‹ La catholicisme et la vie de l'espritChapitre 44 sur 56 · CHAPITRE VII Vie et Science · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII Vie et Science

Il lui de mode vers 1892 de dire beaucoup de mal de riulelli^ence. Beaucoup de jeunes gens et l)récisément de ceux qui dès celle époque revendiquaient le tilre d' <■ intellectuels » s'avisèrent que penser les avail distrails d'agir, que leur savoir avait eu pour eux tant de charmes qu'ils avaient oublié de vivre. Ou plulot ils avaient vécu comme ne sachant pas, se laissant emporter lan- [C)[ à la fougue des passions, tantôt aux délices des balancements sceptiques. D'où quelques-uns conclurent que pour agir il fallait ne pas savoir et tâcher de s'abstenir de penser. M. Henry Bérenger dans \ Effort, M. de ^Yyze^va dans ses Contes c/irrlinis accusèrent l'inlelligence d'èlre mortelle à l'action.

11 y a là une question qui, en dehors de son actualité passagère, est de tous les temps, c'est celle des rapports de la pensée et de l'action. De tout temps il y a eu des « intellectualistes » qui ont estimé que savoir c'est vivre et que comprendre

2d2 i,]'] CATintt.icisMi; i-:t la vik dk l'esprit

épuise tout le conleuu de la vie el des « volontaristes » qui ont pensé que la vie était avant tout action bien plus que contemplalion et que dans le vouloir consistait le ressort et même la plénitude de toute vie, iVit-ce de la vie inlellectuelle.

On est donc amené par là à se demander quel est le prix de l'intelligence et de quoi elle peut servir pour l'action. C'est une question que la philosophie contemporaine a, je crois, renouvelée et a ramenée à un point (jui me semble très voisin des pensées les plus profondes, les plus intimes du christianisme. Je voudrais l'indiquer rapidement et non pas traiter le sujet, qui demanderait tout un volume, mais en marquer les points principaux et jeter tout autour quelques idées.

Il semble que le rôle de l'intelligence dans l'action soit bien clair et bien facile à déterminer. J'arrive chez moi, il fait nuit; pour que je pense à allumer une bougie et pour cela à frotter une allumette, il faut que mon intelligence m'avertisse que la bougie pourra m'éclairer, que le frottement pourra donner la llamme nécessaire

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pour allimii^r l;t l((>ui;'i('. Il sdiililc donc qno liiilolli^iMU'o commniKlc raclioii, car si je n'avais [)as su cola, jo serais dcniciirc dans les ténèbres. De là la formule ordiuaii'(> de rancieiine psychologie : riuleliiii'ence l'oui'uiL à la volonlé les buis à poui"siii\ re el les moyens de les atloindro.

\'oilà ce (}ue découvre une ])reiuière obsei'valioii. Mais une observation plus })rot'oudc et plus générale ne tarde pas à montrer : 1" qu'il peut y avoir des actions et des mouvemenls sans but préconçu ; 2" que, alors nuMiie (ju^il y a des buis, ce n'est pas toujours l'inbdligence qui les a posés; 3" que les moyens sont très souvent réalisés sans aucune es])èce dinlelligence, que même ils le sont daulanl mieux que rintelligenco ne s'en mêle pas.

Et ces trois poinls ne sont pas si difliciles à établir. Non seulement l'eau coule et les astres marchent sans aucune intelligence, mais les racines et les radicelles trient dans le sol les matériaux de leur nutrition, la sève monte, et en nousmêmes le sang circule, des réactions chimiques favorables à la vie s'opèrent sans que nous en sachions rien. Ouel est celui d'entre nous qui a médité sur la proportion de sucre que chaque jour il devait demander à l'usine h sucre qui est dans son foie ou sur la quantité d'émulsion que devait livrer

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le pharmacien Pancréas?... Il y a donc des actions sans but préconçu.

Et quand les buts sont connus, ce n'est pas l'intelligence qui les a posés. Nous savons pourquoi nous respirons, pourquoi nous mangeons. Mais nous ne l'avons pu savoir qu'après avoir respiré et qu'après avoir mangé : l'homme ayant des besoins et des désirs s'agite pour les satisfaire ; par hasard ou par instinct il les satisfait, il se rend compte alors de ce qui s'est passé, du profit qu'il a eu à exécuter tel ou tel mouvement. Il saura après faire avec intelligence ce qu'à l'origine il a fait par vagues tâtonnements ou simplement par bêtise. Les trois quarts des inventions ne sont dues qu'à des hasards, à des rencontres heureuses.

Dans tous les cas l'intelligence n'invente rien, elle ne fait que constater et enregistrer. Et cela se comprend bien : si l'intelligence est connaissance, la connaissance ne saurait évidemment exister qu'à la condition de retléter le donné et donc elle a besoin de données. Ce qui signifie évidemment qu'elle ne peut inventer. C'est l'imagination, c'est le génie qui inventent et, comme il est aisé de le voir, le génie est une puissance, une activité, mais non pas une connaissance ; connaître c'est refléter ce qui est déjà.

Et on peut bien voir encore que les moyens sont

o.xrcilirs avoc (ranliinl j)lus de rapidilc ol de pivcision (ju'on y j)ons(> moins, c'csl-à-diic (juOii les connaît moins. En sorte qu'il est rigoureusement vrai de dire qu'une action est d'autant mieux laite qu'on y mêle moins d'intelligence. Songez à ce que deviendrait un morceau de musique où le pianiste voudrait se rendre un compte exact de tous les mouvements de ses doigts.

Jai l'air de soutenir une gageure ou un paradoxe et il est vrai que peut-être j'insiste à dessein. Cependant il faut bien qu'on reconnaisse qu'avec du plaisir et de la douleur, de l'instinct, de l'imagination, du génie, de l'habitude, sans intelligence proprement dite, l'homme aurait inventé, il vivrait, il perdrait moins de temps en spéculations vaines, il agirait davantage, sûrement avec plus d'énergie, moins d'hésitations, probablement avec presque autant de succès.

On conçoit donc comment l'antiintellectualisme a pu prendre naissance. Le savant est un conteml>laleur qui s'bypnotise dans l'analyse du passé. 11 consume sa vie à savoir ce qu'ont fait les morts. Il veut savoir comment on vit et cependant il oublie de vivre. (Ir, vivre c'est la grande affaire. La vie, c'est l'action, l'action qui va de l'avant et vers l'avenir, non la pensée toujours tournée en arrière et du côté du passé. A force de nous analyser

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nous-mêmes, nous no savons plus agir. Agissons donc sans penser et au diable rintelligence. La science c'est reniiemie. D'ailleurs elle ne sait rien : elle immobilise le cours des cboses pour l'étudier. Cependant elle le fausse. Car ce qui court n'est pas immobile. La science ne connaît que l'immobile et comme rien n'est immobile il s'ensuit que ce que la science prétend connaître c'est ce qui n'existe pas. Foin d'une science qui ne sert de rien et ne peut que nuire !

