I.A SCIKNCK, I,A C.Hf»VANr,K KT I.' APOLOOÉTIOL K 'M
Or, si les logiciens, avant Descartes, avaient très licitement déterminé les conditions de la structure logique de la délinilion, s'ils avaient montré à merveille que la délinilion devait convenir à tout le déliiii et au seul délini, toti definito et so/i definito, et que, pour atteindre à cette convenance, la proposition définissante devait énoncer le genre prochain et la difïerence spécifique, iJcr geniis jiro.rimum et differentlam sjjecifica»), il restait encore à déterminer les conditions scientifiques, grâce auxquelles on pouvait être assuré, en énonçant un caractère, que ce caractère était bien un fjfurr prochain ou une (liff'rrence spécifique. En d'autres termes, la logique d'Aristote, suivie par les auteurs du moyen âge, enseignait, avec juste raison, que si la drfinition riait scientifique, elle devait satisfaire à telles ou telles conditions, mais elle ne donnait aucun moyen précis pour reconnaître si une définition proposée était vraiment scientifique, et, par conséquent, si elle remplissait ou non les conditions exigées.
La grande préoccupation des modernes a été de rechercher la marque à laquelle on pouvait reconnaître la définition vraiment scientifique. Si l'on va au fond de la pensée de Bacon, on s'aperçoit que le but qu'il s'est proposé est d'arriver à découvrir avec certitude les définitions ou les lois de la
38 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT
nature, qu'il identifie, d'ailleurs, avec une géniale perspicacité (1), La certitude est aussi le but de tous les efforts de Descartes, et c'est à partir de sa Méthode que la recherche de la marque ou, comme on dit, du critère de la certitude, a tourmenté les intelligences modernes. Et sans doute ce problème n'était pas tout à fait nouveau, et l'on en pourrait relever des traces jusque dans les discussions de Chrysippe et de Carnéade ; mais il n'en reste pas moins vrai que c'est la philosophie moderne qui se l'est posé la première, avec une parfaite intelligence des termes et une parfaite conscience des conditions de la solution. La scolastique s'était contentée de dire que l'essence des êtres et des lois, leur définition, était appréhendée par l'intellect, en sorte que l'intelligence saisissait, comme par une vue ou intuition directe, l'intelligible des choses. Les modernes se sont demandé, en présence du fait de l'erreur si fréquente chez les anciens physiciens et les vieux naturalistes, s'il n'y avait pas un critère, quelque marque facile à saisir, qui permît de distinguer sûrement des vues fausses ou imaginaires, les intuitions vraies, et des chimères erronées, l'appréhension de la vérité intelligible-
(l) Voir sur ce point notre François Bacon, 1 voL in-18. Lethielleux.
LA SCIENCE, LA CROYANCE ET l'aPO: OGÉTIQLR 39
C'est pour cela que Bacon inventa 1' « expérience Jotln'o », les tables, et les divers procèdes expérimentaux qui remplissent le Novitm Organum. C'est pour cela que Descartes proposa le fameux critérium de l'évidence. Car l'évidence, telle que l'entend Descartes, est fort différente de l'évidence telle que l'admettaient les philosophes ses prédécesseurs, et Suarez, par exemple. Suarez dit bien, en elfet, que l'évidence est la marque à laquelle on reconnaît la vérité, mais pour lui l'évidence ne saurait se décomposer en éléments. Descaries, au contraire, s'attache à montrer que ce qui est évident, c'est ce qui est clair et distinct, c'est-à-dire ce qui peut se décomposer en parties adéquates, homogènes et intelligibles. Le nombre qui exprime la somme des parties étant lui-mômc intelligible, il pensait que toute chose, tout objet, toute loi peuvent se ramener à des éléments parfaitement intelligibles. La déiinition se fera donc par le nombre, et tout ce que l'on peut connaître doit être susceptible de se résoudre ainsi en éléments simples, dont le nombre exprime la loi d'union. C'est ainsi que tout, pour lui, se ramène à l'étendue et h la pensée, c'est-à-dire à la géométrie, à la psychologie, et finalement à l'arithmétique. Le nombre des intuitions primitives et fondamentales se trouve donc réduit seulement à
40 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT
trois : Fcspaco, la conscience et le nombre. Toutes les autres intuitions innombrables de la scolastique se trouvaient par là rejetées hors de la certitude et dès lors hors de la science.
