‹ La catholicisme et la vie de l'espritChapitre 17 sur 56 · I.K CATHOLIQUE DKVANT f, A SCIKNC.K · texte numérisé non relu

I.K CATHOLIQUE DKVANT f, A SCIKNC.K

raisoiiiKMiKMil ; si onlin je plonge le cylindre dans un vase plein d'eau , (jue je recueille avec soin l'eau surabondante, que je la mesure ensuite, j'aurai la connaissance expérimentale du volume du cylindre. Dans les trois cas, le volume du cylindre n'a pas clian^r, mon affirmation n'a pas varié, seuls ont varié les motifs de mon affirmation et avec eux mon état psychique au moment de celte aflirmation ; pour employer les mots de l'Ecole, le contenu matériel, la matière de la proposition n'a pas changé, seule sa forme a changé. On peut donc distinguer dans les propositions leur caractère formel du contenu matériel. Le libre examen et le doute portent sur ce caractère formel sans porter sur la matière. On ne se demande pas d'une proposition qu'on sait d'une façon quelconque être vraie, si elle est vraie, on se demande seulement si elle est ou si elle n'est pas scientifique. Et rien dans le dogme n'interdit au catholique de se poser cette dernière question. Ainsi les droits de la science sont maintenus sans que ceux de la foi soient le moins du monde entamés.

Car la science, en ses procédés, reconnaît ces distinctions, et on ne voit pas que, pour faire de la physique ou de la chimie, même sur les domaines communs, le savant consente à douter des mathématiques. Après avoir déduit, par exemple.

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gé(>métriquemont, que, d'après la loi dincidoiicc, le foyer d'un miroir concave doit être à égale distance du centre de courbure et du centre de figure, le physicien, si, par impossible, l'expérience ne vérifiait pas sa prévision, ne songerait pas le moins du monde à douter des vérités géométriques, il se contenterait d'examiner de nouveau la loi d'incidence et de critiquer son dispositif expérimental. Bien plus, s'il se trouve en présence d'un résultat admis par l'universalité de ses pairs, le savant, alors même qu'il n'arriverait pas à coniirmer ce résultat par l'expérience, continuerait encore à l'admettre par aulorité, ne se croirait pas scicntitiquement disqualitié pour cela et pourrait légitimement demeurer en cet état jusqu'à ce qu'enfin une expérience déiinitive lui vînt montrer avec évidence une erreur dans les expériences de ses devanciers.

La science n'exige donc pas aulre chose pour assurer la liberté de l'investigation et de l'examen, que le doute sur le caractère formel de la propo- j sition, sur l'existence ou la non-existence de la preuve dans l'ordre d'un procédé de connaissance particulier. 11 ne faudrait pas croire, comme on le dit trop souvent avec inexactitude, que l'autorité ait été à jamais bannie de la science par Bacon, par Descartes et parles méthodologistes modernes.

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l.'iuitoiiomio scipiililiqiio ost ivcllo, mais elle n'est pas (l'()r(Ii'(> individuel, elle relève de l'ordre social. \a\ science est chose sociale. (Comment donc feraient les asironomes, s'ils ne devaient pas se fier aux observations de leurs prédécesseurs? Elles médecins, s'ils ne se fiaient pas à leurs confrères ou à leurs devanciers? Et les ])liysiciens elles chimist(>s, s'ils u'acceplaient pas les résultats acquis, reconnus pour tels par l'assentiment unanime des fjjens compétents? Et les calculateurs et les matliémaliciens eux-mêmes, s'ils ne se fiaient pas aux tables logarilhmiques? La science, dans son onivre progressive et quelles que soient ses exigences théoriques, retombe dans le domaine de la pratique. Or, la pratique humaine ne va pas sans la collaboration et sans le concours humain, donc sans la confiance et la foi. (1) Il est facile de

(1) Et Descartes lui-ui('me Fa bien compris, qui, dans la VI'' partie dn Discours delà Mélhode, déclare expressément qu'il n'est pas au pouvoir d'un seul liomme de faire toutes les expériences nécessaires au progrès scientifique et qui, par conséquent, reconnaît que même dans la science il faut Lien s'en rapporter au témo'gnage et donc à l'autoi ité. Voici en ellet ses propres paroles :

