‹ La Cathédrale de Trèves du IVe au XIXe siècleChapitre 21 sur 30 · Gesta », c. xc · texte numérisé non relu

Gesta », c. xc

cathédrale, en plus l'adjonction d'une abside orientale, flanquée de contre-forts. Et bien sciemment s'écartait-il des traditions indigènes, car, en 1156, il avait consacré cette église de Laach, l'œuvre par excellence de l'art rhénan contemporain.

En quelle année Hillin a-t-il pu entamer les travaux? Assister à l'élection, au couronnement de l'empereur Frédéric Barberousse (1152-1190), partir immédiatement pour Rome en qualité de légat, déjouer à son retour la conjuration des comtes de Vianden et de Manderscheid : voilà, sans rappeler la sanglante querelle apaisée par saint Bernard, de quoi absorber les deux premières années de son épiscopat. La période de 1154 à 1158 semblerait favorable; mais les textes nous donnent à entendre que la paix dont jouissait le diocèse1 lui permit de commencer une œuvre « qu'il avait conçue depuis longtemps », expression prématurée pour l'époque. Au mois de mai 1158, Hillin accompagne en Italie l'empereur Frédéric, et n'en revient qu'en septembre. Survint le concile de Pavie, auquel l'archevêque se rendait avec ses suffragants de Tulle et de Verdun, lorsqu'un mal soudain le força à rétrograder. Ajoutez qu'en cette même année l'an de grâce 1160, l'empereur voulut expulser les cisterciens, prenant le parti du pape Alexandre contre Victor, ce qui donnait soins et soucis aux évêques , et qu'à Trêves même les choses n'allaient pas commodément (« sed nec commode omnino res Treviris gerebatur ») . Hillin, indigné des envahissements et des déprédations de l'avoué de son Église, fut au moment d'en venir aux mains (« aperte cum palatino dissedere atque jus suum armis repetere decrevit »). D'autre part, le bon peuple trévirois s'agitait, rêvait des libertés, prenait des mesures fort compromettantes pour l'autorité épiscopale, si bien que l'empereur intervint par un décret daté (sept. 1161) des environs de Milan2. Nous pourrions donc ouvrir la période d'édification à l'année suivante, 1162; mais, quand on s'est querellé la veille, ce n'est guère le lendemain que l'on parle des douceurs de la paix, et d'ailleurs, sérieusement parlant, Hillin n'étant décédé qu'en novembre 1169, la période est un peu longue pour la part qui semble lui revenir, et vu surtout que l'archevêque Jean en fit beaucoup plus en moins de temps. Nous inclinerions donc pour l'année 1165, considérant que le voyage en France (1164) a pu être entrepris

1. « In diebus suis terra a bellis, rapinis et incendiis quievit; unde nactus tempus opportunum, quod diu ante in animo conceperat inchoavit ». — « Gest. », ibid., 267.

2. « Multitudo Trevirensis... ad morem aliarum quarumdam urbium creare tribunos, opificum excitare collegia, et partiri inter se Reipubl. munera, omnesque munire vias, et quaerere prassidia ad inuhendam stabilitendamque libertatem; jam adesse praesuli, jam operam suam dicare Palatino adversus preesulem atque omnia sic in Rep. miscere ut statutum juris archiepiscopalis labefactururrî irent. » — Brower, lxiv, p. 801.

en vue des constructions projetées , mais sans prétendre imposer cette coïncidence à nos lecteurs.

Les chroniqueurs se taisent sur l'interruption des travaux à la mort d'Hillin. bien qu'Arnold (1169-1183), son successeur, précédemment doyen de Saint- André de Cologne, eut pu, ce semble, assumer cette tâche. C'était un prince essentiellement bon, compatissant, généreux, et, heureusement pour lui, fort riche. Les temps orageux d'Alberon avaient laissé "mainte plaie saignante et mainte escarcelle vide; Arnold était toujours prêt à venir en aide, mais tirait l'épée au besoin, comme il le fit voir aux Lorrains. Son grand principe était qu'il vaut mieux prévenir que punir, et il donnait. . . Réellement, on aurait pu le surnommer « la main ouverte ». Après tout, plus d'une rude besogne lui échut en partage. Outre la guerre de Lorraine, par deux fois il eut à suivre l'empepercur au delà des monts ; mais il chevauchait à ses frais, lui et son monde, sans qu'il en coûtât une obole à ses sujets : c'est assez dire que sa mémoire resta en bénédiction.

La mort d'Arnold ouvre une période néfaste. Sept années durant, deux compétiteurs acharnés se disputent le siège de Trêves, rivalité qui eut un grand retentissement, et durant laquelle on songeait à toute autre chose qu'à sculpter des chapiteaux ou à tailler des nervures.

