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CHAPITRE II La Science, la Croyance et l'Apologétkxue

La conférence précédente avait eu lieu le 15 mai. Elle fut publiée dans le Monde les 20 et 27 mai et le 3 juin 1895 sous la signature d'Yves Le (juerdec.

Au mois de septembre suivant, le directeur des Annales de philusophie cJirHlenne, M. l'abbé Denis, signalait cette conférence, et rapprochait la tentative apologétique de M. Yves le (juerdec de celles qui avaient été récemment faites en deux très beaux et excellents livres : l'Action, par M. Maurice Blondel, le Prix de la vie, par M. OUé- Laprune.

M. Blondel, cependant, ne consentit pas à ce que le système qu'il avait développé dans l'Action, et auquel s'était expressément référé le conférencier d'issy, fût confondu avec ceux de M. Ollé- Laprune et de Yves Le Querdec. Il écrivit alors pour préciser ses pensées, au directeur des Annales, une longue lettre qui fut jjubliée en une série de numéros, de janvier à juin 1896,

i.A sciKNCi;, LA cnov a.m:k ht i/apologétioik .'^1

et l'orme maintenant une importante brochure (1).

Cette brochure, très étudiée jusqu'en ses moindres détails, et dont quelques expressions n'ont été fixées qu'après une correspondance avec d'éminents théologiens romains, souleva un certain élonnement dans le monde ecclésiastique, et peutêtre même quelque scandale. Le R. P. Schwalm se fit l'interprète de ce sentiment dans un article de la Revue thomiste , destiné à dénoncer les nouveautés dangereuses contenues dans la brochure de M. Blondel (2). Les Annales de philosophie chrétienne publièrent un travail de J\L l'abbé Gayraud (3), qui [)araît dicté i)ar des préoccupations analogues. Et, presque en môme temps, M. l'abbé Piat publiait un volume d'écrits posthumes de l'abbé de Broglie (4), qu'il a fait précéder d'une introduction résumant le système d'apologétique du regretté défunt.

Cet exposé historique, j)ar sa variété môme, montre l'intérêt qu'il peut y avoir à rappeler, ne fût-ce que sommairement, les diverses façons

(1) Lellre sur les exigences de la pensée contemporaine en matière d'apolof/é tique et sur la méthode de la philosophie dans l'étude du problème religieux, par Maurice Blondel, in-S», Saint- Dizier, Thkvenot, 18'J6.

(2) Les illusions de l'idéalisme et leurs dangers pour la foi. — Revue thomisie, septembre 18'J6.

(3) Une nouvelle apologétique, décembre 189G, janvier 1897.

(4) Religion et critique, 1 vol. in-iS, Lecokkre.

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dont tous ces autours comprennent l'apologétique. Mais avant d'entreprendre ce travail, il est facile de voir que ces questions de méthode apologétique, qui paraissent n'intéresser que la conscience chrétienne , tiennent de près aux préoccupations fondamentales qui, à cette heure, un peu partout, agitent les intelligences et troublent les âmes. Car, qu'est-ce au fond que cette inaptitude des jeunes intelligences à accepter les démonstrations métaphysiques qui inquiétait le jeune catéchiste de Saint- Sulpice, sinon la question de la valeur de la métaphysique comme science? Et cette question, à son tour, n'est-elle pas très étroitement liée à cette autre : Jusqu'à quel point pouvons-nous connaître les choses, atteindre la vérité? Quelle est la portée véritable de la science, la valeur objective de la raison? La science a-t-elle véritablement fait faillite, et ne devons-nous, ainsi que nous y invite un homme d'Etat anglais devenu philosophe pour la circonstance, nous lier en toutes choses qu'à la croyance, sans pouvoir prétendre à aucune science complète et déhnitive ? — Ces dernières questions, qui furent si vivement agitées il y a quelques années, à propos d'un article de M. Brunetièrc (1),

(l) Cf. dans nos Llures et Idées (in-8», Lecoffre) le chapitre ayant pour titre : Le bilan de la Scieitce,

i.A sciKNCi;, LA cnovANci': i;i' i/APoi.odKiiuri-; 'iî{

nous les rolrouvons ainsi engagées dans la question (le la niélhoile apologélique. Nous souunes donc ici au centre à la t'ois du problème scientifique et du problème religieux.

