D'APRÈS UNE AQUARELLE D'ARSÈNE LE FEUVRE, — COLLECTION DE M. SINGIIER
LES ÉVÈQUES DU XIe ET DU XIE SIÈCLE 133
au Mans, le 28 juin (1090), vigille de la fête des SS. apôtres Pierre et Paul, au milieu d'une population délirante. Le doyen Gervais fut exclu du clergé de la cathédrale et, peu après, Hugues vendit le comté du Maine à son parent Hélie de La Flèche.
Durant son épiscopat, Hoël poursuivit activement les travaux de sa cathédrale
commencés depuis longtemps par ses prédécesseurs ?. Les transepts et les tours, dont les fondements avaient été jetés par Arnaud. furent terminés en peu de emps, avec leurs loits, ainsi que les murs des bas-côtés et du déambulatoire *. Quant au chœur construit par ce dernier, il le fit paver et décorer d'un ciel’, cest-à-dire d'une voûte”, et il l'enrichit de magnifiques vitraux", Ces construcions déjà commencées avant la mort de Guillaume-le-Conquérant (1087), qui
avait légué cent livres pour l'achèvement de la cathédrale, furent reprise
s au retour de l'exil d'Hoël. On plaça dans le chœur un siège épiscopal, les autels urent renouvelés et le dallage complètement terminé. Les colonnes et les pla-
onds lambrissés reçurent des peintures agréablement variées et les murs des
ourtours furent blanchi Dès que le nouveau sanctuaire eût revêtu toute l'ornementation dont il était susceptible, Hoël convoqua au Mans pour la consécration de l'église, l'archevêque
de Tours et les curés (personas] les plus marquants des villes voisines. La
cérémonie de la dédicace et de la translation des reliques de saint Julien* et
d'autres saints eut lieu le 16 des calendes de novembre (17 octobre) 1093, la
huitième année de l'ordination d'Hoël, en présence d'une foule innombrable, accourue de la province et des régions voisines. De mémoire d'homme, jamais
Le Mans n'avait vu une pareille multitude”.
(1) On trouve l'exil d'Hoël et la vente du Maine par le comte Hugues, mentionnés dans une charte de Saint-Vincent. « … ie
£o anno quo Longobardus (le Lombard ou Hugues) Cenomannicum comitatum H
» comiti vendidit et
cessil … Actum in capitulo Sancti-Vincentii, postquam Hoellus, episcopus, et predictus
» abbas (Sancti-Vincentii), de exilio ubi Longobardus cos exulaverat ». Cart. de Saint-Vincent, col.
@) « Continuo namque fabricam novæ ecclesiæ, in qua antecessores cjus mullo tempore laboraverunt,
» lanto studic
aggressus est consummare ». Actus, p.
ic!
; atque turres, quarum antecessor ipsius jecerat fundamenta, brevi lempore ad efectum » perduxit, cisque celeriter culmen imponens, exteriores etiam parietes, quos alas vocant, per circuitum » consummavit ». Actus, p. 289.
(4) « Sed et cancellum, quod ejus antecessor construxerat, pavimento decoravit et cælo ». Actus, p. 289.
G) CE. du Cange, au mot CϾlum.
(6) « V » artis varictate, disponens ». Actus, p.
rcas quoque per ipsum cancellum, per quem cruces cireumquaque laudabili, sed sumtuosa nimium
() « Spiritus autem tranquill pla, in constructione novæ ecclesiæ, quæ propter ejus desolationem
» penitus intermissa fuerat, summo cæpit studio laborare, et ad transferendas sanctorum reliquias, superiores
» partes ejusdem basil diligenti sollicitudine laborare, oratorium scilicet quod chorum vocitant, sedemque
» em, altaria cor dimensione disponere, pavimenta substernere, columnas ac laquearia gratis-
etes per cireuitum dealbare.. ». Actus, p H, lors d'un «
elate depingere, pa (8) Au dire de Jehan Hiret, Antiquités d'Anjou, p.
