I.I-: CATHOIJulK DKVANI" l.A SCI KNCK IW
Par on il csl bien aisô (I(^ voir <|U(m'('II(' l'rsorvc o[ celle circoiispeclioii, (|iie saiiil Thomas iioniiiK,' en (lei'iiier lieu, ne sonl aniro cliose (|U(> ce que nos modernes onl appelé la CrilKjxc ou VExpril irilKiiif. Car saint Thomas dit expressénuMil (I) (|uc la Cdiilio serl à (liscei'uer le hien du mal el que ce discernemenl esl (oui à l'ail aualoi^ue à ccdui (pii s'opère cuire le vrai el le faux dans loul ce ([ui est coulinii'ciil. 11 est donc évident qu'à la Cdulio de la ])rali(|uc morale doit correspondi'c une Cdii- (ii) dans la pratique des sciences, c'csl-à-diro un arl di' discernement et de crili([ue, nui à nue circonspection, à une réserve qui ne nous laissent avancer (jue pas à pas dans la découverte, à mesure ([ue m)us sentons le teri'ain Irès assuré. Et c'est bien là ce (jue les modernes enlendent Irès exactement par la critique et l'esprit critique (|u"ils veulent ({ui acconi[)a^nent toujours le savant.
I']t si l'on pensait (|u'en admettant au nombre des parlies de la prudence la Docilité, saint '\\u>mas par là mènu' a enlevé à la science son aulouoinie, taisant du savant uni([nennMit le répétiteur docile de ses anciens, sounudlant tout à l'aulorilé el (|u"il a, j)ar conséquenl, un idéal suranné et auloi'ilaire, tout o[)j)osé à celui du savant
(1) Ibid., art. VIII.
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modorno , on se tromperait tout à fait car on oublierait qu'à côté de la Docilité, saint Tlionias admet rilabileté [Solfi'tia sru Eustocliid] et qne cette Habileté ou Solcrlid est ce par qnoi l'Iioninic j)ar Ini-mème et sans secours étranji;er se délermine à inventer comme il faut (1 ). VA il continne : « Le jugement droit ou l'opinion droite s'acquiè- « rent dans l'opération comme dans la spéculation « de denx façons : ou par l'invention personnelle, « ou en apprenant d'un autre (iino quidcm modo « lier se inveniendo ; alio modo ah alio addiscnt- <■ do). » Or, si la Docilité nous sert pour apprendre des autres, c'est l'Habileté ou So/rr/ia (jui nous fait ti'ouver par nous-mêmes et Tune n'est pas moins utile, moins indispensable que l'autre. Celte doctrine de saint Tliomas qui renferme bien, pour qui sait les y voir, les principes de toute une méthodologie, on la l'cliouvcrait chez tous les scolasliques, chez tous les gi'auds spéculateurs de la pensée catholique. Tous, sous des noms un peu , diflerents de ceux employés par nos modernes \ mais avec le même sens, et dans la morale an lieu que ce soit dans la logique, recommandent l'esprit de prudence dans la recherche et dans la preuve, la circonspection et la précaution, d'un
(U Ihid., art. iv.
LR CATirOl.KjrF DEVANT I>A SCIENCF 1 'l 9
seul mol, lospril ('rili(|ii<' ; Ions encore, s'ils cstimenl que Taiilorilé a son rôle léjj^ilime dans renseignement et la Iransmission do la science l'aile, reconnaissent que Thahileté personnelle dn clierclieur, sa pénéiralion invesligalrice doivent aussi èlre mises en œuvre pour l'invenLion de la science (|ui se fait.
Il n'est donc pas éloniianl ([ue nons Irouvions le parallélisme le plus constant entre les doctrines I(>s plus fondamentales et les ])lus communes du calliolicisme sur la prali(jue morale et les théories acceptées par lous les modernes dans la mélliodologie scienlilique. Pour le faire voir, il nous suftira de mettre brièvement en j)arallèle quel- (jnes textes de Bacon et de (llaude Hernai'd (4 quel- (|nes textes catholiques ])our que, malgré la diversité des objets, on sente le j)arallélisnu> des mouvements de l'Ame, l'ideutilé de l'espi'il.
Et d'abord, à l'origine de toute rechej'clie, il y a le désir de trouver le vrai, la curiosité. L'intelligence va à son bien qui est Dien. ^ Vanité des va- « nités et tout est vanité, sauf aimer Dieu et le " servir seul. Telle est hi suprême sagesse, par ' le nu'pris du monde tendre aux royaumes cé- « lestes (1). » Ni Descartes, ni Claude Bernard
(1) Dehnit. ChrisL, I, i, 3.
