‹ La catholicisme et la vie de l'espritChapitre 35 sur 56 · I.K l'KSSIAlISMK · texte numérisé non relu

I.K l'KSSIAlISMK

|)(Mi|tl(' iirlil, loujolirs alliiliv, n'oiiL ^iièrc ou le Icnips do rrllrcliir aux niisrros du nioiulc. En |(»us ras, ils uc nous oui pas laissé de poésies Iristes el désespérées, Horace sent avec force la brièveté de la vie el la marche ra})ide du temps; la conclusion (ju'il eu lire, c'est qu'il faut se hùter de se c(uirouiu'r de roses avant qu'elles ne se ilélrissent, de vider la coupe avant quelle ne se brise. Si un jeune lunnme, une jenne lille meurent avant 1 âge, le Homain ne trouve guère aulre chose à dire en guise de consolation que ceci : (l'est la loi, c'est \r soi-t, c'est la destinée, ainsi va le uioiule. Et il délourue bi [èle sans pouvoir ou vouloii' faire plus de réllexions. L'àme tendre de Virgile a seule trouvé ce vers :

Sunt lacryms' rerum et meniem morlalia tangunt.

Avec le christianisme, tout change. La misère de la vie est vivement ressentie, vivement représentée par la religion même. La terre est un lieu d'exil (>t la véritable patrie est ailleurs. Pour mieux détacher les iidèles de la vie présente, il est donc utile de leur eu peindre avec force les ennuis et les malheurs. Mais l'espérance d'une vie immortelle et meilleure soutient les âmes yflligées, le Dieu qui a fait le monde n'est pas un

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Dieu mauvais : que sont quelques heures, quelques jours, quelques années de souffrances en face (l'une élernité de bonlieur?

Mais quand, au xviii" siècle, la foi chrétienne commença à décroître dans la vieille Europe, quand, en même temps que la foi religieuse, la foi philosophique à l'immortalité diminua, la tristesse de la vie, le malheur du monde se montrèrent seuls. Avec la croyance à une vie meilleure et immortelle, l'espérance disparut. La philosophie avait chassé la croyance à un bonheur futur qui corrigerait le malheur présent; malgré ses efforts, elle ne parvenait pas à renverser la démonstration que le christianisme avait faite du peu de valeur de la vie présente. Des deux vies que le christianisme admettait, et dont la seconde corrigeait la première, on ne retenait plus que la première, sans correctif. Alors, comme l'a écrit Musset, la Mort n'espère plus,

...l'espérance humaine est lasse d'être mère, Et, le sein tout meurtri d'avoir tant allaité, Elle fait son repos de sa stérilité.

La mélancolie s'abat sur la poésie comme un oiseau noir. On a d'abord la poésie poitrinaire, toutes les Chutes des FeuiUfs qu'ont soupirées les Mallilàlre et les Millevoye ; puis la tristesse vague.

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amèro, ilésenclian ((''(> de Renc', In passion sombre ot (lésospéréo {\o WtM'lluM'. Lord Dyron jette coiili-e le eiel, comme une injure, ses cris sublimes de colère et de désespoir; Lamartine médite les tristes enseignements de la mort el de la rapidité du temps disparu pour jamais :

Quoi ! passés pour jamais ! Quoi ! tout entier perdus !

Musset, enfin, sent la désespérance le gagner, et peint dans lio/Za le mal dont il meurt et qui dévore son siècle :

Pour qui travailliez-vous, démolisseurs stupides, Lorsque vous disséquiez le Christ sur son autel ? Que vouliez-vous semer sur sa céleste tombe, Quand vous jetiez au vent la sanglante colombe Qui tombe en tournoyant dans l'abîme éternel?

Mais tous ces poètes ont parfois senti sur leur front quelque bise caressante, sur leurs lèvres le sourire s'est quelquefois épanoui ; au milieu de leurs jours "sombres, ils ont eu des éclairs de plaisir et de bonheur. (Test à Tllalie contemporaine qu'était réservé le triste privilège de donner naissance au poète pessimiste par excellence, à celui qui a le mieux exprimé et senti le malheur de vivre, au poète de Vinfclicilà, à Giacomo Leopardi.

