I.A SC.lKNCi:, LA CUOV A.NC.K Kl' l/AP(»rj>fiÉTlurK
« va », qu'elle est morte, qu'elle n'a jamais été vivante ; car, eu ces questions, « ce qui meurt est '^ ce qui n'a pas vécu (1). » Et si l'on accepte que la science soit définie comme les modernes la comprennent, il est vraiment difficile de donner tort à M. Blondel. Nous aurons seulement à voir plus lard si celte définition de la science mérite d'être acceptée.
Il reste cependant que l'apologétique, dans le domaine des sciences historiques et philologiques, même dans celui des sciences physiques, a le droit de montrer que les vérités concrètes enseignées par l'autorité religieuse ne sont point contredites parla science. Mais autre chose est montrer que la science ne contredit pas la foi, autre chose est dire que la science prouve la foi. Car on peut bien montrer qu'une proposition singulière est ou n'est pas en contradiction avec une proposition générale, bien qu'on ne puisse logiquement déduire le singulier du général.
C'est pour cela que notre cher et regretté Ollé- Laprune, en son admirable Prix de la vie, a montré, avec toutes les ressources de l'éloquence la plus exquise mise au service de la pensée morale et psychologique la plus fine, et des convictions religieu-
(1) LHlre, etc., p. 7.
50 LE CATIIOLICIS.ME ET LA VIE DE l'eSPRIT
ses les plus arrêtées, que la vie humaine n'acquérait tout son sens et tout son prix que lorsqu'elle se complétait par la foi, l'espérance et la charité chrétiennes. C'était par une méthode analogue que Pascal, jadis, tentait de courher l'esprit superbe de l'homme sous le joug du dogme ; que M. Hiirrell- Mallock, il y a peu d'années (1), montrait qu'il fallait être ou positiviste et pessimiste, ou catholique. C'est encore à peu près de même façon que M. Balfour veut nous introduire dans Te domaine de la théologie (2) : analysant les notions morales, sans lesquelles une société ne paraît pas pouvoir vivre, M. Balfour y rencontre des notions élémentaires qui, si elles ne correspondent à aucune réalité, enlèvent à la moralité, à la sociabilité, à la vie môme de l'homme, la possibilité d'exister. L'homme individuel a besoin, pour vivre, de la société ; la société, pour vivre, a besoin de la moralité ; celle-ci exige la responsabilité, laquelle, à son tour, ne pourrait exister sans libre arbitre. La pratique scientifique exige de même la réalité d'un ordre des choses, d'un dessein permanent qui assure la stabilité des lois naturelles, la science
(1) Vivre: la vie en vaut-elle la peine? Trad. Forbes, in-12, Pedone-Lauriel. Trad. Salmon, in-8°, Didot.
(2) Les bases de la Croi/ance, Introduction à la théologie. Trad. Art, avec une préface de M. Bhunetière, 1 vol. in-8", Mongre-
DIEN.
LA SCŒXr.F, LA r.ROVANT.E FT l'aPOLOCKTIUIE 51
roclamo donc l'oxislcnce de Diou. Mais ce Dieu ne saurait èlre dans ses actes dominé par une nécessité intérieure absolue, car autrement tout ce qui existe dépendrait do lui au même degré : le vice comme la vertu, et l'erreur aussi bien que la vérité seraient des épanouissements de Dieu. Que deviendraient alors et la morale et la valeur de notre science? Il faut donc que Dieu soit libre, et sa liberté ne peut se manifester que par des « actions préférentielles ». Dieu préfèi:e la vérité à l'erreur, le bien au mal, voilà ce qui fonde à la fois et nos croyances scientifiques et nos croyances morales. Tout homme donc qui pense scientifiquement et moralement est en communication plus intime avec la pensée divine, et reçoit une sorte d' « inspiration ». Il est dès lors très facile de comprendre que Dieu, en vertu de son « action préférentielle », ait distribué ici ou là, pour affermir la moralité humaine, une somme plus ou moins grande d'inspiration. L'autorité que nous accordons aux Ecritures est donc parfaitement rationnelle. Et quant au dogme fondamental d u christianisme, à l'Incarnation, il fournit la seule conception qui permette encore à l'homme, accablé dans sa petitesse par l'inhnité de la nature, de reprendre conscience de son éminente dignité morale, qui, par conséquent, l'arrache au découragement et au désespoir ; seul
52 LI-: CATIIOLICISMK HT La VIK DE l'kSPRIT
encore il assure l'homme que les forces mystérieuses de riiérédité ou des impulsions psychophysiologiques peuvent être tenues en échec par le libre arbitre aidé de la grâce. Et ainsi, tandis que le naturalisme ne peut s'accorder avec les données les plus élémentaires de la morale, tandis que l'idéalisme ne peut rendre compte des objets et des certitudes qu'exige la science, tandis que le rationalisme ne peut manquer d'aboutir, soit au naturalisme, soit à l'idéalisme, seul le christianisme permet à la fois de fonder la science et d'assurer la pratique morale ; la théologie chrétien:ne fournit donc le seul système cohérent de pciisées, la seule « unification de croyances pratiquement suffisantes », car seule elle « comprend les croyances morales au môme titre que les croyances scientifiques, et elle accepte de compter, au nombre de nos croyances morales, non seulement celles qui ont trait directement à des commandements moraux, mais aussi celles qui rendent possibles les aspirations, les idéals et les sentiments moraux, et donnent satisfaction à nos nécessités morales (1) ».