Agissons donc et marcbons. Au lieu d'étudier la vie, faisons de la vie ; au lieu de disséquer l'àme, créons de l'âme; au lieu d'étudier l'histoire, faisons de l'histoire. Plus de règle ni dans l'action ni dans l'art. Soyons libertaires en politique, proclamons en morale le droit à inventer des formes nouvelles de l'action individuelle, ces actions pussent-elles être appelées crimes par les partisans d'une pseudo-science de la morale, réclamons pour l'art le droit à la lii)re expression de toutes les émotions franches et spontanées. Retrouvons, ainsi que nous y invitent de jeunes littérateurs et déjeunes philosophes, tels que M. J. Weber et M. Maurice Pujo, le règne de la grâce et de la liberté. Les règles et les lois ne sont en toute matière que les formes cristallisées du passé, ne nous croyons pas tenus de soumettre à

CCS l'oriucs niorlcs les aclioiis de ruvciiir. La vie (1 "ailleurs déborde ces règles, mais,contrainlc, elle s'échappe en hoiiilloniiemeiUs confus; laissée liiu'c, elle reste soin)le, liariuonieuse et belle connue les forets viert^es ou les libres oiseaux de l'air.

Je viens de traduire l'état d'esprit (|ue la revue VArf cl 1(1 Vi(\ par exemple, a exprimé souvent dans ses articles. L'anliintellectualisme, ce retour aux spontanéités uaturell(>s, c'est propremeut ranarciiic érij;ée eu système, rabseiice de loi érigée en loi.

Que penser de ces conclusions? Les combat- Irons-nousou devons-nous les approuver? Si nous les approuvons que devient non seulement la science mais la moj-ale elle-même? Et si nous les combattons que devient ce que nous avons dit du rôle de l'intelligence? Faut-il donc ou nous contredire ou en venir à proclamer le droit absolu à l'invention morale, même à l'invention criminelle?

Je ne crois pas que nous soyons acculés à de telles extrémités. Car, pour étroit que soit à nos yeux le rôle de l'intelligence, bien que cette faculté trop adniir(''e ne nous paraisse pas devoir être la maîtresse de la vie, et bien que la science ne nous semble pas avoir droit aux adorations

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exclusives que riiiimanité civilisée lui prodigue depuis (rois siècles, cependant elle a une valeur, car elle nous enseigne ce que nous avons à faire pour atteindre les buts que la volonté nous propose. La science en ellet nous renseigne sur les résultats obtenus par nos anciens, elle nous dit quels ont été les résultats de leur action, les fruits de leur vie. Nous savons comment nous devons nous y prendre pour réussir La science rend ainsi l'action plus sûre, moins tâtonnante. Etant le résumé du passé, elle nous économise les écoles du passé. A la condition de ne pas abuser et de ne vouloir pas chercher à apprendre en nous servant du })assé quelque cliose de nouveau. La science utile à l'action est la science roulinière. La science qui veut découvrir al»^<»rbe l'action au proiit de la découverte. 11 est bon qu'il y ait des hommes qui brûlent la poudre pour en étudier les lois. Mais si tous les hommes agissaient de même à quoi bon alors la poudre?

La science donc est bonne, non pas en tant qu'elle étudie le passé, mais en tant que dans le passé elle connaît le présent et l'avenir même. Elle paraît sans doute un luxe et un superihi, puisque jamais l'action intelligente n'arrivera à la perfection du résultat de la machine. Cependant elle n'est pas inutile. Elle nous met en communi-

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l'ulion avec la loi, avec rélernol ({iii est au fond (le toutes les choses mobiles. Par là la routine même a (|ii('l(|ii(' chose d'auguste en ce qu'elle est un rellel gauchi (h' l'éliuMud.

Puis, c'est (|U(d(}ue chose de savoir ce que l'on l'ail alors même (jue parce qu'on le sait on le fait j)Ius nuil. Toute uolre dignilé, disait cet auti'e, ne consiste que dans la pensée. Si la pensée est un luxe et rintelligeuce un superllu, c'est un beau luxe, un admirable superllu. l^]tje crois bien, sur la foi de Schopenhauer et de Hartmann que les huilres smil li'ès heureuses. J'aime tout de même autant être un homme.

Il semble que ces .considérations soient suflisanles pour montrer d'abord que la science et liubdligence n'ont pas la valeur al)solue et dominatrice que l'on a voulu leur donner. Savoir est bon, mais agir vaut mieux, le savoir ne vaut qu'en tanl qu'il sert à 1 agir, et il lui sert sans doute, moins cependant qu'on ne l'a cru. Mais ces considérations font voir aussi que la science nous donne le sentiment d'une vie profonde et éternelle (|ui nous dépasse. C'est dans la communion avec rétcrncl que nous prenons conscience de notre valeur et de notre dignité. Sans l'intelligence nous ne saurions pas que nous communions ainsi. Mais nous pourrions communier sans le

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savoir. Toute aclioii vitale profonde, sociale, morale, esthétique, physique même, nous met en harmonie avec les lois éleriu'lles de la vie. « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur parce qu'ils verront Dieu. — Le royaume des cieux est promis aux enfants et à ceux qui leur ressemblent. » D'où il appert, ce me semhle, assez hien que le titre d' « intellectuels » est un assez pauvre titre ( 1 ). Car l'intelligence n'a de valeur qu'en tant qu'elle se met à sa place qui est très petite si elle s'estime, très grande seulement quand elle s'ignore. Etre intelligent, ce n'est pas penser qu'on l'est, mais se sentir en communion avec Dieu et par lui avec tout le reste, se sentir frère de tout et de tous, même des ignorants et des hètes. Se déclarer « intellectuel », c'est se tirer, se mettre à part et donc, au numient oîi on se déclare intelligent en face des autres qui ne le seraient pas, c'est par là même cesser de l'être.

Et tout aussit(M une question nouvelle se pose. Nous venons de montrer que la science est utile à

(1) On me pardonnera peut-<'tre de noter ici à l'usage de quelques-uns qui en ces derniers temps ont cru devoir accoler à mon nom cette épithète, que c'est le 21 janvier 1896 que ces

lii vie, (III |HMil miiiiilciiaiil se (Icniaiidcr si elle sul'lil à la vie, si elle pciil l'oiiniir à la voloiilr le Itiil cl la (lirccliim (|iii lui sont iiidisponsahles pour a^ir. Les naiiiralisics du wiii'^ sièclo, nos nalioiialislcs coiilcniporains, les " sciciilislos », l(ds qiio M. Hcrdndtd ou M. (diai'lcs Hitdud, oui dans une (|iit'r(dl(' lauicusc |)rn(daiU('' la suflisanco absolue i\c la scioiico à ivjilci' loulo notre vie, à rem- }dir toute notre deslinée. Nous avons reproduit ailleurs les pièces capitales de ce procès (1), nous en repi"('udi(»iis ici d "un auii'c jHiiiil d(^ vue les principales articulations telles que nous les trouvons dans un pelil livre qui, sorti de la plume dun jeune écrivain forl dis(>rl nuiis qui n'est pas encore enhv dans la cclébrilc, représcnle l'opinion des (' scientistes » mieux encore peut-être que ne le peut faire telle ou lelle page des maîtres illustres et incontestés qui professent la croyance à la suffisance de la science pour la vie.

M. Henri Berr, aujourd'hui professeur de rhétorique aulycée Henri IV, publia, en 1891, sous ce Litre même Viy et Science^ un livre destiné dans sa

lignes ont été publiées pour la première fois dans le Monde. 11 n'était pas besoin en effet des derniers événements pour découvrir fiuc ce titre dont beaucoup se paraient alors — et mên«e chez les catholiques — ne pouvait recouvrir qu'une sottise.

(') Les Livres et les Idées, in-S", Lecoffre, 1806, Le Bilan de la science, pp. 63-96.

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pensée ù éclairer ses conlemporains sur la valeur vcritablo de la vie. 11 ne pouvait souffrir le mal (|nequelquesjeunes hommes disaient de la science. Ayant le vif sentiment de cette crise qui est bien moins une crise des cerveaux qu'une crise des consciences, il écrivit son livre pour raffermir des âmes troublées, pour leurmonlrer que la science n'est pas seulement un aliment intellectuel, qu'elle peut aussi devenir un réconfort moral, et fournir une doctrine de vie.