âteau-du-Loir, dont la date
n'est pas fixée, Foulques-le-Réchin, comte d'Anjou, né en 1043, « print le dit Cl ise du Mans. Il print la machouere du corps de saint Julien, et des os du corps
asteau-du-Loir, dedans lequel
» il trouva les thrésors de 1 » de saint Guingalois, et il les mist en sa chapelle du chasteau d'Angers ». (9) Actus, pp. 299, 300.
Le souvenir de cette translation s'est conservé dans deux chartes du Carlulaire de Saint-Vincent et une autre charte, du même recueil, nous montre l'évêque Hoël. entouré du doyen Geoffroy, du chanoine Urricus, du monnayeur Froger, du prètre Radfredus, et de plusieurs autres, présidant un accord dans le nouveau chœur de Saint-Julien ?.
L'an 1095, Hoël partit pour Rome: il accompagna le Souverain Pontife à Plaisance, puis au concile de Clermont. Urbain IT se rendit ensuite à Angers, à Sablé et au Mans, prèchant la Croisade. Dans notre ville, où il séjourna trois jours, à partir du 16 février 1096, l'évêque Hoël reçut le pape dans son évêché. Là, rien ne manqua à l'illustre visiteur et aux gens de sa suite, malgré les rigueurs d'une année de disette *.
L'auteur contemporain de la vie d'Hoël se laisse aller au lyrisme pour chanter la gloire de l'évêque qui, le premier, au Mans, avait eu le bonheur de
recevoir un Souverain Pontife, le pape universel, le prince de tous les prêtres.
Mais sa joie tourne bientôt en tristesse, car cet 6
que qu'il voyait estimé entre tous, d’une figure agréable, rehaussée par l'éclat de la santé, remarquable par son
intelligence, sobre, sain de tous ses membres, promettant de longues années
d'existence, est pris de fièvres soudaines ‘(juillet 1096 ). Désespéré par les médecins, Hoël fit aussitôt venir les chanoines et quelques-
uns de
familiers pour leur faire connaître ses dernières volontés. Il laissait vingt mares d'argent afin de rétablir la table de l'autel des SS. Gervais et Protais, dont le prix avait élé distribué aux pauvres lors de la famine de 1085. Tous ses
biens, jusqu'à sa chemise, ses souliers et la serviette avec laquelle il se lavait les
mains, devaient être distribués aux églises voisines el aux pauvre
?. Au peuple
s exhortations. Reconforté
qui s'était rassemblé autour de lui, il adressa de pieus
par la confession de la foi catholique et le souvenir des mystères de la passion du
Sauveur, il donna le baiser de paix à tous ses frères en Jésus-Christ.
Le 25 juillet, aprè
avoir reçu l'Extrème-Onction, Hoël eut encore le courage
() Col. 348 et 561.
(2) « Isti et omnes suscripti viderunt hoc, et audierunt, et annuerunt R. Charles et M. d ait voir l'œuvre d'Hoël dans le chœur actuel de la cz
ante episcopum Hoellum, én novo
» choro Saneli Juliani ». Cart. de Saint-Vincent. Ed. Le Corvaisier {Hist. de
(3) Nec multo post memoratum papam cum incredibili honorificentia in domo sua Cenomanni
benne, col.
évesques du Mans, p. 372) cro hédrale.
exccpit ;
« cique cum omni comitatu suo per triduum euneta neces hilariter et abundantissime ministravit, quam- » vis codem anno non solum annonæ, sed et omnium quæ ad cibum pertinent, maximum extitisse defectum ». Actus, p. 301. Dom Piolin (Église du Mans, WI, 421) fait par erreur résider Urbain IT au Mans les 16, 17 et 18 mars. Voir La Province du Maine, t. IV (1896), pp. 50-54.
(0) « Etenim cum inter cocpiscopos probitatis laudibus emineret, facie hilaris, colore vividus, ingenio
» perspicax, cibo et potu sobrius, membrisque omnibus incolumis haberetur, et omnia corporeæ salutis » indi
a vitam longiorem promitterent, ut nihil minus co tempore quam carnis formidaret interitum ; prô » dolor ! inopinatis cœpit febribus æstuare ». Actus, p. 301.