L'archevêque Jean (1190-1212), dont l'élection fut acclamée comme le fanal du port après la tourmente, gouverna l'Église de Trêves avec une prudence consommée, une circonspection qualifiée d'ingénieuse (« ingeniosa circonspectione ») , et grâce à laquelle « oncques ne lui arriva-t-il méchef en ses biens ou sa personne». Placé, par la rivalité d'Othon et de Philippe, entre la loi et le roi, entre l'instance d'Innocent et la puissance de Philippe1, il navigua sain et sauf, ingénieux au besoin, car, sommé de se rendre à Aix-la- Chapelle au couronnement de la femme de Philippe, il partit pour s'y rendre, mais prit bon soin de se faire verser en route et s'alita tout sanglant, comme il l'écrivait de Munstermaifeld , ce qui aurait fait dire au pape : Heureuse chute (» Félix culpa»)! Comme Hillin , comme Arnold , Jean était l'ami des cisterciens. A son avènement, la demande du pallium fut confiée par lui à l'abbé d'Hemmérode ; et durant un séjour à Cîteaux, ayant appris de l'abbé les difficultés que lui suscitait le saint-siége au sujet de la vigésime, il se chargea d'arranger l'affaire et se rendit à Rome à ses frais, et « quod dixit fecit ». Enfin, par son testament, il demandait à être enterré dans la salle capitulaire

4. « Perplexus inter legem et regem, inter instantiam lnnocentis et Philippi potentiam, ita caute ambulavit inter utrumque ut nec istum laederet nec ab illo lœdi posset ». — « Gesta », «, 289.

d'Hemmérode. Amateur de constructions, il débuta par renouveler l'enceinte de Trêves, et construisit force tours et châteaux.

Finalement, question épineuse, quelle serait dans les transformations du dôme la part respective des deux archevêques Hillin et Jean?

Tout d'abord, le plan semblerait émané d'Hillin; c'est logique au point de vue constructif. Il aurait d'ailleurs laissé les fonds nécessaires à l'achèvement. Des textes cités1, il résulte qu'il avait fondé la crypte orientale et élevé le chœur, c'est-à-dire le sanctuaire actuel (« novum opus... in orientali parte »), élevé, disons-nous.. ..jusqu'à une certaine hauteur, car « erexit » en dirait trop s'il ne s'agissait que de l'embasement. La construction des tours marchant de front avec celle de l'abside reste hors de doute. De plus , le rezde-chaussée des tours n'offrant qu'une voûte d'arête, la tribune au-dessus étant vigoureusement nervée, l'on se demande pourquoi cette somme de résistance plus forte à l'étage qu'au rez-de-chaussée? Serait-ce que ce dernier daterait d'Hillin? H y a là des bases dont la griffe est plus élémentaire que partout ailleurs dans la cathédrale ; il y a là deux chapiteaux pareils à ceux de la crypte... D'autre part, impossible de constater une reprise. Observons que toutes ces constructions orientales ont pu être fondées, édifiées et même à peu près terminées, hors œuvre, c'est-à-dire en laissant subsister provisoirement le mur de façade romain. De nos jours, l'on se trouve, à Cologne, dans une position analogue, bien qu'inverse, l'achèvement des nefs de la cathédrale et des tours jusqu'à hauteur correspondante devant marquer l'instant d'enlever le mur de refend, clôture actuelle du chœur. En agir autrement à Trêves eût été absurde, et la preuve qu'on s'en est abstenu, c'est que les deux chapiteaux des piliers séparatifs du chœur et du sanctuaire, sans comparaison les plus avancés, doivent être les derniers faits. En arrière de la crypte orientale s'étend, sous le chœur, une deuxième crypte, actuellement comblée, mais que l'on sait pourvue d'une voûte d'arête, ce qui suppose des colonnes. M. Schmidt croit les deux cryptes contemporaines, attendu que les substructions des murs de cloison du chœur forment les murs d'enceinte de cette crypte. Nous partageons cette opinion, et rien ne nous semble empêcher qu'Hillin n'ait travaillé tout à la fois hors œuvre et dans œuvre.

Il est généralement admis que le voûtement de la cathédrale a suivi l'achèvement du sanctuaire. A n'en juger que par les galeries, soit. Mais,

1. « Ouodam enim sancta intenlione novum opus agressus est construere in orientali parte ecclesiœ Sancti Pétri, et jadis fundamentis cum magnis sumplibus, structuram illam erexit sed morte praeventus, ad finem non perduxit quod inchoaverat («Gesta», c. xci), hic etiam cryptam orientalem cum choro erexit, et morte praeventus non cumplevit. Cod. Ms.

qu'après avoir construit et sculpté le sanctuaire, tel que nous l'avons décrit, l'on se soit mis à loger en porte à faux, les bases des colonnettes (supports des arcs diagonaux); à épeler, c'est le mot, à épeler le chapiteau corinthien, c'est ce qu'il nous coûte d'admettre. Nous voyons bien qu'on vise à utiliser les chapiteaux comme encorbellement, nous savons de reste que le xne siècle n'y regarde pas de si près, et admet de la main-d'œuvre d'apprenti juxtaposée au faire du maître. Mais toute une série de chapiteaux ! mais des consoles d'angle à cône renversé que l'on croirait modelé sur une rave ! D'où vient que les deux chapiteaux de l'archivolte entre le chœur Saint-Nicolas et la première travée du bas côté septentrional offrent l'ordonnance à crochets, le motif de la feuille d'angle ne s'éployant qu'au sortir d'une bague, et que ces deux spécimens soient un couple unique parmi ces nombreux dérivés du corinthien? D'où vient que cette même travée et sa correspondante au midi accusent seules un essai de moulures à leurs arcs doubleaux? Évidemment de ce que « fabricando fit faber. » Au chœur de l'ouest, où tout est correct, où la sculpture révèle un autre style et un autre faire, nous nous trouvons sur le terrain de l'archevêque Jean.

