JOAN., XV
(3) Philip., IV, 13.
(4) Matt., XXI, 21, XVII, li> ; Luc, xvii, G.
œteriium, nihil sapio nisi leternum, disait saint Augustin, et à quatorze siècles de distance un poète incrédule lui répondait :
Je ne sais; malgré moi l'Infini me tourmente.
Tout le développement de la civilisation moderne, toute la doctrine de la vie adoptée par cette civilisation conserve les aspirations de saint Augustin et de Musset. Quelle est en effet la doctrine dominante des temps modernes, de Bacon et de Descartes, à Condorcet, à iVuguste Comte et à M. Berthelot? C'est que par le progrès de la science l'homme arrivera à s'asservir les forces redoutables de la nature, domptera le malheur et la mort même, trouvera le paradis sur la terre et arrivera enfin à l'apothéose (1). L'homme, par sa force et les forces brutes de l'univers, arrivera à se diviniser.
Remarquons d'abord qu'il n'y a aucune contradiction, mais plutôt identité entre le but final proposé à l'humanité par le christianisme et celui que lui assigne la civilisation moderne. C'est aussi bien des deux côtés la divinisation. Efficimur divinœ consortes naturœ (2), dit saint Pierre, et
(1) Voir plus loin, c. IX.
(2) II Epist., I, 4.
CONDITIONS DE L APOLOriKTlUlE MODERM-: \)f
TEgliso dans sa liturj^io aclaircmont explique' qu'il s'agil bien d'une véritable participation à la nature divine, d'une apothéose, d'une divinisation. (( Dieu s'est fait homme alin que l'homme fût fait Dieu », dit saint Augustin en un passage que l'Eglise fait lire solennellement durant la Semaine Sainte. Pour le christianisme encore comme pour la civilisation et la science modernes, le but est bien la puissance absolue de l'homme sur la nature. Les montagnes peuvent être sur une parole du croyant précipitées dans la mer et ni le venin des serpents ni le vent des tempêtes ne peuvent rien contre lui il). Ici encore donc identité absolue de la conception moderne et de la conception chrétienne de la destinée linale de l'humanité.
Il n'y a qu'une dilîérence, il est vrai qu'elle est essentielle. Là où le christianisme enseigne que nous ne pouvons pas nous diviniser par nos forces propres, que nous avons besoin, pour ce faire, de la grâce et de la bonté de Dieu, les progressistes, les naturalistes modernes assurent que nous pcjuvons par nous-mêmes et par nous seuls nous diviniser. II n'y a plus ici identité mais opposition radicale, contradiction absolue. C'est ici que tout le sort du christianisme va se décider.
(1) Cette pensée sera spécialement développée plus loin, c. VIII.
20 LE catiiolicis:me kt ea vie de l'esprit
Il s'agit donc de savoir si les espérances du christianisme sont chimériques ou si ce sont celles qu'on proclame au nom de la science. Pouvonsnous sans'Dieu espérer devenir dieux? — A priori et par des raisons purement philosophiques cela parait hien tout à fait impossihle. Et nos modernes apôtres de l'humanité divinisée le sentent si bien qu'ils renoncent pour l'apothéose humaine au principal attribut de la béatitude divine, telle que les chrétiens l'espèrent de la grâce de leur Dieu. Pour les chrétiens, cette béatitude est un repos, une éternelle iixalion dans le bonheur par la contemplation et l'inetFable communication de l'éternel même; pour les modernes, la béatitude ne saurait exister sans le mouvement et sans le progrès. Les modernes ne comprennent pas l'être ni la vie ni par conséquent le bonheur en dehors du mouvement. Progresser c'est être heureux.