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n'insistent snr cet clan do ràmo cnrienso vers lo vrai, mais Bacon a loii^nomonL décrit co qn'il appelle la chasse de Pan (1), où l'esprit investigateur, à travers la vaste foret des faits, doit s'attacher en dehors de tonte préoccupation étrangère il la poursuite de la vérité. Le but poursuivi par le chercheur est d'arriver ce par les véritables de- (c grés de l'échelle ascendante, et sans en omettre « un seul, à l'uni lé de la nature (2) », de façon à posséder et à contempler cet « axiome éternel prononcé au sommet des choses » dont tout à l'heure Taine nous parlait. S'unir donc à ruiiilé suprême de la vérité, tel est bien le but délinitif de la science, de même que le but du chrétien est de s'unir à Dieu, de tendre à ce que les mystiques appellent la vie unitive, c'est-à-dire à s'unir au principe suprême de l'être comme le savant V(H1drait s'unir au princi[)e suprême de connaître.
Et si le chrétien reconnaît qu'il ne peut arriver à cette vie supérieure (ju'à la condition de franchir diverses étapes, de triom[)her de divers obstacles, le savant reconnaîtra de la même manière qu'il faut s'élever peu à peu oi pai' degrés ; les obsta-
(1) De Aitiftnetilis., I, ii, 13.
(2) Ut perveros et numquam intennissos gradus scalœ ascensoriœ adunitatem natio'w perveniatur. Partis Instaurationis II'«flelineat. et argunientura.
l.K CATHOI.lnli: DKVA.NT I.A SCIIINCK lol
(les (|iril aura à vaincre sont pivciséniciil de uirtiic iiahiic (jiir ceux contre lescjiiels a à liiiler le cliri'lieii el il eu (riomphora par des moyens (oui à l'ail senihlaMes.
Le clirélien doit d'ahord lulier conire le monde el la (lissi|)alion, c'esl-à-dire, dans le fond, hiller conli'e lni-m(Mne; il doit pni'^'er son àme desalleelions désordonnées (1), résister à ses passions et ne j)as s'adonner aux choses de l'extérieur, il est " vain de placer sa confiance dans les hommes », il ne faut pas « s'appuyer sur soi-même mais sui' « Dieu seul (2) ». « Il ne faut donc pas se her à « toute parole extérieure ni h toute impulsion " intérieure, mais il faut avec précaution et avec
lenteur peser les choses selon Dieu... Les hom- « mes parfaits n'accordent pas facilemenl leui- « créance à tout ce que l'on raconte, parce qu'ils « connaissent l'iulirmité humaine... C'est une « grande sagesse d'éviter la précipitation dans « ses actions, et de ne pas se tenir ohstinément h " ses propres sentiments (3). »
Ne croiriez-vous pas en tout cela entendre Descartes alors qu'il nous dit (|u'il faut « éviter soigneusement la précipitation et la préven -
(1) De Imil., 1, vi. Dp inordinatis a/feclionihiis, 2.
(2) De huit., I, MI, 1.
(3) Ibld., I, IV. 1,2.
1o2 I-E CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT
lion (1) », ou, avec lui oiicoro, lous los modornos quand ils nous molloni on garde conirc un respect exagéré de raulorité? Bacon insisle sur la nécessité pour le savant de « purger son esprit (2) », de se débarrasser des idulcx on des fanlùines qui risquent de le séduire ou de le tromper. Toute la célèbre doctrine des « idoles » n'est qu'une théorie de la vie purgative de l'intelligence.
L'œildel'enlendementhumainn'estrien moins qu'un œil sec, mais au contraire un œil Immide et en quelque manière détrempé par les passions et la volonté, ce qui enfante des sciences arbitraires et toutes de fantaisie... C'est en mille manières quelquefois imperceptibles que les passions modifient Fentendement humain, en teignent, pour ainsi dire, et en pénètrent toute la substance. Mais le plus grand obstacle et la plus grande aberration de l'esprit humain a pour cause la stupeur, l'incompétence et les illusions des sens. Nous sommes constitués de telle sorte que les choses qui frappent immédiatement nos sens remportent dans notre esprit sur celles qui ne les frappent que médiatement, quoique ces dernières méritent les préférences... On n'observe que peu ou point les choses invisibles (3).
Ne semble-t-il pas entendre un prédicateur mel-
(1) Discours de la Méthode, II" partie.
(2) E.rpurgat/o menlis. Nov. Org., V, 69.
