SAINT INNOCENT
L'existence de l'évêque saint Innocent {/nnocens ou Innocentius) est historiquement attestée par Grégoire de Tours! et par sa souscription aux deux conciles d'Orléans de 533 et de 541, sous Childebert ?. Encore, dans le premier de ces conciles, son nom seul est signalé, sans indication de siège.
Si l'on veut ajouter foi aux Aclus Ponlificum, il faut admettre que saint
Innocent, succ
seur de saint Principe, était d'origine gauloise, qu'il fut présenté
au baptême, instruit dans les sciences sacrées et ordonné par saint Victeur. Monté
sur le siège épiscopal du Mans, il prit à lâche de compléter l'œuvre de son
bienfaiteur en poursuivant les travaux de la cathédrale qu'il dédia aux SS. Gervais et Protais. Non content de ce labeur, il perfectionna la basilique des Douze- Apôtres et y construisit une abside à lorient où prirent place les corps des SS. Victur et Victeur qui reposaient dans une autre partie de l'église. Des moines élaient déjà installés dans cet endroit, il les multiplia et les chargea de recevoir dans des constructions agrandies, les pauvres, les voyageurs et les pélerins *. Son
épiscopat, pendant lequel il fit cinquante ordinations et consacra (rois cent dix-
huit prétres, dura quarante-cinq ans, dix mois, vingt-six jours. Il mourut en
paix le 13 des calendes de juillet (19 juin“) et fut enseveli par ses disciples aux
Douze-Apôlres, dans un tombeau qu'il s'était lui-même préparé auprès des corps
des SS. Victur et Victeur”. Dès cette époque, en tout cas, peu après, les Douze- Apôtres prirent le nom de monastère de Saint-Victeur
Les Actus Pontificum donnent quelques détails relatifs aux augmentations de
la cathédrale par saint Innocent. Ainsi qu'on l'a vu plus haut, à la mort de saint
Victeur, l'édifice se composait d'une nef — l'ancienne basilique de saint Julien
d'un transept nord et d'une petite abside orientée, avec are triomphal, à l'entrée de laquelle se trouvait l'autel de la sainte Vierge. Saint Innocent fit agrandir
l'abside vers l'enceinte gallo-romaine de la ville, construisit un transept au midi
() Historia Francorum lib. VI, cap. IX.
(2) « Innocentius in Christi nomine, episcopus civitatis Cenomanicæ ». J. Sirmond, Concilia antiqua Galliæ. Paris, 1629, &. I, p. 269.
@) Actus, pp.
D) «XIIT K
(5) Actus, p. 79.
(6) Le monastè
endas julii, Cenomannis, sancti Innocentis, episcopi ». Bibliothèque du Mans, ms. 244, fol. 85 vo.
la rue e du Mont-Saint-Michel.
en a publié le Cartulaire. Mamers, G. Fleury et A. Dangin, 1895.
» de Saint-Victeur, qui a donné son nom ctuelle de Saint-Victeur, devint au
moyen-âge, un pr
euré dépendant de l'abba
le comte Bertrand de Broussillon
et exhaussa l'ancienne nef consacrée par saint Julien. L'autel de la sainte Vierge, qui, jusque-là, avait occupé la place d'honneur, fut mis dans le transept nord,
l'autel de Saint-Pierre dans le transept sud, et l'autel central de l'abside reçut les
reliques des Gervais et Protais
A partir de cette époque, notre cathédrale porta le nom d'église des SS. Gervais et Protais. Ce nouveau patronage, qui, dans l'esprit de saint Innocent, ne devait diminuer en rien la vénération due à la mère de Dieu et au prince des Apôtres,
fut imposé par les nombreux miracles accomplis dans la grande basilique
mancelle par l'intercession des illustres martyrs milanais ?. Une cérémonie spéciale, probablement une consécration solennelle, eut lieu à cette occasion, car le Marly-
rologe de l'Église du Mans mentionne au 13 décembre, l'addition du nom des
SS. Gervais et Protais à l'ancien titre de l'église mère ?. « On trouve dans le recueil de Gruter la reproduction très imparfaite d'une
pierre malheureusement disparue ". C'est un onyx (intaille ou camée), sur lequel
est gravée une porte flanquée de tours. De chaque côté, un personnage debout,
us se voit une main
vêtu du pallium, tend le bras vers cette porte. Au-c
sortant d'un groupe de nuages”. Des légendes expliquent le sujet. Sous la
porte qui, suivant une coutume longtemps conservée, figure une ville, (ou ici une église), se lit le mot latin abrégé caENoM. (Le Mans). La main qui descend du Ciel est celle de Dieu, représentée de forme colossale, comme dans les sculptures des sarcophages. Au-dessous sont gravées les trois lettres DEx, abréviation du mot dextlera. Derrière les deux personnages, sont écrits perpendi-
culairement leurs noms, sans l'addition du mot sanclus : GERBA, pRoTA. Ce
sont les saints patrons de la cathédrale et de la ville, les martyrs Gervais et Protais. La copie grossière que nous possédons de cet onyx ne permet guère d'en estimer l'âge. La disposition des lettres superposées pour former les noms des saints mène toutefois à penser que la pierre est postérieure au VII siècle. Quoi qu'il en soit, de l'époque certainement reculée à laquelle elle a pu être gravée », il faut remarquer qu’ « elle met sous nos yeux la représentation, probablement unique aux temps anciens, de saints gardant une cité‘. »
Ce petit monument est une preuve de la dévotion des Manceaux envers les
deux martyrs milanais.