La science, dit-il en son Avant-propos, ne joue point le rôle qu'elle devrait jouer; elle sert par rutilité des inventions plutôt qu'elle n'agit par la vertu des principes et des vérités; elle n'éclate point aux esprits, elle ne parle pas aux cœurs ; elle ne triomphe pas, elle ne règne point.

Et en effet la science jusqu'à présent n'a pas fourni de règle morale à ceux qui n'en ont point d'autre, elle s'est montrée tout à fait impuissante à remplacer les croyances religieuses ou même simplement les coutumes traditionnelles. Elle n'a pas déterminé le but de la vie, elle n'a pas découvert les moyens par lesquels l'homme peut se mettre à même de réaliser les buts moraux, et c'est une chose singulière comme la science a peu d'inlluence sur les âmes de ceux mêmes dont

losprit est lo plus nourri des V(''ril(''s (|u"('llo pnsoi- ^110, le plus assoupli auxuiolliodcscjucllc emploie. Le livre de M. HeiT esl destiné ù nous déerii'c le n^tenlissemenl douloureux produit par celte coustalation dans une àme de jeune homme et à eliercher quels remèdes on pourrait apporter ii cette impuissance pénible. 11 y a là une sorte de drame intérieur que M. Bcrr a su rendre plus visible l)ar un heureux artilice. Il a supposé qu'un étudiant parisien, aux prises avec ces angoisses de la conscience contemporaine, entre en correspondance avec un j)iiilosophe strasbourgeois qui a Inuivé pour son compte les moyens scientifiques (h> conserver la paix de l'àme et qui se charge de les révélerdans ses lettres à l'étudiant. A vrai dire, sonl-cc I)i(Mi des lettres? Le style n'en est ni assez libre ni assez familier. (]e sont moins encore des conversations. Ce sont des discours très soignés et très étudiés par lesquels les deux correspondu n (s développent l(Hirs réllexions. Ces discours sont d'ailleurs admirablement écrits, d'un style noble et soutenu auquel on ne pourrait reprocher [x'ut-ètre que d'être trop uniformément élégant et sage. Le jeune étudiant n'écrit ])as moins bien (|ue le vieux philosophe et, s'il se plaint un peu ]»lus, il n'a pas l'air d'avoir [)lus d'emportement ni une moins grande possession de soi.

30 i LK CATIIOLlCIS.ArE ET I,A VIE DE l'eSPRIT

L'cLudiaiit demande à son maître : « Apprenezmoi à vivre ! Jusqu'ici je n'ai point vécu. »

D'abord, je vous l'avoue, j'ai cru trouver par moments mon plaisir dans les divertissements du monde; et comment ne mo serais-je point laissé, à vingt ans, enivrer quelquefois par le charme nouveau de ce qui jusqu'au bout suffît à étourdir tant de vies ? J'ai eu de courtes ivresses, mais j'ai observé aussi, observé les autres et moi-même...

Je me souviens qu'un soir surtout, comme j'étais las et chagrin, dans de fastueux salons où ni les lumières, ni les couleurs, ni les parfums, ni même la douceur et l'éclat des yeux de femmes n'agissaient ainsi qu'à l'ordinaire, tout m'apparut soudain laid, faux, banal et vain : laides ces tables de joueurs moroses ou passionnés, et laides ces conversations, dans les coins, de bourse ou de sport, ces intrigues, ces médisances, ces jalousies qui chuchotent; fausses ces lèvres trop rouges, et faux ces sourires trop ravis ; banales ces évolutions et ces phrases dont s'acquittent des couples blasés et distraits; vaines ces nuits d'insomnie après lesquelles la tête est lourde et le cœur aride.

11 ne s'est pas plu davantage aux jeux, aux sports de toute nature. L'amour môme n'est pas arrivé à le séduire.

Sous le front le plus pur, au fond de l'œil le plus transparent, parmi la grâce non apprise, quelque chose demeurait ignoré qui m'inquiétait ; le trouble

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qui m'avait envahi et charmé me devenait suspect. Ce don de moi-même m'apparaissait absurde : pourquoi ma vie, auparavant morne et vaine, prendrait-elle un sens et un prix tout a coup, parce que j'en céderais quelque part, à plus forte raison si je la consacrais entière, à un être comme moi périssable, plus faible et plus frivole que moi, et dont Fénigmalique attrait ne me réservait peut-être que déception ? Besoin d'aimer, incapacité d'aimer.

L'art ne comble pas davantage le vide de son âme.

Quand j'avais éprouvé l'émotion du beau — en lisant, en regardant, en écoulant — par un arrangement de mots, de sons, de lignes, de couleurs, par une splendide enveloppe revêtant un minimum de pensées, le plaisir avait pu être vif, mais il était ineflîcace, rapide, et, aussitôt évanoui, il me laissait de nouveau abandonné pour ainsi dire à moi-môme ; je songeais à ces narcotiques qui endorment, mais pour un moment, les souffrances et les peines.

il rcnconlrail souvent nn moineau clair regard, à la foi vive et candide. Et parfois il Ini prenait envie de Ini demander le secret de l'énigme de la vie. Mais le donte s'était implanté en lui. 11 se sentait incapable de revenir à la foi. C'est dans ces sentiments (|u'il va vers son maître de Strasbourg et qu'il lui deniamlc le pain de vie et les paroles de paix.

306 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT

Lo maîlro accepte et reconnaît que jxnil-ètre il pent vraimcnL quelque chose en favenr de son jeune ami. Sans prétendre avoir un secret révélateur il accepte d'être pour lui non un maître mais un conseiller seulement, de l'amener au point de tranquillité morale où lentement il est lui-même venu.

Et d'abord il l'avertit que les stoïciens et les chrétiens ont enseigné déjà une des choses indispensables à la paix de l'àme. Epictète et V Imitation enseignent à se déprendre des choses du dehors et <à opérer l'airranchissement de l'homme.

Ainsi c'est une grande joie déjà que de se sentir afFrancbi, mais à la condiiion que celte liberté soit active. Il faut se déraciner des jouissances décevantes, mais c'est pour s'établir dans la félicité véritable. Le désabusé n'est pas affranchi s'il en vient à regretter son illusion, et il la regrette s'il ne met rien en la place vide. Le désabusé qui n'est que désabusé languit dans le découragement. Marc-Aurèle est triste parce qu'il n'a pas une pleine assurance dans la loi qu'il s'est imposée : le moine du moyen âge, le prédicateur du xvii" siècle sont heureux parce qu'ils croient posséder la sagesse, celte sagesse accomplie où la volonté se met au service du vrai.

Mais pour remplir l'activité de la vie il faut un aliment actif. Cet aliment est la science. Hélas I

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le jeune lumime le coiiiiaîl el son esj)i"il en est rassasi(''. II a sui\i les cours les plus l'anieux du Collètîe (le i-'i-ance, de la Sorbonnc, du Louvre, de l'Krole d<>s lianles (Mudes el nulle j)aT't il n'a élé satisfail.