M. l'abbé Frémont a donné à une de ses éloquentes conférences de Bourges ce titre : Le Christianisme est-il scientifique (1)? C'est très I)ien poser, quoiqu'avec un grossissement voulu, la question apologétique. L'apologie religieuse consiste, en effet, si on consent à lui accorder une force convaincante — et ({uels sont les apologistes qui refusent à leurs arguments une force de cette nature? — à faire entrer la foi dans la science, en donnant des primordiales vérités religieuses de rationnelles démonstrations. On dit : La raison démontre l'existence de Dieu ; la raison démontre encore que Dieu a pu révéler; l'bistoire, c'est-àdire la raison, et donc la science encore, démontre que Dieu a révélé, qu'il l'a fait dans les Lcrilures

(1) Publiée par la Semaine reinjieHse de Bourges, mars 1896. M. l'abbé Frémont a repris de nouveau ces questions dans des articles des Annales de pliilusopltie chrélienne où il contredit ce que nous disons ici, où il soutient que la certi'ude, pour êtrç cortitucle, a besoin à'(:iiçe jnfail|i|i!e,

'M LH CAIIIOI.ICISME ET LA VIK DE l'eSPRIT

et dans rÉvangile. Ainsi Dieu et le christianisme même sont pris comme objets de démonstration ; (et si Ton veut voir comment une telle démonstration peut être donnée par un esprit très alerte, ayant à son service, avec une érudition étendue, de fort belles formes oratoires, on n'aura qu'à lire le volume de M. l'abbé Frémont : Démoiutratiun scientifique de l'existence de Dieu) (1) ; cette démonstration une fois réalisée, puisque la démonstration est, selon le mot même d'Aristote, le « syllogisme qui produit la science », il s'ensuit que Dieu et le christianisme entrent dans la science et deviennent u scientifiques ».

INIais peut-être est-ce là une parole bien audacieuse malgré les façons de parler des apologistes qu'elle semble avoir pour elle, car la foi, ou adhésion de l'intelligence à la. vérité révélée, a toujours été, par l'Eglise même, regardée comme tout à fait distincte de la science ; cette adhésion de l'intelligence n'est pas le fruit, en elfet, d'une simple lumière naturelle, elle est dans l'homme à la fois une vertu, qui a besoin, pour exister, d'une bonne disposition de la volonté, et une grâce, c'est-à-dire un secours d'en haut, qui, sans doute, n'est refusé à personne, mais qui cepen-

(1) ln-12. Oumx.

LA si.iK.Nci:, i.A <:r(»va.N(;k i;i' i.APoi.or.KiKjri: 'M')

(lanl (Iciiiciirc lihi'c cl iii(l(''|)('ii(laiit, par son cssenliello iialui'o, des disposilioiis do l'iiommc. Il y a donc là un problènio dos i>lus redoutables et dos plus ardus. D'un C(Mé, il n'y a pas d'apologiste qui ne redise do (pudquo façon avec Racine le fils :

La raison dans mes vers conduit riiomme à la foi ;

do l'aiilro. il v a onlr(^ la raison raisonnante et la foi nn fossé que la théologie constate, et q»ie rien ne peut coml)lor. D'nn côté, c'est la nature et la force invincil)lo du raisonnement; de l'antre, c'est le surnatnrcd ol lo souverain attrait de la grâce. Si les doux ordres no })onYont se pénétrer, que devient l'apologétique? et s'ils se pénètrent, s'ils se continuent insensildement l'un l'autre, que devient leur distinction et, on peut le dire, que devient le christianisme ?

Voilà d'abord ce qu'il faut l)ion voir, ce que je crains bien que tous n'aperçoivent pas, ce que M, Blondel a eu, pour sa part, le mérite de voir à merveille et d'exposer mieux encore. Il y a là une apparence d'antinomie entre le besoin d'une apologétique et sa nécessaire insuftisance dont il faut d'abord travailler à éclaircir les termes, pour voir ensuite comment il est possible de la résoudre et de la lever. Pour cela, il semble qu'il faille discuter d'abord les questions suivantes : L'apo-

M) ]a: CATiioi.icisMi-: et la vii': dk l esprit

logic peul-ello revèlir une forme qui mérite d'èlrc appelée scientifique? En dehors d'une forme spécialement scienLiliqne, ne pourrait-il pas y en avoir une forme proprement philosophique? Et dans ce dernier cas, quel serait le fondement et quelle serait la portée de celle apologétique philosophique ?

La première question, semble-L-il, qu'il faille résoudre quand on se demande si un système de pensées quelconque mérite le titre de scientitique, c'est de déterminer en quoi précisément consiste la science, et quelle en est la portée.

Cela, avant Descartes, n'était pas douteux. Il y a science, disait-on, de ce dont il y a démonstration. Et il y a démonstration de toute proposition qui peut être nécessairement déduite de principes propres ou définitions à l'aide de principes premiers communs nommés axiomes. La valeur scientitique de la proposition découlait donc de la vcleur même des principes, et comme il ne semblait pas qu'il pût y avoir doute sur la valeur des principes axiomatiques, immédiatement évidents par eux-mêmes, la seule question que l'on se fût posée jamais était celle de la valeur des définitions.

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