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CHAPITRE X Le Paradis ou rachèvement de la vie

<« Tout être, dit Spinoza, tond à persévérer dans son être », et, si c'est nn être en voie de devenir et de développement cet être tend à conserver les perfections acquises et à leur en ajouter de nouvelles. Tous nos modernes et, je crois bien, tous les hommes dont l'abus de la réilexion n'a pas déformé l'esprit pensent tout à fait de même. Renan écrivait : « Vivre, ce n'est pas glisser sur une agréable surface, ce n'est pas jouer avec le monde pour y trouver son plaisir ; c'est consommer beaucoup de belles choses, c'est être le compagnon de route des étoiles, c'est concevoir, c'est espérer, c'est aimer, c'est admirer, c'est bien faire. Celui-là a le plus vécu, qui, par son esprit, par son cuHir, par ses actes, a le plii^ adoré (1). » Et ailleurs : « L'idéal de la vie humaine serait un état où l'homme aurait tellement dompté sa nature que le besoin matériel ne fût plus un mobile, où ce besoin fût satisfait aussitôt que senti,

(1) Avenir de la S ience, p. 123, in-S% Paris, 1890.

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où riiommo, roi du monde, eùl à i)('ino à doponsor quoique travail pour le maintenir sous sa dé ]»endance, et eela pres([ue sans y penser, et par la partie sacrifiée de sa vie; où tonte l'aclivité humaine, en nn mot, se tournât vers l'esprit, et où riiomme n'eût plus à vivre que de la vie céleste. Alors se verrait réellement le rè^ne de l'esprit, la religion parfaite, le culte du Dieu esprit et vérité (1). » Mais celle vie do l'esprit ne lui parait pas devoir nécessairement exclure les plaisirs sensibles : « (le qui fait que le plaisir est pour nous une chose tout à l'ail profane, c'est que nous le prenons comme \\\\q jouissance personnelle ; or, la jouissance personnelle n'a absolument aucune valeur su[)i'a-sensil)le. Mais si on prenait la volupté avec les idées mystiques que les anciens y attachaient, quand ils l'associaiont aux temples, aux fêtes, si on réussissait à en éliminer tonte idée de jouissance, pour n'y voir que le perfectionnement qui on résulte pour noire être, l'union mystique avec la nature, la sympathie qu'elle établit entre nous et les choses, je ne sais si on ne pourrait l'élever au rang d'une chose sacrée. Dans ma chambre nue et froide, abstème et vôtu pauvrement, je comprends, ce me semble, la

(1) Ibid., p. i02.

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boaulé d'une manière assez élevée. Mais je me demande si je ne la comprendrais pas mieux encore, la tète excitée par une liqueur généreuse, paré, parfumé, seul à seul avec la Béatrix que je n'ai vue que dans mes rêves? Si ma pensée était là incarnée à coté de moi, ne Faimerais-je pas, ne l'adorerais-je pas davantage? Certes, s'il y a quelque chose d'horrible, c'est de chercher du plaisir dans l'ivresse. Mais si on ne cherche qu'à aider l'extase par un élément matériel très noble, et qui a suscité de si nobles ciiants, c'est tout autre chose. J'ai lu quelque part qu'un poète ou philosophe (allemand, je crois) s'enivrait régulièrement et par conscience une fois par mois, atin de se procurer cet état mystique, où l'on touche de plus près l'infini. En vérité, je ne sais si tous les plaisirs ne pourraient subir cette épuration, et devenir des exercices de piété, où l'on ne songerait plus à la jouissance (1). »

En lisant ces dernières lignes il est certes permis de sourire. Le philosophe qui s'enivre par conscience et que Renan admire ou envie peut

(l) Ibid., p. 495.