C'est en développant ou les idées de Bacon, ou celles bien plus profondes, plus précises et plus rigoureuses de Descartes, que s'est constituée la science moderne et surtout la méthodologie scientifique, ce que les Allemands appellent répistrînologic, ou la science des conditions de la science.
Or, à mesure qu'on a poussé la recherche dans ces directions, on s'est de plus en plus nettement convaincu, que, tant qu'on ferait entrer dans la science l'intuition directe de l'intelligible, l'intuition intellectuelle, il y aurait toujours des chances d'erreur, car l'intuition est, par essence, un acte intérieur qui ne saurait avoir d'autre garant que lui-même, selon le vieil adage : verum index sut. On s'est donc appliqué à faire la chasse à l'intuition comme à la cause première de toute erreur et de tout esprit antiscientifique. Mais à mesure qu'on s'appliquait à la jeter à la porte, l'intuition revenait par la fenêtre. Les sciences mathématiques reposent sur les intuitions d'espace, de temps, de nombre ; les sciences physiques ne peuvent se passer des intuitions expéri-
LA SCIKNCK, !,A CUOVA.NCH ET 1. APULOCilÎTigUE 41
mentales. L'intelligible pur, l'élément simple, a!)S()liiment homogène el identique, ne se trouve nulle })art. Leibnitz avait déjà vu qu'il n'est pas un seul de nos états de conscience qui n'enveloppe en lui l'infini confus, et de cette vue de Leibnilz on a pu aisément tirer que l'intelligible pur n'est qu'un abstrait, un résidu desséché des formes vivantes ; que le réel, infiniment riche et fécond, ne saurait s'exprimer dans nos pauvres idées claires; que, dés lors, la science, bien loin de nous donner le réel et l'existant, ne nous donne que d'exsangues et pâles fantômes des choses réelles, qu'elle ne nous fournit qu'une série de notations symboliques et schématiques, qui nous permettent de nous orienter à travers la forêt des phénomènes, mais qui ne sauraient avoir la prétention de nous révéler l'essence profonde de quelque être que ce soit. Notre moi luimême, nous dit-on (1), s'aperçoit dans la conscience sous des formes fausses comme en une glace gauchie, il se voit dans le temps successif et momentané, tandis qu'en son fond il est durée pure, supérieur aux variations et cependant à la fois constitué par ces mêmes variations. 11 ne saurait y avoir véritablement de science psycho-
(1) Bergson. — Essai sur les données immédiates de la conscience, in-8°, Ai.CAN.
logique. Et un autre auteur (1) nous montre dans un livre de très grand mérite, que le concept d'atome qui paraît indispensable aux sciences de la nature ne correspond pas à la réalité, et n'est, en somme, qu'une apparence qu'on peut tout au plus qualifier de « bien fondée ». Les êtres sans cesse en devenir que nous offre la nature ne sauraient être représentés justement par l'idée d'une substance immobile, sur laquelle viendraient onduler et comme se jouer les flots mobiles des phénomènes. Aucun des êtres créés ne saurait être ni tout entier mobile ni tout entier immobile : en toutes choses, le réel est constitué à la fois par l'unité et par la diversité, ni l'unité ne peut être sans diversité, ni la diversité sans unité. Et le concept, dès qu'il veut se préciser et se fixer pour nous donner l'intelligible, se trouve forcé de considérer ou l'unité ou la diversité, ou la substance ou le phénomène. Rien pourtant de tout cela n'est réel, d'une réalité qui puisse se suffire et posséder une existence concrète : Individuum ineffabile, disaient déjà les scolastiques. Si donc la science n'est pas impuissante à combiner des concepts intelligibles, selon des relations pareillement intelligibles, ni ces concepts
(1) Hannequin. — Essai critique sur l'hypothèse des atomes dans la science contemporaine, gr. in-So, Masson.
