‹ La catholicisme et la vie de l'espritChapitre 51 sur 56 · I.K CATIIOI.lf.lSMK HT I.A RKMCION DE t/eSPRIT · texte numérisé non relu

I.K CATIIOI.lf.lSMK HT I.A RKMCION DE t/eSPRIT

poiise do toulos les autres et Joiiiic le droiL de jiio;or do tout, do Iranclior sur tout, c'est ce que jo ne voudi'jus pas loiil à l'ail nier, ('es lliéologions fossiles — fossiles puisqu'aussi bien ils appartiennent à une espèce à peu près complètement disparue — pensent pouvoir condamner a priori et sans examen, tout simplement parce qu'elles contrarient leur pclil système, toutes les découvertes exégétiqnes ou historiques qui ne cadrent pas avec leur enseignement (I). Dos déiinitions conciliaires, des textes de l'Ecriture, ils déduisent un système de conceptions qui paraissent bien liées. Ils n'arrivent pas à se représontor qu'ils ont môle à leurs syllogismes plus d'une idée personnelle, et par conséquent qu'avec des idées philosophiques ou scientiliques dilîérentes on pourrait arriver avec les mêmes et immuables principes à de tout autres conclusions.

Il arrive aussi souvent que le théologien n'est pas allé aussi loin. Il s'est contenté de démon-

(1) Dans un très retiiarquable article publié sur le livre même (le M. Sabaier, Mr'- Mignot, évètiue de I-'réjus, a également noté les exagérations de certains théologiens. « 11 n'y a, dit-il en un endroit, que des âmes admirablement candides qui s'imaginent comprendre et l'aire comprendre la nature de l'inspiration, fûtce en taisant appel à la scolaslique. » — On sait d'ailleurs que les théologiens catholiques n'ont pas toujours été aussi étroits que les théologiens protestants : c'est un synode protestant qui a fait une obligation de croire à l'inspiration des points-voyelles dans la Bible.

400 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT

tror le bicii-foiidi'' do son système ou de ses formules. Et ce sont plus d'une fois ses élèves qui transforment d'eux-mêmes cette déduction et voient une déduction nécessaire, la seule possible, là où, dans la pensée du professeur, il n'y avait qu'une déduction juste dont la conclusion, avec les mômes principes, pourrait varier dès que les circonstances feraient varier les autres prémisses. Mais quoi qu'il en soit, faute de sens historique soit chez les maîtres, soit chez les élèves, il arrive que lorsque ces élèves se trouvent tout à coup transportés du domaine des rigoureuses déductions théologiques aux études approfondies de critique ou d'exégèse, ils subissent un choc qui, pour quelques-uns, est dangereux. Ils quittent l'enseignement de maîtres modestes et non sans valeur, mais pour la plupart sans renom, dont le prestige local s'évanouit par l'éloignemenl, pour s'asseoir devant la chaire de maîtres hardis et dont la renommée parfois égale la science, si môme elle ne la dépasse pas. Le poids de la parole du Maître qui, hier, agissait dans un sens, agit maintenant dans un autre quelquefois tout opposé. Dans tel grand séminaire de province, on enseignait l'apostolicité d'un grand nombre d'églises des Gaules et il était à peine question et de l'histoire des dogmes et de celle des sacrements.

Li: CATiiOLicisMi: i:r i.a I!i:i.i(ii(in ni: i.'ksi'rit 401

roxogi^'so l)il)liqiio (''tnil timide et roslroinlo. Ici l'on conlesle raposlolicilé d'à peu prt's toutes les églises lies Gaules, on discute l'aulhenticité de plus d'un cci'it canon i([ue, on expose l'évolulion des dogmes el Thistoire des sacrements. On reste sans donle dans le domaine de la théologie, de rimmulabililé el de ["absolu, mais on lait voir et même on exagère parfois ce qu'il y a eu d'humain dans la propagation de la révélation divine, de muahle dans l'ininuiahle, de relatif dans l'absolu.

Et cependant en dehors des insliluts catholiqnes, dans d'anlres ciiaires ou dans d'autres livres tels que celui de M. Sabatier, on professe ([ue tout est muable, relatif et que toute la théologie doit se résoudre en psychologie ou en histoire. Or, ceux qui disent ces choses sont des savants dont nos jeunes étudiants entendent vanter la science et citer les noms et qui furent quelquefois les maîtres de leurs maîtres. — l:]stil étonnant dès lors que ces jeunes tètes se troublent? Mais entre la théologie sans nuances qui leur fut enseignée chez eux et cette critique qui fait tout évanouir en nuances, peuvent-ils bien faire le départ? Habitués dès l'enfance à respecter la parole du maîti-e, à l'approuver sans la critiquer, ballottés entre deux maîtrises, est-il sur-

402 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT

prenant qu'ils aillent à celle qui est à la fois la plus immédiate et la plus glorieuse? Une sorte de snobisme scientifique s'empare plus d'une fois des jeunes esprits et il leur suflit qu'une opinion soit proposée par quelque maître en renom — surtout si c'est un protestant ou un laïque — pour qu'ils soient inclinés à la regarder avec faveur. Ils croient ainsi faire preuve de leur liberté d'esprit, ils ne font que montrer leur docilité.