« ...Afin que les derniers commençant où les précédents auront achevé, et ainsi joignant les vies et les travaux de plusieurs, nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particulier ne saurait faire. »

« Plusieurs peuvent plus voir qu'un homme seul. »

>< Il est vrui que pour ce qui est des expériences qui peuvent y servir, un homme seul ne saurait sufOre à les faires toutes. »

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démoiilrcr que si le physicien, ou le chimiste, ou tout autre savant clans l'ordre des sciences de la nature ne voulait admettre que ce qu'il aurait luimême expérimentalement vérifié, s'il voulait se conformer aux prétendues lois du doute et de l'examen universel, il viendrait très vite un moment où, en vertu des exigences mêmes de la méthode, à cause de la multiplicité des expériences à répéter et de la hrièveté de la vie humaine, la science serait condamnée à ne plus faire aucune découverte ni par conséquent aucun progrès. En sorte que la condition d'existence de la science tuerait la science et que ce qui devrait la faire vivre l'empêcherait de grandir. Les savants dans la pratique ont échappé aux liens mortels oii voulaient les enlacer quelques philosophes, les progrès continus de la science sont dus à cette pratique, cette pratique a donc pour elle la confirmation du succès et, ainsi que nous l'avons vu, comme nous allons le voir encore, la confirmation d'une théorie moins aventureuse, mais non pas moins raisonnée, d'une méthode plus large, mais non pas moins légitime.

Il y a science, en effet, toutes les fois qu'il y a preuve et quel qu'ait pu être l'état d'esprit de celui qui a disposé la preuve, si le psychologue peut s'en enquérir, le logicien n'a pas à s'en occuper.

i.f; catholique devant la science 111

Los principes soul-ils solides, les raisonnements sont-ils concluants, les expériences sont-elles prol)anlos? Voilà les seules questions que doit résoudre le logicien. Que venez-vous vous inquiéter de mes croyances intimes ou de mes superstitions? Voici mes raisonnements, eux seuls vous l'ciianlciit, seuls ils soUicilont voti'e critique, ou votre rél'ulation, ou bien votre assentiment. Suis-je houddiiiste, païen, fétichiste, musulman ou chrétien? Cela doit vous être tout à fait indillerent. .Mon o'uvre vaut ce qu'elle vaut. Iille porte en elle-mèuie de quoi montrer sa valeur. A cela seul vous devez vous attacher. Et ne savons-nous pas que quelques-unes des découvertes scientiliques les plus remarquables sont venues à leurs auteurs d'idées vraiment extraordinaires et qu'on pourrait même dire saugrenues? Qu'importe si elles sont vraies ? Et qu'importe que Kepler ait déduit — ou cru déduire — la loi des ellipses de la considération de la Trinité? L'important est de savoir si cette loi peut se vérifier par des procédés astronomif|ues. Elle le peut, elle est donc prouvée et scicnli tique par cela même.

La forme scientifique de toutes les propositions, quelles qu'elles soient, et par conséquent des propositions de la foi catholique comme des autres, est ainsi susceptible d'être examinée. Peut-on ou

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ne peut-on pas fournir une preuve directe par la voie de rexpérience ou bien du raisonnement de telle ou telle proposition affirmée sur la foi de Tautorité, et ainsi ce qui ne relevait tout à l'heure que des sciences historiques peut-il aussi relever des sciences expérimentales, des sciences mathématiques ou philosophiques? Telle est la question qu'aucun dogme ne peut empêcher de se poser. Ou même cette proposition que l'éducation et la pratique m'ont inculquée, que l'expérience religieuse a confirmée dans mon àme, qui fait partie maintenant de toute ma vie intérieure, par exemple, la foi à l'existence de Jésus-Christ, est-ce que je peux ou ne peux pas en découvrir la preuve historique? Ici encore la foi me laisse entièrement libre. J'ai le droit d'examiner. Si je découvre la preuve cherchée, l'existence de Jésus -Christ sera pour moi scientifique sans devenir plus certaine ; si je n'arrive pas à la preuve, ma foi sera de pratique, de tradition, de coutume, de sentiment, non moins vive, ni même en soi et pratiquement moins raisonnable, mais elle ne sera pas strictement fondée en raison, faute de subsiructions scientifiques.