Et, enfin, il faut bien reconnaître que le fond et le principe de toutes ces manières de penser et de
(1) Les Bases de la croyance, p. 289.
LA SCIENCK, LA f.ROVANCK ET l'aPOLOGÉIIOLK o3
raisonnor se trouvent dans la Critique de la raison pratique, là où Kant veut établir que la raison prati(|ue prime la raison pure, qu'elle se trouve ()blii;ée d'affirmer la réalité objective de Tàme, de la liberté, de Dieu, réalité que la raison pure était, au contraire, obligée de laisser en suspens et en question.
Le conférencier d'Issy ne pensait pas de façon sensiblement dilîérente. 11 partait du fait de la vie, de la vie humaine à la fois intelligente et morale, et il soutenait que, si l'homme voulait porter sa vie au maximum possible de développement, il verrait que le développement sur un point exigeait des retranchements sur quelques autres, que, par conséquent, il serait amené à établir entre les diverses fonctions vitales une sorte de hiérarchie d'où résulterait un choix, que les règles scientifiques ordinaires permettraient de déterminer les lois de cette hiérarchie et les raisons de ce choix, de déterminer, par conséquent, les conditions de la vie, et de la vie la plus haute, la plus riche et, si l'on peut ainsi dire, la plus vivante et la plus vécue. Que si maintenant, après cela, on venait à comparer les aménagements intérieurs d'une telle vie, les actes qu'elle requiert, les idées qu'elle exige, les organes qu'elle suppose, avec les actes commandés par la morale chrétienne, avec les
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conceptions et les croyances du dogme chrétien, on ne pourrait manquer d'être frappé par les plus évidentes analogies. L'homme qui aurait la vie purement humaine la plus élevée serait déjà, sinon tout à fait chrétien, du moins tellement disposé au christianisme, que, dès qu'on lui en ferait voir l'édifice théologique, il ne pourrait manquer d'y reconnaître un abri merveilleusement disposé pour donner à sa vie, déjà si haute, tout ce qu'il sentirait cependant lui faire défaut, et dès lors se trouverait tout préparé, autant que peut l'être l'homme, à franchir, par la grâce, le seuil de la foi chrétienne. De là la conclusion de la conférence précédente : que la meilleure des apologies en nos temps paraît être la démonstration de l'excellente conformité du christianisme avec les lois de la vie.
Feu l'abbé de Broglie allait plus loin, et M. l'abbé Piat l'a rappelé en fort bons termes dans l'introduction qu'il a mise au recueil des écrits posthumes du regretté professeur, il pensait que l'histoire bien conduite des origines du christianisme, du prophétisme avant Jésus-Christ, de l'Eglise après Jésus-Christ, doit prouver la divinité du christianisme. Car une histoire qui présente de merveilleux caractères ne saurait être que merveilleuse, miraculeuse, divine. C'est ce que, dans une suite de conférences sur Vidée de Dieu dans l'Ancien
LA SCIENCE, LA CROYANCE ET l'aPOLOGÉTIQLE 5'0
et le Ni}UV(>au Tcslamoil (1), l'abljc de Bro^lic s'est elTorcé de démontrer. Et il y a là sans doute une intéressante et, sur certains points, victorieuse tentative, mais il est bien clair que ceux qui refusent de reconnaître le caractère scientilique aux mathématiques mêmes ne sauraient le reconnaître à des inductions fondées sur des renseignements historiques.
Mais, quoi qu'il en soit de ce point spécial, il reste qu'il y a un domaine scientilique de l'apologétique, même dans le cas oii il n'y aurait pas d'apologétique qui méritât dans l'ensemble le titre de scientifique. Car ce n'est que grâce à l'histoire et à la philologie que l'on pourra faire voir que les croyances imposées par l'orthodoxie catholique sur l'Ecriture ne sont pas en opposition avec les faits démontrés. Et de même la connaissance des sciences physiques et naturelles pourra seule montrer si un événement mérite ou non le titre de miraculeux.
Nos contemporains doivent donc être portés à ne pas accorder à l'apologie dite scientifique la valeur qu'on lui attribuait autrefois. Ils nient même
(1) 2 vol. in-12, Pltois-Chetté.
o6 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT
résolument qu'elle ait aucune valeur. AdmetLrontils davantage une apologétique philosophique? Il faut bien, semble-t-il, en admettre une, mais de quellenature est-elle, et quelle peut-elle bien être? M. Blondel nous renseigne d'abord sur celle que la pensée contemporaine ne peut plus, selon lui, accepter, c'est celle qu'il nomme non pas philosophique, mais « philosophoïde », c'est-àdire qui porte comme qui dirait le masque de la philosophie et prétend, sans y avoir droit, usurper son rôle. Or, il se trouve précisément que cette apologétique philosophoïde paraît être celle-là môme qui était traditionnellement enseignée, qui à cette heure encore forme la base du traité de la religion dans à peu près tous les cours de nos séminaires. Et M. Blondel, poussant sa charge, s'efforce de montrer que « c'est la conception môme de la raison et de la philosophie, telle qu'elle est admise dans la scolastique comme un héritage du passé, qui enferme le germe de tous les combats livrés depuis lors contre l'idée chrétienne (1) ». Si M. Blondel accorde quelque valeur à l'apologétique fondée sur la scolastique, c'est tout au plus aux yeux des croyants contemporains.