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l»i(Mi, sans aucune immoralili^. n'otro pas pris autan I au sôrioux, jo crois cependant que lout ce (jue (lil ici liciian a un sens vrai et qu'une vie, d'oii se trouve ahsenle la satisfaction des sens ou, d'un seul mot, le plaisir, ne saurait paraître a l'homme normal une vie tout à l'ail pleine, achevée, complète. C'est que I lionune n'est pas pur esprit. 11 est composé. 11 a un corps et des sens et son être n'atteint toute sa j)ert"ection que si son corps et ses sens alteijiuent tout le déveloj)penient susceptible de ne pas troulder le dév(doppement de l'esprit. Dans la vie présente les deux hommes dont parle saint Paul, l'homme spirituel et l'homme animal, l'esprit et le corps, se font la guerre en chacun de nous. Nous sommes divisés contre nous-mêmes. Aussi faut-il mortilier les sens pour que l'esprit puisse atleiadre à la plénitude de sa vie et si on ne refrène pas les appétits de la chair, l'esprit voit sa vie s'amoindrir et tendre à rien. En sorte que, ainsi que Renan ne peut s'empêcher de le remarquer, l'idéal de la perfection humaine de la vie ne saurait être rempli dans les conditions actuelles. Et cependant ce désir de la satisfaction adonner à nos deux natures persiste, nous sentons que notre vie ne sera complète que si cette satisfaction est réalisée; mutilés en (juelque chose nous ne saurions posséder la béatitude à laquelle nous

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aspirons et on mémo temps nous concevons, comme Renan, qu'il peut y avoir nn état, une condition où le plaisir dos sens, loin de nuire à la vie de l'esprit, l'exalterait au contraire et ne ferait que la transposer en une tonalité plus haute. Si grossier qu'il puisse paraître, roxemple de l'ivresse n'est pas mal choisi, car la psycho-physiologie fait voir que, jusqu'à un certain degré, l'excitation alcoolique favorise au moins pour un temps les plus hautes fonctions céréhrales. Le mal no consiste donc pas en cette excitation mémo, il consiste dans les altérations que subit la substance grise, dans l'habitude qui commence, dans l'entraînement où l'on s'expose par la jouissance ressentie. Si donc on pouvait garder sans aucun contre-coup ou sans aucun déchet, l'accroissement de la vie spirituelle qui résulte do l'absorption de l'alcool, cette boisson no serait pas plus défendue que le thé, le café ou toute autre boisson tonique. 11 on est de même do t(nis les autres plaisirs : en tant qu'ils absorbent l'être, ils sont mauvais et c'est pour cela qu'ils sont ou restreints ou défendus ; mais on tant qu'ils accompagnent, sans amoindrir aucune do nos puissances, une élévation do ton, une plénitude plus riche en notre être, on ne peut les condamner. Certes, en soi le plaisir n'est point un mal, il le devient par l'inhar-

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monio do notre nahiro, parce que, forcés do choisir, nous lui sacriiions des biens encore meilleurs. Mais le plaisir est un bien.

Pourquoi donc la lullo outre nos tendances ne cesserait-elle pas? Pourquoi l'harnionie ne s'iHablirait-elle pas? Nous la désirons, nous la souhaitons, nous ne serons heureux que si elle se réalise et nous permet à la fois de satisfaire les sens et de contenter l'esprit.

Renan et tous les naturalistes reconnaissent que cette harmonie nécessaire à la plénitude do la vie est présontomont ii-réalisable. Nos aspirations personnelles au hoiihoiir do la pleine vie sont condamnées à la JKUKjuorouto. Mais, sans doute, les générations futures, dans un avenir peut-être lointain, jouiront de cet état d'équilibre et d'harmonie entre l'esprit ol la cliair. On saura alors ne prendre de l'alcool et de tout le reste que juste le nécessaire pour l'excitation de l'esprit. — On ne nous dit pas par quelle magie l'humanité, ([ui no paraît pas mieux équilibrée qu'au premier jouraprèscinq mille ans d'histoire, pourra entrer enlin dans la voie de l'équilibre.