La division du travail est la loi du labour intellectuel ainsi que de tous les autres ; il est donc contraire à cette loi que les théologiens dissertent

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au lumi de la llirolo^ic sur It's sciences de lu nature el aussi bien que les sectateurs des sciences de la nature s'occupent des questions spéciales de théologie. Les questions sont spéciales, spéciales doivent aussi être les réponses et les méthodes par lesquelles on les découvre. L'indépendance analytique des méthodes scientihques doit donc être entière et, bien loin que ce soit là une doctrine contraire au catholicisme, c'est au contraire ce que proclame eu termes exprès le concile du Vatican : « Tant s'en faut, dit-il, que l'Eglise « mette obstacle à la culture des arts et des (( sciences humaines, qu'elle les favorise et les « développe en mille façons. (]ar elle n'ignore ni (( ne méprise les avantages qui en découlent pour « la vie des hommes, mais bien plus elle recon- « nait que ces arts et ces sciences, comme ils « viennent de Dieu, Seigneur des sciences, de « même, si on les cultive comme il faut, doivent, « sa grâce aidant, cimduire à ce même Dieu. Ni « elle ne défend pas que ces disciplines, chacune « dans son domaine, usent des principes et de « la méthode qui leur sont propres ; elle leur « reconnail, au contraire, cette juste liberté (1). »

(1) Quapropler lanlum uhesl, uL Ecclesia humanarinn arlium el discipli'iurum cullarHi obsiilut, ut kanc muUia modis juvel alqiic protnoveat. Non enlm commoda ab ils ad hûminum viUun

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Mais cette (( juste liberté », si elle interdit à la théologie d'intervenir sans raison dans le procès scientilique, interdit de la môme façon aux sciences de dépasser leur domaine et de faire invasion dans le domaine de la théologie. Et sans doute, à cause de l'unité synthétique de l'esprit humain, un moment viendra où les conclusions de la théologie et des sciences de la nature devront être confrontées, oii, par conséquent, pourraient se produire quelques conllits. (^es C(Hillits, l'Eglise n'admet pas qu'ils puissent être réels, ils ne sauraient venir que de la faute des théologiens qui prennent pour dogme ce qui n'est pas dogme, ou de la faute des savants qui prennent pour une vérité établie une hypothèse énoncée. « Dieu ne « peut se nier lui-même, ni le vrai contredire (( au vrai. L'apparence vaine de cette contradic- « tion naît le plus souvent de ce que ou les « dogmes de la foi ne sont pas compris ou exposés « selon la pensée de l'Eglise (voilà pour les thi'-o- « logiens), ou bien de ce que des opinions hypo- (( thétiques sont regardées comme des décrets de

dimanantia aiil içjnorat aut despicit; falelur imo eas quetnadmodum a Deo, scientiariim Domino, profecta sunt, ità si rite pevtvactenlur ad Deum, juvanle ejus gralia, perducunf. Xon jeun ipsa vetat, ne kuj asmodi disciplinae in suo quœqne ambilu propriis utanlur principiis et propria melhodo. (Const. de Fide, III, c. IV, i.)

LK CATHOLIQUE DKYAM LA SCIENCK ilo

X la raison (rt ceci rsl à l'adt'rssc des savants) ( 1 ). » Si donc la li horlr est complèlc dans chaque domaine, si l'indépendance est cnlièro tanl (|ii(' duivnl les recherches spéciales et analyli({ues, an moment de la confrontation synthéliqne il faut de toute nécessité, en cas de conilit apparent, que le mode de connaissance le moins utile et le moins certain cède au plus utile et au plus certain. Aussi, continue le texte que nous citions tout à l'heure, « tout en reconnaissant cette juste liberté, « l'Eglise veille soigneusement à ce que les « sciences, par répugnance pour la doctrine di- « vine, ne reçoivent chez elles des erreurs ou à « ce que, dépassant leurs légitimes frontières, « elles occupent et viennent troubler le domaine « de la foi (2). »■

Le savant conserve donc dans son laboratoire la plus entière liberté, ce n'est que lorsqu'il veut sortir de son domaine, s'il veut philosopher ou catéchiser qu'il risque de se heurter au théolo-

(1) ...Cuni Deus aulem neçjare seipsum non possil, nec vevum vero conlradicere. Inanis autem- liujus conlradiclionis species inde polissimum oritur, cjuod aiit fidei dof/ina/a (id inentem Ecclesiœ intellecla et exposila non fuerinl, vol opinionum commenta pro ralionis eff'atis habeantur. (Ibid., c. IV, 3.)

