CHAPITRE n
La Cathédrale actuelle.
/. — La cathédrale actuelle n'est pas celle qui fut restaura en iii^ et in4'
Nous nous trouvons ici en face d'un problème dont la solution occupe depuis longtemps les archéologues. La cathédrale actuelle est-elle la même que celle restaurée sous Barthéleihi de Vir en 1113 et 1114? Quelques auteurs Tont prétendu ; mais leur opinion est aujourd'hui à peu près insoutenable.
Les nombreux témoignages qui suivent, le prouveront surabondamment, je l'espère.
Voyons d'abord ce que pense Fleury sur cette question.
Après avoir établi que là cathédrale ne fut pas complètement détruite par l'incendie, puisque peu de jours après la sédition, l'archevêque de Reims vint à Laon pour la réconcilier (2) et rebénir des autels et
(i) D. Marlot, Hist. de ville,,, de Reims, tom. III, pag, 271 et 272 ;D. Lelong, Hist, du dioc. de Laon. pag. 248 ; Melleville, Hist, de Laon, tom. Il, pag. 206.
(2) GuiBERT, lib. 3, cap. II ; D. Wiart, S, Vinc, Laudun. chron. hist. pag. 201 : « Radulphus, Remensis archiepiscopus, Laudunum venit « ecdesiam reconciliaturus. »
une chapelle (i), puisque de tous les murs un seul est signalé comme ayant dû être renversé et repris depuis les fondements (2), cet auteur démontre que la cathédrale a été^ non pas entièrement réédifiée, mais réparée. « Aucun des auteurs contemporains^ dit-il, » n'a écrit, en parlant de la cathédrale, qu'elle avait 1 été complètement reconstruite.
» Comme s'ils s'étaient entendus, tous, Guibert de
• Nogent, Herman et le chanoine anonyme cité par » L'Eleu, se servent du mot reparare qui a un sens » restreint et une acception formelle. Barthélemi de » Vir est nommé évêque en 11 13 ; son premier soin
• est de réparer le grand désastre d'il y a un an, et le
• chanoine anonyme de Laon dit de lui : « Bartholo- » tmeus episcopus cujus industriâ cathedralis ecclesia » in brevi reparata ». Il en est de même pour » Herman qui, deux fois de suite, se sert du mot » repararCy reparata et, se commente lui-même par
• le mot restauratione dans ces mots que nous lui t empruntons textuellement : • Protinùs ergô » ecclesiam simul et domos episcopales cœpit {Bartholomaus) » renovare et velut à fundamentis reparare. — Toto » automnali et hiemali tetnpore templum Domina
î Nostra ex magnâ parte reparatum — Compléta
» adificationis restauratione, » Deux fois aussi » Tarchidiacre Claude L'Eleu, racontant ces faits de
(i) L'archevêque de Reims vint à Laon pour réconcilier l'église, « rebénir une chapelle qui devait tenir lieu de chœur et deux ou trois autels restés seuls debout au milieu des ruines de l'édifice ». D. Bugnatrb.
(2) Guibert, p. 512.
ïi deuxième main, a écrit : « La réparation de l'église » n'allait pas aussi vite qu'il (Barthélemi) le voulait » ; » et « elle (l'église) fut réparée avant le mois de » septembre 1114 » ("i).
» L'Eleu nous fournit aussi> comme preuve> un » vieux texte du XII* siècle qui témoigne dans le même » sens, c'est-à-dire contre la destruction complète de » N.-D. de Laon par l'incendie : i En mémoire du » restablissement de l'église de Laon, nous dit ce pré- » cieux écrivain, on fit en ce temps-là (i 1 14) quelques » vers qui sont venus jusqu'à nous et qui expriment » toutes les causes de la ruine et de la réparation :
» Annus tnillenus centesimus ac duodenus » Hac loca vastari vidit penitusque cremari^ » Etc..
» Ces mots : t On vit cts lieux dévastés et presque » brûlés » sont à retenir, ainsi que ceux-ci, empruntés « au continuateur de la chronique de Sigebert : » Ecclesia, qua incensa fuerat^ brevi reparata^ conse- » cratur, »
• Aucun auteur, ajoute Fleury, n'a jusqu'ici rien » dit qui autorisât à croire à une démolition totale » devenue nécessaire et qu'il aurait fallu accomplir » presqu'aussitôt après l'incendie » (2).
L'épitaphe de Barthélemi de Vir et les auteurs qui.
(i) Hist, de Laon, p. 249-250.
(2) Fleurt, xAntiq. et monum., t. 5, p. 161 et suiv.
plus tard, ont écrit sur le même fait historique» ne se servent jamais que des mots réparer ^ restaurer :
« Templadeceniy Matrem, locaprasulis reparavit.