Somme toute, quand j'eus bien erré de cours en cours dans cet immense éparpillement, d'étude en étude dans ce dédale infini, j'avais appris des faits, recueilli des idées, découvert des prol^lèmes accessoires— mais le grand problème qui m'obsédait n'était pas résolu. La vaine multitude des faits précis, la vague mêlée des idées générales tourbillonnait en moi ; et j'éprouvais une lassitude extrême. — Alors je tombai dans une tristesse morne ; cet amer dégoût de toutes choses que j'avais parfois ressenti pendant quelque temps ne me quitta plus. Je me faisais pour ainsi dire à moi-même des invitations d'agir, je me sollicitais en tous sens, et quand je portais ma pensée sur les occupations et les fins les plus diverses, je n'arrivais plus à obtenir ce consentement intime, cet élan qui est la vie. Rien n'avait plus d'attrait pour moi, parce que rien n'avait de sens.

Il ne me restait, en m'abandonnant, quà m'enfoncer, à me dissoudre dans le pessimisme ; ou bien il fallait m' « abêtir », m'abêtir dans les pratiques de la foi ou m'abêtir dans la routine de la vie. J'en venais à admettre que la pensée est un mal, comme certains le disaient autour de moi, et qu'à, tout prix il fallait rétouffer.

... Il me semble que nous sommes, nous les jeunes,

TjOS le catholicisme et la vie de l'esprit

dégagés enfin de ce passé dont nos prédécesseurs tiraient les attaches demi-rompues, soulevés par un immense désir au-dessus de la réalité actuelle, orientés dans un sens nouveau. Ce n'est plus le regret du passé, c'est le pressentiment de l'avenir qui nous tourmente. Notre inquiétude est d'espoir incertain : c'est celle du bourgeon qui voudrait s'ouvrir : il ne sait quelle fleur sortira de lui, quelle forme prendra sa corolle et de quelle couleur se teindront ses pétales. Ce goût d'agir qui s'essaye à tout se déprend de tout par ignorance des fins dernières : vous m'avez aidé aie comprendre.

Mais la pensée et l'action où et comment doivent-elles se joindre pour s'épanouir l'nne par Tau Ire ?

A l'Université, répond le maître. Dans ces universités que l'on vient en France de reconstituer au moins nominalement, qui ont si largement contribué aux succès de l'Allemagne et qui sont chez nos vainqueurs si magnifiquement dotées. C'est à l'Université que se fera la synthèse des sciences.

L'analyse devait précéder la synthèse ; mais la synthèse doit succéder à l'analyse : voilà qui est banal sans doute. Voici qui l'est moins — puisque avant d'oser l'affirmer, j'ai douté pendant tant d'années : il est possible aujourd'hui de concevoir la synthèse et d'y travailler ; c'est possible et c'est nécessaire. Le temps de la synthèse est venu : il faut qu'on prenne conscience

— il en est Icnips, je vous le dis — et de ce que cherche la science et de ce qu'elle a trouvé déjà ; il faut qu'on le formule et le proclame.

C'est à l'Université (jac les esprits doivent communier et entre eux et avec l'univers. C'est là que la génération nouvelle entre véritablement dans l'Église. C'est là, et ce n'est pas à douze ans et à treize, c'est à vingt ans que l'intelligence, non plus en croissance, mais formée, non plus obéissante, mais exigeante, peut recevoir pleinement l'initiation à la vie. — Certes il ne faut pas attaquer, il ne faut pas dédaigner les religions, ces antiques institutrices des hommes, il faut les respecter, les comprendre, s'en pénétrer — et les dépasser.

... La révélation du Sinai n'a point cessé tout à coup ; elle n'a jamais cessé ; elle n'est point interrompue : les savants et les penseurs sont des prophètes qui ligne à ligne ont corrigé ou complété, de nos jours complètent et corrigent les Tables de la loi. Mais nulle part ne se promulgue et ne s'enseigne en son ensemble la loi nouvelle...

Or, l'avenir est fermé ù qui' ne saura pas joindre « la discipline d'un chartiste et les scrupules d'un expérimenlaleur à un essor hégélien ».

Vous me parlez un peu, mon maitre vénéré, reprend le disciple, par énigmes voulues : mais je crois comprendre que, selon vous, la spéculation aspire à descendre dans les faits et que la science des faits se doit hausser à la spéculation ; je crois comprendre qu'il

310 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l' ESPRIT

faut, à voire avis, que des sciences se forme la science, que la science rejoigne la philosophie, et que la philosophie emprunte à la religion son essence. C'est le programme que vous me tracez; c'est l'œuvre sans doute que vous avez accomplie. Si vous avez réussi, on peut donc réussir...

Et lo maître répond :

C'est dans la science surtout qu'il n'y a pas encore assez de solidarité. Bien des symptômes permettent d'espérer que des changements sont proches. Pour jouer le r<Me d'une Eglise, il faut qu'elle ait même unité et même continuité d'inspiration, même effacement désintéressé des membres — ce qui n'implique point égalité de valeur et similitude de rôle.

Je pressens avec vous dans cette jeunesse résolument laborieuse, ou avide d'action et qui s'agace sur mille choses, jalouse et dédaigneuse des simples instinctifs, aux muscles plus fermes, aux nerfs moins vibrants, d'intelligence plus positive que jadis, une recrue saine et robuste pour la vraie science et la véritable vie.

J'ai lonu à laisser dans cet exposé la parole à l'auteur même. Le lecteur jugera sans doute que cet exposé du « mal du siècle », cette peinture souvent élocjuente de l'angoisse d'une àme qui cherche comme Agar les fontaines de la vie, offrent le plus vif, le plus dramatique inlérèt.

VIE ET SCIENCE l\\

(Jiio ponsiM" imiinloiianl do co mal môme et ilcs remèdes que le vieux jjhilosophe |)r()]»()se h sou jeune ami? Et d ahord ou ue i)eul se déteudre de trouver (|iu> (oui eida dcmeui-e un peu vaj^iUe et de même que M. Berr se moque agréablement de ceux qui Aout répélaut : « (Iroyez, croyez! » sans dii'e à ([uoi il laiil croire, de mèuie on pourrait lailler quelque [)eu sou philosophe qui recommande une synthèse qu'il dit avoir faite j)our son couiple, mais dont il n'explique pas le premici- uiol. Or, ce qui est difhcile. ce n'est pas de dire (jue la synthèse doit èlre faite, mais d'('xpli(|uer comment il convieuL de s'y prendre })our l'opérer. Mais sans doute, M. Derr n'a voulu qu'amorcer ici la curiosité du ])uhlic et l'on peut prévoir qu'il se réserve de développer plus tard nue synthèse qui tiendra les promesses de son philosoi)he slrashourgeois. Il convient donc de lui faire crédit jusqu'alors et, par ce qu'il nous a en ce petit livre laissé voir de ses qualités de penseur, nous sommes assurés (|u"il remplirait nos espérances — si dans la voie où il s'engage elles pouvaient èlre remplies.

Mais le peuvent-elles? C'est une tout autre

'■')['2 i.i; CAiiKiLic.iSMi; i:t la \ ii; di: L'i:si'Kri

queslion et sur laquello il csl bon de s'expliquer. M. Henri Berr nous promet une philosophie nouvelle des sciences, la chose n'est pas impossible en soi et l'auteur est de taille autant que quiconque à l'entreprendi'e et à la mener à bien 11 nous promet par surcroit une philosophie morale, une doctrine de vie tirée de la science seule et il s'engage à y conserver tout ce qu'il y a de bon dans les religions et même à les « dépasser ». Ceci peut-être est plus chimérique et plus chimérique encore de penser que les Universités peuvent jouer le rôle de distributrices de la vie morale. Pour juger la « synthèse » que nous promet M. Berr, il convient de la connaître dans ses détails. Mais il n'est pas besoin d'attendre pour savoir ce qu'on peut tirer des synthèses scientifiques. Il suffit de connaître l'acquis scientifique contemporain et de voir s'il est capable de nous fournir la doctrine de vie fournie jusqu'à présent seulement par la religion.

