‹ La Cathédrale de Trèves du IVe au XIXe siècleChapitre 5 sur 30 · Vita sancti Wilibrordi · texte numérisé non relu

Vita sancti Wilibrordi

sèrent des fatigues de la route par le sac et l'incendie ; après quoi ils s'en furent à Metz.

La cathédrale eut encore à souffrir. Néanmoins, une anecdote légendaire, ayant trait à l'évêque Egbert (978-993), donne à entendre qu'on y officiait encore de son temps. Mais au commencement du xi« siècle, l'empereur Henri II assiégea dans le palais épiscopal, de Pâque à septembre (1008), le compétiteur de l'archevêque Maingaud, et Trêves crut revoir les mauvais jours de l'invasion normande Or, un siège, aux abords du monument, devait lui donner le coup de grâce. Nous lisons , en effet, qu'à l'avènement de l'archevêque Poppo (1016-1047), nul ouvrier n'osait se hasarder sur les toits, que l'une des colonnes romaines s'était écroulée et que, dans ce sanctuaire désolé, l'on donnait la pâture aux troupeaux 3.

Poppo, prélat distingué par son savoir et son caractère, et qui visita les saints lieux, entreprit une restauration de fond en comble. Tout d'abord il construisit un pilier en lieu et place de la colonne écroulée, ce qui explique comment les retombées d'arc qu'on y constate accusent une construction non romaine, mais poppoyenne. Les deux appareils peuvent aisément se confondre; mais, nous le verrons, chacun d'eux porte son enseignement et se réclame de son époque. Les trois autres colonnes, sans doute par mesure de précaution, furent entourées d'une maçonnerie qui les transformait en piliers. Voulant ensuite agrandir sa métropole, après avoir exhaussé la grande nef d'environ 1 2 pieds, Poppo enleva la façade en laissant subsister ce qu'il fallait de construction pour façonner deux piliers à l'instar et dans l'alignement des précédents. Répétant la disposition romaine d'une large travée qui suit une travée plus courte, il continua la galerie simulée, ouvrant, sur la nef centrale, des baies bigéminées, inscrites dans un cintre. Cette ordonnance fut appliquée, en vue de symétrie, aux baies romaines préexistantes. La nouvelle façade, enfin, comprit au centre une abside supportée par une crypte voûtée en demi-coupole, close à sa partie inférieure, percée de cintres au second ordre, et couronnée extérieurement par une galerie. De part et d'autre, une porte donnant accès dans les bas-côtés, et surmontée d'un arc élevé. Au-dessus de cet arc, une

\ . « Quae jam , post vastationem normanicam , caidibus exornata et aliquatenus inhabitata fuerat, in pristinam solitudiuem pene est reducla ». — « Gest. Trev. »

2. « Superioribus annis non paucis , una columnarum illarum... in praeeeps eeciderat, ita ut. nullus quoque qui tecta reficeret auderet ascendere ; propter quod diutino neglectu ad id rerum devenerat, ut jam domus orationis non diceretur, sed a pastoribus pecus ibi pastum minaretur ». — « Gesta Trev. ».

galerie de large proportion, rejoignit la galerie contournant le sommet do l'abside. Aux angles de la façade, deux tours. Deux autres entrées furent pratiquées au nord et au sud de la grande travée, dans le mur d'enceinte. L'ensemble du monument formait donc un carré long, divisé en cinq travées. La mort frappa Poppo sur la brèche, car il succomba aux suites d'un coup de soleil, reçu en inspectant les travaux. L'œuvre fut continuée par l'archevêque Eberhard 1 (1047-1066), et complétée par Udo (1068-1077). Une part d'achèvement reviendrait encore à l'archevêque Bruno (1 103-1 124) d'après un texte qui ne précise clairement que l'érection de l'autel Saint-Nicolas dans le chœur de l'ouest a.

Ce fut sous Eberhard que le pape Léon IX, se rendant au concile de Reims (1049), vint à Trêves. Eugène III, accompagné de vingt-quatre cardinaux et d'une multitude de prélats et dignitaires séculiers, y passa les fêtes de Noël, en 1148, magnifiquement hébergé par le métropolitain Albéron. Cet archevêque, tenant la crosse d'une main, l'épée de l'autre, est une personnalité caractéristique , étrange , attachante, et qui réflète la vie aventureuse du moyen âge 3.

La grande querelle des investitures bouillonnait encore, sous le pontificat de Gélase II (1 1 18). L'empereur Henri V opposait son véto à toute élection épiscopale ; mais Poppon ayant été expulsé du siège de Metz, il lui avait, de son chef, désigné un successeur. Or, dans la bonne ville, Rome ne comptait qu'un seul partisan : Albéron deMonlreuil 4, clerc de noble extraction. Renseigné par ce fidèle serviteur, le pape excommunia l'intrus, et, ultérieurement, la ville même. Faire parvenir en son lieu la bulle d'interdiction était le point difficile; car il y allait de la tête du messager. Albéron se dévoua. Vêtu d'une aube blanche, embéguiné d'une guimpe, une cappe grise sur le tout, il s'approche du maître-autel de Saint-Étienne, comme pour y déposer un ex-voto d'encens. Soudain la soi-disante pèlerine, se retournant vers les chanoines, leur déclare, d'une voix mâle, que la bulle est déposée. A eux d'en prendre connaissance. On s'émeut, on se trouble : c'est lui, c'est Albéron, sonnez les cloches, appelez le peuple, courez-lui sus. Le cas était

1. « Quae incœperat Poppo , continuavit Eberhardus et ad finem perduxit Udo ». — « Gesta Trev. ». Remarques de Wyttenbach et Miiller, p. 40, t. I.

2. « Pietati subinde addictus , partem occiduam summae aedis excitât, aramque Sancti-Nicolai dedicat». — « Index chronologicus », p. 18, ad ann. 1420.