(3) Nov. Org., 1, -19, 50,
i.r: CATiior.ioTi: devant i.a scienck 1'13
l;in( en pmlo contre les passions el les séduelions (les sens?
il l'aiil (jonc se (h'-licr (les sens, mais il l'anl, anssi se (l(''lier de soi-mîinie elde ses |)i'o|)r('s i(l(''es, Iciiir en snspieion le « sens propre n, coininc pariciil les lli(''ol()^ieTis. iVvsl ce (pic nous a dit ranlenr de V Iniildlinn. (restée sui(|inti saint [j;naee insiste Axxw^Xi})^ Exercices, quand il vent taire i' discerner les esprits », distin^ner Tespi-it de \(''rit('' (|ni est universel et non pai'ticuli(''reinent n(Mre, de resj)rit d'errenr (jni, lui, es! Iiien et vraiment à nous ; mais c'est anssi ce que (dan(l(> Bernai'd ordonne au savant ( I ) :
Les liommes qui ont une foi excessive dans leurs tliéories ou dans leurs idées sont non seulement mal disposés pour faire des découvertes, mais ils font aussi de très mauvaises observations. Ils observent nécessairement avec une idée préconçue, et quand ils ont institué une expérience, ils ne veulent voir dans ses résultats qu'une confirmation de leurs théories. Ils défigurent ainsi l'observation et négligent souvent des faits très importants, parce qu'ils ne concourent pas à leur but. C'est ce qui nous a fait dire ailleurs qu'il ne fallait jamais faire des expériences pour confirmer ses idées, mais simplement pour les contrtjler, ce qui signifie, en d'autres termes, qu'il faut accepter tes résultats de l'expérience tels qu'ils se présentent, avec
(1) Introduction, ch. II, p. 67.
loi LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'esPRIT
tout leur imprévu et leurs accidents. Mais il arrive encore tout naturellement que ceux qui croient trop à leurs théories ne croient pas assez à celles des autres. Alors ridée dominante de ces contempteurs d'autrui est de trouver les théories des autres en dé'aut et de chercher à les contredire. L'inconvénient pour la science reste le même.
Ils ne font des expériences que pour détruire une théorie au lieu de les faire pour chercher la vérité. Ils font également de mauvaises observations parce qu'ils ne prennent dans les résultats de leurs expériences que ce qui convient à leur but, en négligeant ce qui ne s'y rapporte pas et en écartant bien soigneusement tout ce qui pourrait aller dans le sens de l'idée qu'ils veulent combattre. On est donc conduit ainsi par ces deux voies opposées au même résultai, c'est-à-dire à fausser la science et les faits.
La conclusion de tout ceci est qu'il faut effacer son opinion aussi bien que celle des autres devant les décisions de l'expérience. Quand on discute et que l'on expérimente, comme nous venons deledire,pourprouver quand même une idée préconçue, on n'a plus l'esprit libre et on ne cherche plus la vérité. On lait de la science étroite à laquelle se mêlent la vanité personnelle ou les diverses passions humaines. L'amourpropre, cepend^int, ne devrait rien avoir à faire dans toutes ces vaines disputes. Quand deux physiologistes ou deux médecins se querellent pour soutenir chacun leurs idées ou leurs théories, il n'y a au milieu de leurs arguments contradictoires qu'une seule chose qui soit absolument certaine : c'est que les deux théories sont insuffisantes et ne représentent la vérité ni l'une
i.i; cAiiKM.iijri: dknani^ i.a scik.nck 1.')")
ni laulre. L'esprit vraiment scientifique devrait donc nous rendre modestes et bienveillants. Nous savons tous bien peu de choses en réalité, et nous sommes tous l'aillibles en l'ace des difficultés immenses que nms offre l'investigation dans les phénomènes naturels. Nous n'aurions donc rien de mieux à faire que de réunir nos efforts au lieu de les diviser et de les neutraliser par des disputes personnelles. En un mot, le savant qui veut trouver la vérité doit conserver son esprit libre, calme, et, si c'était possible, ne jamais avoir, comme dit Bacon, l'œil humecté par les passions humaines.
(llaiulo Bernard est allé ici jusqu'au })rincip(' même qui porte lo savant h se délier de lui-même, c'esl qu'il connaît sa faiblesse et qu'il ci'oil qu'il y a une vérilé qui se manifestera d'autant mieux à lui (juil la laissera parlei' dans la solitude de la |tensée, dans le silence des j)assi()ns. Or, écoutons maintenant encore l'auteur de Ybnitation : « l*arle, " Seigneur, car ton serviteur écoule. Je suis Ion ■ serviteur : donne-moi rintelligence pour com-
|)ren(lre ce (|ue lu me dis ( I j. — Bienheureuses >' les oreilles qui saisissent à leur source les di- <* vins murmures et ne se laissent en rien troubler « par les bruits du monde (2) ! — Que par-dessus