(l) Lettre, p. 47. 11 convient de remarquer que la brochure de M. Blondel n'a pas été mise en vente et n'a été distribuée qu'à un petit nombre de personnes compétentes.
LA SCIKNCK, I,A (:R<»VA.M:K Kl' L AI'(>I,( »(;ÉTlnl K ;) /
mais il la doclaro tout i\ fait iiiipnissanto à achomiiicr vers le loniplo les inc:()yaiils.
La raison ost simple, et c'est celle-là même qui produisait les faits dont s'étoiinail le jeune ecclésiastique dont il est question au début du chapitre précédent, qui poussait le conférencier dlssy à chercher une nouvelle méthode apologétique, puisque nos contemporains ne sauraient accepter lancienne. S'ils ne l'acceptent pas, c'est qu'ils sont imbus des pensées de Kant. Le kantisme a répandu dans les esprits cette conviction qu'il ne saurait y avoir démonstration des objets métaphysiques. L'existence de Dieu n'est pas prouvée par la science, mais affirmée par la foi. Nous ne saul'ions non plus avoir une démonstration véritablement nécessitante que Dieu a pu faire des révélations. La vérité métaphysique n'est que l'ordre cohérent de nos plus hautes pensées, elle peut bien nous fournir l'idée de Dieu, mais non pas nous faire atteindre l'être de Dieu, elle peut nous donner un Dieu idéal, mais non pas un Dieu réel. La raison est que nos pensées ne sauraient sortir d'elles-mêmes et nous faire atteindre quoi que ce soit hors de nous. Pas plus que dans Tordre j)hysiquc nous ne pouvons sauter hors des limites de notre corps, nous ne pouvons dans l'ordre mental sauter hors des limites de notre esprit.
58 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l' ESPRIT
Toi est FtHat do ponséo do la plupart do nos contomporains, état que nous avons appolo plus haut (( une maladie », où M. Blondol, au contraire, voit un état plus satisfaisant que l'ancien état, tel que le produisait la métaphysique objectiviste entièrement semblable aux pensées vulgaires. Mais, si différent que paraisse le jugement que M. Blondol et moi-même nous portions sur cet état, nous sommes d'accord pour reconnaître qu'il faut prendre les hommes comme ils sont, et, si l'on veut se faire entendre, se servir d'une langue qu'ils comprennent, de principes qu'ils admettent.
M. Blondol, cependant, ne veut pas que l'on confonde la méthode qu'il préconise avec toutes ces diverses méthodes — diverses et pourtant si proches ; il soutient qu'il n'y a qu'une seule méthode qui soit à la fois philosophique et chrétienne, proprement philosophique et purement chrétienne, c'est la méthode qu'il appelle hardiment la méthode d' « immanence ». Elle consiste à prendre l'attitude philosophique des disciples de Kant, telle que l'a définie justement, sinon clairement, un article de la Revue de métaphysique et de morale (1), c'est-à-dire à ne pas chercher à s'élancer hors de soi-même comme d'un bond,
(1) La philosopliie comme attitude, par M. Gibson, novembre
LA SClKNCi:, LA CROYANCL ET l'aPOLOCÉTIUI L 59
appuyé sur dos princi[)OS auxquels on accorde d'emblée une valeur ol)jective, mais à ne s'inquiéter que^ de mettre de l'ordre dans ses pensées, à travailler à organiser toutes les idées que l'on })eut avoir dans tons les domaines, et non seulement ù en chasser la contradiction, à les mettre d'accord entre elles, mais encore à les faire cadrer avec tous les sentiments dont on ne peut se défaire, avec toutes les actions dont on ne peut se passer. Dans son livre sur YAction, M. Blondel a développé les résultats de cette méthode qui, peu à peu, nous amène à reconnaître que nous ne pouvons nous suffire, que ni notre pensée ne peut demeurer enfermée en elle-même sans exiger des objets, ni notre action ne peut s'achever, ni peutêtre même se commencer sans une coopération. L'idéalisme qui paraît impliqué dans la méthode d'immanence est, au contraire, radicalement détruit par cette méthode, car l'idéalisme ne nous permet d'organiser sans contradiction ni le système de nos pensées, ni surtout le système de nos actions. Même dans les opérations les plus humbles, l'homme ne peut se passer de coopérateurs, il n'est fort que lorsqu'il sent sa faiblesse et réclame un appui à l'extérieur. A mesure que son action devient plus importante et plus haute, h proportion aussi l'aide qu'il lui faut est d'un
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ordre plus clevé : l'enfant a besoin du lait de sa mère, l'homme fait a besoin de F intelligence de ses semblables, le savant a besoin des efforts accumulés des esprits qui l'onl précédé, la conduite intérieure de la vie exige le secours d'un être qui soit à la fois distinct de nous et puisse nous être intérieur ; l'aménagement d'une vie morale ne saurait se faire sans la conception d'une justice, d'une destinée, d'une autorité morale et conséquemment dogmatique. C'est en cela que consiste ce que M. Blondel. lui-même désigne d'un mot expressif, puisqu'il l'appelle 1' « unique nécessaire ». La coopération humaine et divine, donc la grâce et môme la révélation et le magistère infaillible de l'Eglise sont autant de desiderata, ou, comme s'exprime M. Blondel après Leibnitz, de « requisits » de l'action. Seul le système des croyances catholiques permet à l'homme de se faire de son action une idée aussi complète que l'exige la réalité de l'expérience intérieure.