3. Voyez « Gesta Alberonis archiepiscopi , a Balderico ejus domestico conscripta ». — « Gesta Trev. », c. 78.

4. Montreuil ou Monterol, selon Calmet. Château près de l'abbaye de Belchamp, aux environs de Menoncourt ( Lorraine ) .

prévu : un coureur aux pieds agiles stationnait au portail ; Albéron lui saute en selle, gagne la porte de la ville et brûle la route. Poursuivi à pied et à cheval, la Moselle va lui barrer le passage; l'intrépide monture y plonge et gagne à la nage la rive opposée. Il était sauf.

L'Empereur courroucé le mit au ban de l'Empire; mais, tour à tour soldat, mendiant, colporteur, valet, au besoin étrillant les chevaux et faisant la litière, teignant ses cheveux et grimant ses traits, le proscrit restait imprenable. On le savait en route pour l'Italie, et les passes des Alpes étaient gardées à son intention; Albéron, méconnaissable, cheminait de compagnie avec le monarque. On assure que, chevauchant sur un âne, il reçut de la reine une aumône de cinq sous, et que plus loin, à l'étape du soir, il assista, dessous la table, au souper des Majestés, s'instruisant à loisir des machinations impériales à l'encontre du pape et de sa propre personne. A Rome, on se reconnut; Albéron remercia la reine de sa gracieuse aumône, et l'Empereur se promit de le happer au retour par mer ou par terre. Autre piège éventé; car Albéron frète un vaisseau àPise, y fait embarquer gens et bagages. Il laisse mettre à la voile et suit tout un jour à force de rames dans une embarcation. Seulement, en montant à bord, il lui arrive de choir à la mer et de ne s'en tirer qu'à grand'peine. Comme après ce bain il partageait le souper des matelots, la blancheur de ses mains éveilla les soupçons. Seraitce un émissaire deRomePOn fouille les coffres; certaine boite d'ivoire, soigneusement enveloppée dans un pan d'étoffe, et contenant réellement les dépêches papales, allait être ouverte : «Arrière, fit Albéron, ne touchez à ces saintes reliques, qui me préservent à jamais du naufrage. » En terre ferme, obligé de faire face à un parti de soldats qui le cherchaient, Albéron s'équipe en un clin d'œil, et, targe au bras, lame au poing, traverse la bande au galop en criant : « Auriez-vous vu Albéron, cet endiablé Messin? J'ai ordre de l'appréhender. » Quant aux Messins, deux fois ils pillèrent et démolirent sa maison; deux fois, il sut les contraindre à restitution et à réédification.

La paix se fit. Albéron, successivement revêtu de hautes dignités ecclésiastiques, étudia quelque temps à Paris, fut élu archevêque de Trêves et sacré par Innocent II. En cette qualité, il exerça une influence salutaire sur les hommes et les choses de son diocèse et de l'empire ; témoin l'élection de l'empereur Conrad, effectuée envers et contre les opposants, la paix ramenée entre les princes, de vertueux évêques promus par sa médiation. Ses Etats furent mis sur un respectable pied de défense, et mal en prit à ses agresseurs ; la répression vigoureuse et prompte s'indemnisait avec usure. Au besoin, il savait appesantir son bras spirituel. Hé bien! cet

homme énergique, facile à mettre le glaive hors du fourreau, rapide à l'attaque, était essentiellement temporiseur, au point de pousser à bout la patience de ses conseillers. C'est qu'il excellait dans la réussite des affaires désespérées. Ses habitudes étaient singulières. Souffrant de la sciatique, il se faisait porter, et par la même raison, à l'ébahissement du vulgaire, il ne chevauchait qu'à la manière des Amazones. Dînant tard et longtemps, entouré de lettrés et de savants, il prolongeait de doctes controverses sur l'Écriture et les pères, jusqu'au chant du coq et au delà. Hospitalier, charitable, déployant à propos une pompe quasi royale, fort admiré en cour, fort recherché surtout à cause de sa conversation pleine de saillies et entremêlée de proverbes, Albéron était réellement un pieux évêque. « A l'autel, dit le biographe contemporain, c'était plus qu'un homme : revêtu des ornements pontificaux , c'était un ange. Ses larmes trahissaient sa ferveur, et, absorbé dans l'oraison, son regard semblait vouloir percer la voûte du ciel. » Il mourut en 1152. «Albero, maxime vir, fletRoma, flèt ubique Trevir... » Serviteur fidèle et constant de l'église de Dieu (« ecclesiae Dei homo fidelis et constans »), ainsi le qualifiait l'abbé de Clairvaux , cet éminent saint Bernard, dont le doigt, indiquant l'Orient, lançait au delà des mers les phalanges de l'Europe.

Ce fut de Trêves que saint Bernard se rendit à l'assemblée de Spire. A son retour, il séjourna dans une maison, sise à peu près en face de l'église Notre-Dame, et qui, en mémoire de ce fait, posséda longtemps un oratoire sous son invocation. La cathédrale le vit célébrer les saints mystères et obtenir du ciel des guérisons miraculeuses. 11 résida également à l'abbaye d'Hemmérode, non loin de Trêves, d'où sortit la colonie qui fonda l'abbaye d'Heisterbach, dans les sept montagnes. Lors de la suppression, on montrait encore à Hemmérode une poterne par laquelle saint Bernard se rendait pour méditer sous le couvert des bois. La nouvelle de sa venue se répandaitelle à Trêves, la population, comme de coutume, « more suo», se précipitait à sa rencontre, avide du son de sa voix, du feu de ses regards, de son geste inspiré, car elle ne comprenait pas autrement ses discours prononcés en langue romane, et, cependant, fait avéré, elle fondait en larmes r.