LA SCIENCE, LA CROYANCE ET l'aPOLOGÉTIQUE 43
ni CCS relations ne correspondent de façon adéquate au réel, à la vraie nature des choses.
Et cela est vrai jusque dans les mathématiques, jusque dans les plus pures déductions logiques. La nécessité absolue exigée par Aristote pour que la science puisse exister ne peut se rencontrer nulle part, si l'on discute la confiance que Ton peut donner à l'intuition. Car, dès que dans un syllogisme on veut passer d'une proposition à une autre proposition, d'un terme même à un autre terme, du sujet à l'attribut dans une seule proposition, on ne le peut qu'à la condition de faire appel h des intuitions qui ne présentent plus aucune nécessité mathématique ou logique (1).
La conclusion de tout cet effort de la pensée moderne, c'est que la science ne possède pas cette nécessité infaillible qu'on réclamait comme la caution de sa vérité, c'est que toutes nos connaissances ne sauraient se résoudre en idées claires et distinctes, donc simples et pleinement intelligibles. Les conditions imposées à la science par Descartes ne sont pas réalisables, le concept de la science, tel que l'ont construit les mo-
(1) Voir BouTROUx : La Conlinçjence des lois de la nature, 2' édit. 1 vol. in-18, Alcan. — Mii.haud : La Certitude logique, 1 voL in-8°, Alcan. — M. Bkrgson a de nouveau insisté sur des considérations analogues dans son très remarquable ouvrage : Matière et Mémoire, in-S'^, Alcan.
4t LK CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT
dernes, n'est pas rempli. D'où l'on s'est arrogé le droit de conclure que la science véritablement et purement scienLiliqiie n'existe pas.
Voilà la vraie banqueroute de la science, autrement grave, on en conviendra, que les quelques « faillites partielles » que lui reprochait M. Brunetière sur le terrain de nos origines , de nos destinées, de notre pratique morale et sociale. Et sans doute les conclusions sont exagérées, sans doute la science, malgré tout, existe et se développe, mais il faut tout de même avouer que la science qui existe, qui vit, qui se développe, ne ressemble pas plus à la science absolument nécessaire et intelligible rêvée par Descartes et ses successeurs qu'une fille d'auberge ne ressemble à une reine. Ce qui n'empêche pas la lille d'auberge d'exister, d'avoir sa valeur qui, lorsqu'on a faim, est fort appréciable, et de ne pas ressembler à toutes les autres servantes.
INIais, quoi qu'il en soit, on comprend comment plusieurs parmi les modernes, partis d'une fausse définition de la science, ou du moins d'une conception idéale et surhumaine, n'ayant pu remplir, cette définition, ont conclu que la catégorie du scientifique n'existait pas et que, donc, puisqu'il ne pouvait y avoir de science, il n'y avait que de la croyance. Ils no pouvaient même aboutir ù une
LA SCIENCR, LA CROYANCE ET L'APOLOnÉTIOlK 45
autre conclusion. Do là cos appels que nous entendons de divers colés. La science, nous dit M. Balfour, et M. Brunetière le n^pètc après lui, a besoin d'une première croyance pour pouvoir se constituer, et c'est bien moins par la science qu'on se détermine à croire que par la croyance que l'on est poussé à savoir. M. Renouvier disait de môme jadis, et sa verte vieillesse soutient encore que toute proposition, pour être affirmée comme certaine, exige un acte de volonté, que la certitude est le résultat d'un acte de foi, et que donc toute la science ne repose que sur la foi (l).
Cette longue exposition était nécessaire pour faire comprendre pourquoi et comment , aux yeux de la plupart de nos contemporains , il ne saurait y avoir ni démonstration scientifique de l'existence de Dieu, ni apologie scientifique du christianisme. La science, qui n'est même pas à leurs yeux critiques capable de se suffire, comment pourraitelle servir à supporter quelque chose de plus vaste, de plus lourd qu'elle?