() Le Corvaisier, Histoire des évesques du Mans, p. 114, S'appuyant sur des Cartulaires qui nous sont inconnus, prétend que saint Innocent reçut directement de Milan des reliques des SS. Gervais et Protais.
(2) Actus, p. 75.
(3) «Idus decembris. Cenomannis civitate, addicio ad titulum matris ecclesie in commemoratione sancto- » rum martirum Gervasii et Prothasii ». Bibliothèque du Mans, ms. 244, fol. 200.
(1) M. d'Amécourt dit faussement que cette pierre est conservée
au cabinet de France.
(5) Dans la première édition du livre de Gruter, la main est remplacée par des rayons.
mond Le Blant, Nouveau recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule, antérieures au VIE siècle, M. Hucher a reproduit cette pierre décrite par E. Le Blant, dans les Monnaies du Maine, planche I, p. 691, à la suite de la Géographie ancienne de Gauvin.
pp:
LES ÉVÊÈQUES MÉROVINGIENS 33
On a raconté que saint Innocent, frappé de la haute réputation de vertu de saint Benoît et désireux de posséder dans son diocèse quelques disciples de l'homme de Dieu, avait envoyé au Mont-Cassin deux personnages de confiance, l'archidiacre Flodégaire et le vidame Harderade pour lui exposer l'objet de ses désirs. Saint Benoît crut devoir acquiescer à cette demande et, bien qu'averti de sa fin prochaine, sans souci de ce qui pourrait advenir de son œuvre, lui disparu,
il intima à celui que tous autour de sa personne désignaient comme son successeur,
à Saint-Maur, l'ordre de suivre les envoyés manceaux avec quatre compagnons, Antoine, Constantinien, Simplicien et Faustus (542). Au cours du voyage, les épreuves ne manquérent pas aux moines italiens. Pour comble de malheur, ils apprirent à Orléans la mort de saint Innocent et les dispositions hostiles de son successeur. Mais, Harderade, qui conduisait la petite troupe, leur offrit une
retraite sur le domaine de son cousin Florus, homme puissant à la cour de
Théodebert, roi d'Austrasie. Ce dernier céda aux étrangers l'important domaine de Glanfeuil et bientôt, dans l'étroit vallon que forme les déclivités du côteau S'inclinant vers la Loire, s'éleva un monastère connu dans la suite sous le nom de Saint-Maur-sur-Loire !.
Presque tous les critiques modernes se sont inscrits en faux contre cette
histoire? Sans entrer dans le débat, je dois faire remarquer que les détails qui
ont trait à saint Innocent peuvent être considérés comme inadmissibles. En effet, celui-ci ne mourut pas en 542; il ne disparut que vers 559 et eut pour successeur
immédiat, selon son contemporain Grégoire de Tours, le saint évèque Domnole*.
