‹ La Cathédrale de Trèves du IVe au XIXe siècleChapitre 4 sur 30 · Dom Pitra, « Vie de saint Léger · texte numérisé non relu

Dom Pitra, « Vie de saint Léger

d'angoisses. Car, Ambroise était-il menacé, le peuple de Milan passait la nuit en prières. Le jour, ennemi des œuvres ténébreuses, lui rendait la confiance : on chantait , Ambroise parlait , et la foule transportée jurait de partager le sort de son évêque. A Trêves, Ambroise, admis en présence de Maxime, lui refuse le baiser de paix, à cause du meurtre de Gratien ; il ne veut pas communiquer avec la faction d'Itace. Puis il demande la paix de l'empire, et, comme gage de paix, le corps de Gratien. Il avait la même assurance, calme et digne, que quand, déniant à Justinien la cession des basiliques réclamées par les ariens, il appuyait son droit de ces belles paroles : « Nous demandons, empereur, nous demandons. Nous ne combattons pas, nous ne craignons pas non plus : nous demandons ».

Enfin, arrive à Trêves un athlète qui a sondé la plaie incurable de cette société dorée, et va y porter le fer et l'ascétisme chrétien. Mais Rome périra, « et quid salvum, si Roma périt» ?Le monde romain croule, répondra Jérôme; mais à nous , chrétiens, notre tête levée ne se courbe pas. Nous sommes debout 1 ». Ce qui attire à Trêves saint Jérôme, et lui a fait quitter Rome ( 360 ) , c'est la science. Trêves en effet , siège d'une manufacture d'armes , entrepôt des laines de l'Angleterre, et fournissant des vêtements aux légions, était encore une ville d'enseignement ; elle possédait une école des plus renommées. Par édit impérial (370), une augmentation de traitement devait bientôt être accordée à ses grammairiens et à ses rhéteurs. Jérôme, durant ce stage, transcrivit l'écrit de saint Hilaire sur les synodes. C'est alors qu'il fut le compagnon d'étude et l'ami de Bonose , élevé plus tard à l'archiépiscopat. Cependant,' cette âme sombre et ardente, que la fraternité chrétienne pouvait seule préserver d'une sauvage misanthropie , semble déjà fuir le commerce des hommes. Des lieux où j'écris ces lignes, sur la rive opposée de la Moselle, et vers les sommets de ces rochers de grès rouge que couronnent de noirs sapins, l'œil distingue une cavité péniblement accessible. C'est là que Jérôme aurait préludé à la grotte de Bethléem : tradition fort ancienne, et l'ancienne tradition a rarement tout à fait tort.

Les gloires de l'école de Trêves ne revendiquent pas de serviles panégyristes tel qu'Eumène ; mais Lactance et Ausone. Lactance , quelque peu cicéronien, élégant et harmonieux diseur, allant d'Afrique à Nicomédie (301 ), de Nicomédie à Trêves (315), personnifie cette cohorte de rhéteurs nourris aux sources païennes , passant au christianisme et lui dévouant une

1. « Romanus orbis mit et tamen cervix nostra non flectitur ». — Nous adoptons ici le sens attribué à ce texte par M. Philarète Cliasles, dans ses belles « Études sur le moyen âge », p. 155.