Les autres poètes soutirent et racontent leurs

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soiifîrancos ; ils sont tristes, mais non pessimistes. « Chez eux, dit Caro, ce n'est pas l'humanité qui soutTre, mais le poète, c'est-à-dire une nature d'exception. Pour que de pareilles souffrances puissent se ramener à une théorie, ce n'est pas tant la sincérité ou la profondeur (jui leur manquent que la généralité du sentiment où elles s'inspirent. Le pessimisme, au contraire, ne fait pas de la douleur un privilège, mais une loi; il ne crée pas une aristocratie de désolés. La seule supériorité qu'il revendique pour le génie, c'est de voir distinctement ce que la foule humaine sent confusément. C'est l'existence tout entière et en soi qu'il assimile au malheur, et celte loi de souffrir, il l'étend de l'homme à la nature, de la nature à son principe, s'il y en a un et si ce principe arrive à se connaître. — Le mal subjectif pourrait n'être qu'un accident insignitiant dans le monde : c'est le mal objectif qu'il faut voir, le mal impersonnel, absolu, qui règne à tous les degrés et dans toutes les régions de l'être. Cela seul est une philosophie : le reste est de la littérature, de la biographie ou du roman (1). »

J'emprunte encore à Caro les lignes suivantes qui expriment bien le caractère de la théorie

(1) Le Pessimisme, in-18, nACiiiTTE.

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poolico-pliilosopliiquo do l.oopardi : « 11 a, sans «louto. hoaucoiij) sondVrl do (oiitos manioros, ol dos dis^ràoos pliysi(jiios (jui posoronl d'un poids si Idurd sur sa joimosso, ol irniio santo minoe (jnil Iraîiia à li'avors sa vio comme une monaco porpôliudli^ do niorl, do col onmii oxaspôro qui lo coiisunio dans sa polito villo, do la panvroto dont il connut los plus humiliants soucis, ol suiiout Ar collo sonsil)ililo norvousf^ qui Iransformail ou sup|)lico iuloloraldo les moindres contrariolos, à j)lus ioiio raison los amertumes de l'ambition doçue, les décej)tions plus amères encore d'un ('(oiir iiniouroux de riiiiiour ol qui n'en put saisir (juo lo ranlomo. — Oui, il a bien souffert. Malgré tout, sa théorie n'est [)as uniquement et il ne consent pas lui-même qu'on y voie l'expression (\(' ses souffrances : si elle procède d'une expérience, c'est d'une expérience généralisée ; elle se li'ansformo en un ensemble de conceptions raisonnées et liées sur la vio humaine. »

Lo j)oèto souffre ; mais sa souffrance n'est qu'un rotontissomont do la douleur univorsolle. 11 n'aura pas l'égoïsme de chanter ses pi'opres souffrances quand tout gémit et pleure autour de lui. Il montera sa lyre , et elle gémira sur l'infortune du monde.

Vn do ses dialogues nous montre un Islandais

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errant qui, après avoir fui la société des hommes, veut luir encore celle des choses, et se trouve face à face avec la Nature au milieu des sables du Sahara; il lui dit : « Puisque tout ce qui est « détruit souflVe, puisque ce qui détruit ne jouit c( pas et est bientôt détruit à son tour, dis-moi ce « qu'aucun philosophe ne sait me dire : à qui plaît « donc, à qui est utile cette vie malheureuse de « l'univers qui ne subsiste que par la perte et « par la mort de tous les éléments qui la com- « posent? »

Voilà, en elfet, un des })lus redoutables problèmes de l'existence. C'est la mort qui entretient ha vie ; nous ne vivons que par la destruction d'autres vies, et fussions -nous heureux, notre bonheur serait édifié sur la ruine des existences détruites à notre prolit. L'être heureux, s'il y en a un, n'est heureux que par le malheur et la mort des autres êtres. Son bonheur, s'il existe, a une souree criminelle et empoisonnée.

