CHAPITRE II
ERLEMOND I ne vivait plus en 723, car le 5 mars de cette même année, le roi Thierry IV confirma, en faveur de Charivius, qui gouvernail l'Église du Mans, des actes d'immunités accordées
autrefois par Childebert, Dagobert et Chilpéric!. Ce Charivius
nélait autre qu'un usurpateur du siège épiscopal. Voici en
substance ce qu'on lit à son sujet dans les Actus
Le comte Rothgarius, à la faveur des troubles de l'époque et aidé par son fils Charivius (Karivius ou Harivius), envahit l'évêché et se saisit de tous les biens qui en dépendaient ; il empêcha même d'élire un évêque à la place d'Herlemond. Mais ensuite, par crainte du peuple qui commençait à murmurer de se voir sans pontife et qui menaçait de chasser les tyrans du diocèse, il se détermina à placer sur le siège de saint Julien son fils Gauziolen, clere absolument illettré*. Prévoyant que le métropolitain, l'évêque de Tours", refuserait de donner les ordres et de sacrer un semblable sujet, il lenvoya à Rouen où l'évêque, moyennant de riches présents, l'ordonna sans le moindre scrupule.
Ce
ne doit pas surprendre. « Sous les derniers Mérovingiens, l'Eglise franque était tombée dans le plus triste état de corruption, de désorganisation
et d'ignorance. Nulle part il n'y avait un centre religieux, une métropole, dont
Gt) Actus, p. 227. De cet acte authentique mais interpolé, il faut retrancher le membre de phrase qui mentionne Herlemond. Dom Piolin, Histoire de l'Égli
du Mans, LT, p.401, en parlant de ce diplôme fait preuve de distraction en affirmant qu'il est adressé par Thierry IV à Herlemond et à Chirmirus, abbé de Saint-Vincent. @) Vetera Analecta, & I, p. 229.
3) « Quemdam autem clericum inlitteratum et indoctum
». Actus, p.
(1) Voici la liste des évêques de Tours à l'époque du sacre de Gauziolen: Guntramnus, 72
3 Dido,
Rigambertus, 731. Cf. Abbé Duchesne, Les anciens catalogues épiscopaux, p. 38.
les usages, mieux règlés, mieux conservés, pussent servir de modèle et devenir
le point de départ d'une réforme (liturgique où autre)... L'épiscopat franc, en tant que le roi ou le pape n'en prenaient pas la direction, était un épiscopat acéphale. D'ailleurs cette situation (dit M. l'abbé Duchesne) n'a jamais varié. Elle existait avant les Mérovingiens: elle s'est maintenue depuis. Tous les efforts que l'on a tentés pour constituer en France un pouvoir ecclésiastique supérieur aux évêques, en dehors du pape ou du gouvernement, ont invariablement échoué.
L'autorité métropolitaine elle-même n'a jamais été bien forte. Les archevèques
n'étaient et ne sont en fait que des dignitaires !. »
GAUZIOLEN ou GOSSELIN Er HERLEMOND II
Gauziolen, ordonné par l'évèque de Rouen”, revint au Mans, où il se mit
ion de l'évêché et exerça les fonctions de son ministère de la manière
en poss qu'on devait attendre d'un homme sans mœurs et sans culture scientifique. Quand Pépin le Bref, l'ancien maire du palais de Neustrie, fut monté sur le trône de France (752), après le pauvre Childérie IT, il comprit qu'il ne pouvait laisser sur le siège épiscopal du Mans un évêque qui y avait été établi contre
toutes les règles. Gauziolen fut alors dépossédé et vit installer à sa place
un clerc de Cologne recommandable par sa naissance el par ses bonnes mœurs, répondant au nom d'Herlemond. Dom Piolin affirme’, sans indiquer aucune source el par conséquent sans preuve, que « l'archevêque de Tours, Ostaldus, » consacra le nouveau pontife, probablement dans une assemblée de prélats de » la province, selon l'usage ».
Herlemond IT, dont le nom et la vie ne nous sont connus que par les listes épiscopales du Mans et par les Actus Pontificum, fut accepté par Rothgarius et Charivius qui n'osaient trop s'opposer à la volonté de Pépin. Il gouverna son église avec sagesse, pendant neuf ans ; mais alors, le perfide Gauziolen l'invita à un festin dans sa propre maison. L'évêque trop erédule s'y rendit: pendant
le repas, son hôte lui fit crever les yeux. Victime de ce monstrueux attentat,
Herlemond quitta son diocèse et alla se réfugier auprès de son frère, l'abbé des Deux-Jumeaux, au diocèse de Bayeux ‘.