La critique seule et la science vraie peuvent guérir cet état morbide. Il faut se défendre contre le prestige de l'autorité et puisqu'aussi bien les seconds maîtres jugent les premiers et les troisièmes les seconds, les juger les uns et les autres par la critique et la raison. Et pour éviter ces conllits de la pensée, ces crises douloureuses de la conscience, il serait sans doute utile que partout, môme dans les grands séminaires où l'on se préoccupe avec raison de l'instruction professionnelle du prêtre plus que de sa formation purement scientifique, l'enseignement théologique s'humanisât dans la juste mesure au contact de l'histoire et que tous les futurs prêtres fussent imbus de cette incontestable pensée que l'Eglise vit et se développe et que si chez elle, comme chez tout être vivant, les lois de la vie

i.K (^ATiioi.îcisMK i:i' LA iiKunioN ui: i,'i:siMiii' 40IÎ

sont ininmablcs, il y a copondant une évohilion des manifestations de la vie.

ÏV

Car ([u'il y ait une évolution des dogmes et une histoire des sacrements, c'est ce qu'assurément aucun catholique instruit n'a jamais nié. Saint Pierre n'a point prêché la Soi/n/u' //iro/og/i/t/r. Dès le v" siècle, Vincent de Lérins avait à répimdre à ceux qui lui demandaient s'il n'y avait aucun progrès dans l'Eglise de Dieu, et il écrivait (1) que la doctrine s'accroissait dans l'identité de genre et dans l'identité du dogme, comme un gland se développe en une tige frêle d'abord, puis en un grand chêne. Et saint Thomas enseigne (jue la connaissance dogmatique va de l'implicite à l'explicite (2), du confus au clair jusqu'à

{\) Cominoiiilorlitm. — C. x\ui{((lias xxviii). De pi'o/'ec/u religionis (^xti habe/nr in Ecclesiii.

(2) Stim. T licol. Il" lh<^ vil. ArlicnU fidei lemponim successione crevcrunf non quidein gnan/um <td suhslantiam, sed quantum ad e.rplictilionem et e.rpressam prof'essioneni ; nam qi/œ explicite et siifj majovi numéro a posteris crédita sunt, endem omnia a superioribus pa tribus implicite et suh ïninori numéro ci édita fuerunl. Et tout de suit3 nprès, saint Thomas compare l'accroissement dogmatiiiue au développement scientifique qui découvre peu à peu les conséquences cachées, implicitement contenues et affirmées dans les principes premiers.

Un peut voir par tout cela combien étaient fondées les criti-

404 LE CATiioLiCîSMi'; i:t la YiE DE l'esprit

co que la conscioiicc do F Eglise lui donne avec son expression définitive sa forme achevée. Le Cardinal Newman a admirablement développé ces enseignements; Ton a pu entendre en 189G,

ques qu'a adressées à cette théorie, avec une courtoisie à laquelle d'ailleurs j'aime à rendre hommage, une Revue spéciale. On nous accuse d'avoir énoncé une doctrine fort dangereuse en nous eiïorçant de taire voir comment l'autonomie de la pensé 3 était respectée mêm3 dans renonciation infaillible du dogme par le magistère catholique car : i° nous faisons de la conscience du fidèle la règle de l'autorité, ce qui est par trop démocratique ; 2" nous admettons une évolution dans le dogme, ce qui compromet sa stabilité; 3" nous supprimons le surnaturel. — Et nous répondons : 1° que, si peu expérimenté théologien que nous puissions être, en parlant de la conscience collective de TÉglise nous n'avons pu songer à parler d'autre chose que de la conscience d'une vie surnaturelle, p:irce qu'il n'y a Eglise et foi véritable que clans une telle vie; 2° que nous avons assez exfdiqué à la suite de Vincent de Lérins et de saint Thomas et en les citant expressément que l'évolution n'implique pas pour nous changement, mais développement, /h eo(/e;H (jenere el in eodcin dogmate, et il faut vraiment être bien aveugle pour ne pas avoir saisi sur ce point notre expresse profession de foi ; 3" que puisque, de l'aveu de tous, le Pape ne crée pas, .n'invente pas le dogme, puisqu il ne fait que le définir, il faut bien qu'il le trouve quelque part, c'est-à- dire dans la conscience vivante de l'Eglise a laquelle incontestablement prend part l'àme surnaturellemeut vivante de chaque (idèle. C'est tout ce que nous avons voulu dire. Et si nous ne découvrons là qu'autonomie et non point du tout aucune liétéronomie, ce n'est pas que nous refusions de soumettre l'individu humain, le moi individuel, à l'autorité de Dieu, puisqu'aussi bien nous le soumettons même à l'autorité sociale et que nous avons dit expresscmeat, avant qu'on nous y invite : « Être libre, c'est obéir » — Servire Deo l'egnare esl, — mais c'est parce que nous ne pouvons nous résoudre, étant fils de Dieu, greffés par la grâce du baptême sur le Cep divin, à regarder la loi de l.i vie divine comme une loi étrangère, vraiment extérieure et hétéronome... In ipso eniin viuinnis, movemur ci siimus. — L'erreur de ces estimables théologiens dans leur charitable avertissement a été de croire que nous raisonnions

LE CATIlOI-îCiSMi: V.T I.A Rr,i,HlI().N DK 1,'hsPRIT 40.')

à riiislilul callioliquo, le I*. do la HaiTO protVssor sur l'évolulioii du dogmo dos l(n;oiis fort romarquôos poudanl quo los Kfn(/rs dos UU. P\\ Jôsuilos puliliaionl sur l'Iiisloiro du dogme do l'Église des arlicles très judicieux du P. Bainvol (1). Et il m'est moins qu'à .personne permis d'oublier que le regretté P. de Uégnon a écrit sur l'histoire du dogme de la Trinité (2) deux volumes où se fait voir le métaphysicien profond à coté du théologien le plus rigoureux et de l'historien le mieux informé.

t)onc il est faux de prétendre que le Catholicisme profosse la fixité absolue de toute la dogmatique. L'l']glise est un organisme vivant, une conscience collective; cette conscience suit la loi de toutes les consciences, elle va du confus au clair, de l'implicite à l'explicite; à mesure qu'elle réiléchit sur elle-même, elle prend une connaissance plus notlo des lois intimes de la vie surna-

en rationaliste, nous plaçant au point de vue de la nature, tandis que, parlant de la conscience de l'Eglise, nous avions cru ne pouvoir logiquement nous placer qu'au point de vue exclusif du surnaturel et qu'il n'était même pas besoin d'en avertir.