Kn face de cette solution de la raison naturaliste, voici la s(duli()ii do la révélation catholique. I. "homme juste ressuscitera à la lin dos temps dans sa ohnir et il jonini du l»i»iihenr oéloste, (le

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bonheur n'esL aiilro cliosc qu'une participation h la vie divine. Tous les élus seront unis les uns aux autres par Fintelligence et l'amour, comme seraient unis les membres du corps s'ils se connaissaient et s'aimaient entre eux et tous seront unis de façon vraiment organique par l'intelligence et l'amour à la source divine et de l'être et de la vie, par là même à tout ce qui est. L'intelligence ravie sera satisfaite au plus haut point possédant toute vérité et la volonté, à son tour, sera amoureuse au plus haut degré dans la pleine possession de toute bonté, de toute beauté. Cependant, les sens eux-mêmes recevront des excitations universelles, des impressions merveilleusement appropriées à leur nature et par conséquent souverainement agréables et douces. Mais l'harmonie étant établie entre l'esprit et la chair ressuscitée, les agréments sensibles ne feront qu'accroître les satisfactions de l'àme. Dès ici-bas, nous expérimentons que l'harmonie des couleurs et des sons avive, loin de l'affaiblir, le ravissement esthétique. 11 en sera de même dans le Paradis. La vue, l'ouïe, le goût môme et l'odorat et le tact, nous dévoilant mieux les propriétés des êtres, nous révéleront leur admirable concert et l'harmonie des sens chantera d'accord avec l'harmonie de la pensée et de l'amour. Cet inetTable chant

l.i: PARADIS or l'aCUICVKMK.NT ])E I.A VIK i.'^i.'i

!^(M'a 1111 hymne à la vio cl si la sainlolé n'est (|iie la vie à sa |)lus parfaile et haute i)iiissan('e, eel liynine sera hien li'adiiil |)ar les mois mêmes (le VAj/iK(i///jjsr : Sailli, saint, saint le Dieu Trèsllaut. llosanna aux jjrol'oiuleui's , hosanna aux exaltations de la vie I... Sa/iclt(s, sanclus, scuictus, Hosanna in erre/sis. — C'est ainsi que les vivants adorerijiit le Vivant à la \ie duquel, par un gracieux et divin vouloir , ils participeront euxmêmes. Sainte, sainte, sainte la Vie très haute du Dieu vivant.

Et j)ar là non seulement seront satisfaites à la fois les doubles aspirations de l'homme à la vie de la chair et à la vie de l'esprit, mais une autre double aspiration qui paraît encore ici-bas contradictoire. Cette vie bienheureuse des élus est en effet appelée par la liturgie et par le dogme un repos éternel en même temps qu'une vie éternelle.

Or, c'est bien là ce que les hommes désirent. Car si tous désirent la -vie, aucun ne désire une vie laborieuse et fatigante.

Nous av(jns horreur de la peine, de l'elTort et par là niénic du mouvement. L'agitation incessante nous est en horreur. L'être humain aspire

■tôt LK CATHOI.ICISMK ET LA VIE DE L ESPRIT

au calme, au repos, à la paix. Cela est si vrai que, lassés de nos incessants labeurs, nous envions le calme immobile de la nature et même l'inertie des choses. Qui donc n'a pas un instant envié le repos éternel des cimes neigeuses, l'immobilité des rocs, la tranquillité des profondeurs marines où l'eau ne bouge jamais ? A tel point qu'une doctrine de la perpétuelle évolution et de l'éternelle transmigration des âmes s'étant rencontrée dans les traditions du brahmanisme, cette tradition a eu comme son choc en retour dans les aspirations du bouddhisme qui veut échapper au mouvement incessant par la suppression du vouloir et du désir, par le nirvana bienheureux et vide. Çakia-Mouni déclara que le néant était préférable à une vie de constante agitation (1).

Ainsi donc l'humanité aime à la fois et la vie et le repos. Mais comment vivre à la fois et se reposer? Est-ce que la vie ne consiste pas dans l'action et le mouvement? Et le repos n'est-ce pas la mort? Oii se trouve la paix ailleurs que dans le silence et l'obscurité des tombeaux?

Il semble donc que les aspirations de l'humanité se contredisent, qu'elle ne peut atteindre à

[[} Voy. plus haut, r. V, p. 22C>,

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