L'avénement de l'archevêque Hillin (1152-1169), successeur d'Albéron, ouvre une phase importante dans le synchronisme de notre métropole, à savoir: 1° le prolongement oriental de l'édifice romain, par l'adjonction

4 . Hontheim dit : « Hoc praeter alia mirum , quod sanctus vir, licel natali sua lingua, gallica nimirum, cujus Germani omnino erant expertes, praedicans populum audientem, sed non intelligentem, usque ad lacrymas provocaverit ad cumpunctionem ». — « Teste Gaufrido , in vita », lib. m, cap. i. — « Caesarii homilia xv », de « Infantia Christi ». Voy. « Prodrom. », T. II.

d'un nouveau sanctuaire, c'est-à-dire par la construction : d'une crypte, comme support; de deux pilastres juxtaposés en ressautaux pilastres romains, engageant sur face et sur angle trois colonnes annelées , comme point de jonction ; des étages inférieurs de deux tours, comme parois latérales; d'une abside percée de cinq fenêtres, intérieurement et extérieurement couronnée d'une petite galerie, comme clôture. 2° On met en voûte tout le monument, voûtes dont les nervures (croisées d'ogives) s'appuient sur des pieds-droits; par suite, on agence de nouveaux formerets et arcs-doubleaux ; l'intrados de ces derniers, muni d'une plate-bande, reposant également sur pieds-droits. 3° On élargit les baies aux galeries des bas-côtés , et on les distribue selon une ordonnance nouvelle. 4° On décore de sculptures les chapiteaux, consoles, archivoltes et autres membres architectoniques. Hillin avait sans doute arrêté le plan de cette transformation , mais elle ne fut achevée 1 que sous l'archevêque Jean Ier (1 190 - 1212) auquel il échut(1196) de retrouver la sainte robe2 que devait vénérer, trois siècles après, l'empereur Maximilien.

Dès lors, Saint-Pierre de Trêves se trouvait romanisé ; et le plein-cintre, retombant sur pilier, colonne ou colonnette, devenait le principe générateur de son ornementation. Ce motif se retrouve en effet : Taux baies de la grande galerie, régnant au-dessus des bas-côtés, sans interruption d'un chœur à l'autre (ces baies, géminées ou triples, selon la largeur des travées, laissent retomber leurs cintres à tores en retraits sur de petits piliers, cantonnés de colonnettes sur leurs faces et aux rentrants de leurs angles); 2° aux baies analogues qu'ouvrent, sur le sanctuaire, le premier et second ordre, de l'étage inférieur des tours ; 3° aux cordons de perles, contournant les fermetures des fenêtres de l'abside et retombant sur pieds-droits jumeaux; 4° à la petite galerie, pratiquée au sommet du pourtour intérieur du sanctuaire, et procédant par l'alternance d'une baie centrale à jour, surhaussant deux baies adjacentes aveugles ; 5° à l'arcature du haut dossier des stalles; 6° à la grande et moyenne arcature superposées, revêtement extérieur des «cancelli » de front et des « cancelli » latéraux du chœur; 7° à la grande arcature, dont les vieillards ont gardé le souvenir, haut dossier des bancs de pierre, adhérant aux murs d'enceinte, dans toute la longueur des bas-côtés; 8° enfin , à la petite galerie extérieure, couronnement presque obligé de toutes les absides germano-romanes, et dont nous étudierons le type original à l'ab-

1 . « Quadam enim sancta intentione, novum opus aggressus est exlruere in orientali parte ecclesise Sancti-Petri et, jactis fundamentis cum magnis sumptibus, structuram illamerexit. Sed, morte preventus, non coroplevit quod inchoaverat ».

2. « Qui in veslem Chrisli pretiosissimam, manifeslis tum indiciis patefactam, incidit.

side de l'ouest. On le comprend, celte ordonnance était simple 3 digne, harmonieuse; peut-être austère. C'est qu'à cette cathédrale du xme siècle, il faut sa parure de fête; il lui faut les pompes liturgiques, le resplendissant appareil de la solennité chrétienne.

Aux parois des nefs, aux entrecolonnements, les tapis historiés, les tentures riches en couleurs; aux galeries, les bannières flottantes; aux autels, les antependium polychromes et à fonds d'or, les émaux byzantins, les merveilleux reliquaires, conquête des croisades, et qui défient l'art de nos jours. Les candélabres à branches, suspendus aux voûtes; les couronnes ardentes. Environné de la hiérarchie métropolitaine, trône en sa splendeur pontificale, au chœur de l'orient, l'archevêque de Trêves. Le chœur de l'ouest est occupé par les chapitres de Saint -Paulin et Saint -Siméon, par les religieux des opulentes abbayes de Saint-Mathias et Saint-Maximin, dans la sévérité de l'habit bénédictin. Leur présence est un hommage rendu à l'église mère : « In agnitionem ecclesiae matricis » Ces deux chœurs ne psalmodient pas de concert; ils alternent le chant des versets. Que si nous précisons une date, par exemple, octobre 1473, nous voyons une foule compacte se presser dans les collatéraux. Une haie d'hommes d'armes bardés de fer, des trabans, des hérauts en dalmatiques armoriées réservent la grande nef à d'illustres hôtes : à Frédéric, troisième du nom, empereur d'Allemagne ; à Maximilien, son fils; à leur suite, ducs et comtes de l'Empire, et à l'élite de la chevalerie rhénane. La garde du monarque compte cent adolescents, vrais Germains , à la blonde chevelure ondoyante sur l'épaule. C'est encore le vaillant duc Charles le Téméraire et six cents bonnes épées de Bourgogne; mais, au lieu de cuirassses et hauberts, on n'avise que brocards et velours, rubis et saphirs, pourpre et sinople, hermine et menu vair. Le costume de Charles1 ruisselle de perles et de diamants; on l'évalue 200,000 ducats. L'encens fume, l'hymne ébranle la voûte, la dalle retentit sous la genouillère de l'armure : « A Dieu seul honneur et gloire; humiliez-vous, grandeurs du siècle, voici que le saint des saints vous bénit dans la métropole d'Hélène ».