Il semblerait qu'on ait entamé le voûtement vers la croisée actuelle, car il n'existe de clef apparente qu'à la travée du chœur oriental, et c'est en avançant vers l'ouest que le solécisme du porte à faux s'atténue et disparaît. Quant aux bas côtés, il est parfaitement clair que l'on procédait en sousœuvre ; car si les arcs-doubleaux de Poppo et de Nicetius sont noyés dans la construction, mais visibles encore aux croisillons, c'est uniquement parce que l'on a bandé les nouveaux arcs en contre-bas, en les extradossant jusqu'à concurrence de leurs devanciers. En résumé, la part d'Hillin pourrait être, outre la construction des cryptes, — de l'abside et des tours jusqu'à une certaine hauteur : — le voûtement des bas côtés, et le voûtement de la grande nef, jusque vers l'appui des galeries; hypothèse que nous ne hasardons qu'en la soumettant aux archéologues. Après tout, la question en vaut la peine, l'arc brisé, comme élément de voûtes, apparaîtrait à Trêves, durant la sixième décade du xiie siècle.

L'archevêque Jean, reprenant les travaux, là où Hillin les avait laissés, a dû les pousser avec vigueur. Au dire des textes1 : L'an de Notre-Seigneur 1196.

1. Joannes igitur, cum exornando templo, atque suscitandis aris intentus, multa passim vetera loca dirait, multa nova struit... in vestem Christi pretiosissimam, manifestis tum indiciis patefactam incidit atque cum effusa civitatis totius congratulatione, ipsis maii kalendisS. S. Philippo et Jacobo festis eam publiée spectandam populo exhibuit tandem... in altari recens a se D. Petro titulari exstructo... reclusit. Brow, p. 830.

In die etiam dedicationis majoris ecclesiae, quae est in festo Philippi et Jacobi, summum a-ltare

alors qu'il s'occupait d'orner la cathédrale, d'élever des autels, défaisant de l'ancien et construisant du nouveau, Jean retrouva la sainte robe renfermée dans l'autel Saint-Nicolas, l'exposa au peuple durant les fêtes des saints apôtres Philippe et Jacques, et le jour de la dédicace de l'église, fête (octave) des susdits apôtres, la déposa dans le maître-autel qu'il érigeait à Saint- Pierre. Or, si l'on tient compte de l'irruiiense concours que devait attirer l'exhibition de la sainte robe, l'on conviendra que la cathédrale devait être achevée, au point de pouvoir contenir cette foule; nous disons achevée, murs et voûtes. Dès lors il ne s'agissait plus que d'ornementation, d'érection d'autels, tel celui de la crypte, consacré la même année et dont nous avons retrouvé et donné l'inscription. Une autre conséquence, c'est qu'un laps de quatre années devait amplement suffire à telle besogne, partant qu'à l'avénement du xme siècle l'archevêque Jean avait mené son œuvre à fin.

Il importe de spécifier que le maître-autel était érigé au milieu de l'abside. Les « Gesta » nous apprennent que l'archevêque Jean érigea deux cathèdres épiscopales (sedes episcopales) : « l'une derrière l'autel de Saint-Pierre où l'évêque célébrera la messe; l'autre en avant de l'autel où l'évêque se préparera à la célébration 4. » Or, le cérémonial des évêques prescrit : « Alors que l'autel n'est point adossé et se trouve au milieu du sanctuaire (in medio sub tribuna) , le siège de l'évêque devra être adossé à la paroi du fond, de manière que l'évêque étant assis, son regard porte en droite ligne par le milieu de l'autel, et deçà et delà (hinc et inde), seront placées les sédiles des chanoines... Le siège sera haut et élevé, fait de bois, ou de marbre, ou d'autre matière, le tout en manière de cathèdre ou de trône immobile, ainsi qu'on le voit dans les plus anciennes églises 2. » Nous inférons, de ce texte, que les quatre groupes de colonnettes, actuellement transférées et en partie dédoublées à la chapelle de la Vierge, proviennent de l'entourage de cette cathèdre qualifiée de « valde honesta », et nécessairement hors d'emploi, du moment où l'évêque prenait place en avant de l'autel.

Résumons-nous. La période des archevêques Hillin et Jean s'ouvre au plus

cum magna solemnitate et devotione consecravit et tunicam Domini... ipso die in altare beati Pétri reposuit, anno videlicet ab incarn. Dom. millesimo centesimo nonagesimo sexto.

Gesta, cl, p. 304.

An. 1196. Occasione renovationis summi templi, inventa est toga Christi inconsutilis, quasi punicei coloris, aras S. Nicolai inclusa, primo maji populo spectanda proponitur et ad altare g. Pétri transfertur, ac recluditur. Cod. ms. trev., n° 1216.

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