CHAPITRE PREMIER Les Conditions de l'Apologétique Moderne
Dans les premiers jours de rannée 1895, nn jeune ecclésiastique entrait dans le cabinet d'un professeur de philosophie de l'Université. Après les salutations ordinaires, l'ecclésiastique parla à peu près ainsi :
« On m'a dit, Monsieur, que vous pourriez me donner un avis et je suis venu vous le demander. Je suis élève au Grand Séminaire de Saint-Sulpice, chargé par mes supérieurs du catéchisme de persévérance aux jeunes gens. J'ai là tous les dimanches un certain nombre d'élèves de plusieurs lycées de Paris, dont quelques-uns ont fait leur philosophie. J'ai commencé avec eux le traité de la religion, je leur ai fait un certain nombre de levons sur la démouslration de l'existence de
Dieu, sur les vérités religieuses naturelles élémentaires. Quelques-uns, après le cours, sont venus me trouver et m'ont, par leurs discours, véritablement stupéfait.
— Que vous ont-ils donc dit de si étrange, Monsieur l'abbé? dit le professeur.
— Mais ceci ou à peu près : « Monsieur l'abbé, (( vous vous êtes donné bien du mal pour nous « démontrer l'existence de Dieu. Mais est-ce que K cela se démontre? On croit en Dieu ou on n'y « croit pas. Nous croyons en Dieu, nous croyons « au dogme chrétien; nous n'avons pas besoin « qu'on nous fasse croire. D'autant que, s'il n'y « avait pour croire que les raisons que vous nous « avez données, vraiment elles ne seraient guère « convaincantes. Plus, durant toutes ces leçons, « vous vous efforciez de nous donner des démons- (( trations, et plus clairement nous apparaissait « la faiblesse de ces raisons » (1). Et cependant, Monsieur, j'avais reproduit les arguments les plus solides de saint Thomas, je ne crois pas les avoir
(1) Si Ton veut savoir les raisons psj'chologiques, morales et philosophiques, pour lesquelles les jeunes générations se montrent sourdes et réfractaires à Tapologétique traditionnelle, on les trouvera exposées avec clarté et même avec un singulier relief dans la généreuse revue le Sillon du 10 décemhre 1896 par un article de I\I. Albert I-a.iiy : A propos d'apologétique contemporaine. — Écrit par un très jeune homme, cet article est moins un plaidoyer qu'un document.
coNunroNS dk l apoi.ogétiqii-: modkiim: -i
trop alTaiblis. Mais en causant de plus près avec ces jeunes gens, je me suis bien aperçu que nous ne parlions pas le même langage, que les principes qui me paraissent les plus évidents, ils les rejettent en doute. On m'a dit que cela provenait sans doute de la philosophie qu'ils ont faite, que peut-être vous pourriez me donner quelques indications, m'aider à prendre contact avec ces intelligences que je sens aussi éloignées de moi que pourraient l'èlre des gens avec lesquels je voudrais parler géométrie, et qui commenceraient par me contester que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre.
— Monsieur l'ahhé, répondit le professeur, la question est grave et ne peut guère être ainsi rés(due au pied levé. Ces jeunes gens sont des lils de la pensée contemporaine : ils ont contre la métaphysique objective et démonstrative tous les préjugés accumulés à la fois par les disciples de Comte et les disciples de Kant. Ils ont subi probablement surtout l'iniluencc de ces derniers. Ils ne croient plus à la portée objective des principes, à la valeur scientifique des démonstrations basées, par exemple, sur le principe de causalité. Comment voulez-vous, dès lors, qu'ils pensent que l'existence de Dieu puisse être l'objet d'imc démonstration ?
4 IJ-. CATIIor.iClSMK KT LA VIE DF. I. ESPRIT
— Mais comment peut-on leur parler, et sur quel principe avec eux peut-on s'appuyer?