» Il répara dix églises, la cathédrale (égHse mère), » la demeure de Tévêque » (Epitaphe de Barthélemi de Vir).
€ Susceptum restaurationts opus post duos setniannos » féliciter câtnpleretur. — L'œuvre commencée de la » restauration fut heureusement achevée en deux » demi-années » (i).
« Cujus (Battholotnaus) industrid episcopalis ecclesia, » qua incensa fuerat^ in brevi reparata est. — Grâce » à son habileté, l'égUse épiscopale qui avait été » incendiée, fut promptement réparée » (2).
« Dédicace de la basilique restaurée. — Dedicatio » restaurata cathedralis basilica Laudunensis » (3).
Tous ces textes, on le voit, n'affirment qu'une chose, c'est que la cathédrale a été réparée et non entièrement reconstruite. Mais cette église restaurée et qui devrait présenter les caractères de l'architecture purement romane, où est-elle ? où est la chapelle préservée de l'incendie ? Elles ont disparu, sans aucun doute, puisque nous n'avons actuellement sous les yeux qu'un édifice où dominent les caractères du style ogival.
Un texte extrait de pièces conservées aux Archives
(i) Bellottb^ Ritus tccl. Laudun. redivivi, pag. 845 . (2) Guillaume de Nangis, cité par D. Wiart, S. Vinc, Laudun, cbron. hist. pag. 305.
(î) D. WiART, op. cit. pag. ^01.
départementales, le laisse suffisamment entendre ; il affirme positivement, en effet, qu'en 1236 la cathédrale de Laoïi n'était pas consacrée : «... Et, s'il arrive » qu'un jour on consacre l'église de Laon^ en la » solennité de la dédicace, le$dits cierges devront » être préparés et allumés comme aux jours de fêtes 1 précités. — Et, si ecclesiam Laudunensetn contin- » gat aliquando dedicari, in solempnitate dcdicationis » ejusdenif dicti ctrd predicti ponderis et numeri » renovati apponentur et ardebunt sicut in sollempni"
» tatihus atitedictis anno Domini I2}6, tnense
» Januario » (i). C'est dire assez clairement que l'église dédiée en 11 14, avait disparu pour faire place à une autre non encore consacrée en 1236, mais qui le fut probablement quelques années après. On lit, en effet, dans un bref du pape Alexandre IV, adressé en 1237 au chapitre de Laon, la concession d'une indulgence, que pourront gagner ceux qui visiteront la cathédrale pendant les fêtes et octaves de l'Assomption et de la Nativité de la Sainte Vierge et le jour anniversaire de la dédicace* de ladite église : « Désirant, dit le Pape, que votre église qui a été, comme » vous l'affirmez, construite en Thonneur de la Bien- • heureuse Vierge Marie, soit entourée d'honneurs » convenables, nous accordons une indulgence d' un r an et 40 jours à tous ceux qui vraiment contrits et f confessés, la visiteront religieusement les jours de t l'Assomption et de la Nativité de la Sainte Vierge,
{i) Archives départ, y G 1^1 9
• les 7 jours qui suivront immédiatement ces mêmes » fêtes et le jour anniversaire de la dédicace de cette » même église» (i).
La cathédrale complètement terminée « que ..
utasseritisy est constructa b, était donc consacrée en 1257, puisque le Souverain Pontife accordait une indulgence, non pour le jour même de la consécration, mais pour le jour anniversaire « Anniversario dedicationis ecclesie ejusdem die ».
Les documents manquent pour déterminer sous quel épiscopat eut lieu cette dédicace.
Ce qui porterait à croire que ce fut sous Garnier, 1238 à 1249, c'est que, le premier de tous lesévêques de Laon, ce prélat fut inhumé dans le chœur de la^ cathédrale « In qua (eccl, Laud.^ sepultus est in tnedio choro » (2). Par la dédicace, l'église était devenue un lieu vraiment saint, consacré à Dieu selon les règles liturgiques, par conséquent un heu tout à fait convenable pour la sépulture d'un évêque.
La cathédrale restaurée en 1 1 13 et 1 1 14, a donc fait
(i)... « Cupientes igitur ut ecclesia vestri que in honore Béate Marie Virginis, ut asseritis, est constructa, congruis honoribus frequentetur, omnibus vere penitentîbus et confessis, qui ecdesiam ipsam in Assumptionis et Nativitatis ejusdem Virginis iestivitatibus et in septem diebus festivitates ipsas immédiate sequentibus,ac anniversario Dedicationis ecclesie ejusdem die^annis singulis, venerabiliter visitabunt, de OmnipotentisDei misericordia et beatorum Pétri et Pauliapostolorumejus auctoritate conHsi, unum annum et quadraginta dies de injuncta sibi penitentia
misericorditer relaxamus. Datum pontiûcatus nostri anno tertio. »
^1257) (Arcbw, départ, G 120.)