Quelle est de la conception chrétienne ou de la conception moderne celle qui s'accorde le mieux avec la constitution de l'homme (1)? Nous avons pour nous répondre une grande religion et une grande philosophie. Le bouddhisme et le pessimisme sont nés et nés viables précisément parce que la nature humaine a le mouvement perpétuel
(1) Ici encore voir plus loin, c. IX et X.
co.NDi i:(».\s ni-: i." Ai'oi.odÉi'inii-: .modiiunk 21
en lionviir. Çakia Monni, [)()nr éeliapixT aux perpétuelles Iranslormalioiis de rèlre enseignées par le brahmanisme, se réfngie dans le nirvana ; Sch()i)enlianer l'ail la crilicjue du désir el montre que louL mouvemenL contient un élément de douleur. Le bonheur c'est la satisfaction du désir, c'est l'arrêt au moins momentané dans la possession. Le bonheur c'est la possession et non la quête perpétuelle du bien. Donc le bonheur contient un élément de repos. Les inventions scientiliques en donnant satisfaction au désir n'arrivent pas h l'assouvir ni même à diminuer les soulïrances qu'il cause. Au contraire, elles l'exagèrent car le désir s'accroît par sa satisfaction même. 11 vaut donc mieux ne pas vivre que vivre avec l'atroce perspective de ne jamais s'arrêter ni se reposer jamais ainsi que Tantale, Ixion, Sisyphe, les Danaïdes oii le Juif Errant, ces damnés célèbres de l'enfer païen ou de la légende chrétienne. Le christianisme par sa théorie du repos actif, d'accord avec la philosophie d'Aristote, répond à la fois au double besoin de l'humanité et échappe à la critique qu'on peut faire du nirvana pessimiste et du mouvement perpétuel des optimistes modernes. Notre paradis n'est pas un paradis do repos vide et d'anéautissoment extatique, il consiste on vin acte (5tern^l au sein d'nn ('^ternol ropos,
22 LE CATIIOLICISMI-: ET LA YiE DE l'eSPRIT
dont les contemplations les plus élevées de la science donnent nne image faible mais juste, que sentent bien mieux encore ces sages et ces saints qui remettent absolument le soin de faire réussir leurs désirs et leurs volontés à une providence paternelle qu'ils savent bien ne devoir pas les tromper.
La conclusion s'impose donc. 11 faut ou mutiler l'homme ou adopter la conception générale de la vie qu'enseigne le christianisme. Mortifier sa vie, renoncer môme à sa volonté propre, porter sa croix, marcher plus ou moins longtemps dans une voie étroite et douloureuse, c'est l'idéal de la vie humaine. Et cet idéal ne peut être obtenu sans un secours extérieur, sans une grâce et une coopération. Au terme enfin l'humanité espère une activité qui ne soit pas douloureuse et par conséquent ne consiste pas en mouvement et en inquiétude, un repos qui ne soit pas un pur néant, mais au contraire l'acte le plus énergique, la vie la plus intense possible, une véritable divinisation. Le christianisme seul ose la promettre par la coopération de Dieu; les autres conceptions de la vie reculent, n'osent promettre l'apothéose complète et mutilent l'idéal du bonheur humain. La conception chrétienne de la vie est donc supérieure aux deux autres, les seules
coMJiTHtNs i)i-: i/Ai'(ii.t)(iÉi'inri; modkr.m-: 2'{
possibles, h la conceplioii du bonheur dans le niouvemont, qui est la conception moderne, à la conception du bonheur dans le néant, qui est la conception pessimiste.
La vie liumaine demeure incomplète sans le surhumain. Il reste donc que l'homme, pour atteindre au surhumain, a besoin d'une coopération surhumaine, d'une coopération divine. Ce (jui, pnr l'élimination successive des autres conceptions de la vie, constitue une preuve de la supériorité de la conception chrétienne. L'homme sans Dieu est un être incomplet, inachevé, qui ne peut lui-même ni se compléter, ni s'achever. Du Jésus-Christ, ou Rien, ainsi que l'écrivait récemment Pierre Loti (1).
11 faut maintenant aller plus loin et voir parmi les formes diverses du christianisme quelle est celle qui s'adapte le mieux aux exij^ences de l'humanité.
C'est dans le christianisme que se trouve la conception de la vie qui s'accorde le mieux avec toutes les exigences de la nature humaine. C'est
(1) Jérusaletii, 1 vol. in-18. Tali^iann-Léw.