(1) Essais de crilique généraLe. Psychologie, 2° édit., 3 vol. in-12, t. m, p. 333; p. 403-422.
46 LE CATIIOLTCTSME ET LA VIE DE l'eSPRTT
Mais, pour ceux-là môme qui ne veulent pas pousser aussi loin la rigueur critique, qui se résignent à n'exiger de la science qu'une cohésion interne, suffisante et relativement nécessaire sans l'être peut-être tout à fait absolument, il y a des raisons encore, et non pas moins fortes, pour ne pas songer à aller chercher dans la science des arguments pour la foi.
C'est qu'ils sont bien rares à l'heure présente, si môme, parmi ceux qui comptent, il en existe quelques-uns, ceux qui professent que la science atteint la substance môme du réel et l'être des choses : mathématiques, physique, chimie, physiologie môme et classifications naturelles, tout cela ne paraît que des combinaisons de symboles approximatifs , destinés à fixer notre pensée , à orienter notre pratique, ayant avec la réalité les mêmes rapports que le quadrillage dont se servent les ouvriers des Gobelins pour serrer d'aussi près que possible les contours de la figure qu'ils veulent copier, ou semblables à ces polygones qui se rapprochent de plus en plus de la circonférence, mais ne l'atteignent jamais. Les concepts scientifiques sont des symboles, des analogies du réel, et ne sauraient se confondre avec lui, l'esprit les abstrait et les épure de façon à ce qu'ils puissent s'enchaîner entre eux, et symboliser encore, par
LA SCIENCE, LA CROYANCE ET l'aPOLOGÉTIQUE 47
leur enchaînement, la trame continue, mais singulièrement plus riche, i)lus souple aussi et plus variée, des phénomènes. 11 y a la même diflerence entre la science et la réalité qu'entre la figure schématique d'une plante tracée au tableau et une plante vivante. Les sciences sont ainsi des systèmes de pensées, et leur vérité résulte de la cohérence des pensées entre elles et de leur accord avec ces autres pensées que nous ne tirons pas de notre fonds propre, et qui constituent ce que l'on appelle l'expérience. En un mot, d'ailleurs, qui dit tout pour qui comprend, le réel est singulier, et les propositions scientifiques sont générales : or, il n'y a pas, et il ne saurait y avoir passage logique du général au singulier. La science, à elle seule, serait donc impuissante à régler une pratique quelconque, Femploi, quel qu'il soit, des activités de notre être. 11 faut que l'intuition sensible vienne de façon extérieure à la logique combler, comme par un coup d'autorité, l'intervalle entre le général et le singulier, que la raison purement logique est impuissante à parcourir. Ce sont là théorèmes de logique que, depuis Aristote, tout le monde tient pour absolument démontrés.
C'est aussi bien pour cela qu'il paraît répugner h beaucoup de bons esprits contemporains que
48 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT
l'apologie de la foi puisse ôlre rangée au nombre des systèmes scienlifiques, car la foi porte bien moins sur des propositions générales que sur des propositions singulières et concrètes. « Dieu est; il y a trois personnes en Dieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; le Fils a revêtu la nature humaine, est né d'une Vierge, a soulTert, est mort, et a ainsi racheté les hommes », la suite entière des vérités du Symbole exprime des faits concrets et réels beaucoup plus que des vérités générales, et, si quelques-unes de ces vérités sont affirmées, comme le jugement général, la communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection, c'est à titre de résumés de foits ou d'événements réels plutôt qu'à titre de lois exprimant des essences idéales. La foi parait donc avoir pour objet surtout le concret et le singulier, tandis que la science a pour seul objet le général et l'abstrait. Comment, dès lors, la science pourrait-elle, sans se manquer à elle-même, essayer de pénétrer dans la foi, et comment la foi, sans abdiquer sa nature propre , pourrait-elle consentir à accepter de la science une sorte quelconque de démonstration ? C'est cette opinion qu'a exprimée en excellents termes M. Blondel, lorsqu'il a écrit : « En ce sens donc, il est vrai de dire que, pour ce qui intéresse le philosophe, « l'apologétique scientifique s'en