(2) Martyrologe diN. D. di Laon, ms. 341, f 256.
— ao —
place à un autre monument. Est-ce à dire qu'aucun des matériaux de l'ancien édifice n'a été utilisé dans la nouvelle construction, comme cela se pratiquait assez souvent alors ? Non, car on pourrait attribuer au premier quart du XII« siècle plusieurs chapiteaux et plusieurs bases de colonnes du chœur et du transept de la cathédrale actuelle.
Mais comment expliquer que, dans le même siècle, si peu de temps après la restauration, on ait entrepris la reconstruction complète de l'église ? Il y eut certainement à cela une raison. L'histoire ne nous Ta pas transmise ; mais il est probable, dirons-nous avec ViTET, « qu'à un moment donné, les murailles calci- » nées de la cathédrale, déjà si compromises en 1112, » menacère ruine de nouveau et qu'il fallut rebâtir t l'édifice de fond en comble, cette fois. De là l'église actuelle » (i). Cette opinion est aussi celle de la Commission des monuments historiques : « Il y a tout lieu de croire, lisons-nous dans la notice consacrée à la cathédrale de Laon^ que ces murailles calcinées auront moins d'un siècle plus tard, de nouveau menacé ruine et qu'il aura fallu les rebâtir de fond en comble. L'étude du monument que nous avons sous les yeux, confirme pleinement cette assertion. > Recherchons maintenant à quelle époque eut lieu cette reconstruction.
//. — Date de la reconstruction de la cathédrale actuelle.
Comme nous l'avons vu précédemment, il y eut
(i) Mcnog. (UN. D. de Noyon, p. 102.
— ai —
deux dédicaces de la cathédrale, l'une en 1114, l'autre entre 1236 et 1257. Mais, entre ces deux dédicaces, il y a plus d'un siècle d'intervalle. Quand furent commencés les travaux de reconstruction ? quand furentils terminés ?
I. Q.UICHERAT déclare nettement que ce fut vers 1 170, sous l'épiscopat de Gaultier de Mortagne, qui occupa le siège de Laon de 1155 à 1174; et pour prouver son assertion, il cite un bref du pape Alexandre III. Ce document conservé aux Archives Nationales (i), est la confirmation de l'acquisition de la place qui se trouve en avant du grand portail de la cathédrale, acquisition faite dans le but d'éloigner les bouchers et les marchands de poissons, qui installaient en cet endroit leurs boutiques, voisinage peu convenable et incommode surtout pendant les chaleurs de l'été.
Voici les termes de ce bref tels que les rapporte Fleury après Quicherat : « C'est un déshonneur pour » cette église, qui a été construite par G. (Gaultier) » de bon souvenir, lequel fut votre évêque, après un
• long travail et une dépense qui fut très considé- » rable — Ad decorem ecclesie cons(tructe a bo)ne
• (2j memorie G. quondam episcopo vestro, labore » maximoet sumptibus non mo{dicis ac) (2)quisitis » (3).
Tout irait bien et la question serait tranchée ou à peu près en faveur de l'opinion de Quicherat, si le
(3) Mots incomplets dans le texte.
() I Fleukt^ ^Antiquités et monum. tom. ^, p. 178.
texte était exactement tel que nous Ta présenté le savant directeur de l'Ecole des Chartes ; mais il faut le reconnaître aujourd'hui, ce document dont quelques mots étaient en partie effacés, n'a pas été reconstitué comme il devait l'être. Quicherat s'est trompé en complétant les mots* à demi détruits et voici comment j'en ai acquis la conviction.
. En parcourant . le Cartulairé du XIII* siècle, composé par Jacques de Troyes (i), je trouvais une copie du bref en question, mais copie absolument complète et n'ayant pas souffert la moindre altération. Or, au lieu du mot canstructe formé par Quicherat avec le. fragment cons du texte qui se trouve aux Archives Nationales j'y lisais le mot consentiente. Où était la vérité, du côté de Quicherat ou du copiste du Xni* siècle ? Pour éclairer ce point obscur, il n'y avait qu'une chose à faire, recourir à l'original et l'examiner attentivement. Un ami voulut bien se charger de ce travail et voici le résultat de ses investigations :
» J'arrive des Archives Un élève de l'école des
» Chartes m'a gracieusement prêté son concours. > Nous avons examiné soigneusement le bref du pape j» Alexandre et calqué ce qui reste des mots en ques- » tion.... Un des archivistes pense que le mot est » bien consentiente^ un autre croit que ce pourrait être » consecrate. Comme la fin du mot est complètement » effacée, on peut aussi bien dire consentiente que » consecrate, mais assurément, ce n'est pas constructe
(I) Plus tard Urbain IV.