faconde qui trahit son origine. Quant au chantre de la verdoyante Moselle w amnis viridissime », chrétien, quoi qu'on en ait dit * , et en dépit des allures sceptiques et profanes de sa muse, nul ne goûtait, ce semble, avec une plus molle sécurité les douceurs d'une civilisation poussée à deux doigts de l'abîme. Il dit, dans sa «Mosella », suivant la traduction de M. Ampère : — « Lorsque le fleuve glauque imite la couleur des collines, les eaux paraissent verdoyantes, et le fleuve semé de pampres. Quelles teintes se répandent sur les ondes, lorsque Hesperus allonge les ombres du soir, et qu'une montagne verte semble remplir le lit de la Moselle! Les sommets nagent sous les flots légèrement ridés, le pampre absent s'y balance, la vendange se déploie sous les eaux limpides; le nocher est trompé par ces illusions, tandis qu'il navigue sur son batelet d'écorce, loin des deux bords, là où l'image de la colline se confond avec le fleuve et où le fleuve confine à la lumière des ombres ». — Et le poëte, insouciant de l'avenir, vogue au milieu des riches campagnes, des châteaux somptueux, des villes endormies sous les pampres ou se mirant dans l'onde; et le nouveau siècle se hâte, amenant à ces belles contrées le cataclysme d'une quadruple dévastation : « Quaterna vastatio, quadruplex excisio ». En 407, les Vandales; en 413-420, les Francs; en 450, Attila et les Huns2. Navrantes péripéties, dont Salvien, élevé à Trêves, est le spectateur, et qui lui arrachent le cri d'une douleur bouillonnant dans la moelle de ses os : « yEstuantibus dolore medullis ».

Sous Constantin, les Francs avaient fait leur entrée à Trêves. Deux rois captifs, premiers noms inscrits dans l'histoire, furent livrés aux bêtes de l'amphithéâtre, pour y être dévorés, selon lé mot énergique de Salvien, « par la dent des lions et les regards de leurs semblables », Et le rhéteur Eumène de s'écrier : « Qu'y a-t-il de plus beau que le triomphe, qui fait servir l'égorgement de nos ennemis à nos plaisirs » ! Maintenant, le tour est aux vaincus; la framée se venge. C'est une hécatombe à rougir la Moselle, comme aux jours des martyrs. Que deviennent ces splendides monuments : villas, cirque, thermes, palais, capitole, arcs de triomphe? Tout cela, broyé par le fer, tordu par la flamme, s'entr'ouvre et s'abîme. Elle est à jamais brisée, la noble

1 . Fait très-bien établi par M. Ampère, « Histoire littéraire de la France avant le xne siècle», tome I, page 266. Ausone, en effet, nous apprend, dans Y «Éphemeris », qu'il avait une chapelle où il adressait sa prière du matin à la sainte Trinité. « Pateatque fac sacrarium... Deus precandus est mihi ac filius summi Dei... majestas unius modi sacro Spiritui... ». Ailleurs il dit : « Instanter revocant nos quia solemnia Paschae».

2. Dates approximatives données par M. l'abbé Clouet, bibliothécaire de Verdun, dans son « Histoire de la Province de Trêves ».

couronne de la seconde Rome, « Roma secunda » ; il n'en restera plus que fleurons épars et mutilés. Mais reconnaissez l'éternelle sagesse : vers la fin de ce même siècle dévastateur, un Franc reçoit le baptême, et, de ce jour, date une ère nouvelle, glorieuse, incommensurable en ses résultats, l'ère des actions de Dieu par les Francs, «Gesta Dei per Francos ».

La métropole ne fut pas épargnée, ce dont témoigne la restauration de l'archevêque Nicetius (532-563); elle fut menée, ce semble, à bonne fin, puisque le poëte Fortunat, grand fabricateur d'épitres, d'éloges et d'épitaphes, lui adresse les deux vers suivants :

Templa vetusta Dei renovasti in culmine prisco, Et floret senior, te reparante, domus.

Il est bien question d'une restauration antérieure, à la date de 457, sous l'épiscopat de Cyrille; mais le texte, assez vague1, ne permet pas de lui attribuer l'importance de celle de Nicetius. Ce dernier fit venir des ouvriers d'Italie, recommandés par un évêque Rufus « Octodurensis » (Sion en Valais). Les chroniqueurs se bornent à cette simple donnée; nous espérons suppléer à leur silence.