24 I.K CATlIOfJCISMi; KT LA VIK DIC i/kSPRIT
seulement dans ratmosphère de ri']vangile qne les âmes peuvent respirer à l'aise sans craindre ni l'asphyxie ni aucune sorte d'anémie. Il y a deux sphères : celle du naturel et celle du surnaturel, le chrélien vit h la fois dans le monde de la nature et dans le monde de la grâce. Ces deux mondes sont distincts, mais parallèles. Surtout ils ne sont pas absolument séparés. Tous les deux sont IVeuvre d'un même Dieu et ne peuvent se contredire.
Dans le monde de la nature l'homme se sert de sa raison pour comprendre et pour s'asservir les forces de l'univers. Son action n'a d'autres limites que celles qui résultent d'une raison immanente. Ses recherches ne sont bornées que par les barrières de la logique. Il a le droit d'étendre aussi loin que le lui permettent son intelligence et sa force, son savoir et sa domination. Dans le gouvernement de sa pensée et de son action il ne doit se régler que sur les préceptes de sa raison. Membre d'une famille, citoyen d'une patrie, il doit obéir aux lois sans lesquelles ne pourraient exister ni les familles, ni les nations. Savant, industrieux, honnête homme, bon époux, bon citoyen, brave soldat, le chrétien est et doit être tout cela. Il doit dans la nature accomplir toutes les fonctions de l'homme naturel et les accom-
co.NDiTio.Ns i)i: 1. Ai'oi.odirnnri: modku.m:
|)lir liumaiiKMiKMit , c"osL-à-diro en Loiitc conscience et toule raison.
Mais il sent la nécessité <l"nn monde surnaturel. Son àm(> a besoin pour respirer à l'aise de mouler sur les sonim(>ls que 1(^ divin illumine, où souille l'air viviliant de la grâce. Par la Foi il se sait uni à rintelligencc souveraine; par la (iharilé il sent toutes ses forces en communication intime avec la force même de Dieu. Ce n'est plus sa propre vie infirme et pauvre qu'il sent en lui-même, c'est la vie de Dieu. Vivo^jam non ego, ririf rrro in me Christus (1)... Mihi vivrj'P Chf'is/i(s est (2). 11 est en elTet comme un sarment greffé sur le Ironc d'un cep, sa vie est greffée sur la vie divine. De cette foi il tire toute sa force, toute sa constance, son indomptable énergie. 11 peut faire les actes propres de la vie surnaturelle et accomplir avec plus de patience et de vigueur les œuvres mômes de la vie naturelle. Le chrétien est un homme dont la vie plonge ses racines dans l'infini.
Mais pour qu'il possède cette force, cette constance, il a besoin de la foi, sans laquelle la charité même n'est pas possible. Cette foi ne doit être ni chancelante, ni vacillante; quand elle s'éteint, tout s'éteint: quand elle vacille, tout
(1) Galal., Il, 20.
{2} ritilip ,1,21.
2() LE CATHOLICISME ET LA VIE DE l'eSPRIT
vacille; quand ollo chancelle, tout chancelle. Donc parmi les Eglises chrétiennes on ne pent choisir que celles qui peuvent assurer la foi et s'il n'y en a qu'une, c'est celle-ci seule qui est la vraie.
Des Eglises qui varient dans 1" interprétation des paroles divines, des Elglises qui ne savent pas s'entendre sur les textes essentiels révélateurs de la doctrine du salut ne peuvent donner aux âmes que des assises glissantes. La foi ne saurait s'y édifier. Les textes seuls ne sauraient suffire à éclairer l'àme, à la pacifier, à la rectifier. Songez que la foi est certitude et confiance, que la charité ne peut vivre sans cela et que donc, là oii manque la certitude, il ne peut y avoir que les aspirations d'une vague charité, d'un amour qui ne sait au juste à qui s'adresser.