» puisqueTequi suit Vs (i) est encore assez visible
» Ces Messieurs pensent qu'il faut lire consentiente » bonetnemorie, etc.. parce que consentiente termine » une ligne et qu'il n'y a pas de place pour Va (2) • {a bone memorie G.) ».
Il résulte donc de l'examen du manuscrit conservé à Paris, que le mot reconstitué par Q.uicherat n'est pas exact. Ce n'est pas constructe qu'il faut lire ; j'ajoute que ce n'est pas non plus consecrate, car, d'après les règles de la grammaire, ce mot devrait être suivi delà préposition a (consecrate a bone memorie G. episcopo vestro) ; or il n'y a pas de place pour cette lettre, nous venons de le voir (3) ; de plus, le Cartulaire déjà cité indique clairement qu'il s'agit dans ce membre de phrase du consentement de l'évêque à l'acquisition de la place ; le mot consentiente est, en effet, accompagné d'un signe qui renvoie à une note marginale ainsi conçue : « De consensu hujus episcopi » habes inlibro 2^ episcoporum Laudunensium, Galteri^ F, » ubi legitur de ctcquisitione hujus platée. — Pour le
(i) Dans le fragment de mot cons
(2) La préposition a qui serait nécessaire avec le mot consecrate (coiueerûte a hotte memorie Galtero).
(3J Bref d'Al«x. III. Cart. du cbap. f>« lo et ii.
<< Relatum est nobis ex parte vestra, quod plateam quamdam ante ecdesiam quibusdam macellis stallis et immundis mansionibus occupatam, ex quibus fetor et tumultus in ecdesiam redundabant, ad decorem ecclesie, consentiente bone memorie G quondam episcopo vestro, labore maximo et sumptibus non modicis acquisistis »
[N. B. acquisistis et non acquisitis. Avec acquisitis, la phrase n'aurait pas de verbe à un mode personnel ; elle serait incorrecte].
» consentement de cet évêque, voyez le livre second » des évêques de Laon, actes de Gaultier, n° V, • où il est question de Tachât de cette place » (i).
Et à l'endioit indiqué du même Cartulaire, au P» 115, n» V, on trouve les renseignements signalés par cette note, c'est-à-dire le consentement donné par Tévêque à l'acquisition de la place.
On ne peut donc s'appuyer sur ce bref pour attribuer exclusivement à l'époque indiquée par Quicherat la reconstruction de la cathédrale ; mais faut-il conclure de là que cette œuvre importante était terminée avant l'épiscopat de Gaultier de Mortagne (11 5 5-1 174), ou bien qu'elle ne fut commencée que sous son successeur, Roger de Rozoy, qui gouverna l'église de Laon de 1174 à 1207 ? Je ne le pense pas.
n. Des textes extraits du !\Cartyrologe de N.-D. de Laon et du Cartulaire du chapitre, les caractères architectoniques de l'édifice montrent, au contraire, que les travaux furent de longue durée et semblent justifier cette conclusion que, commencée vers le milieu
/ du XII^ siècle, peut-être sous Barthélemi de Vir, mais certainement sous Gaultier de Mortagne, entre 1155 et 1174, la reconstruction se continua sous les successeurs de cet évêque et ne fut terminée qtu
\ dans le /*'' tiers du XI 11^ siècle (2).
(i) Cart. du chap. £•' lo et ii.
(2) Cette conclusion, tout en se rapprochant de celle de Flburt, lorsqu'il s'agit de fixer la date du commencement des travaux, en diffère sensiblement en ce qu'elle affirme qu'il restait encore beaucoup à fair
Voyons d'abord les textes.
A. Le premier est tiré du Martyrologe de l'église N.-D. Dans l'article nécrologique consacré à Gaultier de Mortagne, article qui résume les œuvres accomplies et les donations faites par ce prélat, on lit les deux phrases suivantes : c II donna à l'église de Laon deux » dossiers de tapisserie sur lesquels sont admirable- » blement représentés les 1 2 mois et les 1 2 signes (du » zodiaque ?). Il donna tout dernièrement à l'œuvre » de Laon < operi Laudunensi » 100 livres outre les » 20 livres de bonne monnaie qu'il avait données » chaque année à cette même œuvre depuis le com- » mencement » (i).
Quelle est cette œuvre de Laon t opus Laudunense » à laquelle Gaultier a contribué depuis le commencement « ab initto », qu'il a aidée de ses propres deniers, mais qui n'est pas achevée, puisque, avant de mourir, il lui fait un don plus considérable que ceux qui l'ont précédé ?
après répiscopat de Gaultier de Mortagne et qu'on travaillait encore activement dans les premières années du XIII* siècle.