SAINT DOMNOLE
Plusieurs historiens ont placé après saint Innocent, de 543 à 560, un évêque
du nom de Scienfroy (Scienfred), auquel dom Piolin a consacré une notice de
sept pages “. Or, dans les deux listes épiscopales des Actus Pontificum et des Gesta Aldrici, Scienfred ( Seutfredus, Seienfridus, Scienfredus ] est donné comme chorévèque, et chorévêque de saint Innocent disent faussement les Aclus°. Ce
prétendu évêque « usurpateur du siège épiscopal, sur lequel la grandeur de sa
I, p. 428. Dom Piolin, Histoire ments monastiques dans Revue de
() C. Port, Dictionnaire de Maine-et-Loire, de l'Église du Mans, t. 1, 7. Dom Léon Guillorenu, L'Anjou el ses établ! Anjou, À VII, p. 181. Les Bollandistes, la Revue bénédictine des moines de Maredsous en Belgique, l'abbé Malnory, docteur és-lettres, Maurice Prou, La Gaule mérovingienne, p. 137.
(3) Historia Francorum, lib. VI,-cap. IX.
(4) Sans l'ombre d’un document. Histoire de l'ÉÇ
(5) « Bcatus Innocens episc. sed. ann. XLV, m. X, d. XXV. Scienfredus chorepiscopus ». Vet. Anal. t. IL, p. 47.
se du Mans, &. 1, pp. 239-246.
» naissance et le pouvoir de ses parents le soutinrent pendant dix-sept ans! »,
doit être rayé de la liste de nos pontifes et peut-être de la liste des personnages
réels ?. Scienfred retranché, le successeur de saint Innocent se trouve être saint Domnole.
Domnole { Domnolus, Domnulus, Donnolus, Onnoulé, Annolel, Tannoley°},
vivait au temps des fils de Clovis‘ et était abbé du monastère de Saint-Laurent à Paris, ville comprise dans le royaume de Childebert Ier, Il noua des intelligences avec Clotaire Ier, qui régnait à Soissons. Quand celui-ci envoyait des émissaires pour espionner son frère Childebert, Domnole les recevait et leur donnait secrètement asile dans son monastère. Après la mort de Childebert (23 décembre 558), Clotaire, devenu seul roi de France, voulut récompenser ces services politiques : il offrit à son dévoué serviteur, l'évêché d'Avignon que Fabbé refusa prétextant qu'il ne voulait pas être si éloigné de son prince et qu'il lui répugnait d'habiter un pays de sophistes et de philosophes. Les Manceaux ne lui causaient pas la même répulsion. Après la mort d'Innocent, il accepta l'évêché du Mans (559),
où il fit preuve d'une grande sainteté *.
aint Domnole assista, en 567, au second concile de Tours, réuni dans la basilique de Saint-Martin ° et fonda vers 572, sur la colline qui domine au nord
la ville du Mans, un monastère dédié aux martyrs saint Vincent et saint Laurent ?.
Les Aclus lui attribuent encore la fondation où plutôt l'augmentation du petit monastère de Saint-Julien du Pré, auprès du tombeau de l'apôtre des Cénomans, non loin du monastère des Douze-Apôtres où de Saint-Victeur ; il y plaça
cinquante moines qui devaient exercer l'hospitalité envers les voyageurs et les
pélerins *. Le monastère de Sainte-Marie de Baugé d'abord dirigé par saint Pavin,
prévôt de l'abbaye de Saint-Vincent, lui doit également son existence. Ce fut
encore sous son épiscopat, en 576, que Chilpéric fit enfermer son fils Mérovée au monastère d'Anisole”, d’où ce dernier fut tiré par Gaïlen, un de ses fidèles,
pour mourir bientôt au milieu des aventures d'une vie errante ".
() Histoire des évêques du Mans, par un ancien bénédictin de Saint-Maur, p. 4
@) Cf. J. Havet, Les Acles des évéques du Mans, dans Questions mérovingiennes, p
(3) Giry, Manuel de Diplomatique, p. 287. (4) « Qui fuit tempore ultimo Childeberti et Clotharïi, atque primo tempore Chilperici filii ipsius Clotharii. v
urs, Historia Francorum, lib. NI, cap. IX.
kalendas decembris, anno Christi DLXVII, Johannis IL, pape » VI... Domnulus peccator, episcopus ecelesiæ Cenomannensis ». LI, p. #18. — Jean Maan, Sanela el Metropolitan ecclesia Turonens partie, p. 26. (7) Cartulaire de l'abbaye de Saint-Vincent, publié par l'abbé R. Charles et le vie Menjot d'Elbenne, col. 1. (8) C'est donc saint Domnole et non saint Innocent, comme on l’a toujours répété, qui fut le vr de l'abbaye de Saint-Julien du Pré.
