiee factus est reconciliatio » , se hâta d'intervenir; mais, à bout de moyens conciliants., il s'en fut solliciter l'efficace coopération de l'abbé de Clairvaux. Saint Bernard relevait d'une longue maladie :

1. Le texte faisant suite à notre première citation ne laisse aucun doute : « Cum in partibus Germanise, idem Dei servus (Àchardus) pro construendo cœnobio, quod in territorio Trevirorum situm , claustrum nominatur aliquando moraretur : cœlitus concessum est ei videre, et alloqui, hominem sanctum, magnum quemdam solitarium, scilicet zezelinum eremitam, qui quatuordecim annos, in partibus his, per montes et sylvas, sine tecto, et vestimento pro Christi nomine nudus oberrabat. Cuius cum Eremitee famam B. Bernardus percepisset, per hune Acharâum, quem construendi claustri hujits gralia destinarat, suo nomine multum saluere voluit, insuper et vestimenta transmisit ». — « Manipulus ».

2. Dans le Luxembourg : Orval, 1 131 . — Diocèse de Verdun : la Chalade, 1 1 27 ; Saint-Benoîtdans-les-Bois, 1151 ; Chastillon, 1151; l'Ile-de-Bar, 1551. — Diocèse de Tulle : Vaux-d'Orne, 1132; Beaupré, 1134; Haulte-Selve, 1140; Escurey, 1144; Clairlieu, 1151. — Diocèse de Metz : Viller-l'Abbaye, 1134; Sturzelbrunn, 1143. — «Jongelinus notitia abbatiarum ordin. cisterc. per orbem universum ». Coloniae, 1740, in pal.

« Ce que vous avez appris est vrai, écrivait-il à l'évêque d'Ostie, j'ai été malade jusqu'à la mort, et je me suis senti rappelé à la mort... », à la vie qui n'est que mort, voulait-il dire. Dieu imposait à son serviteur un dernier acte de charité. Bernard, retrouvant ses forces, suivit Hillin, et bientôt la paix fut conclue; mais à peine de retour à sa chère abbaye, selon l'expression d'un biographe : « de sa claire vallée il s'éleva à l'éternelle clarté ». Hillin, par reconnaissance, fit de larges donations à l'abbaye d'Hemmérode. Ce qui ne nous importe pas moins, c'est qu'Hillin, dont Othon de Freisingen vante le savoir et la prudence, avait dans sa jeunesse parcouru la France (« adolescens Gallias disciplina? causa lustravit1») , et qu'il y retourna comme évêque. Nous lisons, en effet, dans Butler, que, le 8 octobre 1164, saint Thomas de Canterbury, quittant furtivement l'Angleterre, se rendit à l'abbaye de Saint- Bertin , et, quelques jours après, en partit « avec l'archevêque de Trêves » pour Soissons et Sens, où le pape Alexandre III , après l'avoir confirmé dans la dignité qu'il venait humblement abdiquer, lui conseilla de se retirer à Pontigny. Il faut qu'Hillin se soit fait, à Trêves, le héraut de cette grande et méritante infortune, car c'est en 1171 que le saint martyr succombe sous le fer chrétien!... et peu après, un chevalier de la noble maison de Dudesfeld dans l'Eiffel, moine à Hemmérode depuis 1170, fondait une communauté de filles cisterciennes sous le nom de « monasterium sancti Thomse Cantuarensis » (Saint-Thomas-sur-Kill). Ses deux filles en furent successivement prieures, et son fils, prenant les ordres au retour de la terre sainte, desservit jusqu'à sa mort « parochiam a parente fundatam ».

Au Congrès archéologique de Lille (1845) se voyait le plan colossal des fouilles récemment opérées sur l'emplacement de l'abbaye de Saint-Bertin , fouilles mettant à nu les substructions de trois églises, toutes antérieures au monument élevé en 1311 et dont nous sommes réduits à ne plus admirer que les ruines. Les fondations d'un gigantesque monument (la troisième église) accusaient l'œuvre entreprise par l'abbé Gilbert (1246-1264), surnommé l'abbé d'or, et à laquelle ses successeurs effrayés renoncèrent. Dès lors, la deuxième église était celle qui fut incendiée, pour la seconde fois, en 1152, désastre réparé en trois ans par l'abbé Léon, élu en 1158 et décédé en 1163, l'année qui précéda la visite d'Hillin. Or, ces substructions indiquaient une abside polygonale (octogone)... Que nos lecteurs daignent prendre acte du fait, et nous accorder qu'Hillin, par ses relations continues avec les cisterciens et ses voyages en France, était l'homme à pouvoir rêver la mise en voûte de sa

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