Cette conclusion se rapproche également de celle de la Commission des monuments historiques sinon pour l'époque du commencement des travaux, du moins pour celle de la continuation et de l'achèvement : « Les formes d'architecture de ses parties les plus anciennes et leur frappante analogie avec celles du chœur de la cathédrale de Paris commencée en 1160, ne permettent pas de leur attribuer une date antérieure aux dernières années du XII* siècle. »
(i) « Dédit ecclesie Laudunensi duo tapeta dorsalia in quibus
XII mêmes et XII signa pulckerrime sunt intexta. Dédit novissime operi Laudunensi centum libras prêter viginti libras bone monete quas eidem
operi ab initio contulerat annuatim » (Martyr, et Nécrol f* i68,
II Id. Julii).
I** Si Ton donne au mot « opus » le sens de « travaux, ouvrage, édifice » qu'il avait chez les Latins, il ne peut être question dans cette phrase que de la cathédrale. S'il s'agissait d'un autre monument, ce serait ou de Tévêché, ou de sa chapelle, ou de quelque château de Tévêque ; or, ce que Gaultier a fait pour ces divers édifices, se trouve clairement mentionné dans les phrases précédentes du même article nécrologique ; il s'agit donc uniquement de la cathédrale.
D'ailleurs la phrase qui commence par ces mots : « Il donna tout dernièrement loo livres t, ne formant avec la précédente, celle dans laquelle il est parlé des tapisseries, qu'un seul et même paragraphe, indique, d'après la manière de faire du rédacteur de la notice, que le destinataire des sommes d'argent est le même que celui à qui furent données les tapisseries, c'est-à-dire l'église de Laon. On remarque, en effet, dans cette page du Martyrologe^ que chaque destinataire ou chaque œuvre (privilèges obtenus, travaux accomplis, donations, etc...) forme l'objet d'un paragraphe spécial, séparé des autres par un signe assez semblable à celui dont on se sert encore actuellement dans les livres pour indiquer les divisions d'un chapitre (§).
C'est, par conséquent, à la même église de Laon que sont faites ces deux donations ; je dis c ces deux donations, > car le texte ne permet nullement d'affirmer avec Fleury (i), qu'elles n'en font qu'une et que les 100 livres et les 20 livres de bonne monnaie
^x) xAntiq. et mcHum. jt, i, pag. 176.
lurent consacrées à l'achèvement des tapisseries. Rien ne fait supposer, en effet, que ces tapisseries étaient inachevées ; au contraire, les expressions prises dans leur sens propre, littéral, montrent qu'elles étaient terminées et représentaient les 12- mois ei les i^ signes (du zodiaque).
D'ailleurs, est-il croyable que la confection de ces tapisseries ait exigé d'aussi fortes Sommes ? La livre valait j à cette époque^ environ 80 fr. de nôtres mon* naie (i); c'était donc 1,600 fr. que Gaultier de Mortagne donnait chaque année, et en dernier lieu 8,000 fr.
D'autre part, si les 100 livres avaient été destinées à compléter ces tentures, le mot « operi » de la deuxième phrase serait accompagné d'un autre mot^ d'un adjectif démonstratif qui établirait une liaison avec la phrase précédente, il y aurait « illi operi » ou € dicio operi dédit centum libras > ; mais non, rien ne rattache entre elles ces deux phrases, par conséquent, le mot € operi » séparé de ce qui précède, indique bien un objet spécial et distinct des tapisseries ; c'est l'œuvre, l'édifice par excellence < opus Laudunense », c'est l'église de Laon dont la reconstruction se continue au moment où Gaultier de Mortagne va terminer sa carrière.
(i) « Sous Charlemagnc, la livre d'argent pesait 367 gr. et yalait 78 £r, de notre monnaie ». (Saiget. Métrologie, page 119, édit, de 1854) Note tirée du *Dict. de la langue franc, par Littré, au mot Livre.
Au XII» siècle, la livre d'argent valait 80 fr. (Viollet-Leduc Hist, d'un Hâtel-de-VilU et d'une CatbédraU, pag. 84).
2° Si, maintenant, on donne au mot t opus » le sens de revenus de l'église « ReddituSy proventus ecclesia » que lui a souvent attribué le Moyen-Age, tout en lui conservant en même temps le sens de travaux, édifice, ouvrage : « Euvres atdificia appellabant > (i), on peut encore conclure du texte du Martyrologe que, sous Gaultier de Mortagne, on travaillait à restaurer la cathédrale, à changer successivement, partie par partie, en église ogivale la vieille basilique restaurée par Barthélemi de Vir et dont ce même prélat avait peut-être lui-même commencé la transformation
Il ne faut pas oublier, en effet, que le mot opus désignait un revenu destiné non aux personnes ecclésiastiques, à l'acquisition de droits ou de terres, mais uniquement à la restauration et à l'entretien du monument et des choses nécessaires au culte : « Vroventus » ecclesîce illius reparationi aliisque ad divinum cultum » spectantibus destinait » (2).