— Il me semble que, puisqu'ils ont avec vous une foi commune, c'est de celte foi qu'il convient d'abord de partir, et au lieu de })rétendre les conduire à la foi par la raison, peut-être vaudrait-il mieux leur faire, à l'aide de la foi, retrouver les assises de la raison. »
La conversation se prolongea sur ces idées, et à quelque temps de là, le jeune ecclésiastique put retourner dire au professeur qu'il était parvenu à prendre, avec les élèves de son catéchisme, le contact intellectuel qu'il cherchait. Cependant, les maîtres de Saint-Sulpice demandèrent à ce môme professeur de faire, devant les théologiens et les philosophes réunis à Issy, une conférence sur les Conditions de Vapolorjr tique niodcrnc, dont voici résumées les principales idées.
L'Apologétique est l'art de la défense et de la preuve de la religion. Défendre la vérité attaquée, fournir la preuve directe de la vérité, telle est la double fonction de l'apologiste. On défend la vérité de deux façons- ; 1" en répondant aux objections de
CONDITIONS D1-: 1, APOI-OOETIOIE MODKRNE O
détail (juc l'on l'ail à Ici ou Ici point de la doctrine religieuse ; 2" en nionlrant l'erreur contenue dans les systèmes religieux ou philosophiques opposés au catholicisme.
Les preuves directes de la religion peuvent se ramener à trois : 1" preuve philosophique; 2° preuve esthétique ; 3" preuve morale.
La preuve philosophique est celle que l'on donne au commencement de toute théologie dans le traité de la religion. La raison démontre l'existence de Dieu. (]e Dieu a pu se révéler. L'histoire prouve le fait de la révélation, elle prouve aussi l'authenticité des Livres saints, l'autorité de l'Eglise. Le catholicisme se trouve donc établi sur une base rationnelle, qu'on parait bien avoir le droit, si l'on s'en tient au sens vulgaire et usuel des termes, de dénommer « scientifique ».
La preuve esthétique est celle dont Chateaubriand s'est servi dans le Gthiie du Christianisme. Elle consiste à montrer que le christianisme et spécialement le catholicisme fournit à l'art des inspiiali(»ns que nulle autre doctrine ne peut fournir aussi belles, aussi variées, aussi sublimes. Le catholicisme est beau, il est une source incomparable de beauté, donc il est vrai.
La preuve morale a toujours plus ou moins fait partie intégrante de la démonstration de la
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religion. Lacordaire de notre temps en a fait le pivot de tout son enseignement. Elle consiste à montrer que le catholicisme seul fournit à la vertu toutes les conditions de son existence. Le catholicisme produit la moralité et la sainteté, il est moral et saint, donc il est vrai.
Telles sont les preuves, pour ainsi dire, classiques du catholicisme. Les théologiens, à hon droit, ne regardent les deux dernières que comme des corollaires de la première, à laquelle seule ils attribuent une valeur tout à fait démonstrative. Aussi est-ce de cette preuve que les catéchistes, les conférenciers, les prédicateurs se servent le plus volontiers. C'est celle qui, s'adressant le plus exclusivement à la raison, paraît la plus objective et la plus capable de convaincre l'universalité des hommes.
Or, il faut bien avouer que, depuis une trentaine d'années, cette preuve ne paraît plus avoir la même intluence sur l'esprit des incrédules. Non seulement les principaux faits sur lesquels elle s'appuie, qui en forment les articulations essentielles, l'authenticité des Livres saints, les prophéties , les miracles sont contestés , difficilement acceptés, niés môme très souvent a priori comme tout à fait impossibles, mais beaucoup parmi les intelligences contemporaines refusent de recon-
CONDITIONS D1-: L APOLOCÉTIQUI-: MODKUNi; 7
naître le caractère démonstratif à la ttièse fondamentale , à la preuve de l'existence de Dieu. Anémiés par le positivisme ou volatilisés par le kanlisme, nombre d'esprits se refusent à admettre la portée métaphysique du principe de causalité. Us nient la valeur métaphysique et transcendante de la raison, comment admetlraient-ils une preuve rationnelle quelconque? Ce n'est pas seulement la Foi que nos contemporains ont perdue, c'est aussi la Raison, sinon cette raison vulgaire qui suffit à la conduite de la vie matériellement pratique, du moins cette raison supérieure qui, découvrant à l'homme un mond(> idéal et transcendant, lui fournit des clartés sur sa destinée totale et des règles fixes pour l'action. •
La besogne de l'apologiste moderne est donc devenue singulièrement difficile. 11 ne s'agit plus maintenant de faire une apologie suh spccio œtcrnitatU, il s'agit de renouveler en vue des besoins modernes tous les fondements du traité de la religion. On ne peut convaincre les hommes si on ne se fait pas entendre, et on ne se fait entendre que si on a avec eux quelques principes communs. Les principes communs autrefois étaient le principe de causalité, la portée métaphysique de la raison, le respect des faits historiques ; la critique philosophique d'une part, la critique historique
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de l'autre ont détruit ce terrain commun. L'incrédulité a reculé au-delà de la Foi et s'en est prise à la raison môme, à la raison métaphysique et spéculative.