Cette méthode, selon M. Blondel, se distingue de toutes celles qu'on a proposées, en ce que d'abord seule elle est proprement philosophique, puisque la philosophie ne doit être considérée que comme le système cohérent des pensées humaines; seule ensuite elle est purement chrétienne, puisqu'elle fait bien voir, dans la nature
LA sciENCK, i.A cnovANci-; KT i/APOi.or.i'nioii-: 61
iiKMiio do raclion, le point qui appello le siirnatui'i'l et la grâce, où toute la théologie est pressentie, désirée et même re({uise, mais non cependant nécessairement exigée par vmc démarche logique de la raison. L'homme ne peut se faire une idée adéquate de son action s'il ne consent pas à aller jusqu'au christianisme; mais il peut ne pas consentir à demander grâce, il peut s'obstiner dans son isolement et dans son orgueil, et, malgré les secrets reproches de sa conscience, mutiler l'idée de son action pour s'arroger le droit de se dire indépendant. Ainsi, le surnaturel est réclamé, désiré, attendu par la nature, mais sans être, par elle, nécessairement exigé; la foi demeure une vertu de la part de l'homme et une grâce de la part de Dieu. Et tel est bien, ajoute M. Blondel, le rôle que doit remplir une apologie, elle ne saurait en aucune manière être une démonstration, si par démonstration on devait entendre, ce qu'il semble bien que réclament un trop grand nombre d'apologistes, une suite de pensées dont l'articulation du dogme chrétien serait la conclusion nécessaire.
Telle est, croyons-nous, fidèlement résumée, la tlièse de M. Blondel. Ce que nous n'avons pu rendre, c'est la souplesse, la subtilité et cependant la rigoureuse précision de sa pensée, servie
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par une connaissance merveilleuse de toutes les ressources de la langue la plus ductile et du style le plus nuancé. Les finesses délicates de l'idée pour l'expression desquelles les scolastiques usaient avec tant d'habileté de leurs « distinctions )),M. Blondel les exprime à l'aide d'épithètes et d'incidentes qui méritent qu'on les remarque avec la môme attention que si elles étaient précédées du classique distinguo. On sent qu'aucun des termes n'est banal, que rien, dans le fond ni dans la forme, n'a été laissé au hasard, et s'il y a quelque difficulté à pénétrer une pensée aussi singulièrement riche et simple, cependant, malgré toute sa richesse, on est aussi largement payé de sa peine par l'ample moisson de réflexions que l'on recueille en l'étudiant.
Malgré tout, on pense bien qu'une tentative si nouvelle, au moins d'apparence, où l'on critiquait, avec tant de netteté et de loyale franchise, des traditions respectées — et respectables — n'a pas pu passer sans soulever des protestations. Il était impossible, en particulier, que les scolastiques ne songeassent pas ù, se défendre. . Le P. Schvvalm, des Frères Prêcheurs, et M. l'abbé Gayraud, qui ne songeait pas alors aux luttes de la politique, se firent tous deux leurs
LA sriENf;!:, i-\ croyance et î/apologétique 03
cliampions. Mais par une singulière fortune, il arriva que tandis que l'abbé Gayraud accusait M. Blondel de rationalisme et prétendait le réduire au naturalisme, le P. Schwalm non seulement l'accusait d'idéalisme, mais essayait de le pousser au fidéisme. Les deux auteurs refusaient d'ailleurs de se mettre au point de vue de M. Blondel, n'acceptaient pas son langage et ne voulaient le juger qu'en partant des thèses et des formules ordinaires de la scolastique. 11 devait nécessairement se produire entre les adversaires de graves malentendus. Et la meilleure preuve qu'il y avait entre eux surtout des malentendus, c'est qu'après avoir mené contre la « nouvelle apologétique » une très vive campagne le P. Schwalm, en particulier, a accepté plus d'une des idées de son adversaire tout en les traduisant dans la langue théologique dont il a continué d'user. Ce qui avait surtout effrayé le P. Schwalm, c'était la méthode ou môme surtout le mot d' « immanence ».
.Mais du côté des théologiens de profession même, parmi lesquels se trouvaient ses plus redoutables adversaires, un renfort devait venir à M. Blondel. Un jeune oratorien de grand mérite, le P. Laberthonnière, alors professeur de philosophie au collège de Juilly, fit paraître dans les
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Annales de philosophip chrétienne ( 1 ) et publia après en brochure une élude très solide et très nourrie où il prétendit montrer que la méthode de M. Blondel était tout à fait d'accord avec les méthodes des plus grands théologiens. Tandis que M. Blondel part du minimum de Faction et peu à peu remonte jusqu'à la (( réquisition » du surnaturel et de la grâce, le P. Laberthonnière, suivant la voie tout inverse, descend du dogme de la grâce et de la vie surnaturelle jusqu'aux éléments les plus infimes de l'action, et il fait voir que cette régression analytique suit exactement le même chemin et s'arrête aux mêmes étapes que la progression synthétique mise en œuvre par M. Blondel. Quelque temps après, le P. Le Bachelet, jésuite, publia dans les Études de sa Compagnie, deux articles qui ont ensuite paru en brochure et dans lesquels, comparant V apologétique «■ traditionnelle » et l'apologétique « moderne » (2), il montrait que ces deux sortes d'apologétiques avaient été dès longtemps et cataloguées, et connues, et employées, car le traité de la foi distingue deux sortes de motifs de crédibilité, les externes elles internes. Or, l'apologétique ancienne s'appuie surtout sur les motifs externes de crédibilité, tandis que l'apo-
(1) Le problcine relif/ieu.v, février, mars 1897.