(2) Sed juslam hanc iibertatein agnoscens Ecclesia, id sedulo cavet ne divinœ doctrinœ repugnando errovem in se suspicion t humanœ arles et disciplinœ, aut fines proprios transf/ressœ ea, quae sunt fidei, occupent et perturbent. (Ibid., c. IV, 4.)

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gien. Mais celui-ci, parce qu'il est théologien, n'a pas pour cela nécessairement gain de cause, il faut encore qu'il y ait certitude que sa théologie interprète fidèlement sans addition ni omission la pensée même de l'Eglise. Ce qui revient à dire que seuls les savants vraiment théologiens ou les théologiens véritablement savants, en état de comprendre avec une rigueur parfaite tous les termes de la question, sont aptes à se prononcer et à trouver le point qui concilie tout. Et ce point doit exister. Les contlits ne sont jamais qu'apparence.

Rien n'est plus sage, plus scientiiique que cette doctrine de l'Eglise. Elle est tout à fait conforme aux lois de la division du travail intellectuel et nous avons vu plus haut que, dans la pratique, les savants suivent des règles absolument analogues, lorsque, entre les divers modes de connaissances, il se produit une apparence de conllit. Le raisonnement évident l'emporte même sur l'expérience et l'expérience personnelle cède souvent à l'autorité d'un ensemble de témoignages compétents.

Ainsi il n'est pas une seule proposition dont on ne puisse librement chercher la preuve dans un des trois ordres de la connaissance. Et le catholicisme permet toutes les audaces de la pensée.

« Bien loin que la foi nuise aux progrès de

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rijilclii^onco, a dil un évèqiie illustre, dans Tonlro (1(> la raison, ollo ly pousse énergiquement. Ccrlaiii, coninio il lost, (jiic rohjct do sa croyance est inexpugnable, le chrétien est possédé du désir (le la glorilier par les épreuves les plus hardies. Il est sûr d'avance que tout en lui et hors de lui est en accord parfait avec la foi. Cela lui sert d"aiguillon pour explorer les domaines de ces sciences disciplinées de toute éternité. Chaque course qu'il y achève est un triomphe. Il le sait, poui'cpioi s'arrèterail-il ? (^eux ([ui red(nitent les |)ays splendides de la croyance, qui, sous couleur de liberté, ne veulent ressortir que de leur raison, prétendraient vainement à Tallure audacieuse du chrétien, en ce point de linvestigalion scientili(jue (^e qui fait la force et rimjX'tuosité du génie chrélien, c'est sa complète certitude que rien ne lui est hostile dans l'univers créé. Les axiomes, les lois, les faits intellectuels, les faits de l'ordre physique , tout est un fragment de l'hymne en riionneurde son symbole. Il a donc hâte de ramasser ses notes éparses. L'homme de simple raison n'a pas cette forte quiétude, ni les espérances aussi vastes (1). »

(1) Un évêque d'autrefois, .Vv Ber.'eaiid, par l'abbé Bretox. C. IV, § 2, 1, citation de l'évêque, p. 2ul, 1 vol. in-S", Blold et Baub.\i., 1898.

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Tout le vaste domaine des hypothèses les plus aventureuses, même les plus extravajïantes, peut en effet s'ouvrir devant la recherche du catholique. Et tout le bien qu'on espère de la liberté de la recherche, bien réel d'ailleurs quoiqu'acheté cher, le catholicisme permet de le retirer de Tobservalion de sa discipline et de ses méthodes. Car rien n'interdit au penseur catholique de procéder en tout ordre de matières par voie de discussions exhaustives, d'examiner par conséquent toutes les hypothèses possibles sur une proposition donnée et de se ranger à la seule hypothèse qui s'accorde à la fois avec les faits dûment constatés et avec les principes de la raison. C'est ainsi que procédaient les scolastiques et on ne peut qu'être émerveillé du sang-froid et de la liberté d'esprit avec lesquels un saint Thomas examine ] l'hypothèse de l'athéisme, par exemple, ou du fatalisme, ou du panthéisme : Videtur quod Deus non sit ; videtur quod voluntas nrcessitate moveatur si/o ol>jecto ; videtur quod homo non sit liberi \ arbitra ; videtur quod anima non sit facta sed sit de substantia Dei. On nous vante les conquêtes que la pensée humaine peut faire en s'écartant de la voie étroite et rigide de la vérité tradi- | tionnelle, on prend en pitié et on raille le