Nicétius, grand constructeur de donjons et remparts, digne représentant de la dernière génération de l'église des Gaules, est un vrai confesseur du ive siècle. Rappelons comment, célébrant le saint sacrifice, en présence du roi Théodebert, il s'arrêta à l'Offertoire, refusant de passer outre, si les excommuniés de la suite du prince ne se retiraient \

A cette époque, des Francs ceignirent la mitre. Le petit nombre, sans doute, abdiquait son humeur guerroyante, ses terribles passe-temps aux bois et sur les rivières. Dès lors, instruire de récalcitrants néophytes, discipliner de turbulents diocésains, était une tâche au-dessus des forces de l'épiscopat. Une autre milice entre en scène. Les Romains finissaient, les Germains commençaient à peine ; le rôle de peuple missionnaire, chargé de régénérer les conquérants barbares, était échu à la race celtique ; aussi les hommes de solitude qui peuplaient l'ile des saints , la terre des Anglo- Saxons, allaient-ils maintenant reconstruire la société par le double apostolat de saint Colomban et de saint Boniface. Les Irlandais reprirent le terrain perdu par la civilisation romaine; pousser au delà, conquérir la grande

1. « Qui (Cyrillus) tanquam reparator quidam metropolis exhaustae privatim celebratur ». Brower, « Annal. Trev. », Tom. I, p. 298. ( Ann. Chr. -457.)

2. Voyez, sur ce fait, notre article « Messes gallicanes » , dans les « Annales Archéologiques » de M. Didron, vol. X, p. 123.

Germanie, explorée déjà par saint Fridolin l, c'était le rôle de Winfried, de saint Boniface. A lui de porter la cognée au chêne de Thor 2, qu'une multitude armée n'ose défendre. A lui de pénétrer dans ces contrées de la Thuringe et de la Frise, couvertes de forêts, pour y revenir, au soir de sa longue et fructueuse tournée, chercher l'heure du repos, et « se réjouir en ce Dieu qui lui prépare une demeure dans la cité des anges » 3. Le coup mortel ensanglanta le livre confident de la dernière pensée du martyr, l'écrit d'Athanase sur le « Bienfait de la mort ».

Les pérégrinations du fondateur de Luxeuil, en Austrasie, furent trop voisines de Trêves, pour que saint Colomban n'y soit pas venu vénérer la mémoire d'Hélène. Quant à saint Boniface, il y séjourna deux mois, et ce fut à « Palatiolum » 4, qu'un jeune homme, de race royale, l'ayant entendu commenter la sainte Écriture, s'attacha à lui et devint un de ses premiers disciples, Grégoire d'Utrecht.

L'église d'Allemagne , fondée par Boniface, affermie par Pépin , qui lui prêta l'appui de la royauté renaissante des Francs, n'attendait plus que l'œuvre de Charlemagne, l'érection d'un nouvel empire germanique, devenant le centre des affaires temporelles de la chrétienté. A cette époque, le siège de Trêves fut occupé par Bichbod et Amalaire Fortunat, l'un ami, l'autre élève d'Alcuin. Bichbod aimait les lettres. «Plaise à Dieu, lui écrit son ami, que ton cœur se nourrissse des quatre livres de l'Evangile au lieu des douze chants de l'Enéide » ! Bichbod, docile à l'admonestation, se remit à l'étude des Pères, et son ami le répute, par la suite, l'un des forts théologiens de l'empire. Alcuin admirait Trêves :

Est antiqua, potens, mûris et turribus ampla Urbs Treviris, nec non sacris circumdata cellis, In quibus unatim populorum turba piorum Laudibus invigilat Domini, nocteque chèque

L'année même (882) où Alcuin se rendait à l'appel de Charlemagne, les Normands prirent possession de Trêves le jour du jeudi saint. Ils s'y repo-

4 . M. Holzer, chanoine et prévôt de la cathédrale de Trêves, qui rassemble les matériaux d'une histoire du diocèse , admet avec beaucoup de vraisemblance que l'église d'Eller sur la Moselle , consacrée à saint Hilaire, avait été fondée par saint Fridolin. « Monasterium Helera » (Hilaire). Voy. de « Proepiscopis trevirensibus », p. 38.

Page 1