1 . Ce qui avait lieu à plusieurs fêtes. Le clergé métropolitain se rendait à son tour aux églises, le jour des Rameaux, pour y recevoir les honneurs des palmes, « honores palmarum ». Cet usage se retrouve à Coblence, à Mayence, peut-être à Cologne. Nous vérifierons le fait; car, s'il remontait à une haute ancienneté, il pourrait avoir influé sur la disposition architcctonique des églises à deux chœurs, l'un oriental, l'autre occidental.

2. Charles visait à la couronne impériale; tel était le but de son séjour à Trêves. L'Empereur logeait au palais épiscopal, le duc à Saint-Maximin. Le duc y donna à l'Kmpereur une fête d'une magnificence fabuleuse.

Notre cadre doit se restreindre; désormais, nous restons archéologues. Le xive siècle laissa le monument inlact ; pieux exemple que ses puînés auraient bien du imiter. Les xve et xvie siècles se bornèrent à édifier le corps des tours de Test, à exhausser d'un étage la tour du sud-ouest, bien entendu avec emploi du style flamboyant. Le xvne siècle commença les additions hétérogènes; au xviue la part des vandalismes.

L'archevêque Jean Van Orsbeck (167G-1711) s'avisa en effet d'accoler à l'abside orientale une sorte de rotonde, en style de la renaissance, coiffée d'un toit plus ou moins byzantin. Elle eût fait merveille dans un jardin dessiné par Le Nôtre, avec un entourage verdoyant approprié ; ici, le moindre inconvénient de la « chambre du Trésor », comme on l'appelait, était de masquer la fenêtre centrale du sanctuaire. Ceci rentrait sans doute dans le plan proposé, car c'est à Mgr Van Orsbeck, que la cathédrale est redevable de l'immense autel de marbre noir et blanc du chevet. Nous ne contestons nullement l'effet gigantesque et funéraire de cet autel en échafaudage, mais il ne faut étudier qu'à distance le style prétendu chrétien des statues qui le décorent. Il est vrai que, dans les nefs, on rencontre une sainte Barbe et une sainte Catherine, auxquelles on se surprend à demander pardon, au nom du sculpteur.

En 1717, un incendie consuma les toits de la cathédrale; l'archevêque Franz Ludwig répara le désastre, et donna au nouveau toit du sanctuaire une élévation qui dérobait la presque totalité du gable. Mais l'archevêque ou les chanoines rêvaient bien d'autres améliorations.

La grande préoccupation des chapitres de cette époque était, ce semble, au point de vue monumental , d'obtenir dans une église la plus grande somme de clarté possible, ce qui explique la destruction systématique des verrières. Nous citerons un exemple local. Au siècle dernier, un certain comte fit don à l'église Notre-Dame, de Trêves, d'une somme ronde, sous condition d'emploi immédiat. Voilà qui venait à point, pour acheter du verre blanc de Bohême ; ainsi fut fait. Les verrières démontées furent données à qui voulut en prendre. Les enfants de Trêves en firent curée, et nous pourrions citer l'un d'eux, qui répétait en ses vieux jours : « Pour ma part, j'eus un coq ». Ainsi s'éteignit l'auréole étincelante au front de Notre- Dame ; il lui restait heureusement ces gracieuses guirlandes murales, dont récemment M. Didron , dans ses « Annales Archéologiques » , assemblait les fleurs. Notre ami songeait à la Rose Mystique et avec raison. Prenez Notre- Dame à vol d'oiseau ; restituez-lui sa flèche effilée comme une tige; voyez les lobes, les corolles arrondies sur son disque, et vous reconnaîtrez le calice;

renversé. Cel les, le suffragant de Henné a pu écrire, il y a trois siècles : « Notre-Dame a la forme d'une rose ». Ajoutez : « D'une rose tombée du ciel ».

Franz Ludwig commença par exhausser à outrance les fenêtres de l'abside. La petite galerie y passa , mais qu'importe. 11 supprima ensuite complètement la section de la grande galerie occupant la travée adjacente au chœur oriental. On improvisait ainsi un transept; on y gagnait surtout de donner plein jeu aux fenêtres grandies ou pratiquées dans les nouveaux croisillons, lesquelles fenêtres, terminales et latérales au nombre de seize, déversèrent du jour à torrent. Il paraît toutefois que la grande nef persistait dans le clair-obscur. Laissez faire. Une section longitudinale enleva la moitié du reste des galeries, partant tout le second ordre du mur d'enceinte. On clôtura la partie conservée par un mur percé de baies convenables, mur que les voûtes des bas-cotés furent chargées de porter à leur risque et péril, et la lumière se lit. Les « cancelli » au front du chœur disparurent également ; une entaille de cinq pieds, opérée dans les « cancelli » latéraux, sans pitié pour l'archivolte amputée par moitié, permit d'emboîter deux autels de la renaissance (1725), du type èt du format généralement adopté. Après ce grand travail terminé ( 1 723) , la cathédrale fut illuminée; le lendemain, messe solennelle, «Te Deum » et sermon sur le texte : « Domine, dilexi decorem domus tuœ » (Seigneur , j'ai aimé la beauté de votre maison).

Nous ne reprocherons au xixe siècle que l'érection d'une tribune d'orgue supportée par des colonnes à chapiteaux ioniques en fer coulé, et obstruant complètement le chœur de l'ouest; de plus, l'application d'une devanture en marqueterie à l'arcature du haut dossier des stalles, au chœur oriental. Celte marqueterie à motifs architectoniques de la renaissance, très-artistemen't exécutée du reste, se couronne par une exhibition d'anges en buste, à physionomie peu céleste, et affectant, à s'y méprendre, les poses d'un chœur de ballet. Elle provient de l'abbaye d'Hemmerode.

Qu'aurait dit saint Bernard, s'il avait pu contempler une telle débauche d'art prétendu religieux ?