Or, nous savons très bien où en sont les sciences contemporaines. Elles expliquent une partie de ce qui est, aucune ne peut énoncer ce qui doit être. Tout au plus la physiologie peut-elle affirmer que tel état organique correspond à un bien-être et tel autre à un malaise. De même il semble que, sans être trop téméraires, les sociologues,

les écoiioniislcs |)('uv(MiI ariirnicr ([iio coj'taiiis ôlals sociaux (iiil pour conscMiiicncos dos doiilours ot (|ii(^ ccrlaiiis aulrcs soiil ccirivlalils (]o la prospol'ité S(U'ial(\ (lest toul.

C/osl loiil et c'est peu. Car on peut hieii clii'e (|iie rhomme doit vivre de façon à éviter les malaises individsiels et sociaux, de fuçou à produire la j)lus <irande somme possible de bien-être individuel et social, mais ou attribue alors à la science une vertu qu'elle ne possède pas. On lui fait dire que le bien-être est une bonne chose qui doit être recherchée, que le mal-être est une mauvaise chose qui doil être évitée.

EU I ({uoi , dira-t-on , n'est-ce pas l'évidence même ? — Je veux bien y consentir, mais à condition qu'on m'accorde que cette évidence suppose vraie l'idée plus ou moins latente et dissimulée qu'il existe un accord fondamental entre le bien et le mal perçus dans la conscience comme bienêtre ou comme malaise et le bien et le mal en eux-mêmes, abstraction faite des consciences qui les ressentent. Car tout le monde sait bien qu'un })laisir peut être un mal et qu'une douleur peut être un bien. Et souvent un individu est obligé de sacrifier non seulement son plaisir mais sa vie même, c'est-à-dire l'espoir de tout bien-être futur à un bien qu'il estime supérieur. La gourmandise

;M 4 LK CATHOLICISME ET LA VIE DE i/eSPRIT

produit rindigestion, rampulaliou d'une jambe sauve la vie et le soldai doit mourir au poste dont on lui a eonlié la garde.

Or, la science, si synthétique qu'elle puisse être, peut-elle nous aftirmer que les lois qu'elle découvre de la vie individuelle ou môme de la vie sociale sont bonnes et imposent rol)ligalion? — Il faut vivre ainsi pour vivre, dit la science. — Je le veux bien. Mais pourquoi vivre ? A quoi b(m la vie? Pourquoi serais-je obligé de conserver ma vie? pourquoi surtout, aux dépens de la mienne, serais-je obligé de conserver une vie plus vaste et plus générale? — Ici la science ne répond plus. Seules, la métaphysique et la religion répondent. jNI. Berr croit pouvoir se passer de religion. Il ne dit pas nettement qu'il se passera aussi de métaphysique. II semble plutôt par endroits dire le contraire. Mais alors la doctrine de la vie est bien moins du ressort de la science que de la métaphysique et on ne voit pas bien ce que la synthèse scientiiique ajoutera de solidité au fondement du devoir.

Plus j'y pense et plus je suis convaincu qu'il n'y a pas de doctrine de vie sans devoir. Et il ne saurait y avoir un devoir si l'on n'admet pas que ce qui est obligatoire, rationnel et raisonnable est bon, ce qui suppose que l'ordre des choses est agencé de façon à ce que les êtres vivent et que la

VIE ET SCIENCE 'Mo

vie cllc-iiiriiic <'sl lionne. Sinon, la vio n'a |tlns (le sens cl il laiil rire (''picni'icn on honddhislc, ('"('sl-à-diic (le lonlcs ra(;ons |»r('n(li'<' la vie en mépris.

Ce preiiiic'i' [)rin(ij»(' [losé, la scicMice peut montrer comment on pcnl vivre |)oiir garder les lois de la vie et je reconnais qu'il est étrange que les progrès incontestables de la soci(dogie et de la psychologie n'aient pas contribué à établir des règles de l'hygiène sociale et morale comme les progrès de la pliysiologie ont contribué aux [)i'ogrès de l'hygiène corporelle. Mais il faut poser le principe et ce n'est pas la science positive qui le pose, c'est la mélaj)hysique et par des raisonnements très peu ditlV-rents de ceux pai" les(|nels il l'iii pos('' jadis par Soci'atc.

(Test par là aussi ([ue la morale a ses racines dans la ivdigion. (lai* de quelque nom qu'on se serve, <>! de quelque façon qu'on |)arle, admettre un ordre des clioses d'oii le bien cl la justice doivent résulter, c'est admettre à rorigine des clioses la Honte et la Providence d'un Dieu.

Et si maintenant on tire de ce principe, grâce <à l'acquis scienlilique, des règles de pédagogie, d'hygiène morale et de disci|)line vitale enfin qui assurent dans le monde le triomphe de la vertu, j'y consens de très grand cu'ur, et je souhaite

H1G LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT

qu'on le fasse, je regrette qu'on ne l'ait pas fait (1). Mais ici encore que verra-t-on? On peut prévoir d'abord que ces règles et péda'gogiques et disciplinaires ne seront pas si différentes des règles déjà appliquées et déjà connues, car on a su les moyens de se bien conduire longtemps avant d'avoir connu les lois psychologiques qui expliquent pourquoi on s'est bien conduit, ce qui est d'ailleurs fort heureux, sans quoi, en attendant d'apprendre, on eût oublié de vivre. De plus, ou ces règles seront édictées en termes abstraits qui ne s'adresseront qu'à l'esprit et alors on peut affirmer qu'elles demeureront théoriques et ineflicaces ; ou elles pénétreront l'àme entière, l'informeront pour ainsi dire par des sentiments, et alors elles seront efficaces, mais elles trouveront leur efficacité dans les sentiments, c'est-à-dire dans les représentations émotives tirées de la bonté de leurs etTets et alors ne seront-elles pas comme imprégnées tout entières d'une émotion religieuse? Car ces règles ne sont bonnes que par la dépendance où elles nous mettent vis-à-

(l)En deux livres récents : VÉducalion de la volonté, — la Cro'/ance (2 vol. in-8°, Alcan), M. Payot l'a essaj'é, mettant ù profit, sans trop le dire, l'expérience de l'ascélisnte chrétien. Nous-ménie {Essai sur le libre arbitre et Homof/énéifé morale^ déjà cités p. 163) avions indiqué ce que Ion pourrait trouver dans cette voie.

vis do Tordre primilit' cl de la prciiiièn^ hoiilé.

l'isl-ce ici la rclitiioii (jiii ai;il oii hicii la science? L'une et l'unlre, si l'on veul, mais coml)icii plus la religion! Car la science seule demeui'c saus el'iicacilé , et la religion seule suflit à [)roduire l'activilc, le dévouement et le sacrilice.

Et par ridigioii je ne veux j)as (ju'on (Mitcnde je ne sais quelle émotion qui s'adresserait, comme celle d'un Spinoza ou d'un Littré, à l'immanence de l'être répandu dans l'univers ou, comme celle d'un Auguste Comte, à une abstraite Humanité; c'est déshonorer ce nom que de l'appliquer à une sentimentalité vague et did'use que n'éclaire aucune notion, que la raison ne saurait aucunement justilier. Une émotion sans amour ne saurait avoir rien de religieux. Or, l'amour comme le respect ne s'adresse qu'aux volontés. On peut se plaire aux biens qu'on éprouve, on s'enivre de ses idées, on ne les aime pas. L'amour n'a sa raison d'être que s'il a pour objet une bonne volonté, une bonté capable de grâce et de don. Une telle bonté ne saurait être que transcendante. Chercher dans les immanences du mande une raison à la vie, c'est vouloir donner [lour but à notre action ({uelque chose qui ne nous intéresse pas ou quelque chose qui ne nous vaut pas, c'est la plus impossible des chimères.