Mais où est l'être heureux? Ce n'est assurément pas la plante ou l'animal qui sont immolés par les êtres supérieurs dans cette guerre acharnée si éloquemment décrite par Joseph de Maistre. L'être heureux serait-il l'homme? Oh! l'amère ironie! Entendez l'universelle plainte qui s'élève de la terre vers les cieux et à laquelle les cieux demeu-

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roui sourds parce qu'ils souL vidos. l*lours d'onfanls, larmes do mères, lourmenls déjeunes cu'urs, désirs douloureux d'hommes mûrs, regrets de vieillards, tel est le concert terrilîant qui etTraie le penseur et le poète. Les morts seuls ne se plaignent pas, car ils sont en paix, //// autrm sunt in pacf, comme chante le catholicisme.

Mais il y a peut-être un moyen de donner à la vie quelque prix : le dévouement, le sacrilice, la vertu, le patriotisme, l'amour, la gloire peuvent nous donner au moins quelques instants d'enthousiasme et de honheur. Bru tus va nous répondre en maudissant son dévouement et sa patriotique vertu. « Non, je n'invoque en mourant ni les rois de l'Olympe et du Cocyte, ni la terre indigne, ni la nuit, ni toi, dernier rayon de la mort noire, ô mémoire de la postérité ! Quand est-ce qu'une tomhe dédaigneuse fut apaisée par les sanglots et ornée par les paroles ou les dons d'une vile multitude? Les temps se précipitent vers le pire, et l'on aurait tort de confier à nos neveux pourris l'honneur des âmes illustres et la suprême vengeance des malheureux. Qu'autour de moi l'avide oiseau noir agite ses ailes! Que cette hète m'étoutTe, que l'orage entraîne ma dépouille ignorée, et que l'air emporte mon nom et ma mémoire ! »

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Do mrmo oiicoro « la gloire est une ombre, et le « génie dont elle est l'unique récompense, le génie « est un présent funeste à qui le reçoit ». L'amour est une erreur, erreur bienheureuse, sans doute, crror heato, mais qui nous donne le fantôme du bonheur plutôt que le bonheur même. La beauté, YangeUca hcltade, objet de l'amour, n'est qu'une ombre décevante qui va passer bientôt, fuir sans retour et disparaître dans la mort. L'amour éternel, le seul véritable, n'existe que par-delà cette vie. Ils sont seuls inséparablement unis ceux qui dorment côte à côte dans la tombe. « C'est un (' couple fraternel que l'Amour et la Mort : le <( Destin les engendre en même temps. De choses <( aussi belles, il n'y en a point dans le monde « d'ici-has, il n'y en a point dans les étoiles. De « l'un naît le plaisir le plus grand qui se trouve « dans la mer de l'être ; l'autre assoupit les gran- « des douleurs. » C'est surtout, en etTet, et par une association remarquable et triste, quand le cu'ur est vivement épris, que l'àme comprend mieux le charme de la mort, la fjonùlpzia dfl morir.

C'est bien là la conclusion du pessimisme. Si la vie est mauvaise, si rien ne vaut que nous y arrêtions notre espérance et notre pensée ; si patriotisme, gloire, amour, vertu, toutes ces grandes

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cliosos qu'on adorait aulrofois no sont quo dos illusions Irompousos , la soulo bollo chose au mondo c'est le noant , c'est la mort, le calme cl le repos de la tombe. Car l'avenir pour l'humanité est aussi sombre que le présent. Les journaux montent quand ils vantent les progrès de la science, de l'industrie. C'est l'existence qui est nuiuvaise ; plus on esl, plus on soulTre ; ajouter à sa vie par la science, c'est ajouter à son malheur. " Aujourd'hui, je n'envie plus ni les fous, ni les M sages, ni les grands, ni les petits, ni les faio l)los, ni les puissants : j'envie les morts, et « ce n'est qu'avec les morts que je change - (' rais. »

Ainsi chante Leopardi /'i/i.///iilà vaut ta dd littlo, réternollo infoUcilà. « Cette vie qui est une belle « chose n'est pas celle qu'on connaît, mais colle « qu'on ne connaît pas, non la vie passée, mais " la vie avenir. » En résumé : « Notre vie, à quoi (' est-elle bonne ? Seulement à la mépriser. »

Nostra vita a che val? Solo a spregiarla.