On le voit, à Trêves comme ailleurs, le dogme architectonique , renouvelé des Grecs, avait rompu le fil de la tradition, faussé le goût et fourvoyé l'art. Le dirons-nous? Sous l'occupation française, la démolition de l'église Notre-Dame fut décrétée ! A quoi bon, en effet, ce gothique suranné, cette annexe de la cathédrale hors d'emploi? Heureusement, lors d'un dîner préfectoral, M. Recking, maire de la ville, et le conseiller Gortz (bénie soit leur mémoire) hasardèrent l'observation qu'autant vaudrait abattre l'église insi-

gnifiante de Saint-Laurent et transférer la paroisse à Notre Dame, mieux située et plus spacieuse. Entre la poire et le Champagne, l'argument fut goûté, et l'autorité, en belle humeur, accorda la substitution.

Les temps sont bien changés! De nos jours, la France a pris l'initiative du retour aux saines doctrines archéologiques, au véritable art chrétien; formé aux ondes de la Seine, le bienfaisant reflux, gagnant pied à pied, d'une marche incessante, est venu aborder la rive germanique. A Trêves, on l'a compris, la réhabilitation était due au legs mutilé des saints évêques Poppo, Hillin , et Jean. Bientôt l'on s'est employé avec zèle et succès à l'acquittement de cette dette sacrée, et lorsque survinrent les jours de tourmente et d'ébranlement social, il se trouva que l'œuvre pieuse emportait un haut et salutaire enseignement. L'immuable adhésion à la foi chrétienne, telle que la professaient et la symbolisaient nos pères, reste le salut du présent , la sauvegarde et l'espoir de l'avenir.

Vers l'automne de 1842, M. de Wilmowsky, doyen de Saarburg, fut appelé par Mgr Arnoldi à prendre rang dans le chapitre métropolitain. Éminemment doué du sentiment de l'art, étudiant et comparant sans cesse, habile à manier le crayon et le compas; d'un coup d'oeil sûr et prompt, prudent et méditatif, mais actif une fois le parti résolu , M. de Wilmowsky était l'homme de la réparation. Tel l'avait jugé Mgr Mûller, aujourd'hui évêque de Munster, alors suffragant et vicaire-général du diocèse; aussi l'avenir de Saint-Pierre devint-il le sujet ordinaire d'entretiens intimes. Mais débuter par la cathédrale elle-même, porter le grattoir vengeur à ce badigeon, auquel la génération vouait un respect traditionnel, c'eût été trop oser : l'esprit trévirois n'étant pas mûr, on commença par le cloître.

Le cloître, en sa rénovation actuelle, est l'un des splendides spécimens du genre. Il longe le flanc méridional de la cathédrale, à partir du croisillon, et dépasse la chambre du Trésor, limite extrême du monument. Il mesure, d'un mur d'enceinte à l'autre, 172 pieds de long sur I 18 de large Les galeries se subdivisent en travées à voûtes, en croisées d'ogives, dont les nervures retombent sur les chapiteaux , artistement feuillagés , de colonnes engagées en manière de pilastres. Chaque travée s'ouvre sur le préau par une baie cintrée à jour, dans laquelle s'inscrit un groupe de trois arcades en arc surhaussé. Le sommet de l'arcade centrale, étant tenu en

1 . Le préau mesure cent quarante pieds sur quatre-vingt-huit. Les travées ont douze pieds sur quatorze.

contre-bas des adjacentes, laisse un vide que rachète une rosace polylobéo , s'appuyant aux extrados des trois arcs, et se reliant à l'intrados de l'arc majeur. Des contreforts, à retraites en talus, émergent du préau et adhèrent à l'enlre-deux des baies. Les trois galeries du nord, du sud et de l'est offrent l'enchaînement de vingt-six baies identiques; mais, à la galerie de l'ouest, l'ordonnance diffère.*

Aux deux travées attenantes à la sacristie de la cathédrale succède une salle qui occupe en longueur l'espace de trois travées, mais qui les double en largeur au moyen d'un retrait sur le fond de la galerie, et d'une saillie, sur le préau. Dans cette salle, même système de voûtes; mais les nervures convergent vers deux colonnes centrales. Même système de baies ; mais ces ouvertures dépassent notablement en hauteur leurs voisines du cloître, ce qui a pu motiver le passage du cintre à l'ogive. Toutefois la baie centrale, complètement évidée, ouvre sur une abside qu'éclairent deux lancettes jumelles; de part et d'autre, une étroite baie romane. Ce sanctuaire, voûté en demi-coupole, est pourvu d'un autel. Les murs latéraux sont percés de deux fenêtres romanes, et d'une arcade de passage, actuellement munie d'une grille mobile. Le chapitre désirant approprier ce lieu à la célébration des saints mystères, les baies ont-reçu des verrières en grisailles dont les motifs sont empruntés à la belle « Monographie de la cathédrale de Bourges », par les pères Martin et Cahier. Quelle était la destination primitive de ce bâtiment? L'opinion accréditée en fait originairement une salle capitulaire, ultérieurement le lieu où s'exerçait la juridiction du chapitre. Ceci se fonde entre autres sur les souvenirs populaires, et sur la présence d'un siège en pierre, adossé à la paroi du fond. Cette « cathedra », composée de deux degrés superposés, avec accoudoirs massifs, sans ornement aucun, sans autre dossier que le nu de la muraille , est connue sous le nom traditionnel de Krommel sthul, c'est-à-dire « siège ou chaire à grommeler » , à administrer des mercuriales. Lors de la restauration, des bancs étroits, construits en blocage grossier, garnissaient les murs latéraux, œuvre de seconde