(5) « Cetera omnia usque ad interulam et calceos vicinis ecelesiis atque pauperibus erogavit ; adeo ut nec » mantile quidem quo manus tergeret, retineret ». Actus, p. 302. (6) Actus, p. 302.
LES ÉVÈQUES DU XIe ET DU XIIe SIÈCLE 135
de s'occuper des intérêts temporels des moines de Saint-Julien de Tours, au sujet de la propriété de la terre de Vaubouan, sur la rive droite de la Domée, qui leur élait contestée par le clergé de l'Église du Mans !. L'acte passé, en cette circonstance, signé par Hélie, comte du Maine, le doyen Geoffroy, le chantre Fulcredus, les
archidiacres Hildebert et Geoffroy, et plusieurs autres personnages lant ecclésias-
tiques que laïques, porte l'intéressante mention suivante: € Data vor kal. augusti,
» per manum Hoelli, episcopi, decubantis in egretudine, post Unctionem, et
» poscentis incaustum ad crucem, per manum Gaufridi, canonic
Quelques jours plus tard, le 29 juillet 1096 *, le vertueux pontife rendait son
âme à Dieu. Il avait environ cinquante ans et, ayant été consacré le 21 avril
1085, se trouvait dans la douzième année de son ordination “. Son corps ful
enseveli sous un modeste tombeau, dans le chapitre des moines de Saint-Vincent,
à la gauche de Vulgrin.
Le Marlyrologe de l'Église du Mans, en rapportant son décès au 4 des calendes d'août, dit qu'il avait donné à la cathédrale, des livres, un reliquaire d'argent, plusieurs chandeliers et divers ornements.
D'après certains auteurs du XVIIe et du XVIIe siècle, on a voulu raconter que la Procession des Rameaux, qui se faisait au Mans durant le Moyen âge
el jusqu'à la Révolution avec son curieux cortège de Francs-Boucher irait
peut-être son origine d'un fait d'armes accompli par les bouchers manceaux vers la fin de l'épiscopat d'Hoël ou au commencement de celui d'Hildebert, pendant la domination d'Hélie de La Flèche”. Cette prétendue tradition s'est
produite beaucoup trop tard pour qu'il soit de bonne critique historique d'y
ajouter la moindre créance. Non-seulement les Actus ne contiennent pas trace
d'un semblable exploit, mais aucun document n'y fait allusion. C'est à la fin
du XIVe siécle seulement que les Francs-Bouchers du Mans apparaissent dans
des actes authentiques. On peut croire que leurs franchises leur avaient été octroyées à beaux deniers comptants par un comte du Maine obéré et forcé par de dures nécessités d'aliéner une partie de ses droits’. Des franchises héréditaires
et transmissibles par contrat de vente ne se comprennent guère autrement. Les
(1) « Inter clerum sancte matris Cenomanensis ecclesie, beatorum videlicet Gervasii et Prothasii, et sancti
» Juliani ». Livre blane. (Imp.), p. 108.
(2) « Demandant l'encre pour tracer une eroix avec l'aide du chanoine Geoffroy ». Livre blane, p. 10. (3) Les Actus, p. 302, donnent à tort 1097.
(4) La liste épiscopale des Actus, p. 48, est assez exacte en disant : « Domnus Hoellus, episcopus, sed. ann. XII, mens. II, dies VII (lire VII) ».
(5) R. Triger, La procession des Rameaux au Mar (6) Les Actus ne renferment pas tous les faits relatifs à l'histoire de l'
pp. 14 et suiv.
ise du Mans, il est vrai; mais ils racontent des épisodes d'une bien plus minime importance que celle de la reprise d'une croix vénérée sur les
Normands par des bouchers manceaux. Si un tel événement est omis dans le recueil officiel de notre église,
c'est que, très probablement, il ne s'est is produit. (7) Voir dans la Province du Maine, L. NII (1899) pp. 113 et suivantes, Les franes-bouchers du Mans au XVe siècle, par le vicomte S. Menjot d'Elbenne.
seigneurs du Moyen âge, et en particulier Hélie de La Flèche, étaient certainement remplis d'une foi ardente, mais leur zèle ne les portait pas toujours à se dépouiller
graluitement, eux et Lous leurs successeurs à venir, de droits utiles.