(1) Études, 5 et 20 janvier 1897. Voir encore : L'Élasticité tles formules (le In foi: ses causes el ses limites par lo R. P. Granti- MAisoN. — Études, 5 août 1898. — Le P. de la Bahre vient de publier ses leçons sur la Vie du do^jme catholique en un vol. in- 12 chez Lethiei.i.elx.

(2) Études (te tlti'olof/ie positive sur la Sainte Trinité, 2 vol. in-8% Retaix, 1892.

4U(J I.K CATIIOl.lClSMi; ET LA VIK Ï)K i/ksPRIT

turclle. Les définitions qui fixent les termes d "une proposition dogmatique n'interviennent qu'après une lente élaboration à laquelle ont pris part non seulement tous ceux qui ont écrit ou parlé en public sur la question, mais aussi tous ceux qui dans le secret de leur cœur ont prié conformément à leurs croyances sur cette même question; en sorte que toutes les âmes qui vivent dans l'Eglise contribuent à la définition. L'autorité conciliaire et papale n'invente pas, elle définit; elle n'ordonne pas de croire quelque chose qu'on ne croyait pas, elle constate qu'on le croit. Ainsi la définition dogmatique ne s'impose pas du dehors à nos consciences, la parole de l'Eglise est notre parole même en tant que nous sommes catholiques, et donc nous ne sentons pas dans son gouvernement l'autorité extérieure et tyrannique que l'on croit y découvrir, et par conséquent nous n'éprouvons vis-à-vis de ce gouvernement aucun des sentiments de servile et lâche soumission que l'on nous reproche et dont on nous plaint. En écoutant la parole des pasteurs et en particulier du pasteur suprême, nous n'abdiquons pas notre conscience, nous ne faisons qu'en reconnaître la voix plus intelligible et plus claire.

Nous irons même plus loin et nous remarque-

i.K CATiioi.icisMi: i:i- i.A ni:i,ic.i(».N dk i.'i:simui' 107

TOUS volonliors que les rurmiiles d()^~niaLi([uivi n'expiMmont quo dos lois abstraites de la conscienee relii;ieuse. qui, semblables à toutes les vraies abstractions, oui un fondement réel, expriment nne vérité essentielle, mais ont l)esoin pour redevenir concrètes et par conséquent ponr cimsliluer nu acte de foi, d'être, pour ainsi dire, réincarnées (hms les consciences, de sortir entin des pa^es mortes des livres ponr retourner dans la vie. En cela elles suivent la loi de tonte proj)()sili()n scienlilique. Dès qu'une formule absti'iiilc louche le seuil d'une conscience vivante, en même temps qu'elle se concrétise et reprend vie, elle se singularise, car elle fait corps maintenant avec tout l'ensemble de pensées, de sentiments, de passions, d'émotions qui constitue l'être qui la profère et qui y reconnaît l'expression de sa croyance. C'est toujours la foi de ri*]iïlise, mais c'est aussi la foi d'une àme individuelle dans l'Eglise. Cette âme communie avec toutes les autres par les concepts qu'elle conserve et que sa pensée peut toujours abstraire, mais sa foi est bien vraiment sienne, proprement individuelle, avec sa coloration, ses nuances intérieures qui lui viennent à la fois des circonstances, de son caractère particulier, de ce que l'on pourrait appeler son indice de réfraction morale. Car

iOcS LI-; CATHOLICISMK ET LA VIE DE l'eSPRIT

(riiciiro en heure, même dans une seule àme, les colorations de Télat de croyance peuvent changer. Tout n'est pas fixe ni cristallise dans la vie de l'àme, il y a sans cesse du mouvement, de l'évolution, tout devrait y être en progrès (1).

Mais le progrès ne consiste pas en un changement quelconque, le progrès consiste dans le passage du moins au plus et du bien au mieux. Aband(Uincr une formule de pensée ou de croyance, pour en prendre une autre tout opposée, c'est hien changer, mais ce n'est pas progresser; à vrai dire, ce n'est pas vivre, c'est demeurer slalionnaire et en équilibre, puisque l'état nouveau s'oppose à l'état ancien et que tous les deux s'annulent. Progresser c'est suivre les lois de l'acquisition scientiiique, c'est conserver les vérités acquises et, appuyé sur elles, s'élancer à la découverte de nouvelles vérités. Ainsi fait le Catholicisme. On peut faire voir les progrès dans le formulaire dogmatique : une formule ime fois défmie, elle demeure acquise à jamais, comme dans les sciences les propositions prouvées; elle sert de point d'appui pour aller plus loin et donner à l'Église une conscience de

(1) Sur ce point le théologien psychologue pourrait trouver des vues intéressantes et profitables dans la thèse de M. Bergson. — Essai sur les données immédiates de la conscience, in-S", Alcax.

i.K CAiiioLic.iSMi!; i:t la iu;i-i(ii(>.N l»k i.'ksi-hh '»•()!)

plus 011 plus iicllo dos rossorls niyslôriinix do son orjçanisiilioii ot {k' sa vio. Ainsi se fait lo progrès dans io iiK'^nio iionro ol dans lo même dognio, in /•Df/cni f/rn/'f'/' <'t in rot/on dix/ mate ^ doiil parlait Vincent de Lérins.