1. D'autres disent « Krumm sthul ». — Krumm (curvus) répond à courbe, tortueux, et ferait allusion à la crosse épiscopale. Toutefois l'épithète, à l'instar du français « tortueux », se prend au figuré, « krumme wegen » (voigs tortueuses), et même dans le sens de « pervers » ou « dépravé ». De là vient que jadis le mercredi saint se disait der krumme mitwocii, « a pravis Judaeorum de capiendo Jesu consiliis » (Voyez « Glossarium germanicum Joh. Georg. Wachteri », 1737, tomel). La question serait donc de savoir si ce siège peu moelleux était celui de l'admoniteur ou de l'admonesté. Je penche pour le dernier, car naguère, m'assure-t-on, lorsqu'un rustique campagnard se permettait quelque irrévérence flagrante au cloître ou à l'église, de robustes Trévirois s'emparaient de sa personne, l'entraînaient au siège susdit et, bon gré mal gré, le patient y faisait le pilon.

main que M. de Wilmowsky se crut autorisé à supprimer, faute de quoi il eût fallu renoncer à restituer les embasements des pilastres. Le sanctuaire absidal enfin était masqué par un mur. Quant à la chaire à grommeler, sans lui contester ni son nom, ni ses prérogatives, remarquons qu'à l'inverse de l'ossature, de tous les membres archéologiques du cloître, la pierre n'a pas été piquée au fermoir à dents (zahn lisen); c'est l'indice d'une construction comparativement récente.

Une salle capitulaire, éventée en tout sens, s'accordait peu avec l'hygiène et l'âge des chanoines. Or, à l'étage supérieur se trouve une salle identique, sauf l'absence de l'abside ; mais, par compensation, cette salle est munie d'une confortable cheminée, et elle est modérément éclairée par quatre baies vitrées à doubles lancettes; véritable salle capitulaire , dirons-nous avec M. de Wilmowsky ', à laquelle on pouvait se rendre du chœur de la cathédrale par des dégagements.

Eu égard à la salle d'en bas, M de Wilmowsky ayant acquis la certitude que les dalles recouvrent des rangs serrés de sarcophages, la conclusion se déduisant d'elle-même, c'était une chapelle sépulcrale 2. Quoi déplus conforme à l'esprit chrétien, à l'esprit du temps? Le cloître, nous le verrons, devait servir aux chanoines de lieu de récréation après les repas. Les doctes entretiens , les récits légendaires , les déduits animés sur les intérêts de l'époque , s'entremêlaient à la pensée des fins dernières ; aux ébats du préau succédait le regard pensif vers la chapelle, la visite à la tombe d'un ami, d'un frère.

Dans la travée contiguë à la chapelle sépulcrale, le sanctuaire de Notre- Dame s'ouvre en arrière de l'autel par un portail d'une exquise floraison murale, évidemment construit dans le but de communique]1 avec le cloître. Cette circonstance, jointe à l'affinité flagrante de style et d'ornementation, implique connexité entre les deux monuments. Mais le cloître a-t-il précédé l'église, qui fut bâtie de 1227 à 1243? On le croirait à l'aspect des baies romanes. On en doute à la vue des embasements des pilastres dépourvus de scotic. Il semblerait , d'ailleurs, qu'au cloître l'emploi du plein cintre ou de l'ogive s'est réglé sur la convenance locale, sur l'espace donné. Substituez, en effet, aux baies des galeries, l'ogive au plein cintre, et vous amoin-

\. Ultérieurement, le chapitre a dù tenir séance à la salle où sont déposées les archives. Cette salle est construite au-dessus des travées centrales de la galerie du nord. Une inscription, tracée dans le tympan de la porte d'entrée, indique sa destination de salle capitulaire.

2. Une autre chapelle mortuaire ouvre sur la galerie du nord par une porte à tympan flamboyant; mais les épitaphes prouvent que l'on n'y enterrait que les vicaires.

2't LA CATHÉDRALE DE TRÊVES.

drissez la rosace. Réciproquement, inscrivez l'ogive aux fenêtres de la chapelle mortuaire, et la rosace s'alourdit et s'exagère. A Notre-Dame, les rosaces sont romanes sans exception, et, fait trop peu remarqué, au premier étage de la tour, le seul existant, le plein-cinlre règne à l'exclusion de l'ogive. Enfin certaines irrégularités, certains détails soigneusement relevés par M. de Wilmowsky dénotent encore que le cloître a été appliqué à l'église.

En 1215 l'archevêque Théodoric II (1214-1242) avait rétabli poulies chanoines la réfection en commun, instituée par Poppo1. Or, nous savons que Mgr Mannay (1802-1816;, dans le but d'agrandir son jardin2, fit démolir un vaste et ancien réfectoire , en outre une chapelle Saint- Étienne, érigée par l'évêque Jean 1er (1188-1212), et ornée de peintures murales; le tout communiquait avec la galerie méridionale par une porte actuellement murée. D'un autre texte inédit, communiqué par M. le prévôt Holzer, il résulte que le pape Alexandre IV accorda cent jours d'indulgences à l'église Saint-Pierre, « Dictam ecclesiam et claustrum ejus nimia vetustate consumplam », et ceci en 1258, quinze ans après l'achèvement de Notre-Dame. L'archevêque siégeant, Arnold II, mourut l'année suivante (1259); mais son successeur, Henri de Fistingen (1261-1286), était un zélé promoteur de constructions, témoin l'église canonicale de Kyllburg qu'il commença en 1276. Somme toute, l'édification du cloître ne nous semble pas pouvoir remonter au delà de la seconde moitié du xme siècle.

C'est au centre du préau et face à l'ouest que l'œil saisit l'harmonieux développement des galeries et leur imposant entourage. En arrière de la chapelle mortuaire, se dresse l'élégant chevet de Notre-Dame; à droite, pose majestueusement , en ses âges divers, la cathédrale qui commence à Constantin et s'étend jusqu'à Louis XV. La galerie de l'est supporte un étage complet, éclairé par huit faisceaux de baies romanes accouplées, géminées ou triples, reposant leurs arcs sur des chapitaux à végétation délicate, et couronnées par un espacement de six rosaces polylobées; ainsi, roses de toute part.