Et cette incertitude porte sur les points les plus essentiels. Pour prendre un exemple, qu'y a-t-il de plus essentiel à la vie que la nourriture? Sans nutrition la vie meurt et la nutrition exige un aliment extérieur susceptihle d'être assimilé. Jésus affirme dans l'Evangile que cet élément est sa chair et son sang. « Celui qui ne mange pas ma chair et qui ne hoit pas mon sang n'a pas la vie en lui (1). » Y a-t-il là une réalité
(1) JoAN,; VI, S4, 55,
(KJNDITIONS 1)1". I, AlM>r,(>r,Krin["F, MODERNK II
exprimée ou n'est-co qu'un pur symbole? Remarquez que ces paroles sont formelles et que si nous avons là-dessus le moindre doute nous ne sommes plus sûrs du salut, tout l'édilice surnaturel est ruiné, u II >'a pas la vu: en lui. » Un doute formidable s'élève. Avons-nous la vie? Ne l'avonsnous pas? Un symbole peut-il entretenir la vie? Oui, sans doute, si Dieu le veut, mais l'a-t-il voulu? (jui nous expliquera ces mots mystérieux? Qui lèvera ce doute tragique? Sera-ce nous-mêmes? ('omment nous en lier à nous quand d'cUilres interprètent autrement?
11 faut donc, pour que la Foi puisse exister, (pTil y ait quelque part un magistère interprétateur, un magistère capable par la confiance qu'il inspire d'alTermir les âmes, de rassurer les esprits. Ce magistère doit être infaillible, au-dessus de l'erreur et de la variation. Si donc parmi les Eglises chrétiennes il y en a une qui s'attribue ce magistère c'est dans cette Eglise seulement que la Foi peut vivre et peut se développer. Or, nous savons bien, nous, catholiques, où est cette Eglise et nous pourrions l'indiquer aux autres. Hiïrrell- Mallock, à la lin de son livre sur la valeur de la vie, a, bien qu'anglican, admirablement montré que seul le catholicisme pouvait donner à l'âme les assurances nécessaires pour vaincre le déses-
2S 1,1-: CATHOLICISME et la vie de l'esprit
poir. Ou Jésus ou rien, disait Loti, ou Rome ou rien, dit M. Hurrell-Mallock, et M. Ollé-Laprune, à la lin de sa Certitude morale, M. Blondcl dans les derniers chapitres de Y Action ont très bien montré la nécessité du magistère infaillible pour fournir l'assiette indispensable à l'édification de la vie surnaturelle.
Voici donc en bref l'ordre de cette démonstration de la vérité du catholicisme par l'analyse de la vie que je voudrais voir quelque prédicateur, animé lui-même d'une puissante vie intérieure, porter dans la chaire ou même quelque conférencier laïque développer dans une série de discours. L'homme doit choisir entre vivre en homme ou vivre en hôte; la première condition de la vie vraiment humaine est la mortilication ; la seconde est la coopération, l'assistance extérieure, la grâce.
La vie humaine ne se sent complète que lorsqu'elle a devant soi la possibilité de l'apothéose. Le progrès indétini dans le mouvement par nos propres forces, outre qu'il renferme une idée contradictoire, fait horreur à la nature qui, pour l'éviter, se réfugie dans le pessimisme. Seule la divinisation par la grâce de Dieu, telle que la définit le chri^ticariisme, founiit la condition néces.
CONDITIONS DI-: I. Al'Ol.OdKIlnCI-: M()l)i:ilNi: 20
sairo h l'accomplissement de la nature humaine. D'où sinon la nécessité stricte au moins la convenance suprême du surnaturel.
La foi et la charité sont les deux éléments essentiels de la vie surnaturelle. La foi n'est pas le plus complet mais est cependant nécessaire. Sans la certitude pas de foi. Or, rinfaillibilité du magistère tel que seul le possède le catholicisme est la conditi(m nécessaire de la certitude. La vérité du catholicisme est donc la condition nécessaire de la vie. C'est, ce me semble, ce qu'il fallait démontrer. On peut donc démontrer cette vérité par la méthode biologique au lieu de l'établir seulement par une méthode purement logique et quasi géométrique. Ce que la méthode biohjgique paraît perdre en rigueur, elle le gagne en force, en mouvement, en plasticité d'adaptation. La démonstration logique ne perd pour cela aucune de ses qualités; elle demeure excellente et vraie. Peut-être en revanche voudra-t-on bien m'accorder qu'elle n'est ni la seule excellente ni la seule vraie, et si elle est très convaincante pour des intelligences intactes et saines, elle est beaucoup moins persuasive pour des intelligences all'aiblies ou incomplètes comme le sont d'ordinaire celles de nos contemporains.