Ce n'est assnrément pas d iino ovoliilion i\o a^ goiiro (juo vont })arlor M. Sal>alior quand il réclame pour lo dognio lo droit d'ôvoluor pour rester vivant, et qu'il accuse le Catholicisme d'être lige en un dogme mort. II est trop instruit de l'histoire religieuse pour ignorer ce qu'ont toujours professe les iilus grands docteurs catholiques. 11 faut donc qu'ôvoluliori pour lui soit synonyme de transformation, de variation et par conséquent de possibilité de contradiction. Et il serait diflicile en oITot do ne pas professer cotte doctrine, ([uand on se croit dans la descendance légitime des Luther et des Calvin ot que cependant (m ne voit dans la Trinité qu'un symbole tout subjoclif, qu'on refuse de se })rononcer sur la divinilé de Jésus-Christ. Lo droit {](" changer, pour M. Sabaticr, ne peut être que le droit de se contredire; l'évolution, selon lui, et nous avons vu f[u"il lo (lit à pou près expressément, c'est la possibilité pour la foi do nier ce qu'elle avait cru et fie croire ce qu'elle avait nié. La vio de la foi aurait ])our condition la possibilité de contradiction.

410 LK CALiioi.icisMi'; i;t i.A viK ])i-; ],"i;si'Rii'

Ainsi donc do donx choses l'une : ou M. Sabatior admet que la croyance ne doil pas se contredire, et alors que deviennent ses critiques contre le Catholicisme? ou bien il revendique pour la croyance — et c'est là sa vérital)le pensée — le droit de se contredire et dans ce cas, nous demandons ce qu'il fait de la science et de la raison?

Car la foi a beau être dans l'àme un acte religieux, elle ne peut renverser toutes les lois de la raison dont la première de toutes est que l'esprit humain ne doit pas se contredire. L'on peut bien essayer de dire que l'acte de foi étant un acte vivant ne ressortit pas aux lois de l'intelligence qui sont des lois abstraites et extérieures au cours de la vie, mais aux lois de la vie qui consistent en une perpétuelle évolution, mais alors nous remarquerons que l'évolution n'existe pour nous et que nous ne pouvons en parler que si nous la pensons, qu'elle n'a de valeur comme explication des choses qu'autant qu'elle manifeste des lois. Et la vie elle-même serait-elle vie si elle n'obéissait pas à certaines lois? Que les espèces se transforment tant qu'on voudra et que le vivant soit en mue perpétuelle, encore faut-il, pour qu'il y ait et science et môme pensée de la vie et de l'évolution, qu'il y ait des lois et de l'évolution et de la vie. Or, ces lois ne sont des lois que si elles

LK CATHOI.ICIS.MK Kl" I.A HKl-lCION DE l/l'SI'Rll' Il l

sonl lixos ol iiiiniohilos. l'^ii sorUMjuc, [)(»iir ôvilcr los lois fixes, les (l()j;nios immolai les, faire appel à la vie, à rrvdliilioii, c'est en réalité lie l'ieu dire. Les lois de la sélection iialurelle et de la conciin-eiiee vilale dans le système de Darwiri ne sont pas moins fixes qne les l(jis de l'organisalion des vertébrés dans le système de (envier. Et Herbert Spencer ne j-egarde pas les denx grandes lois de diderenciation on d'intégration comme moins lixes que les lois de la chute des corps. Elles sont plus générales, voil;\tont.

Le christianisme est une vie, le dogme ne fait ([ue formuler les lois de cette vie à mesure qu'elles se découvrent plus clairement. Ces formules, sorties de la vie commune et par conséquent de la vie de tous, reprennent dans l'àme de chaque croyant une vie individuelle. Ainsi tout s'accorde et peut s'accorder h la fois avec les exigences de la vie et des lois de la raison. Substituer à cette doctrine celle de la transformation sans règle et sans loi, c'est vouloir ailcindre la vie spirituelle à ses sources mêmes, car on ne saurait vivre spirituellement de façon quelconque, sans respecter l'intelligence qui est la condition même de toute vie de l'esprit.

Ainsi non seulement le Catholicisme n'exige pas l'abdication de la raison qu'on lui reprochait.

412 I.K CATIIOLTCISMR KT LA VIK DE l/lvSPRiT

il met au contraire à la base de toute sa dogmatique les droits immuables de la raison, et si parfois quelques tbéologiens ont rendu caducs en quelques parties leurs systèmes en les liant à des tbéories rationnelles hypothétiques et susceptibles d'êtres périmées, le dogme en sa pure essence demeure intact, intangible et invulnérable.

Chose remarquable î En même temps que le Calholicisme sauvegarde par sa doctrine la possibilité de la raison, il sauvegarde aussi la véritable vie religieuse. 11 conserve la vie de la nature et il réserve son domaine à la vie surnaturelle de la grâce. M. Sabatier ne veut pas qu'on distingue les deux vies et les deux domaines, il nous parle quelque part « de la vieille et inutile antithèse du naturel et du surnaturel (1) ». Et par là ce disciple de Jésus se condamne au naturalisme et au rationalisme (2). Il a en elîet laissé s'évaporer

(1) Page 73.

(2j « Les croyances actuelles de M. Sabatier sont religieuses, je le veux, elles ne sont plus chrétiennes. Elles sont religieuses, dans Tacception vague et panthéiste du mot ; elles ne sont plus chrétiennes, au sens net et spécifique du ternie. » II. Bois, in lieviie Théolof/iqiœ (mai 1897), p. 2o0.