318 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT

Je 110 veux pas pousser plus loin ces considérations, mais il ne serait pas malaisé de montrer à ceux qui ne s'en doutent pas, que ces pratiques religieuses qu'ils dédaignent et oîi ils croiraient (( s'abêtir », que ces prières, ce culte, ces sacrements sont — en dehors de leur efficacité propre et surnaturelle — des moyens excellemment choisis pour dompter le corps, pour discipliner les puissances de l'àme, pour entretenir partout l'émotion nécessaire aux sentiments moraux et par conséquent à la vie active. Et il n'est pas une seule de ces pratiques qui ne puisse se justifier ainsi devant la psychologie et se justifier à tel point qu'on n'arrivera à aucune formation morale si on ne trouve le moyen de les remplacer.'

En veut-on un simple exemple? — Comment éviter dans la colère de proférer des paroles regrettables, de se livrer même ù des voies de fait? — La psychologie répond : La colère est une émotion diffuse où les vaso-moteurs violemment ébranlés tendent à produire des mouveinents violents et brusques. Que la personne ou la chose, cause de l'émotion, se présente aux yeux, les mouvements violents trouvent aussitôt à s'exercer et l'homme colère s'oublie à frapper les choses, ou même à meurtrir les personnes, ou exhale sa mauvaise

jmnu'iir jiar des suilcs de parolos loiil au moins iiicoiisidr'rôcs.

I.c nMiu'dc csl depuis longtomps découvcrl : l*oiir ne |)as l'aii'c de sollises, il faut, j)ai' un systènu' de niouvenienls |)révus d'avance et rései'vés dans ce bul, faire dériver iémoliun ot, poui' ainsi (lire, l'évacuei'. Aussi un cerlaiii Grec disail-ii à reniperour Angusle de réciter son alphabet dès qu'il sentirait la colère s'emparor de lui. D'antres philoso|)hes conseillent de se promener. L'essentiel est de d(''i'ivei" les mouveineiils violents, désordonnés et malfaisants, en des monvemenls ordonnés et tout au moins inotfensifs. Mais, qu'on le l'emarque Ijien, les mouvenn'uls substitués : réciter l'alphabet, se promener, sont sans but réel, ils évacuent de la vie, ils ne font })as d(ï la vie.

Prenez maintenant la pratique chrétienn(» : dans la colère, récitez plusieurs fois de suite : « Jésus, doux et humble de cu'ur, ayez pilié de moi. )) Il est facile de voir d'abord que la dérivatiim psycho-physiologique est produite par la • récitation, nn'wne purement machinale, de la formnle. Mais la formule poile plus loin, (db' atteint jns(|u'anx profondeurs de l'àme. Elle réveille toute l'orientation morale de la Aie; au lieu d'une perte de force elle constitue un

gain. La raison y a sa part tout autant que la machine.

Je veux bien donc que la synthèse des sciences puisse nous aider à découvrir des recettes de pédagogie et d'hygiène morales. Mais si on veut que ces recettes aient leur raison d'être et ne demeurent pas inefficaces, il faudra aller emprunter à la métaphysique ses déductions, à la religion ses maximes les plus essentielles et jusqu'à celles de ses pratiques qui paraissent les plus abêtissantes aux inattentifs.

La science, séparée de toute religion, de t(jute idée transcendante, ne saurait donc assigner à la vie un but capable de fournir à tous des raisons de vivre et d'agir. Mais la science peut du moins, et j'ai tenu à le bien marquer, découvrir les moyens pour atteindre le but à réaliser. 11 semble que par cela même j'ai dit assez ce qu'il convient de penser du rôle que M. Berr attribue aux Universités futures. Et par Universités il faut entendre toute autre chose que rensemble d'institutions récemment fondées que nous sommes habitués à désigner de ce nom. J'imagine aisément que ^L Berr y fait entrer non seulement la réunion des diverses

VIE KT sciexcf: 321

cliairos qui coiisliliuMil inilrc cusoignonionl siipérioiir, mais (juil y ajcmlo tous les enseignemonls (|ni se (loiinciil à ll'^colo du Louvre, au (Collège (le Frauce, aux Hautes -Eludes, au Muséum, à l'Kcole p()lykH'hni((U(\ à ri'A'ole centrale, et même — pourqiioi pas? — au (Conservatoire de musique et à l'Eeole des Heaux-Arls. Je pense aussi que non content d'établir le contact et comme la pénétration de tout le haut enseignement il veut que, par des canaux appropriés, la synthèse ainsi opérée vienne alinu'uler l'enseignement secondaire et l'enseignement primaire.

Ai-je besoin de dire que ces vues ne sauraient être blâmées, qu'il convieul d'établir le plus de communications possibles entre les divers organes de l'enseignement national? Mais encore importe-t-il de n'oublier pas que les communications une fois facilitées, ce n'est pas du dehors, par le mécanisme de quelque prescription légale, que s'établira la fusion et le consensus. Il faut que les sciences se sentent attirées les unes vers les autres, qu'elles prennent d'abord dans une tète pensante conscience de leur intime union et comme de l'atljail de leur àme uuique, [)i)U\constituer eiilin le grand corps de la science uni- V('rs(dl('. Peut-être cette couscience aura-t-elle besoin tle longues années encore j)our se faire voir,

322 LE CATIIOI-ICIS^IE ET EA VIE DE l'eSPRIT

peut-être aussi ost-elle tout proche (1). Il semble à certains signes, dont le livre de M. Berr n'est pas le moindre, que ce soit ce dernier qui soit le vrai. Mais alors même que les Universités formeraient ainsi de grands corps scientifiques et pédagogiques, où la même vie circulerait sans cesse de l'enseignement supérieur à l'enseignement primaire en passant par le secondaire ; quand même tous les maîtres, du plus humhle instituteur au pins savant professeur des plus hautes chaires, seraient imprégnés de l'esprit synthétique de la science, la vie morale de l'hnmanité seraitelle assurée par là? C'est ce que je ne pense pas et voici pourquoi: d'abord si les Universités, telles qu'on les rêve, se bornaient à la science sans aucun mélange de religion, elles ne pourraient enseigner aux hommes quel est le but de la vie, puisque nous avons vu que la science seule ne peut le déterminer. Mais je veux que la tendance naturelle de l'homme à vivre et à vivre en société, que les habitudes prises dès l'enfance dispensent les Universités de répondre à la question de la destinée, que les hommes veuillent bien accepter sans cri-

(1) Sous l'impulsion de MM. GiiK.uu) et Lavisse, une série de conférences vient d'être commencée, destinée à opérer le rapprochement solidaire entre maîtres et élèves de toutes les Facultés. Mais, jusqu'à présent, ce n'est qu'une juxtaposition d'efl'orts et non pas une solidarité vraiment synthétique.