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calliolicisMic (|ui ijiU'i'dil les nobles clievuiu'liées (le rintelligencc et les sublimes aventures de la pensée. Or, le savant, le pliilosophe catholiques oui le droit aussi de |)artir à la découverte des terres inconnues. Ils ont le droit de chercher la vérité partout oii elle peut se cacher, de soulever toulc^s l(>s questions, d"(>xaniiner toutes les réponses. Seulement, tandis qu'ils courent les aventures, comme leur en fait une obligation la curiosité scienliti([ue, ils s'abstiennent de les coul'ir tout à fait à ravenlure. VA en cela ils ne font ({ue se mcmlrer méthodiques et raisonnables. Ils s'adressent à leur raison pour tracer la route, ils gardent soigneusement les principes qui leur permettent de discerner le vrai du faux et leur permettent d'asseoir scientitiquement leurs conclusions. S'élançant comme Colomb, à la découverte d'un monde inconnu, ils ont du moins une direction générale et ils se gardent bien de rejetci" la boussole. Ayant tour à tour le droit de scruter toutes les hypothèses possibles, il n'est aucun domaine de la pensée qui leur demeure interdit. La seule chose qu'ils ne puissent faire, c'est de penser que toutes les hypothèses se valent, que la vérité, parce qu'ils la cherchent partout, ne se trouve nulle part.

On oublie souvent, en cH'ct, i)ar la façon dont

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on parle, les droits de la vérité et, on ayant Tair de prendre le parti de la science, on ne fait qu'ouvrir la porte au scepticisme, c'est-à-dire à rennemi-né de la science même. (Test que s'il est vrai, ainsi que le professe le catliolicisme, que la vérité, dans tous les ordres, demeure toujours d'accord avec elle-même, il est non moins vrai qu'il est de l'essence de l'erreur de se détruire elle-même et, par conséquent, alors qu'elle prétend fournir à la science ses conditions d'existence, de nier toute vérité et d'enlever à la science jusqu'à son objet. C'est ce que nous allons mainlenant montrer.

Nous avons fait voir <|ue non seulement le catholicisme n'est pas antithétique à la science, qu'il peut s'accorder avec elle, qu'il laisse la place libre à toutes les exigences de la critique et des méthodes scientiliques, mais encore qu'il permet à l'esprit de scruter toutes les idées, de critiquer toutes les hypothèses, c'est-à-dire toutes les possibilités de pensée afin de peser ce qu'elles valent scieulili({uement. Le catholique a donc le droit, aussi bien que tout autre, de se représen-

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ter ioutos les ponsc'os possibles, il est donc aussi liI»i(M|ue quiconque, ('e qui lui est interdit, c'est de croire (|ue loiiles les pensées se valenl. La liberté qui lui (>sl refusée, c'est celle de ne jamais se fixer, de jouir en pur dilettante des aspects et comme des coloi'alioiis de chaque hypothèse sans se décider à reconnaître ([ue parmi (dles les unes sont fallacieuses et décevantes et que les autres seules méritent qu'on les adopte et qu'(ni en fasse les maîtresses et les directrices souveraines de la vie. Mais ces exi^'ences du catholicisme, loin de le metli'e en antagonisme avec la science, fout découvrir entre la science et le dogme de véritables afiinités, si profondes et si réelles qu'elles sont vraiment surprenantes. La science, en effet, suppose chez le savant certaines croyances, certains postulats ou premiers principes, comme on voudra les a})peler, et en même temps elle exige un certain nombre de dispositions d'esprit. Or, de son côté, le catholicisme, en même temps ([u'il exige du croyant certaines dispositions intérieures, suppose aussi chez lui la reconnaissance de certains principes. Si donc il se trouvait, comme on veri'a bien qu'il se ti'(uive, que les postulats ou principes de la science sont les mêmes que ceux du catholicisme, que les dispositions intellectuelles, nécessaires au savant

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pour penser selon la science, sont tout à fait analogues sinon identiques aux dispositions morales exigées du catholique pour vivre selon la foi, nous anrions bien montré, ce me semble, que l'esprit du catholicisme et l'esprit de la science, l'esprit catholique et l'esprit scientilique, loin d'être nécessairement ennemis ne sont au contraire que des manifestations très voisines quoique diverses d'un seul et même esprit, l'esprit de lumière et de vérité.