(2) ln-)2, Lethieli.el"x.
1,A SCIKNCi:, LA C.ROYANCi: KT i/aP()L()(;ÉTIOLK 6o
logéliqiio motlenio, toile que celle qui fut proposée à Issy ou celle de M. Blondel, s'attache avant tout à mellre en lumière les motifs internes que nous pouvons avoir de croire. L'immanence a donc du ])on et par elle-même n'est pas condamnable. Et le P. Le Bachelet concluait que les deux méthodes avaient chacune leur valeur et leur mérite, qu'on ne pouvait sans témérité dire que l'ancienne n'avait plus aucune valeur, mais qu'il y avait des temps et que peut-être ces temps-là étaient les nôtres oii la méthode moderne pouvait avoir non pas plus de valeur intrinsèque, mais plus d'efficace vertu.
L'émoi de la querelle fut très vif et Rome même fut saisie, la Lettre de M. Blondel fut déférée à l'Index. Mais grâce à la haute intervention du cardinal Perraud un ordre personnel de Léon XIII enleva à la congrégation l'examen de cette cause. Le Saint- Père n'a pas voulu qu'une décision intervînt en cette grave matière où des deux parts on parle une langue différente avant que se soit opérée l'interpénétration des idées entre catholiques et la compréhension complète des formules réciproques.
Va l'on voit hien parles discussions auxquelles a donné lieu la « méthode d'immanence » combien cette compréhension est encore loin de se
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faire. Car la m(f'thode d'immanence, nous disent les scolastiques, ne peut mener qu'à l'idéalisme, au solipsisme, h l'adoration de soi, et si M. Blondel en sort, ce n'est pas à sa philosophie kantienne qu'il le doit, mais à sa foi de chrétien.
Mais on oublie de se demander si de ce que la méthode d'immanence est celle qui sert à l'Idéalisme, au solipsisme, il s'ensuit rigoureusement que l'idéalisme et le solipsisme seuls en puissent sortir? Comment pourrait-il en être autrement? nous dit le P. Schwalm, et comment cette méthode, qui, par définition, consiste à s'enfermer en soi, pourrait-elle atteindre quoi que ce soit hors de celui-là seul qui l'applique? Mais, précisément, l'originalité de M. Blondel consiste à soutenir que cette méthode môme force l'homme à sortir de soi, que l'immanence absolue est une position que l'homme ne peut garder, car, si la méthode ne peut atteindre rien qui soit hors de la pensée, elle permet, du moins, de faire voir que la pensée ne peut, sans contradiction, prétendre se suffire à elle-même, et donc, si elle ne définit pas le réel qui lui demeure extérieur, du moins elle ruine l'idéalisme (1). Or, il sem-
(l) Il est piquant de remarquer que, à moins de trois ans de distance, M. Blondel reprend le titre même de l'article du P. Schwalm pour montrer expressément comment la « méthode
LA SCIENCE, LA CROYANCE ET l'aPOLOGÉTIQUE 67
lilo Lion que la reconnaissance de l'erreur doive servir de quelque chose pour la conquête de la vérité (1).
Ainsi donc il est possible que M. Blondel n'ait pas entièrement réussi dans sa tentative, mais il ne lui reste pas moins l'honneur et le singulier mérite d'avoir critiqué à fond les assurances exagérées d'une apologétique qui, traditionnelle ou non, mais réellement existante, se prétend scientifique, et qui ne peut l'être sans contredire les thèses les plus élémentaires de la théologie de la Foi (2).
Et qu'y aurait-il donc de si étonnant à ce que .M. Blondel eût réfuté l'idéalisme en se plaçant au point de vue même de l'idéalisme, et en adoptant
d'immanence » conduit à une philosophie du réel. — Les illusions (le l'idéalisme, par M. Blondel in Revue de me'laphi/sique et de morale (novembre 1898).
(1) Le P. Laberthonnière a essayé depuis en des arlicles réunis en brochure sous le tilre : Le dof/>/>alisine )/ioral (in-8°, Rogeh et Ceiernoviz) de montrer comment on peut à l'aide de la « méthode d'immanence » aboutir à un dogmatisme véritable, et s'il a eu encore pour critique le P. 'ëcww .\lm (Le dor/matisme dit cœur et celui de l'esprit — Revue thomiste, novembre 1898), il n'a plus trouvé en lui un adversaire tout à fait irréductible.