VIE ET SCIENCK 823

li(lii(' coniinc une (Icslinalion <lc' di'oiL leur dcsLinali<»ii (le l'ail cl qu'en conscMpience les l nivorsités cnseigiUMil (|U(' riioniuic vil pour développer son être, pour i'oiuicr une laniille, assurer la prosi^érilé d'une pairie el par ce moyen favoriser l'ascension (le la race Iinniaine, ce qui d'ailleurs est très beau, cl \ rni incnic, (iu()i(|n(' incoin|)lei. .l'accorde encore que les L'niversilés pourront être en possession de recettes pédagogiques qui leur permettront de solidariser la vie individuelle avec la vie sociale cl avec le progrès liuniain, cl après toutes ces concessions, je ne crois pas davantage que ces Universités soient capables d'apj)Iiquer leurs formules ])édagogiqucs. I']t cela pour deux raisons, l'une (|ui lienl aux maîtres et l'aulre qui tient aux élèves.

C'est qu'il ne suflit pas de 'connaître les recettes de l'bygiène morale, il faut soi-même les appliquer. On n'est un maître de vertu que si l'on est vertueux et l'exemple du maîlre est la meilleure le(;on. Or, les maîtres des Universités futures voudront-ils s'astreindre aux pratiques minutieuses, indispensables à la gymnasli(jue morale? Verrr,t-on dans les séminaires des professeurs à venir, dans les écoles normales d'alors, une sorte de maîlre des novices, exerçant les futurs maiires à la patience, à la résignation, à la domination

32i LE CATHOLICISME ET I>A VIE DE l'eSPRIT

(le soi-même par Ions ces arls divers que les règles monastiques contiennent en si grand nombre ? On nous permettra bien d'en douter. Des élévations morales, des ell'usions senlimentales peut-èlre, telles que celles de M. Pécaut, à Fontenay, dont d'ailleurs je ne veux pas nier la valeur; mais des pratiques minutieuses de tous les jours, de tontes les beures, et cela sans autre motif qu'arriver à épurer sa conscience et à se complaire en soi !... Or, il n'y a que les pratiques qui consolident dans les actes les maximes que la théorie découvre et que les etïusions font aimer. Et ce qui importe à la société ce sont les actions, c'est la pratique surtout et non pas seulement les bonnes résolutions.

Donc je vois de la part des maîtres de très notables difficultés. Et de la part des élèves elles me paraissent insurmontables.

Par le fait même qu'on ne parlera qu'au nom de la science, on se sera engagé à ne rien prescrire dont on ne puisse rendre raison; il faudra que la morale et que ses pratiques puissent répondre à toutes les objections de la critique des enfants et des jeunes gens. La science est fondée sur la critique et sur la preuve. Agir scientifiquement c'est prouver d'abord la bonté d'une pratique, la proposer à l'esprit, et ne l'imposer

vu: i:t sciknci-; 32o

oiisnilc qu'après que riuU'Ui^euco eu a reconnu le bion-londé. Or, c'est la ruine de toute éducation morale, el même de toute inslruelion. Car on ne peut, el jusque dans le détail, rendre raison de tout ce qu'on fait, alors même qu'on fait très l)ien et qu'on en est assuré. C'est que peut-être les lois de la pratique sont autres que celles (le la théorie et qu'il faut non pas, ainsi que semble le dire M. Berr dans son épigraphe : Prit)tiini p/nlo^ophari, dc'indc r/'tvvr^ savoir d'al)ord et puis vivre par la science, mais au contraire vivre d'al)or(l et savoir ensuite, agir d'abord et penser après, et agir précisément pour avoir de quoi penser.

M. Marion réclamait récemment dans un livre qui a fait du bruit (1) le conscn^ms des maîtres comme condition de toute éducation. M. Marion avait raison. Mais comment établir le consf^nmis désiré par le moyen de la science et de la critique seule dans une pédagogie pratique qui dérive sans doute de la science, mais en est une application particulière à des cas tous singuliers et dès lors n'est plus seulement science, mais surtout art? 11 faut donc ici encore un consensus artistique, mais ce consensus ne s'obtient que par des disciplines

(1) L'éducalion dans l'Vnivemilé, in-18. Colin.

communes, qui consliliient dos écoles, el la variété mémo des écoles prouve qu'il y a eu chacune de ces disciplines une part d'habitudes et de sentiments qui ne peuvent être rationalisés. Ici enc<u'e par conséquent la science demeure impuissante. De toute façon il faut sortir de l'enceinte étroite du savoir et de l'acquis scientifique, si l'on veut organiser l'éducation, par elle la morale et l'avenir non seulement des nations mais de l'humanité tout entière. Il faut sortir de l'abstrait et développer le sentiment môme. Sans émotion pas d'action. Et il faut découvrir un sentiment dont l'objet soit à la fois universel pour être élevé, réel pour être fondé et qui soit capable d'intéresser tous les cœurs (1). Un tel objet ne peut se trouver que dans cet être que la Religion adore sous le nom de Dieu. 11 est universel, car en sa science profonde il contient et anime tous les êtres; 11 est ré(d, parce qu'il a une existence en lui-même; il nous intéresse, car nous tenons à lui et « il n'est pas loin de chacun de nous ».

(1) C'est bien ce qu'a vu aussi M. Payot et ce qu'il a exprinjc dans la Croi/ance. t^eulement il a cru qu'il pouvait être inclinèrent à la morale que l'objet de la croyance fût réel ou ne le fût pas, pourvu que les résultats pratiques fussent obtenus. Ur, il est bien clair que c'est une singulière façon de fonder la morale que de la séparer ainsi de la vérité et de la faire en fin de compte reposer sur une « insincérité », pour ne pas dire sur un mensonge.

C/csl pour cela (|ii(' la Holij^ion, selon iiiio rcniaiiiiic inènii' de Spiiio/a, s'adresse à tous, laudis (jue la sfieuee ne s'adresse qu'à quelques-uns. Pur le résidu niysléricux qu'enferme tout enseignement lliéologique il rend les plus humbles é|jjaux des plus grands. La plus petite des femmes (lu peuple qui sait qu'en faisant son devoir elle obéit à Dieu en sait autant que le plus sublime des philosophes.

Au contraire, la science exclut de l'humanité tous ceux qui n'ont ni assez d'intelligence ni surtout assez de loisir pour rationaliser tous leurs actes. Dans le système de la domination absolue de la science les savants seraient d'une espèce à part, eux seuls penseraient pour tous les autres. Bien loin au-dessous d'eux l'iiumense foule des humbles et des travailleurs s'étendrait comme un troupeau qui n'aurait droit qu'à l'obéissance et à la vulgarité de la vie. Ainsi ont pensé Platon et Auguste (lomle, ainsi doivent penser tous ceux qui prétendent faire de la science la seule directrice de la vie des sociétés.

l'inlin on prétend que la science organisera l'avenir et on ne voit pas combien la science, par sa définition même, est mal faite pour le but que l'on veut lui assigner. Car la science n'est que le rellet théorique de ce qui s'est fait et l'avenir est

328 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT

précisément tout ce qui n'est pas encore . La science n'est pas, ainsi qu'on l'a cru, révolutionnaire, elle est au contraire conservatrice, elle l'est trop : elle cristallise en ses formules les formes passées et si l'on s'en tenait à elle, on ne progresserait pas. Ce n'est pas par la science que l'édifice scientifique se construit. C'est par le pressentiment du mieux futur, des clartés qui ne se voient pas encore. Ce sont ces pressentiments qui poussent les hommes vers les progrès à venir. En eux-mêmes, bien qu'ils produisent la science, ils ne sont pas scientifiques. La science, c'est le défini et le fixé ; l'avenir, c'est ce qui est en voie de se faire et de s'achever. La science enfin c'est l'arrêté et la vie, du moins la vie de ce monde, ne se trouve que dans le mouvement. C'est par la vie que se fait la science et non parla science que se fait la vie.