Supprinu'r la vie, supprimer la nature, supprimer l'humanité, c'est le seul moyen de supprimer la soullrance et do vaincre le malheur. C'est bien à cida ([uo conclut le pessimisme do Leopardi, et

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c'est le vœu qu'exprime M™" Ackerraan dans ses Pohnps philosophiques :

Oh ! quelle immense joie après tant de souffrance ! A travers les débris, par-dessus les charniers, Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance : « Plus d'hommes sous le ciel; nous sommes les derniers! »

Après les plaintes des poètes voici maintenant les doctrines religieuses. Les pessimistes contemporains, Schopenliauer entre autres, habiles à profiter de tout ce qui, dans les autres doctrines, parait avoir des relations avec leurs théories, soutiennent que les deux religions qui ont eu dans le monde le plus grand succès sont des religions pessimistes et doivent précisément leur succès au pessimisme qu'elles renferment. Ces deux religions sont le Christianisme et le Bouddhisme. Quelle est la dose de pessimisme contenue dans ces deux religions et sont-elles toutes les deux pessimistes au même degré?

Un peu plus de six siècles avant Jésus-Christ, un prince naquit, dans l'Inde, au royaume de Kapilavastou. Il était fils du roi Çouddhodana, de

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lu l'aniille dos Çàkias, cl de la vcrUiciiso ot bcllo Màya-Di'-ni. Il roçui lo nom de Siddhàrta et se fil. r('mar(|ii('r dès reiilaiiee par son ^oùl pour la niédilalion. Il épousa la belle (Jopà, après avoir vaincu cinq cents rivaux dans les combats du corps et de l'esprit. L'union fut heureuse, les fêtes resplendissantes sembla ieiil devoir faire de la vie de Siddhàrta un enchantement perpétuel, et cependant Siddhàrta demeurait sombre et méditatif.

11 songeait à la vieillesse, à la maladie, à la mort, au désir qui empêche tout contentement et tout rej)os, aux transmigrations successives des âmes qui, selon la religion de l'Inde, ne quittent un corps que pour en reprendre un autre et ne traversent la mort que pour renaître à la vie. Et dans toute vie il voyait la vieillesse, la maladie, la mort, le désir s'attacher à l'être vivant, et il avait le ccrur rempli de tristesse et d'amertume.

En vain son père cherchait à le distraire par des fêtes, en vain sa jeune épouse lui prodiguait ses caresses, il retombait toujours dans ses sombres méditations. Trois rencontres successives vinrent l "y conlirmer encore. Un jitur, à la porte orientale de la ville, il rencontra un vieillard misérable et décrépit, marchant à peine ; à la porte de l'ouest, il rencontra un cortège funèbre, et les j)leurs des parents du mort émurent son àme ; à la

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porlo (lu midi, il trouva ini liévreux, plein d'angoisse à la pensée de la mort.

Quelque temps après, il vit un religieux mendiant, portant le vase aux aumônes, les yeux baissés, et qui ne paraissait animé d'aucune crainte ni d'aucun désir. — Le lendemain, Siddhàrta avait quitté Kapilavastou, abandonnant la demeure somptueuse de son père, le lit parfumé de sa jeune épouse pour mener au loin la vie errante des moines mendiants. Il s'appela alors Çàkya- Mouni, ce qui veut dire le çàkya solitaire, en attendant de s'appeler Bouddha, c'est-à-dire le sage. Nous ne le suivrons pas dans ses pérégrinations nombreuses, déterrant les cadavres pour se couvrir de leurs haillons, passant des jours et des nuits immobile, prêchant enfin la doctrine du salut à travers les montagnes, les plaines et les vallées. (Juand il mourut, il avait des millions de disciples et il leur laissait pour héritage l'enseignement des quatre vérités sublimes qui conduisent au but suprême, au nirvana.

« Nous pouvons les résumer ainsi, dit Caro, d'après l'exemple du Bouddha lui-même, recueilli par ses disciples et qui nous montre en actes la théorie qu'il avait enseignée. Le sage franchit le premier degré de la contemplation lorsqu'il est arrivé à connaître la nature de toutes choses et

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