Gaultier donne donc chaque année — annuatim — vingt livres de bonne monnaie, somme importante pour l'époque, et en dernier lieu — novissime — une §omme beaucoup plus considérable, 8,000 fr. Pourquoi ces offrandes régulières sinon parce qu'il a à cœur, de voir se poursuivre les travaux de restauration et que, pour cela, il est absolument nécessaire qu'il ajoute ses aumônes à celle du chapitre et aux ressources fournies par les quêtes que l'on fera encore, comme nous le
(i) Du Cangë, Glossar. ad script, med. lat.
(2) Du Cangb, id.
verrons bientôt, jusque dans les premières années du XSH' siècle ?
On objectera peut-être avec Fleury (i) que l'épitaphe de Gaultier de Mortagne ne t fait aucune men- » tion 4e sa coopération à la réédification de la cathé- » drale, et qu'on y parle que de ses vertus, de sa » sévérité, de sa rigueur même pour son troupeau et » son bercail, c'est-à-dire pour ses affaires temporel- » les. » — Texit, correxit^ direxit oves et ovile», — Mais le texte que Fleury avait sous les yeux et qu'il a cité, n'avait-il subi aucune altération ? Est-ce bien Texit, direxit oves et ovile qu'il faut lire ? Ne serait-ce pas plutôt, comme on le voit dans Bellotte (2) et dans Y Histoire de Saint-Vincent de Dom WiART (3) : « Rexity correxit, erexit oves et ovile — » Il dirigea, corrigea et releva son troupeau et son » bercail. » — Et ne pourrait-on alors, dans le vers tel que nous le présentent nos deux auteurs^ voir une allusion au soin que mit Gaultier à relever son troupeau et son bercail, c'est-à-dire sa cathédrale ? Les figures ne sont pas chose inouïe dans les épitaphes, témoin celle de Barthélemi de Vir, dans laquelle la même église est désignée par le mot Matrem « Templa decem^ Matrem^ loca prasulis hic reparavit. »
Quelque soit, d'ailleurs, le sens que l'on donne à ces mots : Erexit ovile — Il releva le bercail, l'église »
{1) Antiquités et monuments, t. III pag. 178.
{2) Ritus eccl Loudun.fCbservationesad ritus, pag. 121.
ou, avec Fleury, « les affaires temporelles de son église I, ce qu'on ne peut refuser à Gaultier, c'est d'avoir été un grand bâtisseur. Le chanoine anonyme de Laon, cité par Dom Wiart (i) le déclare positivement : « Il rendit, dit-il, son épiscopat remarquable par la » construction de nombreux édifices. — Mortuo insi- » gni viro Vualtero de Montaniâ qui eufndem episcopa- • tum multisadificiis insignivit, »
Mais je reviens au texte du Martyrologe' et je dis . que ce qui ajoute singulièrement à sa force, c'est qu'il ' s'accorde parfaitement avec les données de l'archéolo • gie et avec le Cartulaire du XIII* siècle, œuvre de Jacques de Troyes.
La science archéologique constate, en effet, que certaines parties de la cathédrale : le transept, les trois premières travées du chœur, présentent des caractères plus anciens que le reste de l'édifice, les caractères de l'architecture romano-ogivale du milieu du XII* siècle. Or, avant d'être évêque, Gaultier fut chanoine et même, pendant au moins dix ans, doyen du chapitre de l'église N.-D. — le premier acte signé par lui comme doyen est daté de 1 145 (2)— ; il a donc pu contribuer à la réédification de l'église, dès le début (3), alors même qu'on fixerait avant 1145 le commencement des travaux, car il est peu probable que, malgré sa science et ses vertus, ce prêtre distin-
(i) s. Vinc, Laud.chron, hist,, pag. 327.
(2) Cari, du cbap, f» 183.
(3) « Dédit operi Laudunensi 100 libras prêter viginti lib. bone monete quas eidem operi ab initie contulerat annuatim » {Martyr, eccl. Laud, , £« 168).
gué soit devenu doyen du chapitre dès son arrivée à Laon.
L'archéologie affirme encore que certaines autres parties de la cathédrale (la tour de l'horloge, celles du grand portail, les chapiteaux des dernières travées du chœur, etc., etc.) accusent nettement les caractères de l'architecture et de la sculpture au commencement du Xin« siècle. Or l'article nécrologique de Gaultier nous fait voir que, peu de temps avant sa mort, ce prélat fit une dernière donation plus importante que les autres. Pourquoi cette donation; sinon parce que l'église n'était pas terminée et que Gaultier, tenant à ce qu'elle fut continuée, y aidait de tout son pouvoir ?