11 faut donc trouver dans le peu de raison qui reste le terrain solide, les idées communes nécessaires pour établir le minimum indispensable d'entente, les prémisses nécessaires aux pourparlers. C'est peut-être faute d'avoir bien compris la nécessité de déplacer leur base d'opérations que tant d'apologistes modernes, pleins de savoir et d'éloquence, font en langage admirable des œuvres qui, aux gens placés au dehors, paraissent être d'un autre âge et qui glissent sur les esprits comme des gouttes d'eau toutes rondes sur une toile cirée.
Et ici qu'on entende bien ! De ce que, pour ()i)éir aux nécessités d'une tactique nouvelle, on laisse pour le moment un terrain inoccupé, il ne s'ensuit })as qu'on l'abandonne. Les miracles sont contestés, le principe de causalité est contesté, nous consentons donc à n'en pas parler d'abord, à ne les faire entrer en ligne de compte dans nos arguments que lorsque l'adversaire sera disposé à les accepter, mais cela ne veut pas dire que nous les abandoiuiions pour notre compte et (ju'obligés d'accepter le terrain élroit des prémisses
CONDITIONS i)[: !. APdLor.K'nuri: modf.rm: v
inconlcsloos du knnlismo pour disciilor avec Kanl, nous admoLlions par là môme le kantisme. Ce ne sont pas des concessions que nous faisons à nos adversaires, c'est un premier terrain d'entente que nous cherchons, un premier anneau où accrocher nos conférences et nos pourparlers. Nous n'ahandonnons ni la métaphysique ni les miracles, nous croyons toujours que la preuve classique du surnaturel du catholicisme conserve sa vérité et sa force démonstrative pour des intelligences qui ne sont pas encore faussées. Mais quoi! avant de proposer cette preuve à de telles intelligences, ne faut-il pas tout d'ahord les redresser et pouvons-nous exiger des yeux malades qu'ils alTrontent la lumière du plein midi ?
Il faut traiter nos contemporains comme ces malades, ne leur proposer d'abord de la vérilé que ce qu'ils peuvent porter et les conduire après comme par la main à des vérités plus hautes, leur faire en vue de la foi et peut-être par la foi retrouver toute leur raison.
Comment donc nous y prendrons-nous? La métaphysique nous est enlevée, les plus abstraites spéculations sont suspectes à nos adversaires. Ils ne croient qu'aux faits et encore à ceux qu'ils voient, qui leur sont familiers, dont ils sont habitués h se rendre compte, La science même, en
tant qu'elle prétond donner des formnles absolues du vrai, leur paraît suspecte. Il leur suftit de vivre au milieu des forces de la nature en se les soumettant de plus en plus par l'invention et par l'industrie pour s'estimer satisfaits. Peu leur importent leur destinée future, l'idéal, la vérité en elle-même, la sainteté, la vertu même et l'art le plus élevé pourvu qu'ils aient la vie, qu'ils jouissent de la vie.
Eh bien! c'est ici qu'il faut nous placer, c'est sur ce point que l'apologiste doit s'établir, c'est là que, s'il sait s'y prendre, il sera vraiment invincible, c'est en partant de là que, s'avançant peu à peu, il finira par débusquer l'adversaire de toutes ses positions. Et que faut-il pour cela? Simplement montrer que la vie ne peut être vécue sans une doctrine de la vie, puis que cette doctrine de la vie le christianisme et spécialement le catholicisme est seul capable de la fournir.