(;IIAPITI{E Vlïl Le Christianisme et les Religions de la 3Iatière.

Les chapitres qui précèdent nous ont mis en présence d'un fait singulier. Après s'être enivré d'espérances scientifiques, on en est venu à sentir l'insufiisance de la science pure pour le bonheur individuel et pour le salut social ; on a prêché dans quelques écoles un néo-christianisme ou un idéalisme tout teinté de mysticisme ; d'autres vont jusqu'à renouveler les rites occultes ou les cérémonies magiques. Il semble que dans ces nouvelles tendances l'idée religieuse puise quelque renouveau. Mais est-ce vers le paganisme ou vers le christianisme que l'évolution naturelle des idées va emporter nos contemporains ? 11 me semble qu'il y a des raisons d'espérer que cette évolution sera plutôt favorable à l'idée chrétienne. Ce qui peut aider h le faire voir, c'est une étude quelque peu approfondie des conceptions opposées du christianisme ou du paganisme, par où on s'apercevra que les promesses religieuses du paganisme sont identiques au fond à ces espé-

330 I,E CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT

rances dont notre siècle vient précisément dexpérimenler la vanilé. Et cela n'est pas étonnant si païens et savants ont, les uns et les autres, pour but principal d'assurer à l'humanité une vie matériellement heureuse, la domination sur le monde de la matière. Par ainsi le paganisme se fait voir comme l'essence commune de toutes les religions de la matière et la religion de la science n'est au vrai qu'une des sectes païennes.

Celui qui cherche à pénétrer l'idée qui fait le fond essentiel et commun des diverses religions, la conception qui, par conséquent, est mère et génératrice de la religion, ne tarde pas à découvrir que toute religion repose sur une croyance et est constituée par certains rites et par certaines pratiques. Et le fond de toutes les croyances diverses est identique ; identique aussi le but que poursuivent tous les croyants ta travers l'immense diversité de leurs actes pieux. Toutes les religions, en effet, supposent chez leurs adeptes la croyance à une ou plusieurs forces mystérieuses d'où le bonheur de l'homme dépend. L'humanité ne peut se sauver de ses misères et conquérir le bonheur que si elle arrive à mettre ces forces d'accord avec ses volontés propres. Les rites, les cérémonies, les prières, tous les actes pieux n'ont d'autre but que d'établir cet accord. Et ainsi

LliS HKLUilU.NS DK LA .MATIÈRIî 331

toutes les religions ont pour l)ut do procurer le sahil tie riiuniauilé, grâce à un accord eutre lliunianilé et les forces mystérieuses d'où dépend le bonheur humain, au moyen de certaines pratiques qui ont pour ell'et de réaliser cet accord. Mettre les hommes d'accord avec Dieu ou avec les dieux, telle est donc l'essence et, comnic eût dit Platon, r (( idée » de la religion. Ce ne sont pas seulement le judaïsme et le christianisme qui ont fait de la religion vme sorte de pacte ou d'alliance entre Ihomme et Dieu, entre le ciel et la terre ; avec une conscience ou plus vive ou plus obscure, tous les peuples ont fondé leurs actes religieux sur une conception semblable. Cela est évident pour les Athéniens et les Romains. Athèna a promis de protéger la cité de Cécrops, comme Jupiter a promis de protéger la cité de Romulus. Et le chef sauvage, jetant au feu le fétiche qui, malgré tous les rites accomplis, ne lui a pas donné la victoire, le punit de son manquement au pacte qu'il a consenti. Ce ne sont pas seulement la Bible et le Nouveau Testament qui pourraient écrire sur leur première page /i^r/'M ou Diati'k!'. Tous les livres sacrés, toutes les légendes religieuses pourraient aussi s'intituler des « testaments », des « pactes » ou des « alliances ».

332 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT

Qu'un pacte de cotte nature soit indispensable au bonheur de Thumanité, c'est ce qu'il est aisé de montrer. Il existe une foule de forces que l'homme connaît peu, connaît mal, ou même ne connaît pas. De quelle source mystérieuse tombent les torrents de pluie qui tour à tour fertilisent les terres ou dévastent les récoltes ? Quelle est la force d'où dépend la peste qui décime les hommes et les troupeaux? Quelle puissance redoutable peut lancer la foudre et faire gronder le tonnerre? Quelle autre fait courir sur les tlots les vents qui tantôt poussent et tantôt brisent les navires? Tour à tour ces forces, sans cependant changer de nature, sont les auxiliaires de Thomme et comme ses serviteurs, puis, le moment d'après, s'opposent à ses efforts et détruisent ses travaux. L'homme ignore leur nature, il ne sait qu'en constater les effets et doit évidemment compter avec elles. Il a donc dû avoir de bonne heure l'idée de se concilier ces forces et d'éviter avec elles tout conflit.

Et si rhomme a pensé qu'une vie future devait continuer la vie présente, il a dû s'inquiéter

LKS RELIGIONS DK LA MATIKRK 3.33

aussi do so concilitM* los divinités mystérieuses d'où déjxMid le liouluHir do collo vio d'ouli'olombo.

bi" toutos façons, donc, l'hommo, dos les premiers temps, s'est senti enveloppé de mystère, il s'est senti sous la dépendance de ce mystère; le hoiihciir cl le malheur lui paraissaient en sortir eoiunic tl'une nue ojjscuro ou d'une profonde nuit. 11 on a déduit qu'il ne saurait, pour lui, y avoir de vio calme, assurée, prospère, qu'autant (lu'il serait parvenu à conclure un pacte avec le mystère, à le mettre dans ses intérêts, pour le dire d'un mot, à le faire servir à ses lins. Telle fut probablement l'origine do la plupart des religions. Soit que, selon le mot de Lucrèce, les hommes aient d'abord cherché dans les rites et les sacrifices une sorte d'assurance contre des forces terribles et qu'ils aient regardé les dieux comme des malfaiteurs mystérieux dont il fallait se garder, soit que, ainsi que le pense M. Kavaisson, ils aient, surtout à l'origine, voulu se concilier les faveurs de divinités libérales, de toute manière ils ont cherché dans la religion un moyen de bonheur et de salut, et ils ont fondé b'urs pratiques sur la croyance à une sorte d'accord ou de pacte qu'ils pouvaient conclure avec les dieux.

334 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRTT

Or, l'idée la plus naturello qui s'olTriL à l'homme livré à lui-même fut de considérer cet accord comme une soi'le de marché où chacun des deux contractants garantirait à l'autre certains avantages en échange de certains autres. Donnant donnant. ]\[ais, comme l'imaginalioii liuinaine était seule à rêver les clauses et les stipulations du contrat, il est clair qu'inspirée même dans ses aveuglements les plus grands par le sentiment de l'intérêt personnel, elle dut tendre à réduire le plus possihle la redevance de l'homme vis-à-vis des dieux. Et si parfois l'on trouve des coutumes religieuses qui exigent de l'homme qui les pratique un véritahle effort de volonté et une vraie générosité dans le sacrilice, alors même que ces coutumes n'ont pas été inventées ou exagérées par la tyrannie ou la cupidité des prêtres, on n'en peut signaler aucune, en dehors des coutumes juives ou chrétiennes, qui exige une ahdication de tout l'être, un sacrilice entier de la volonté, une complète ahnégation. De toutes façons, la volonté humaine, quelque pénihle que soit le sacrifice qu'elle consent, ne le consent que pour en retirer un profit. Et, une fois le pacte consenti et conclu, une fois le rite étahli, l'homme, s'il ne cherche pas à l'éluder, cherchera du moins à rester dans les strictes limites de son contrat et

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