Cette même galerie, bâtiment double, donne accès à l'extérieur du cloître et y forme façade. Nous remarquons : 1° Au rez-de-chaussée, la salle du Musée chrétien , que M. de Wilmowsky suppose avoir servi aux chanoines de réfectoire d'été; toujours est-il que les vieillards se souviennent qu'on

1. Voy. Giïnther, « Codex diplom. Rheno-Mosel », IIe partie, p. M4.

2. A part ce méfait, Mgr Mannay a laissé à Trêves les meilleurs souvenirs. Voy. Brower, c Antiquitates, etc. », tome II. p. 26 .

y distribuait régulièrement des vivres aux indigents. 2° A l'étage, une jolie chapelle romane, et dont nul à Trêves, nul au chapitre, ne soupçonnait l'existence. Le parvis ombragé d'un noirâtre manteau de cheminée abritait, chaudière et foyer, disons cuisine et buanderie. Des deux degrés montant de la petite nef, l'un servait à fendre le bois, l'autre se dérobait sous un mur de refend, percé d'une porte. La nef, en vue des rigueurs de l'hiver, exhaussée d'un pied de décombres et planchéiée tant bien que mal, se prêtait à tous les usages domestiques. Le sanctuaire enfin était transformé en alcôve.

Mais notre regrettable ami M. de Lassaulx , excellent fureteur, déterra la chapelle. Il rendit compte de sa découverte, et l'on en délogea le profane habitant qui n'était autre que le sacristain. Maintenant la chapelle, étalant des feuillages dorés à revers de pourpre et entrecroisant ses nervures au sein de rosaces polychromes, semble fraîche éclose du xne siècle1. Quant à la salle du Musée chrétien, véritable chambre obscure, sans jour aucun , on proposa d'y faire pénétrer la lumière par le préau. « Non , non , « disait M. de Wilmowsky, nos pères étaient gens mieux avisés : les fenêtres « existent». L'échelle appliquée, lanterne d'une main, outil de l'autre, il sonda tant, et si bien, que trois baies à lancettes se dégagèrent. Et le cloître? Autre désolation. Le préau avait été comblé presqu'au niveau de l'appui des baies, sans nul souci des conduites d'eau; aussi les pluies d'orages improvisaient-elles dans les galeries des lacs et des rivières. Pourtant , on avait tenté de remédier à l'humidité permanente, en pratiquant, dans les murs d'enceinte, des ouvertures carrées et grillées en guise de ventilateurs. Toute la fénestralion des étages, emmuraillée et recrépie, n'offrait plus que des baies carrées, ou en forme de lucarnes et soupiraux de caves. Ajoutez la destruction presque complète des fûts, des embasements, du « tracery », des arcades, des rosaces (il en manquait 38). Les chapiteaux des pilastres, grâce sans doute à leur position élevée, avaient été épargnés, mais, par contre, badigeonnés à outrance.

La restauration exigea trois années de travaux coi sécutifs. En terminant, M. de Wilmowsky inaugura à la façade une gracieuse statue de la Vierge, en bon style du xnr siècle , composée par lui et exécutée par le sculpteur Gumzeihmer. Ce fut alors qu'à la suite du congrès archéologique de Metz ( xme session ), la Société française pour la conservation des monuments fit une excursion à Trêves, et décerna à M. de Wilmowsky, en séance

f Décoration exécutée aux frais de M. de Wilmowsky.

publique, une médaille certes bien méritée. Secrétaire général du congrès1, nous avions, à cette même séance, sollicité avec chaleur le débadigeonnage de la métropole; à peine le congrès cinglait-il vers la France, que M. de Wilmowsky abordait les grands travaux dont nous «niions parler immédiatement.

Les travaux que M. le chanoine de Wilmowsky fit exécuter, en 1846 et 1847, dans la cathédrale de Trêves, consistèrent : à débarrasser du badigeon vert tendre la totalité du chœur et de la grande nef, et une partie du bas-côté nord; à rejointoyer et recrépir en surface lisse; à restaurer les membres architectomques ; à tailler et poser dans la grande galerie 204 colonnettes neuves; à restaurer le galbe de l'ouest et consolider la façade occidentale.

Tous les visiteurs de notre monument auront remarqué trois fragments de fût granitique, gisant au portail de l'ouest et passant pour avoir appartenu à la colonne écroulée que Poppo remplaça par un pilier. Ils furent effectivement déterrés au pied et en arrière du pilier, alors que l'archevêque Lothaire de Meternich faisait creuser sa propre tombe (1614). M. Schmidt en concluait, avec vraisemblance, que les trois autres piliers de Poppo recélaient chacun une colonne de granit. M. de Wilmowsky s'avisa de sonder et trouva qu'effectivement le pilier suppléant était une construction pleine, mais que les trois autres contenaient chacun une colonne de marbre , conformément au dire des chroniques. Rien à répliquer à ce témoignage, et c'en était fait ce semble de la tradition, si chère au peuple, des colonnes granitiques.

Au printemps de 1848, on attaqua le mur d'enceinte romain du bas-côté nord. L'enlèvement du crépi fit apparaître, au lieu des quatre baies romaines, présupposées par M. Schmidt, le tracé de cinq fenêtres, les trois centrales fort rapprochées les unes des autres. Les parties de jour encore visibles, c'est-àdire non absorbées par les fenêtres béantes de l'archevêque Franz Louis, avaient été aveuglées. On consolida avec le plus grand soin : les briques défectueuses furent remplacées, aux diverses assises, par des briques de format identique, moulées exprès; ainsi fit-on pour les pierres, les jambages, les fermetures. Seulement les jours romains, aveuglés, reçurent un parement de grès blanc, afin que l'œuvre primitive pût se discerner au premier coup d'œil. Ceci fait, M. de Wilmowsky voulant déchausser l'embasement, pénétrer jusqu'au niveau romain et reconnaître les fondations, ordonna d'ouvrir une tranchée longitudinale.

1 . Voir, comme renseignement sur nos richesses monumentales, sur l'aménité des mœurs mosellanes, et la franche et joyeuse hospitalité des hahitants de Trêves, notre compte-rendu, au tome V des « Annales Archéologiques » de M. Didron, p. 36.