(2) M. l'abbé Denis, directeur des Annales de philosopJiie c/trétieune, a fait paraître dans sa revue et réuni ensuite en volume sous ce titre : Exposé d'une apolof/ie philosophique du ch^'istia-
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sa méthode ? Est-ce que la philosophie scolastique n'enseigne pas que toute erreur renferme en elle, comme un germe de mort, quelque contradiction? Et la méthode de réfutation par Tabsurde, dont se sert le P. Schwalm lui-même, est-elle autre chose qu'une méthode d'analyse, c'est-à-dire, pour qui sait l'entendre, une méthode d'immanence? Car l'analyse, je pense, n'est pas autre chose que la décomposition d'un tout, et, donc, ne considère rien qui soit extérieur au contenu de ce tout, et l'absurde se fait voir dans l'analyse de la pensée. Il ne faudrait pourtant pas avoir peur des mots. Il semble que ce soit Kant qui, le premier, ait employé la méthode d'immanence. Elle est, au fond, aussi vieille que la philosophie elle-même. Car la philosophie n'a jamais été que l'organisation des pensées humaines, et ce qu'on appelle démonstration d'une existence extérieure, qu'est-ce donc autre chose, au fond, que la mise au clair de la nécessité, en vertu de laquelle certaines de nos pensées, données comme subjectives, exigent la position d'un objet? Quoi que nous fassions, nous ne pouvons penser en dehors de notre pensée, et tout ce
7iisme dans les limites de la naiuve et de la l'évélalion (in-3°, Al can), une série d'études où il espère avoir donné toute satisfaction aux théologiens tout en se plaçant au point de vue philosophique moderne. Le livre, bien qu'un peu dillus et pas toujours cohérent, est intéressant et vaut qu'on le lise.
LA SCIENCE, LA CROYANCE ET L'APOr.OCÉTlnlK Gî)
que nous savons, nous no le saurions pas si nous ne le pensions pas. Voilà ce qu'il faut entendre, ce qui est clair pour quiconque s'entend soi-même, et que tous les philosophes doivent admettre. Il se peut que ce soient Kant et la critique qui aient rendu évidentes ces propositions auxquelles on ne pensait guère : en sont-elles donc moins évidentes et claires? Il se peut qu'au moyen âge on ait peu rélléchi au côté subjectif et intérieur de la pensée, et qu'on ait surtout considéré la partie objective comme le vulgaire, qui pense que c'est l'eau qui est chaude, tandis que le psychologue et le physicien savent à merveille que la chaleur ressentie n'existe que dans la conscience et dans l'organisme, en sorte que si l'eau est chaude, elle n'a pas chaud. Mais qu'importe? Et pourquoi la pensée humaine, arrêtée et fixée une fois pour toutes au XIII* siècle, n'aurait-elle pas pu avancer depuis cinq cents ans, et progresser dans la ccmnaissance qu'elle a d'elle-même? Il serait vraiment étrangeque tant et de si beaux génies, oui, si grands et si beaux malgré leurs erreurs, qu'on nous fera la grâce de croire que nous ne méconnaissons pas, les Descartes, les Malebranche, les Spinoza, les Leibnitz, les Kant, les Maine de Biran, les Schelling même et les Fichte et les Hegel, se soient appliqués avec tant de force à l'étude de la pensée
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humaine, sans y avoir vu rien de plus que ce qu'on y avait vu avant eux, et que, tandis que toutes les sciences se développent et s'enrichissent de nouveaux apports, seule la philosophie a atteint, depuis si longtemps, les bornes qu'elle ne peut dépasser!
S'ensuit-il qu'il soit nécessaire d'aller aussi loin que M. Blondel, et qu'avec lui nous nous blâmions nous-mème d'avoir soutenu qu'on devait proportionner les expositions à la faiblesse, à la maladie des yeux de nos contemporains, et que l'ancienne apologétique, avec les formes mômes qui sont demeurées traditionnelles, devait convenir à une droite et ferme raison, et, par conséquent, pourra quelque jour être restaurée, quand la raison aura repris plus de force et plus de ressort, qu'elle aura enfin échappé à l'idéalisme morbide dont elle est atteinte ?
M. Blondel ne croit pas que les formes anciennes de l'apologétique puissent renaître, il ne voit dans la néo-scolastique qu'un renouveau artificiel et trompeur, et enfin il ne veut pas que les yeux de nos contemporains soient malades. Cependant il n'admet pas l'idéalisme, il pense pouvoir le dépasser : mais s'il le dépasse, n'est-ce pas de façon ou d'autre parce qu'il accorde une valeur objective à la raison ? Si donc il appelle voir clair
LA sciencf:, la croyanck et l'apologétique 71
et raisonner juste dépasser l'idcalisme, il doit dire aussi que ceux qui n'arrivent pas à le dépasser ne raisonnent pas comme il faut, ou arrêtent trop tôt leur raisonnement et se trouvent donc aflligés d'une sorte de myopie. Or, qu'a-t-on dit autre chose dans la conférence d'Issy?
Et si l'on admet la valeur objective de la raison, je crois bien qu'il est diflicile au philosophe qui veut organiser la pensée scientifique contemporaine de ne pas adopter les thèses les plus caractéristiques de la philosophie de l'Ecole. Môme les facultés et les qualités occultes, un savant doublé d'un véritable penseur, M. Duhem, nous les montrait récemment restaurées et comme rcssuscitées parles besoins de la pensée scientifique (1 ). Et celui qui écrit ces lignes, essayant il n'y a pas encore bien longtemps de chercher quelles sont les théories logiques qui s'accordent le mieux avec la pratique de l'induction dans les sciences, se trouvait contraint de réhabiliter l'intuition intellectuelle, telle que l'entendaient Aristote et les scolastiques (2).