Et tont, en effet, part de là. La science n'a de raison d'être que par l'existence de la vérité et le catholicisme ne peut vivre que s'il y a nue vérité. Voilà le premier principe commun à la fois, à la scieuce et an catholicisme : il y a une vérité. Un second principe également commun aux deux doctrines découle immédiatement du })remier : l'esprit hnmain est capable d'atteindre cette vérité. La raison humaine, l'intelligence a une valeur. Le scepticisme est un fanx système. 11 y a moyen de sorlir de l'incertitude et an doute. La preuve est possible dans les divers ordres de connaissances.

Il y a antre chose encore. La science comme le sens commnn admet l'existence du monde extérieur : si les savants n'avaient pas cru à cette existence, à la possibilité de tirer de sa connais-

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sauce des i'ornmlcs do pratiques qui réussiront plus tard, la science ne serait pas née. Il aurait élé liieii imiîile de se livi-er à (aiit de recherches, à de si longues expériences pour n'analyser que des rêves. Je n'ij:;n()re pas la puissance de séduction de l'idéalisme, mais si les philosophes peuvent y succoniher, les savants, peuple sur ce poiut — et heureusement — n'y succombent point et l'idéal isuie leur paraît un système étrange.

Le calholicisme professe la mèuu' croyance. I^e monde extérieur existe, Jésus-(dirist fut incarné dans un vérilahle corps et ne fut pas seulement revêtu de rap[)arence d'un corps, ainsi que le prélimdaienl les Docètes ; les autres hommes, nos frères, existent et nous avons des devoirs vis-à-vis d'eux ; le pain eucharistique est une véritable substance et non pas une simple illusion de notre esprit, une hallucination de nos sens.

Il y a une loi éternelle qui gouverne tous les mouvement's de l'univers matériel, un « axiome éternel })rononcé au sommet des choses (I) », dit la science; c'est pour cela qu'il y a des lois de la nature, lois fixes, lois immuables alors môme ({u'elles conditionneraient ou régleraient l'univer- -(dh; évolution, et c'est h cause; de lu lixilé, de la

(1) Taix^ : )'fnlosophes du XIX" siècle.

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régularité de ces lois que la science, appuyée sur la connaissance du passé, peut prédire l'avenir. « Savoir pour prévoir, afin de poui'voir », écrivait Auguste (^omle. Mais cela n'est })ossible qu'à la condition (jue l'avenir prévu et auqu(d on veut pourvoir ressemble au passé d'où l'on a extrait ce qu'on sait.

Le catholicisme répète ces mêmes choses à peu près dans les mêmes termes. L'axiome éternel existe aussi pour lui; seulement il reconnaît une voix ou Verl)e qui le formule : Pcr ipsiim umiiia facta sunt. \h\ Dieu transcendant engendre l'Ordre et la Loi dans sa Parole étcu-nelle. Cette transcendance du fondement des lois universelles assure de telle façon leur certitude et leur régularité que plus d'un parmi les savants, par exemple un Newton ou un Leibnitz, ont cru que la science n'était certaine qu'à cause que Dieu est ou existe. Et Descartes aimait à répéter : « Les sceptiques n'auraient jamais douté des plus simples propositions de géométrie s'ils eussent connu Dieu comme il faut. »

Le catholicisme proclame, en conséquence de l'idée qu'il se fait de Dieu, que la vérité dogmatique est immuable, qu'un dogme une fois délini l'est pour jamais. Sans doute il peut bien y avoir et il y a un progrès dogmatique, mais ce progrès,