LEjCATIIOLICISME et l.A RELIGION DE l'esPRIT 413

toiil le sens do la doclrino du salul, il a absorho loulo la roligion dans la morale, il n'a auciino idrc claire de ce (|iril a|)|)elle le royaume de Dieu, il n'y voit guère quiiue paciliealion de nos leudances contraires, une harmonie des instincts et j)ar conséquent une joie intime de l'àme. Ou, s'il y voit autre chose, il ne nous le dit nulle part. Or, il n'y a rien là qui soit sensiblement au-dessus de ce à quoi aspiraient sinon les épicuriens, du moins les stoïciens. Il suflit de lire l'Evangile pour sentir tjue Jésus voulut dire tout autre chose. Le Catholicisme professe que le royaume des cieux n'est autre (|ue la divinisation et c'est sur cette croyance fondamentale que s'est basée toute la doctrine du surnaturel et de la grâce, c'est par là que s'explique tout saint Paul. Car il est clair que devenir participant à la nature de Dieu ne saurait être naturel à l'homme. De là la nécessité d'un secours divin, de la grâce, et, après la chute, la nécessité de la rédemption. De là l'eflicacité des sacrements qui, par un effet divin, introduisent, maintiennent ou réintègrent dans le royaume de la grâce ; de là la nécessité du sacerdoce, la nécessité de l'Eglise; de là la supériorité de la religion sur la morale, ce qui veut dire que la religion complète et achève la morale, que rien d'immoral ne saurait entrer dans la religion

41i- i,E CATHOLICISME i:t la Vil-: de l'esprit

ol que donc tout ce qui ost immoral est irréligieux (en ce sens on peut dire que la morale juge de la religion); mais les actes vraiment et proprement religieux sont au-dessus des actes moraux, ils dépassent la nature et l'achèvent dans la grâce. Parla charité, don de la grâce, c'est déjà la vie divine qui charrie dans les veines des chrétiens la sève mystérieuse de la vie de Dieu par la vie du Christ. « Je suis le cep, vous êtes les sarments. »

De ce point de vue tous les reproches d'idolâtrie, de pharisaïsme disparaissent. La conscience qu'a le Catholique de son union avec l'Eglise fait qu'il reconnaît en la parole de l'Eglise sa propre parole et que son obéissance n'est point servilité, mais connaissance plus approfondie de soi-même ; ce qui apparaît du dehors comme un esclavage et une hétéronomic est pour nous la liberté même, la condition nécessaire de l'autonomie. Il n'y a pas plus d'opposition entre la conscience individuelle et la conscience sociale qu'entre les membres et le cerveau dans uni organisme bien portant. Par la même raison, les rites sacramentaux sont reçus par une réponse obéissante de l'âme à la volonté miséricordieuse de Dieu. Nous sommes des enfants en la main de notre Père et, confiants, nous acceptons de sa

i.E r.ATiroi.icis.Mi: \:r la uki.m.io.n dk i/dsprii' ilî)

main les hnnivagos et los remèdes qui, sans que nous sachions comment, doivent d'api'ès sa promesse nous élever jusqu'à lui. Or, après avoir cru lilialement ainsi, nous ne savons par quel mystère et par quel enchantement, nous nous sentons plus forts, plus énergiques, plus robustes et plus vivants (|ue jamais. En paraissant perdre notre vie nous éprouvons que nous l'avons gagnée. Nous avons reconnu notre faiblesse et voici que nous sommes forts. M. Sabatier qui voit dans les expériences intimes de l'àme la source de toute certitude religieuse ne peut plus ici nous rien ojjjecter. Car pourquoi l'expérience religieuse de la conscience catholique n'aurait-elle pas la môme valeur que l'expérience des consciences protestantes? Ce n'est donc pas diminuer ou atrophier notre vie que de faire coïncider notre conscience individuelle avec la conscience de l'Eglise, c'est au contraire la surélever et l'augmenter, c'est agrandir jusqu'à l'intini ses attaches et son champ d'action, c'est lui donner des résonances éternelles.

Nous aussi nous voulons vivre, mais précisémont parce que nous le voulons, nous voulons vivre d'une vie qui ne soit pas seulement nôtre, fragmentaire et dispersée, nous voulons vivre d'une vie universelle, communier avec toutes les

il G Li: cA'iiioLicisMK i:t la yik de l'hsprit

vies dans le temps et dans l'espace, ne pas rester enfermés en nous, emprisonnés dans notre subjectivisme étroit. Nous voulons monter vers la vie. Et s'il y a en nous, comme il y en a, des choses petites, périssables et léthifères, nous voulons les abandonner, comme un vêtement de mort, sur le chemin do la vie. La nature entière est notre domaine et rien ne nous empêche de nous y mouvoir avec liberté. Nous ne connaissons dans la science d'autres limites que celles de la raison, dans la morale d'autres exigences que celles de la conscience ; mais par-delà la nature, par-delà la raison et par-delà la conscience même, nous sentons, nous éprouvons, srjiti/jius, experimur, comme s'exprimait Spinoza, que s'étend non pas le vide, mais l'océan sans rivages de la vie divine. Appuyés sur la foi, bien ancrés sur l'espérance, nous ne voulons pas nous refuser les joies de cette vie supérieure. Notre expérience nous prouve qu'elle n'est pas chimérique, nous nous sentons obligés à ne rien professer que notre raison contredise, à ne rien faire que notre conscience condamne, les droits de la critique intellectuelle, les droits do la critique morale demeurent entiers, mais ne sauraient nous arrêter dans notre élan vers la vie. Car la critique et la liberté de l'esprit sont des conditions de la vie dont nous