De ce passage du Martyrologe il résulte donc que Gaultier de Mortagne vit le commencement des travaux de la cathédrale actuelle : « Quas {libras) eidem f operi ab initio contulerat annuatim, »
Il en résulte également que la réédification fut entreprise, peut-être sous Barthélemi.de Vir, dans la dernière période de son épiscopat, alors que Gaultier était chanoine c'est-à-dire vers 1143 (i), mais certainement sous Tépiscopat de ce dernier, c'est-à dire de iiSS à 1174.
Il en résulte enfin qu'en 1174, à la mort de Gaultier de Mortagne, la cathédrale n'était pas achevée.
(i) L'article nécrologique de Barthélerai de Vir Martyr. f« 165) confirmerait cette conclusion lorsqu'il rapporte que cet évêque « fit bâtir à ses frais le pavé du chœur, le campanille et le cellier », si ces paroles ne pouvaient s'appliquer également à la réparation exécutée en m 3 et 11 14.
Cette dernière conclusion est surabondamment confirmée par les textes suivants du Cartulaire du chapitre : 1° au folio 123 du précieux recueil, n° XXI, on lit la copie d'un acte par lequel, en Tannée 1203, Jean de Chermizy fait • don à Téglise Sainte-Marie
> de Laon d'une terre qu'on doit creuser et d'où
> l'on extraira des pierres pour la construction et » les chapelles de la susdite église. > — « Johannes » nobilis vir de Chermtsi, dédit in eleemosynam in perpe- » tuum tcclesie Béate Marie Laudunensis, assensu Ger- » trudismatrissue, terram adfodiendum et extrahendum » lapides ad opus (i) et officinal (2) ecclesie supra- » dicte,. .. anno Dni i20j • (3).
Pourquoi Fleury, qui a eu connaissance de ce texte, puisqu'il le cite, en tait-il si peu de cas ? Peut-être a-t-il eu quelque doute sur la valeur des documents dans lesquels il l'avait puisé ? Il eût été certainement moins timide s'il eût eu entre les mains le volumineux recueil de Jacques de Troyes.
2* Le second texte, tiré de documents dans lesquels il est question de l'office des coûtres (4) de la cathédrale, custodeSy nous apprend qu'en 122 1 on allait encore, de ville en ville, présenter à la vénération des fidèles des reliques renfermées dans une
(i) Nouvel exemple du mot opus employé par le Moyen- Age dans le sens de travaux, construction, édifice.
(2) Le mot officina qui veut dire atelier a souvent servi, au Moyen-Age, à désigner les chapelles des églises : i Ecclesise officins, les chapelles » (du Cangs).
(5) Arcbiv. Nat. cart, L, 731.
(4) Gardiens, sacristains, Custodes.
châsse spéciale appelée « châsse de l'œuvre — capsa operis » et qu'on faisait en même temps des prédications pour recueillir des offrandes destinées aux travaux de la cathédrale : « Les coûtres laïcs prépa-
» rent, quand il le faut, les châsses, excepté la châsse » de Vœuvre ; quand celle-ci est portée pour les pré- » dications que Ton fait en faveur de la construction, » c'est le maître de l'œuvre qui en est alors chargé. » — Item laici custodes administrant capsas quando- » cumque opus est, prêter capsam operis puando vadit in > predicationem pro opère, qtiam tune administrât magister » operis.. .. znnoDni I22r, mense augusto » (r)
3** Enfin, le même précieux Cartulaire, en nous donnant, au folio 137 (XXIX), la date approximative de la construction de la petite porte, qui se trouve sur le côté du grand portail, en face de l'ancien Hôtel- Dieu, affirme encore une fois qu'on travaillait à la cathédrale dans les premières années du XIII* siècle. Dans un acte daté de 1226 et qui a pour objet de déterminer à qui appartient le droit de justice sur les maisons construites ou à construire entre la porte qui se trouve en tace de l'Hôpital Sainte-Marie et la Tour Saint-Thomas, cette porte est appelée : « Porte nouvelle — Novo ostioy> (2). Donc, si l'on ne travail-
(i) Cart, du cbap.{° 23$, 2« colonne, vers le milieu et U 234, i** colonne, ii« ligne.
(2) (t A. (nselmus) Dei gratia Laudunensis epîscopus, omnibus présentes Hueras inspecturis salutem in Dno Nos ergo habito bonorum
virorum consilio, ita duximus ordinandum quod domus edificate vel edificande, sicut inceptum est, ab novo bostio ecclesie an te hospitale Béate Marie usque ad turrim beati Thome ipsi ecclesie Laudunensi remaneant. »
lait plus à Téglise en 1226, il y avait peu de temps que les travaux avaient cessé.