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ainsi (|U(' rcxpliciue Vincent do Lérins, so i'ail dans le nirnic (l();;nu> cl dans le même genre, in codcni (jcncrr cl in ctidcni (loijniatc , eonune lorsqn'on voit sortir le eliène du gland, on le papillon de la chrysalide, ou encore, ainsi que dit saint Thomas, comme on voit les conséquences des premiers principes se dérouler explicileinent àparlir des vérités pivmières où elles étaient implicitement contenues (Ij. C'est exactement ce qui se passe dans les sciences. « Dans les malhémaliques, dit Claude (' Bernard, quand on part d'un axiome ou d'un (( principe dont la vérité est absolument nécessaire (» et consciente, la liberté n'existe plus ; les vérités « acquises sont immuables. Le géomètre n'est « pas libre de mettre en doute si les trois angles « d'un triangle sont égaux à deux droits; par con- « séquent, il n'est pas libre de rejeter les con- « séquences logiques qui se déduisent de ce « principe... L(^s vérités mathématiques étant « immuables et absolues, la science s'accroît i)ar i- juxtaposition simple et successive de toutes les « vérités acquises (2). » 11 n'y a ici à reprendre que le mot « juxtaposition », car les théorèmes conséquents des mathématiques ne se juxtaposent

(1) Voir plus loin, r. IX.

2) Introduction à la médecine erpérimenlale, p. 63, p. "2.

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pas aux aiitocédeiits, mais ils en soiioiil naliirollcmoiiL parce qu'ils s'y trouvaient impliques. Il n'y a juxtaposition que dans la table des matières et de l'extérieur; aux yeux du mathématicien, il y a continuité et déroulement des conséquences d'un seul et môme principe.

Il est vrai que Claude Bernard ne croit pas qu'il en soit de môme pour les vérités de l'ordre expérimental, il estime que ces vérités ne sont pas immuables. « Dans les sciences expérimentales, (' au contraire, les vérités n'étant que relatives, (( la science ne peut avancer que par révolution (' et par absorption des vérités anciennes dans une « forme scientilique nouvelle (1). » Mais il suflit de bien lire tout le chapitre pour voir que Claude Bernard, partout où il parle de « vérités relatives », de « formes muables » que l'on doit être prêt h rejeter et vis-à-vis desquelles il faut conserver sa pi une liberté d'esprit et réserver la possibilité du doute, n'a en vue que les théories, que les grandes idées explicatives qui, en effet, étant toujours provisoires et ne pouvant se prêter à une vérification expérimentale directe sont susceptibles d'être contredites par une expérience ultérieure. Mais à côté de ces idées, de ces théories qui apparaissent

(1) Introduction à lu médecine expérimentale, p. 74.

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commo des vrrilôs provisoires et que, pour abrépM', dans un langage impropre et liltéraire, on jx'ul ajjpeler des « vérités » il distingue l'oi'l n(>ltemenl les « vérités » proprement dites et ccllesei ne sauraient changer. C'est ce qu'il marque hien tout de suite après dans ce passage : « Il i' va, en ellel, dcMix [)arlies dans les sciences en « évolution: il y a, d'une part, ce qui est acquis « et d'autre [)art ce ([ui reste à acquérir. Dans ce i< qui est acquis tous les hommes se valent ou à ^' peu près, et les grands ne sauraient se distin- « guer des autres. iSouvent même les hommes ■ médiocres sont ceux qui possèdent le plus de e' connaissances acquises (1). » Et qui est-ce en ellet qui pourrait penser que Claude Bernard a professé qu'un jour viendrait où on })ourrait nier (ju'il existe une relation entre le foie et la production du sucre dans l'économie, entre le diabète et le plancher du troisième ventricule, entre le pancréas et l'émulsion du chyle, entre l'absorption du curare et la paralysie des nerfs moteurs? Ces redations sont acquises à la science et alors même ({u'on viendrait à les interpréter autrement qu'on ne le fait, leur vérité poui' cela ne cesserait pas d'exister. Le l'ait de la relation demeurerait vrai,

(1) Inlroduclion, etc., p. 72.

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alors môme qu'il viendrait à faire partie d'un cnsemi^le plus complexe de vérités que Claude Bernard aurait mal vues, mal délinies ou n'aurait pas soupçonnées. Les théories de la chaleur ont pu bien des fois changer, mais la loi de la dilatation des corps n'a pas varié et elle ne variera pas tout le temps que la nature môme des corps ne changera pas.