i.K CATiroi.iCiSMi-: irr i.a uklkiio.n di; i.'i:spniT il7

sommos loin de nuH'oiinailro rimpoi'liinco, mais (k's condilions iir^alives ([ui no doivonl pas, sons jjréloxlo (1 "rire loiijoiirs rcspecléos, nons faire oul)lior (le vivi'(\ La vio a aussi ses conditions positives (pii plus d'une fois exigent qu'(^n fasse leur paii aux coudilions iu''5i,alives. La fatigue de reslomac doit (Mic évitée, nous dit riiygiène; mais ee|)endaul la vie nous ci'ie que nous devons nous nourrir au risque nn^-nie de falij^uer un peu rcstumac. Et ainsi la vie scientiliqne elle-même ne se réalise pas sans faire plus d'une fois appel à la méthode d'autorité que cependant la critique semble condamner, (^ar si un savant voulait s'astreindre, avant de pousser plus loin, à tout vérilier et à tout se démontrer à lui-nn^ue, il devrait passer sa vie à ces preuves et à ces vérilicalions et renoncer par là à faire progresser la science. (Test Lien lui alors qui aurait lâché la proie pour l'ombre, (^est là un point que M. Sabatier n'a fait qu'entrevoir dans sa brochure. S'il avait peutêtre plus approfondi la pratique des sciences de la luiture, il aurait vu que leur méthode est beaucoup plus autoritaire qu'il ne l'imagine et par conséquent beaucoup moins autonome qu'il ne le prétend.

Voilà pourquoi nous n'avons peur ni de la mortilication, ni de l'obéissance, ni de l'humilité.

418 LE CATHOLICISME ET LA VIE DE i/eSPRIT

Le plus lier esprit qui ait peut-être jamais existé, celui qui a fait Firuvre extérieure la plus étonnante, l'homme de toutes les audaces et de toutes les énergies, l'apôLre Paul a écrit : « Cuni infîrmor tiinc jiotens su))i, — quand je reconnais mon infirmité, c'est alors que j'acquiers toute ma puissance. » Voilà pourquoi encore nous ne nous laissons pas séduire à ces mots qu'on croit magiques, mais qu'il faudra bien pourtant quelque jour oser regarder en face et critiquer et juger, non pas au nom de la foi, mais au nom de la science et de la raison même, liberté d'examen, liberté d'esprit, liberté de penser (1). M. Brunetière a osé déjà le dire : « La liberté n'est qu'un moyen, elle ne saurait être un but. » Elle n'a aucune valeur par elle-même, elle ne vaut que par ce que l'on peut en faire et ce qu'on en fait. C'est pourquoi la liberté d'examen existe au seuil de la science, la liberté d'investigation et de la recherche de la pensée, mais le but même de la science est de supprimer et non pas d'assurer la liberté de penser, La vraie liberté, la véritable autonomie scientifique consiste à se fixer aux démonstrations et à renoncer à douter de ce qui est une fois

(1) C'est ce que nous avons nous-iiiême essayé de faire plus haut, c. lU, p. 102, et dans un article sur la Crise du libéralisme. — QuiiKciine du l^^ janvier 1899. Br. gr. in-8°, Lecoffke.

\.v. cAiiioi.icis.Mi-: i:r i.\ nia.icio.N di: i/i:si'Tiir ili)

acquis. Pdiir la vie rcli^ionso il ou osL loiil à i'ail (lo nirnic : on a le di'oil (rc^xamiuor oL de chorchor lihn'iiuMil jus(|u "an nioinciil où l'on a Irouvé hi voie (le la vie. Mais (piand on la (Irconvorlo, il no rcsU' j)lus qnà la suiviv. Sous prcHoxle de ne j)as alidiquor sa lihcrlr, désorlor la voio serait vouloir, sous prétexte de vie, s'égarer sur les chemins de la nioil. (lar eu étudiant la vie, en réilécliissant sur elle, on s'aperçoit qu'elle ne peut exister qu'en se conformant à certaines lois; nous ne ponvons vivre individuellement si nous ne nous soumellons pas à nos lois : lois pliysi(;logiques, lois psychiqnes, lois logiques, lois morales; c'est la sonniission de la liberté h ces lois qui nous tait vivre et non la conservation jalonsc d'une liberlé sans lois. Et de plus nous sentons que nous ne sommes pas des solitaires ou des isolés : tonte opéi-alion de notre part suppose avant nous et autour de nous, comme l'a si bien montré Maurice Blondel dans V Action, lacool)éralion de toute la famille humaine, noire vie n'est pas complète si nous voulons l'achever en nous, nous nous mutilons en prétendant conserver notre indépendance, nous mortifions le rayonnement de notre vie. Il faut donc, pour aller jusqu'où nous pousse l'expansion vitale, vivre aussi socialement et donc entrer dans la vie sociale et ici

'i;2() Li: cATii()[>!c:s.Mi: i;t i-a vu-: dk i/esprit

encore ()I)éii' et nous soiimetlre à des lois. Mais si nous voulons que nos actes sociaux ne produisent pas une correspondance purement mécanique avec tous les autres, il faudra mettre notre àme même en union avec les autres âmes et dès lors assurer la correspondance des pensées sociales, pour que puisse vivre la cité des esprits, la république des âmes. Or, ici ce n'est plus seulement le corps qu'il faut assujettir à des gestes, c'est la pensée qui doit s'accorder pour leur répondre avec les autres pensées. La pensée sociale sera donc naturellement la norme régulatrice de la pensée individuelle. La vouloir ce n'est pas vouloir quelque chose d'étranger à soi, c'est au contraire se vouloir soi-même au plus liant point et donc ici encore être libre, c'est obéir; se mortilier, c'est se donner les moyens de vivre.