Outre qu'il y aurait quelque témérité à un catholique, après des enseignements venus do si haut'
(1) L'Évoliltian des théories physiques au xvii' siècle jusqu'à nos jours, par P. Dlhem. — Gr. in-8°, Louvaix.
(2) Généralisation et induction. — Revue plùlosophique, avril, mai 1896. .' .
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à ne pas reconnaître la valeur de la philosophie scolastique, il ne semble pas que la philosophie en elle-même ait aucune répugnance à accepter les principes de l'Ecole, dès que Ton accorde à la raison une valeur vraiment objective. Et M. Blondel proclame lui-môme que l'apologétique traditi(mnelle telle qu'on la comprend a une valeur pour ceux qui sont au dedans, et que de plus elle peut montrer la solidité des architectures théologiques. Mais il est vrai qu'il faut reconnaître, et c'est peut-être tout ce qu'a voulu dire M. Blondel, qu'après le kantisme, la philosophie tout entière et dès lors l'apologétique doivent revêtir une coloration dilTérente et comme changer d'accent. La valeur objective des principes, admise jadis d'emblée dès qu'ils se présentaient à l'esprit, a besoin maintenant non pas certes d'être prouvée, mais d'être éprouvée au contact de notre être même analysé par la réllexion. Et que cet être ne soit pas une pure pensée, qu'il soit aussi un vouloir et une action, qu'il ne puisse se reconnaître et se retrouver que dans le vouloir, et dans le vouloir moral, ainsi que le P. Laberthonnière l'a fait voir avec beaucoup de force dans une étude (1) où il renouvelle du point de vue de M. Blondel
(l) Le drKjmallsine moral, dt-jà cité p. G7, note 1.
i.A sciKNci:, i.A cnovA.NCK KT i/apoloii 10 iinr i; 7;{
les aiuilyscs fuiiiousos de Maine de Diran, c'est ce que sans doute bien des philosophes môme scolastiques accorderont vohmtiers. A une philosophie de l'objet, les modernes depuis Descartes, et en particulier depuis Kant, ont substitué une philoso[)hie du sujet. Mais celte philosophie même, qui d'aliord a pu paraître s'éloigner de l'être pour ne plus trouver que des phénomènes ou des idées, à mesure qu'elle allait plus loin, par-delà la pensée retrouvait l'être lui-même. Descartes le vit d'abord, puis Leibnitz ; Maine de Biran, M. Ravaisson l'cuit montré chacun à leur tour, M. Houtroux le déclarait expressément dans la conclusion de son cours sur la Philosophie (le Kant (1), et si l'on va au fond des livres de M. Bergson, (h' la thèse de M. Hannequin, c'est le réel et l'objet enfin que l'on voit peu à peu sortir et comme émerger de l'idée et du sujet, en sorte que l'idéalisme kantien n'aura été que comme le portique ou le déhlé par oîi le progrès de la pensée aura retrouvé des assises plus profondes pour l'éternelle philosophie (2). Et la scolastique fut un des moments les plus brillants,
(1) Voir Revue des cours el conférences, 2G novembre 1896.
(2) S'il est permis do se citer s(ii-iii('mo, je rappellerai que dans un petit livre sur la Causalité effideii/e (in-18, Alcan) et dans mes Llénienls de Philnsophie (in-12, Picaud et Kaan), t. II, p. 210, jai essayé de montrer comment on peut trouver dans l'analyse
i'if LE CATHOLICISME ET LA VIE DE L ESPRIT
quoique en relation avec le temps, de cette philosophie éternelle.
L'auguste Pontife, d'ailleurs, qui excitait à l'étude de saint Thomas, dans l'encyclique jEterni imtris, n'a jamais enseigné qu'il fallût s'en tenir, sur tous les points, aux thèses et aux procédés de l'Ecole. N'écrivait-il pas, en effet, le 4 novembre 1889, à S. Em. le cardinal Goossens : « Nous jugeons non seulement opportun, mais nécessaire, de donner aux études philosophiques une ordonnance rationnelle, de façon que les disciples puissent y trouver dans une large abondance, avec les leçons de la sagesse antique, les découvertes dues aux investigations pleines de sagacité de nos contemporains, et y puisent des trésors également proiitables à la religion et à la société civile (1). » Et venant de relire, à l'occasion de ce travail, l'Encyclique tout entière, je sens combien M. OUé- Laprune avait raison, dans son admirable article publié dans la Quinzaine (2) : Ce qu'on va chercher à Rome, quand il écrivait :
Le Pape s'est plaint que la philosophie chrétienne
de la pensée, non pas seulement le^ lois de Têtre en tant qu'il pense, mais les lois de l'être en tant qu'il est et, ce faisant, je crois être resté dans la vraie tradition aristotélique.
(1) Traduction du Courrier de Bruxelles.
(2) 15 avril 1893. L'article forme maintenant une brochure in-16, Colin, éditeur.