La pioche heurta bientôt un lit compacte et profond d'ossements humains, dont un bon nombre remarquables de dimension. Au-dessous étaient déposés des sarcophages, analogues à ceux que l'on exhume fréquemment à Trêves. A l'ouest de la porte ouvrant sur le croisillon, on rencontra, attenant au mur romain et confinant au prolongement poppoyen du monument, un commencement de tour carrée, logeant les premières marches d'un escalier; l'un et l'autre avaient absolument les mêmes dimensions que la tour à escalier qui flanque le mur ouest de la basilique (appelée vulgairement palais de Constantin), à l'intersection de l'abside. Cette tour devait conduire à l'étage supérieur et au faîte de la cathédrale. A l'est et à partir de la porte susdite, on reconnut les vestiges d'un appartement, se prolongeant jusque vers l'angle qui termine la construction romaine.

La paroi méridionale formée par le mur même de la cathédrale, est percée de cinq baies carrées et murées. Les quatre premières forment niche ou armoire; la cinquième, une porte, laquelle est surmontée d'un segment de cercle, et en outre, de deux arcs cintrés à doubles claveaux de briques. Quatre embasements, appliqués au susdit mur, indiquent des pilastres qui portaient probablement une voûte ; car, à une certaine hauteur, les pilastres se trouveraient atteindre l'appui des fenêtres de la cathédrale. En creusant sous la voie publique, on put se convaincre que la clôture opposée (au nord), offrait une disposition identique; impossible toutefois de déterminer, là ou ailleurs, l'emplacement d'une porte d'entrée, donnant à l'extérieur. A l'est se dégagèrent la petite chambre d'un foyer d'hypocauste et une portion du foyer. Le sol de l'appartement est effectivement occupé par un hypocauste à piliers de briques. L'aire en briques est recouverte d'un triple ciment en chaux et gros sable, en chaux et sable fin, en chaux incrustée d'une mosaïque presque en totalité brisée et dispersée. On reconnaît néanmoins un encadrement, à dessins formés de cubes rouges et bleus sur fond blanc. Mais, parmi les petits quadrilatères recueillis çà et là dans les décombres , on en compte de toute couleur et nuance: rouge, bleu d'azur, vert, jaune, gris, noir et blanc. Les uns déterre cuite et aussi de terre à brique d'un grain très-fin, de substance calcaire, de marbre noir; les autres de verre coloré, opaques ou translucides. Il y en a même de métalliques, dorés à la surface ou intérieurement et diaprés des plus brillants reflets. Un fragment représente une partie de canard , ventre blanc nuancé, ailes vertes. Un autre, une cigogne, pattes rouges ombrées de noir, le contour inférieur du corps marqué par des cubes métalliques dorés. Ce genre de mosaïque n'était certes pas fait pour être piétiné ; on l'avait sans doute appliqué aux parois de l'appartement, Qui pouvait être le destinataire de

cette riche demeure? Hincmar nous apprend qu'en abandonnant l'impériale demeure, afin qu'elle devînt la sainte maison de la prière, la pieuse Hélène s'était réservé deux appartements d'une haute magnificence: — «B. Helena, oriunda Trevirensis, tanta fuit nobilitatis secundùm honestatem et dignitatem prsesentis vita3, ut penè tota ingentis magnitudinis civitas computaretur in agrum ejus praediis ; quod usque hodiè demonstrat domus ejus facta Ecclesiœ pars maxima, in honore B. Pétri apostolorum principis, in sedem episcopalem metropolis dicata, adeô, ut vocetur et sit prima sedes Galliœ Belgicœ. Hoc non est cubile regiœ ambitionis factum in eâdem urbe opère mirabili; siquidem pavimentum variis marboribus , velut regia Persis cognominata Assueri , pario fuit lapide stratum, et parietes auro fulvo, velut hyacintho textu perlucidi fuerint facti ( sicut tempore Salomonis aula ejus de lignis setinis composita ) , et laquearia in modum cryptae pretiosis marmoribus celatœ et anaglyphae, nec non et cubile aureis zetis instructum atque insignitum fuit, omnibus portendentibus speciem veritatis futurœ, utcumea transirent in ornatum Ecclesiœ. » — Singulières péripéties ! Sous ce sol , foulé naguère avec indifférence , on trouve un ossuaire, un lieu de repos et profané par l'épée du barbare, et qui fut peut-être le splendide oratoire de cette grande reine dont le christianisme perpétue et sanctifie la mémoire. Nous reviendrons sur cette intéressante découverte. Notons seulement qu'à sept pieds à l'est de la petite chambre du foyer ( onze pieds du mur d'enceinte de la cathédrale ), on découvrit un embasement de colonne surmonté d'un fragment de fût de bon travail: cette colonne est assise sur fondation , partant elle n'a pas été déplacée. Mais, érigée en contre-bas des fondations de Saint-Pierre, elle appartient à un autre monument. La tranchée, continuée le long du sanctuaire, n'offrit qu'un fragment de mur, se dirigeant à l'est. Il faisait vraisemblablement partie de constructions qui contournaient le monument romain , demeure présumée du clergé d'Agricius, envahie par l'abside du xne siècle. Nul fragment de mosaïque 7 mais des marbres divers , bon nombre de poinçons d'un travail ordinaire en bronze et en ivoire , plusieurs médailles frustes et dont celles qu'on a pu reconnaître datent de Constantin. L'abside susdite reçut également une restauration complète ; le tout, ramené à sa hauteur primitive , démasqua le gable et notamment l'« oculus » polylobé qui en décore le centre. On passa de là, en 1850, au prolongement poppoyen du même mur d'enceinte. Le déblai ne révéla aucune particularité. L'embasement septentrional de l'édifice se trouva ainsi dégagé dans toute sa longueur ; on adossa un mur de soutennement

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