Mais à une conditi(m.

C'est que la pensée sociale le soit véritablement, qu'elle exprime les conditions vraies de la vie collective, que nous ayons en la voix qui l'exprime une confiance complète, qu'elle soit par conséquent légitime, assurée, infaillible. Aussi n'y a-t-il point dans les sociétés humaines de pure cité des âmes, l'Etat ne salirait imposer sa pensée à des pensées libres; seule une autorité spirituelle peut revendiquer ce droit. 11 faut

LK CATII0L1C(SMI'; KT I,A nilLKUON l)i: l.'i:sr'HiT 421

iiiic L;;iraiiLic' supi'rmc de riiil'ailliljilik'' di' la pcnsre colloetivr, ({ui exi^o iiiic assistance conlimicllc (le l'cspiil de Dieu, ('-'est coUo croyanco à lassislaiicc à IKspril-SainL (jui sauve le catholique de toutes les contradictions et lui permet ilatleindre à la plénitude de la vie. Il vit en chacun et en tous, il se sent en comniiinion avec le principe éternel de toute vie. L'Océan est moins vaste que son àme et le ciel moins peuplé que son co'ur. — Les ivresses de la pensée aristocratique et solitaire, à la manière d'un Spinoza, sont toujours limitées par l'amertume, la souffrance intime de se sentir seul sur des sommets où les autres n'atteignent pas. Le Moïse de Vigny souffre de sa solitude et sent la mort dans la puissance même de sa vie individuelle. Le chrétien a au contraire la consolation de se sentir le frère des plus humhles et des plus petits, de vivre de la vie spirituelle des enfants et des ignorants qui d'un cou[) d'aile de leur cœur pur montent plus haut que les philosophes dans la charité de Dieu. Volupté d'être enfant, douceur d'être misérahle à la condition do ne pas demeurer isolé dans l'enfance et dans la misère! X'est-ce pas là l'Evangile et sommes-nous donc, quand nous éprouvons ces choses, des idolâtres et des pharisiens?...

422 IJ-: CATHOLICISME i:t la vie de l'esprit

PoLils parmi les polils que Jésus aimail, bicu loin derrière la foule de ceux que la charité soulève, nous nous demandons comment il peut arriver qu'on ait transformé celte religion de Jésu-i en une sorte de philosophie où les ignorants ne pourront jamais atteindre. Georges Goyau le remarque excellemment dans VAllemagiip ;yV/fjïcmc : « Vous êtes tous prêtres », dit Luther, (' ce fut le point de départ... En observant aujour- « d'hui l'Eglise évangélique d'Allemagne nons « saisissons le point d'arrivée : d'une part, nue (( vérité ésotérique à l'usage des savants ; d'autre « part une vérité exotérique, à l'usage des fidèles ; « d'une part, une élite intellectuelle, qui prétend, « en matière de foi, tout dire, tout enseigner, tout (' ébranler; d'autre part, au-dessous d'elle, bien « loin d'elle, la masse à laquelle on inculque, en '< bloc, autant que faire se peut, le contraire de « ce que l'élite enseigne et le respect de ce que « l'élite ébranle... Jamais on ne vit un plus « terrible hiatus entre les maîtres de la foi et u l'humble foule, écolière de la foi : une aristn- « cratie intellectuelle, incroyante en grande par- « tie, incarne aujourd'hui la démocratique Ré- « forme (1). »

(1) P. 180-182. — Ces lignes étaient écrites quand a paru dans les Débats (1 déccml)re 1897} un article de ^L Éduuard

i.K cATiioi.icisMi; KT 1. A ni:i,i(;ioN DK l'ksprit 'i23

Vï

Lo livro (lo M. Sahalior, d'aiUros livres moraux parus récommoul sonl dos livres d'aristocrates. Et c'est là le grave défaut du naturalisme moral comme du naturalisme religieux : pour se faire à soi-même de toutes pièces sa vie intérieure mo-

RoD (d'origine genevoise et protestante) où on peut lire : « En vérité, M. Sabatier est un ailiiiirable idéaliste. Son Dieu, dégagé de tout antliropomorphisme, sa religion digne d'un noble penseur! Muis, je l'avoue, ces conceptions ne me satisfont pas; non certes dans mon esprit spéculatif auquel elles donnent tout ce c|u'il peut souhaiter, mais, si j'ose le dire, dans ma raison active et pratique. Quand on peut concevoir ainsi le rôle de Dieu dans l'âme humaine, peu importe ce qu'on en pense, ou si même on n'en pense rien : on est mûr pour être un de ces saints laïques comme notre siècle en a vu quelques-uns, Taine ou Liltré, par exemple. Mais, encore une fois, les autres?