B. Passons maintenant à l'examen des principaux caractères d'architecture que présente la cathédrale.
Lorsqu'on visite N. - D., la première chose qui frappe, c'est l'unité et la régularité de la construction. Il semble que. ce splendide édifice soit sorti de terre tout d'une pièce, que le même architecte en ait dirigé les travaux, que les mêmes ouvriers les aient exécutés ; mais quand on veut prendre la peine d'examiner en détail chaque partie, on ne tarde pas à constater des différences sensibles.
Ainsi, le transept, les trois premières travées du chœur sont franchement du style romano-ogival du milieu du XIP siècle. On y voit, en eflFet, l'arc ogival employé concurremment avec le plein-cintre ; les bases des colonnes sont invariablement carrées, garnies de pattes et ornées de moulures dont l'ensemble rappelle la base attique ; les chapiteaux ont conservé l'ornementation si riche et si variée qui caractérise la dernière période du roman, leur corbeille est chargée de feuilles contournées, d'entrelacs, de galons perlés, quelques-uns même sont historiés.
Un vice de construction enfin, ou tout au moins une disposition désagréable à l'œil et qui n'existe que dans cette partie de Téglise, indique clairement les imperfections d'un style qui se modifie, les hésitations d'une époque de transition. Ce vice consiste en ce que, dans les laisceaux de colonnettes, la partie supérieure de la colonnette, qui reçoit la moulure du lormeret, au lieu de s'appuyer d'aplomb sur la partie intérieure
et de suivre une même ligne verticale, se trouve re*jetée sur le côté. Cette irrégularité provient de ce que les colonnettes du faisceau sont trop serrées les unes contre les autres à leur partie inférieure.
Tous ces caractères et d'autres encore, quun œil exercé pourrait découvrir, montrent clairement que cette partie de la cathédrale est la plus ancienne et qu'on peut, sans témérité, l'attribuer à l'époque indiquée précédemment. "
Il est difficile de déterminer à quelle époque précise appartient la nef.
Un examen attentif peut cependant, ici encore, faire distinguer quelques caractères particuliers qui autorisent, il me semble, le classement suivant :
Dans les cinq premières travées de la nef, à partir du transept^ les chapiteaux ne sont plus guère romans, sans doute ; mais on y voit, au moins dans les nefs latérales, le même système de voûtes que dans la partie la plus ancienne. Dans ces voûtes, le sommet de l'arc-doubleau, au lieu de s'élever au niveau de la clef de voûte, est sensiblement plus bas, ce qui torme au-dessus de chaque travée une espèce de . petit dôme ou plutôt une voûte d'arête, en manière de dôme, que quelques auteurs appellent voûte dômicale. Cette disposition ne se trouve aussi accentuée que dans le transept et le commencement du chœur.
On remarque encore, dans ces cinq premières travées, que les arcades du rez-de-chaussée sont un peu moins élevées que celles qui se rapprochent du grand portail ; que les colonnettes qui reçoivent le formeret et encadrent la partie supérieure de chaque travée,
s'appuient bien d'aplomb cette fois sur celles du faisceau qui doivent les supporter, mais on voit aussi que l'architecte obligé, pour arriver à ce résultat, de séparer l'une de l'autre les colonnettes du faisceau, n'a pas osé les appuyer uniquement sur le chapiteau de la grosse colonne. Au risque d'enlever de la légèreté et peut-être de la grâce à son œuvre, il les a fait reposer sur d'autres colonnettes qui accompagnent et cachent en partie la colonne principale. Il y a là encore un tâtonnement, un essai qui, avec les autres caractères signalés précédemment, fait supposer qu'on aurait commencé de ce côté la reconstruction de la nef.
Après la cinquième travée, le style s'éloigne davantage des traditions romanes ; on voit quelques chapiteaux et quelques bases de forme octogonale, les pattes ou griffes sont plus rares ; le faisceau de colonnettes repose hardiment sur le chapiteau de la grosse colonne ; les hésitations sont vaincues ; le nouveau style apparaît dans sa majestueuse simplicité.
En même temps que la nef, on éleva le portail et les tours, lesquelles cependant paraissent n'avoir été terminées qu'au commencement du XIII« siècle. Toutes les sculptures de ces parties de l'édifice ne furent pas non plus exécutées en même temps ; un simple coup d'oeil fait reconnaître qu'au grî^nd portail, par exemple, celles qui ornent la porte de gauche (midi) sont antérieures à celles des portes du centre et de droite.
De tout ce qui précède, M L. CLoauET, secrétaire de la Revue de l'Art Chrétien^ tirait récemment la conclusion suivante : « Bref il est prouvé désormais que
ce bel édifice qui restait un mystère pour de CaumonT, fut commencé vers le milieu du XII* siècle et terminé, parachevé et décoré dans le premier tiers du XIII* siècle » (i).