LA SClKNC.i:, LA CROYANCi; KT L APOLOOl'ninri-: /o
fût appauvrie, et il a rappelé ce qu'il y a de substantiel et de fécond dans la philosophie de saint Thomas d'Aquin. On n'a lu qu'à moitié. L'Encyclique était libératrice. On a craint qu'elle ne préparât à un nouvel asservissement. Qu'on la lise tout entière. Elle veut qu'on refasse en ce siècle ce qu'a fait saint Thomas dans le sien : non pas qu'on répèle saint Thomas purement et simplement, qu'on le copie, qu'on l'abrège ou le surcharge, enfin qu'on le réduise en formules aisées à retenir mais morles, et qu'un psittacisme thomiste remplace un autre psittacisme ; mais bien qu'on l'étudié à fond, qu'on se nourrisse de sa moelle et se pénètre de ses principes, et qu'alors on essaye, avec laide de nos sciences qui n'existaient pas de sou temps, une encyclopédie nouvelle, une philosophie chrétienne où se trouvent conciliées la raison et la foi dans une lumineuse et puissante synthèse. Le Pape délie : ne le comprenant pas, on croit qu'il lie. Le Pape imprime un élan : on croit qu'il comprime tout essor. Le Pape, dans le passé même, regarde l'avenir : on croit que dans l'avenir il veut prolonger le passé. On ne l'a pas compris, et on ne l'a pas compris parce qu'on ne l'a pas écouté; et alors on ne fait rien ou l'on fait des riens. On demeure inerte quand il dit de marcher, ou croyant marcher, mais marchant mal, on lui rend le mauvais service de se donner pour interprèles et ministres de sa pensée que l'on rétrécit, que l'on fausse, que l'on dénature.
Il reste donc que l'apologétique, puisqu'elle a un double but, d'abord de défondro la foi dos
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croyants contre les attaques des non-croyants, puis d'amener les incroyants à la reconnaissance de la vérité du christianisme, doit être constituée de façon un peu différente, selon qu'elle joue l'un ou l'autre de ces deux rôles. Peut-être l'apologétique traditionnelle a-t-clle eu surtout pour objet la défense de la foi, tandis que l'apologétique telle que la proposent plusieurs des auteurs que nous avons analysés, tels que MM. Ollé-Laprune, Balfour et Blondel, aurait surtout pour objet l'exposition de la valeur et de la vertu intrinsèques du christianisme. Et ainsi l'apologétique contemporaine reviendrait au point de vue où se plaçaient les premiers apologistes, Tertullien contre Celse, ou saint Clément contre les païens d'xMexandrie. Avec le triomphe universel du christianisme, l'apologétique dut changer de rôle et se contenter de combattre les objections venues du dehors et d'en montrer la faiblesse : on restait sur la défensive. 11 semble qu'à l'heure présente le recul de l'idée chrétienne exige qu'on fasse voir toute la force de la vérité religieuse ; la tactique olfensive prend une opportunité nouvelle. Et alors, il faut bien partir des principes que l'on peut avoir communs avec ceux qu'on veut convaincre ; il faut bien se contenter, au début, de la part de vérité qu'ils admettent, et essayer
Î.A SCŒ.NCK, LA CHOYANCK HP K Al'()l.( >C. K IKjl" K / /
(Ml lin (le leur montrer que ces premières vérités admises entraînent peu ?i peu toutes les autres. (Test ce que M. Blondel appellerait le déterminisme intérieur de la j)ensée qui exige son achèvement.
Mais une chose résulte du moins fort clairement de toutes ces recherches et de toutes ces discussions, c'est que l'apologétique, si elle peut et doit être philosophique, ne saurait être appelée scientitique, au sens du moins que les modernes donnent à ce mot. La nécessité ahsolne de la liaison entre les pensées, si elle est posée comme la condition à laquelle les propositions doivent satisfaire pour être appelées scientiliques, n'existe pas et ne peut pas exister. Si donc on donne le nom de croyances aux propositions qui peuvent laisser quelque prise au doute, parce qu'elles enferment quelque possibilité d'erreui', cette possibilité fûtelle aussi réduite que possible ; qui, par conséquent, nécessitent, pour être aflirmées, un acte, si faible que l'on voudra, de la volonté, il faudra bien se résigner à dire — toujours avec nos contemporains — que la science elle-même est mélangée de crovance. Et enfin, si l'on veut réserver le nom
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de démonstration aux liaisons de propositions absolument nécessaires, de cette nécessité puremeîit intelligible réclamée par les modernes, il faudra bien consentir à reconnaître que, puisqu'il n'y a môme pas lieu en mathématiques à des démonstrations ainsi entendues, à plus forte raison n'y a-t-il pas lieu de considérer l'apologétique comme susceptible d'en fournir d'aussi rigoureuses.
Mais alors on demandera — et on aura bien raison de demander — ce que devient le canon du concile du Vatican, d'après lequel il est enseigné que la raison humaine est sufhsante pour nous faire connaître avec certitude l'existence de Dieu et ses principaux attributs (1). — Eh bien ! il nous semble qu'on peut accorder aux c«mtemporains tout ce qu'ils demandent, sans tomber sous le coup de l'anathcmc conciliaire. Car le sens des mots : c( science, croyance, démonstration, certitude », ne nous paraît pas être du tout le même chez les modernes que chez les scolastiques, et, le concile se servant de la terminologie scolastique, quand même on consentirait à parler comme les modernes, ce qui, comme on va le voir, n'est
(1) Si quis dixerit Demn unum et verum, creatorem et dominum nostrum, per ea quœ fada sunt, naturaii ratioms lumine cerlo cof/nosci 7ion passe, anulheina sil. — Act. conc. Vut. Const. de Fuie can. 11, 1.