« Ah! les autres. M. Sabatier a répondu pour eux en nous contant Thistoire du moine Sérapion. Ce Sérapion avait été longtemps un saint homme. Mais, un jour, on lui apprit que Dieu était un être tout spirituel, sans corps, sans figure extérieure, sans organes sensibles. Il le crut; mais il tomba dans un profond désespoir, et il répétait : <■ Malheur à moi, infortuné! Ils « m'ont enlevé mon Dieu! Je n'ai plus personne que je puisse « saisir, invoquer et adorer! »

« A coup sur, il y a moins de génie et moins de noblesse dans le cri désolé de ce pauvre morne que dans la sagesse des philosophes qui lui prirent son Dieu; mais j'ai peur qu'en revanche il n'y ait plus d'humanité. Et peut-être, pour poursuivre efficacement ce redoutable problème de la « conciliation », est-ce l'image de l'humble et touchant Sérapion qu'il faudrait avoir sans cesse devant les yeux. La première condition de son accomplissement c'est qu'elle soit compréhensible aux simples : car ce sont toujours eux qui seront la véritable Église. »

424 LE CATIIOLiCiSMI-: KT LA VIE DE l'eSPRIT

raie et pour se faire sa foi, il faut une culture que le peuple n'a pas le temps de se donner. Ainsi la foule dont Jésus avait pilié est condamnée aux formes inférieures de la religion et de la morale. Les derniers ici restent les derniers et nous sommes donc fort loin du vrai royaume de Dieu.

Car M. SabaLier, en reprochant au Catholicisme d'altérer l'essence de la religion et de la prière, oublie que le Catrchis.inc du Concile de Tnnito, après avoir défini la prière, « une élévation de l'àme vers Dieu », dit encore : « Elevée vers le ciel comme sur les deux ailes de la foi et de l'espérance, l'àme ardente et zélée arrive jusqu'à Dieu et, sans hésitation, lui expose ses besoins comme un fils unique à un père bien-aimé (1). » Or, c'est là l'idée môme que se fait de la prière jNI. Sabatier. 11 se trouve aussi quelque peu gêné en face de la pratique des saints et de toute la mystique (2). Comment nier l'ardeur religieuse

(l)Pars IV, c. m, § 8.

(2) En ce moment même un nuiuvement assez vif se fait parmi le Catholicisme en faveur de la mj'stique. D'excellents livres tels que le Manuel de Théologie mystique, par M. l'abbé Lejeune (in-12, PoussitLOUE), la Doctrine spirilueLle des saints, par le R. P. Roussel (in-12, Lethiellecx), une nouvelle traduction de Vltinéraire de saint Bonaventnre (in-12, Vanves) ont paru cette même année. La traduction de la Vie du P. Uecker (iri-12, Lecoffre, 1897), avec toutes les controverses qu'elle a soulevées, a attiré de nouveau l'altention sur ce point initial de toute la relitrion : l'action de Dieu sur l'àuie et la croyance de

LE CATHOLICISMK Kï LA RELIGION DE l'eSPRIT 42o

d'un saint Frant^niis d'Assise ou (i'un sainl Fran- (jois do Sulos, les colloques iiliaux directs d'une sainte Claire ou d'une sainte Thérèse? M. Sabatier s'en lire en voyant une contradiction entre le courant mystique et le courant sacerdotal du Catholicisme. Mais il oublie que, à coté de quelques mystiques révoltés — qui, des Carpocratiens aux Albigeois et aux Flagellants, ne furent pas toujours édifiants — il y a eu un bien plus grand nombre de mystiques soumis docilement aux Papes et aux autorités de l'Eglise. Et plus d'une fois il aurait pu voir les mystiques jouer dans l'histoire de l'Eglise un rôle considérable à côté et au-dessus des politiques. C'est que le mysticisme n'est pas, comme semble le croire M, Sabaticr, un accident au sein du Catholicisme. Le vrai mysticisme, c'est l'amour filial de Dieu, sa forme est le colloque mystérieux de l'àme avec

l'ànie à Dieu. On a cru voir une nouveauté dans l'insistance avec laquelle le P. Ilecker demande aux directeurs de laisser libres les âmes en face de l'esprit de Dieu, mais le P. de la Barre a fait très bien remarquer (Éludes, 20 septembre 1891) que <i la règle extérieure est un nioj/en providenliel destiné simplement à venir en aide à l'esprit intérieur », et il a, avec beaucoup d'à-propos, cité ce texte de saint Ignace : " Qui tradit exercitia non divertat nec se inclinet ad unam neque ad alteram partem, sed, consistens in medio ad instar bilancis, sinat Credlovemcxim crealura et ocaluvam cirn suo Créai ore ac domino immédiate operari. [Exercit. spiril. aniiot. 13.) Paris, Goupy, 18C3, gr. in-8% p. 16, vers, littéral. — Que de préjugés ce simple texte devrait l'aire évanouir !

Dieu, ce que M. Sabatier considère lui-même comme étant l'essence pure de la religion. Or, le Catholicisme pense là-dessus comme M. Sabatier. Seulement, là oii M. Sabatier ne veut pas admettre de nuances ni de degrés, le Catholicisme en distingue de plus d'une sorte. Il admet sans la condamner, vu la médiocrité des âmes humaines, une religion imparfaite qu'il s'efforce d'encourager et de conduire à la religion parfaite, à l'amour pur de Dieu, à la prière immédiate et silencieuse (1 ). M. Sabatier n'admet pas qu'il y ait acte religieux en dehors de la perfection de la religion. Le Catholicisme est plus indulgent. Les rites, les formules, les sacrements ont tous pour objet et pour effet d'augmenter la vie religieuse. Les mystiques arrivés au plus haut degré de contemplation sont tellement unis à la vie de l'Eglise que ses sacrements et tout son formulaire extérieur ne font que traduire et revivifier leur ilamme intérieure. Ils jouissent de la suprême liberté, de l'autonomie la plus admirable, car leur communion avec Jésus-Christ et avec l'Eglise est si entière et si pleine que leur volonté est celle de l'Eglise même, ils voient la Fille dans le Père et sentent dans leur union immédiate avec le Père céleste la

(1) Sur les divers degrés de prières, le Catéchisme du Concile de Trente est aussi explicite qu'il est possible.

Page 1