Le roi Pépin, outré d'un pareil procédé, fit venir Gauziolen à Paris, lui
appliqua la peine du talion et le renvoya dans son diocèse. Son ignorance et
(1) Origines du culte chrétien. Paris, 1898, p. 97. (2) « À supradicto Rotomagense episcopo »
(3) Histoire de L'Église du Mans, t U, p.
(4) Dom Briant, Cenomania, traduit par Saint-Évroul, diocèse de Lisieux.
Actus, p. 2
LES ÉVÊÈQUES CAROLINGIENS 55
surtout son aveuglement ne lui permettant plus de remplir complétement les fonctions épiscopales, il dut se faire aider par différents chorévèques : Seutfred ou
Scienfrid !, Désiré?, Berthod, et enfin par Mérole*, religieux d'Évron, qui plus
ard, devait occuper le siège du Mans.
On raconte que sous l'épiscopat de Gauziolen, Pépin avant subi un échec, fut obligé de se replier vers la ville du Mans, que l'évêque et son frère Charivius
ui en interdirent l'entrée. Le prince aurait alors établi son camp sous les murs
de la cité dans la vigne de Saint-Pierre où beaucoup de ses soldats auraient été
ués. Dans l'impossibilité de châtier cette félonie, il aur
it quitté la place et se
serait dirigé vers l'abbaye de Saint-Calais pour défendre aux moines d'obéir dorénavant à l'évêque rebelle. La plupart des historiens manceaux, Pesche ‘, Le Corvaisier, dom Colomb, dom Piolin et autres, admettent fermement ce récit extrait des Gesla Aldrici*. Dom Briant le traite de fable‘.
Les Aclus Ponlificum augmentent de six chartes le chapitre consacré à Gauziolen. Au dire de dom Briant”, la plupart de ces documents sont suspects. M. Havet en admet cependant au moins deux comme authentiques", l'un de 743 et l'autre de 749 relatif au vicaire ou vidame Abraham”, qui a laissé un nom aussi décrié que celui de son maître ".
Gauziolen assista à l'assemblée d'Attigny, en 765 !!, et mourut en 771 après
s?, € cujus
un trop long épiscopat, dans une villa de Sainte Marie et de Saint Gerv
» vocabulum est Silviacus », disent les Actus. Cauvin * et dom Piolin ‘ traduisent
témérairement Silviact
s par Sillé-le-Philippe *. Les Actus affirment qu'il rendit son âme en paix {in pace). Le Corvaisier et dom Piolin, pour harmoniser sa vie et sa mort, nous le montrent frappé d'apoplexie. Son corps fut ramené au Mans et enseveli dans l'église abbatiale de la Couture.
Le tombeau de Gauziolen, réédifié au XIIe ou au XIVe siècle, se voyait
di) C'est ce Seutfred, Scienfrid ou Scienfred, que dom Piolin a placé comme évêque après saint Innocent. Voir plus haut
(2) Désiré (Desideratus) est donné comme chorévèque de saint Domnole dans le Catalogue des Actus
(3) Besthbodus (Berthodus ?) et Merolus sont inscrits comme chorévêques de Badégisil dans le Catalogue
des Actus.
(4) Il place cette tentative sur Le Mans en 735, Dictionnaire, L. UX, pp. 648 et 655. (5) Édition R. Charles et L. Froger, p. 131.
1 est eur adinventa sit fabula ubique in co desudat autor ut Anisolense monasterium episcopis
. Cenomania.
(7) Cenomania.
(8) Questions mérovingiennes, p. 272.
(9) « Magnifico fratri Abraham, misso domno Gauzioleno episcopo ». Actus, p.
(0) Actus, p. 2413.
(1) Abbé Duchesne, Catalogues épiscopaux de la province de Tours, p. 51. — Mansi,
(12) C'est-à-dire dans une villa de la cathédrale. (13) Géographie ancienne
(1) Histoire de l'Église du Mans, H, p. 42.
(15) Siboiacus donne régulièrement Sougé et Siliacus, Sillé.
autrefois dans la nef de l'abbatiale de la Couture, adossé au mur, du côté de l'Évangile. Ce monument, dessiné par Gaigniéres, a disparu. Il se composait d'un enfeu gothique. Sur le tombeau lui-même, orné d'un bas-relief, reposait un personnage couché sur le dos, les mains jointes, la tête sur un coussin entre
deux anges, les pieds appuyés
sur un lion. Il était vètu
d'une espèce de soutane, d’un
surplis et d'un camail. Au-
dessus se lisait l'inscription suivante: HIC JACET GOSSE- LINUS EPISC. COENOMAN. OBIIT