La conception que le savant se fait de la vérité est donc la môme que celle que le catholique se fait du dogme. Et cela n'est pas étonnant, cartons les deux ne font qu'obéir en cela aux lois logiques de l'esprit qui se refuse à penser qu'une chose ait pu ôtre vraie et venir lentement ou tout à coup à cesser de l'être.

Il est vrai que de notre temps on a prétendu que cette façon ancienne et logique de comprendre la vérité devait ôtre réformée et qu'à la place il fallait mettre une façon plus souple et plus nuancée. L'esprit de l'homme, nous dit-on, n'est pas l'intelligence parfaite, il ne saurait donc connaitre abs<dument la vérité objective des choses; tout ce qu'il connaît est relatif à son expérience, dit Auguste Comte, et son expérience clle-môme, dit Kant, est relative à sa constitution. Toute notre connaissance est donc relative, relative à nos sens, 1 relative à notre esprit. Mais notre esprit n'est pas

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iininuaMc. il (''voliic, il varie, il cliaiij^c; la véi-ilé cllo aussi sera donc chaii^caiilo, so nuançant (riicurc en Ikmhc des coloralions elialoyanlos de iioli'e es[)ril. An lieu de considérer le vrai point de vu(^ do rahsii'aclion logique et de nous le représentei' ainsi comme un absolu immualde et lixe, il conNienl donc de le considérer du point de vue lie la vie psychologi(|ue et par conséquent de le reconimiti'e comme relatif", sans cesse en évolution et en mouvement comme la vie ellemême.

Ainsi comprise (nous dit-on), la relativité de la connaissance entraîne de graves conséquences, et tout d'abord, une transformation de l'idée de vérité. L'esprit humain s'est longtemps refusé à comprendre une vérité qui ne fût pas immuable. La vérité devait être toujours identique à elle-même, toujours identique pour tous les esprits de tous les temps et de tous les lieux. Il semblait qu'en perdant ce caractère, elle dût cesser d'être elle-même. C'est pourquoi l'esprit humain s'est toujours acharné à la poursuite de l'absolu. Il ne pensait pas qu'aucune vériié fût solidement établie si elle ne reposait sur ce fondement immuable. Sa science était suspendue à une métaphysique. Et ses échecs, mille fois répétés, ne l'auraient pas découragé, si la philosophie positive ne lui montrait enfin que la vérité dont nous sommes capables est toujours relative, sans cesser pour cela d'être vérité. Nous ne sommes pas condamnés à choisir entre la poursuite d'un absolu

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inaccessible, cl la négation de toute science. Il suffit de comprendre que l'intelligence humaine évolue, et que cette évolution est soumise à des lois. Elle traverse des phases successives, dont chacune suppose les précédentes, et les conserve en les modifiant. La connaissance vraie évolue de même. Elle n'est jamais achevée, elle « devient » toujours. Elle n'est pas un « état », elle est un « progrès ».

Il est donc des vérités provisoires, et, si l'on peut dire, temporaires. La science en établit-elle jamais d'autres? L'idée qu'Hipparque et les astronomes grecs se faisaient du monde céleste n'était pas fausse de tout point. C'était la vérité astronomique compatible avec les conditions générales de la société où ils vivaient. Après les travaux des observateurs du moyen âge, utilisés par Copernic, cette idée a cédé la place à une autre, qui s'est perfectionnée jusqu'à Newton et Laplace. Peut-être celle-ci sera-t-elle modifiée à son tour, à la suite de nouvelles découvertes? Pareillement on a pensé d'abord que la forme de la terre était une surface plate, puis un disque rond. On se l'est représentée ensuite comme une sphère, enfin comme un ellipsoïde de révolution. Aujourd'hui l'on sait que cet ellipsoïde est irrégulier. Les résultats obtenus dans les sciences de la nature sont des approximations qui peuvent toujours être poussées plus loin (1).

Cette façon d'envisager la vérité sciontilique a eu tout do suite ses conséquences sur la manière \

(1) Lkvy-Bklhl : Le Centenaire d\ii(i/usle Comte {Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1898, p. 418).

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