(9) Plus tard Saint-Calais.
(10) Grégoire de Tours, Historia Francorum, lib. V, cap. IV.
(6) « Sub die XV
anno VIN; Chariberti regis, ncilia antiqua Galliæ , 1629,
irmond, C Tours, 1667
ondateur
D'après les Aclus Pontificum, saint Domnole gouverna l'église du Mans pendant
quarante-s
x ans, onze mois, vingt-cinq jours, fit soixante-quinze ordinations trois cent soixante prêtres, deux cent cinquante diacres, mourut le jour des calendes de décembre ! et fut enterré dans l'église du monastère de Saint-Vincent.
Saint Gr
goire de Tours n'est pas d'accord avec les Actus. Il attribue à saint
Domnole, vingt-deux ans d'épiscopat seulement, ce qui place sa mort en 581. Il
nous dit encore que se voyant grièvement atteint du mal royal et de la pierre ?
il désigna pour lui succéder, avec lassentiment du roi, l'abbé Théodulphe. C'était la violation des règles établies par les conciles et les canons apostoliques. Mais, il ne faut pas oublier que beaucoup de saints évêques agirent de la même
manière pour éviter à leurs é
s les tribulations qu'entrainaient presque toujours les élections épiscopales, dans lesquelles la royauté entrait alors comme
facteur indispensable *. Malgré
la sage précaution de saint Domnole, rendue
inutile par la volonté de loublieux Chilpéric, l'église du Mans dut subir le
sil.
majordome royal, Badég
BADÉGISIL
Ce Badégi
il, {Badegisilus, Badechisilus, Baudegisilus], 581-586, reçut la tonsure et, quarante jours après, saint Domnole étant mort (581), il lui succéda sur le siège de saint Julien”, tout en restant dans les liens du mariage. Saint Grégoire de Tours, son contemporain, nous en fait le plus triste portrait et nous apprend que sa méchancelé n'était dépassée que par l'horrible cruauté de sa femme‘. Il s'appliqua surtout à s'approprier les biens ecclésiastiques, ce qui ne l'empècha pas d'assister, en 585, au second concile de Macon *. Au commencement de la sixième année de son misérable épiscopat, il avait fait préparer un magnifique repas pour se réjouir avec les notables de la ville, mais en se mettant à table, il fut saisi d'une fièvre violente dont il mourut peu de temps après”, en
l'an 586. On raconte que malgré son indignité, lors de la consécration d'une
(1) « Kalendas decembris (1er décembre). Cenomannis civitate, depositio sancti Domnoli episcopi et con- » fessoris ». Bibliothèque du Mans, ms. 244, fol. 191 v
€) « Dum se cerneret morbo regio caleuloque gray
(3) M. Prou, La Gaule mérovingienne, pp. 108-111. () Historia Francorum, lb. NI, cap. IX
tonsuratus gradus, quos ele
lib. VI, cap. IX.
$ omnia pudenda cum ipsis ventris pellibus incidit,
(6) « » feminis se
at enim ineffabili malitia; nam s:
tiora corporis loca laminis candentibus perussit, sed et multa alia inique gessil, quæ lacere » melius putavi ». Historia Francorum, lb. NI, cap. XXXIX.
(7) J. Sirmond, Concilia antiqua Galliæ, p. 390.
(8) Historia Francorum, lib. NII, cap
église de son diocèse, il avait été témoin de la guérison de deux paralytiques et
ion de saint Martin !.
d'un aveugle obtenue par l'interce
M. J. Havet croit qu'il n'est pas impossible d'identifier cette église consacrée par Badégisil avec l'oratoire de Saint-Martin, situé « infrà murania Cenomannis », dont la fondation par Eoladius et Baudomalla est faussement placée dans les Aclus sous l'épiscopat de saint Domnole ?,
Le catalogue des Gesla Aldrici ne contient pas le nom de Badégisil. En revanche, il se trouve dans celui des Actus, lesquels par ailleurs ne consacrent
pas de notice à cet indigne successeur de saint Domnole.