Il faut donc s'attacher d'abord à une analyse approfondie des conditions nécessaires de la vie sensible, intellectuelle, morale et sociale môme, puis faire un exposé parallèle du dogme chrétien où l'on montre réalisées en ses diverses articulations les conditions essentielles de la vie. Ce qui d'ailleurs est infiniment moins nouveau que ça n'en a l'air, car cela se réduit à faire voir que seul le
CONDITIONS m: ]. APOLOnÉTlglE .MODKHNi:
clirislianisme peut salislaire tous les bcsoius , toutes les aspirations de l'homme. Toutes les autres démonstrations ne sont que des aspects et des modes de celle-ci. ('ar qu'est-ce que démontrer la vérité historique du christianisme, sinon faire voir que la vie intellectuelle de l'homme n'est complète qu'à la condition d'admettre cette vérité? A quoi de plus se ramènent la démonstration esthétique et la démonstration morale, sinon à montrer que le christianisme seul satisfait pleinement les tendances artistiques, les besoins moraux de l'humanité? Et qu'est-ce enfin que cette harmonie intime constatée entre le système cohérent des dogmes chrétiens et l'ordonnance systématique intérieure de nos pensées, de nos actions et de toute notre vie sinon le fond même de cette méthode d'immanence qui a été naguère si brillamment proposée aux modernes apologistes (1)? Seulement, il faut reconnaître que cette démonstration par l'identité du catholicisme et de la vie montre la raison profonde d'une foule d'arguments et permet d'employer, selon l'occurrence, une foule de considérations qui, isolées, pourraient ne pas avoir une grande valeur et qui, cependant, sont parf<us les seules capables de prendre aux
(i) Voyez le chapitre suivant.
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entrailles tel ou tel auditoire ou même tel ou tel homme.
Le fond philosophique de cette démonstration peut se résumer sous cette forme : Le catholicisme s'adapte si admirablement aux besoins de la vie humaine que ses lois sont les lois mêmes de cette vie, l'auteur du catholicisme ne peut donc être que l'auteur même de la vie. Ce qui était le fond même de la pensée de Pascal et ce qui résulte directement de l'Evangile où la doctrine est sans cesse présentée comme un instrument de vie. Et cela fait voir que la meilleure apologie de la religion consiste encore dans l'exposé simple et dogmatique de la doctrine de vie spirituelle et morale contenue dans l'Evangile. Ce procédé d'exposition est à la portée de toules les intelligences qui ont vécu en elles-mêmes cette vie et il est en outre tout à fait conforuie à la pratique de saint Paul et des Pères et à la tradition catholique. Les âmes même incrédules se sentiront émues au spectacle de cette vie qu'elles sentent leur manquer. C'était le triomphe du curé d'Ars de faire sentir par sa parole l'existence de cette vie.
Il faut plus de science et de force d'esprit peutêtre pour sortir du point de vue intérieur du christianisme, pour se livrer à l'analyse des conditions de la vie et pour montrer ensuite que le catholi-
(.O.NDITiO.NS I)i; I, Al'OLor.ÉTKjLi: MUDKHM-; I .'{
cisiiK» remplit à miracle ces conditions. ïont le monde n'est pas apte à nn tel travail. Comment cependant on peut essayer de conduire ce travail, c'est ce que je vais maintenant montrer.
Trois ou quatre ouvrages publiés dans ces dernières années devraient être les livres de chevet de l'apologiste catholique. Ces ouvrages sont : Y Altt-rnatirc par Edmuml Clay (1), V Action par M. Maurice Blondel (2), Vivre : la vie en vaut-elle la peine? par Hiirrcl-lMallock (3). En y ajoutant les Sources r/e la paix uitellectuolle^ le Prix de la vie par M. Ollé-Laprune (4), on aura tout l'essentiel des idées qui peuvent montrer l'identité du catholicisme avec la vie.
Que démontre d'abord Edmun 1 Clay dans YAlternative? Oue tout homme est enfermé dans un dilemme : Monter jusqu'à l'humanité ou descendre au dessous, être homme ou être bête, se faire
(1) Trad. par Bcrdeau, 1 vol., in-S». Alcmî.
(2) In-S». Alcan.
(3) Trad. par le P. Forbes, l vol. in-12, Pedone-Lauriel. Trad. par Salmon, 1 vol., in-S". Didot.
(4) 2 vol. in-18. B -ux.