CHAPITRE II
Encouragements prooidentiels.
I. Arrivée à Rome et logement au Séminaire français dans la maison du Père Libermann, providence de ce logement. — II. Réponses à l'envoi du livre « La question du Messie et le Concile du Vatican » : lettres encourageantes des évêques, des princes et hauts personnages, et de Marie-Alphonse Ratisbonne. — III. Crédit surnaturel que la prière appuyée sur la communion des saints trouve auprès de la Providence divine. Charme de cette communion des saints dans les sanctuaires de Rome. Ineffables rayons d'espérance que projettent sur notre pieuse entreprise les sanctuaires de sainte Agnès, de sainte Cécile, du Panthéon, de la basiUque Saint-Pierre. La messe papale au moment de l'élévation. — IV. Coïncidence encourageante au tombeau de saint Paul : les deux Evêques des Cafres et des Esquimaux. — V. Paroles de Pie IX qui, en différentes circonstances, encourage notre projet. Elles ressemblaient au vol de colombes qui avaient accompagné le cardinal Mastaï Ferreti d' Immola à Rome pour le Conclave.
Nous arrivâmes à Rome le 7 décembre, veille de la fête de l'Immaculée- Conception. Nous choisîmes pour logement le séminaire français, çia Santa Chiara. Ce logement était providentiel, attendu que le séminaire français était dirigé par la famille ecclésiastique du R. P. Libermann. Israélite de naissance, Libermann était le premier converti, devenu prêtre depuis notre affranchissement politique de 1791. Il était aussi le premier israélite converti qui eut
fondé une Congrégation dans l'Eglise de Dieu. Il était également, depuis la ruine de Jérusalem, le premier Israélite converti dont le nom et les vertus devaient mériter d'être présentés à la Sacrée Congrégation des Rites pour obtenir l'auréole de la béatification. A tous ces titres pouvait-il, ce cher et vénéré Père, demeurer étranger, du haut des cieux, aux démarches que nous allions entreprendre en faveur de notre peuple, ce pauvre peuple juif qui fut le sien? Evidemment non. Aussi est-ce dans sa maison, c'està-dire au séminaire français, qu'allaient s'épanouir les idées inhérentes à notre grande entreprise, et les aptitudes pour les faire triompher. ''
Entre toutes ces aptitudes, reluisait une vertu souveraine que nous inculqua le serviteur de Dieu : c'était la patience, la constance. En effet, alors qu'il était élève au séminaire Saint- Sulpice, à Paris, Libermann avait été soumis par la Providence à une poignante anxiété : un jour il était tombé du haut- mal. L'épilepsie constitue un empêchement grave, elle interdit l'entrée aux Ordres sacrés. Plein de confiance envers la Vierge Marie, Libermann mit à ses pieds son invincible patience, lui promettant, s'il était guéri, que rien ne lui coûterait pour son amour. Il répétait avec une douce sérénité : « Lorsqu'on marche à un but qui intéresse la gloire de Dieu, si l'on rencontre une muraille, il faut s'ingénier pour la franchir ; si elle est trop haute, il faut attendre qu'elle croule, et l'on passe. » La divine Bonté fit crouler l'empêchement du haut- mal, et Libermann fut promu au sacerdoce.
L'angélique patience de ce frère en Israël fut pour nous une leçon dès le début de notre sainte entreprise : elle nous fut utile plus d'une fois.
En vérité toutes les coïncidences que nous rencontrions dans le pieux asile du séminaire français, nous faisaient du bien au cœur et nous encourageaient dans notre des-
sein. Les coïncidences ne constituent pas le chemin ou le sillon d'une œuvre, mais elles sont les paillettes d'or de la Providence, les fleurs divines qui font aimer et poursuivre ce chemin.
Avant de quitter la France, nous avions adressé l'hommage de notre livre « La question du Messie et le Concile du Vatican )> à un grand nombre d'évêques et de personnages. Les réponses afîluèrent au séminaire français, indice d'un nouveau et précieux encouragement.
Voici d'abord les réponses épiscopales.
Le Cardinal- Archevêque de Besançon (Mgr Mathieu) : « Je lis avec le plus grand intérêt la communication que vous venez de me faire. Je demande à Dieu qu'il éclaire son peuple, autrefois si chéri et auquel il doit rendre toutes ses affections. Votre désir est bien légitime, votre élan bien naturel et votre confiance bien placée. »
L'Archevêque de Bourges (Prince Amable de la Tourd'Auvergne) : (( Mille remerciements. Les deux frères par la foi et le talent occupent une place de choix dans mon estime et mes affections. »
L'Archevêque de Paris (Mgr Darboy) :« Je suis bien sensible à votre souvenir et je forme des vœux affectueux pour que Dieu vous bénisse et vous récompense de plus en plus par le succès de la mission que vous avez entreprise avec tant de zèle. »
L'évêque de Poitiers (Mgr Pie) :« Je serai très favorable à la proposition d'un vœu en faveur des Israélites. Ce n'est point sans but et sans résultat que depuis dix- neuf siècles l'Eglise récite au vendredi- saint l'oraison pro judaeis ».
L'évêque de Moulins (Mgr de Dreux- Brézé) : « Je suis
heureux de vous féliciter et de vous dire sincèrement qu'aucun livre ne m'a fait plus de plaisir que le vôtre. Et puis ce qui m'a rassuré, c'est que la conversion des Juifs peut se faire, sans amener pour cela la fin du monde. Ce que vous avez dit sur ce point, m'a parfaitement satisfait. »
L'évêque de Saint- Brieuc (Mgr David) :« Vous êtes bien aimable de m' avoir envoyé votre bel ouvrage. Je viens d'en lire d'un trait les trente premières pages. Cela est aussi bien pensé que bien écrit. Persévérez dans cette voie ; aimez votre siècle et votre peuple. C'est l'unique moyen d'en guérir les blessures. »
L'évêque de Saint- Denis, Paris (Mgr de Ségur) : « Chers Messieurs, je vous remercie cordialement de l'important travail que vous avez bien voulu m' envoyer. Espérons que le coup portera et que le bel article de M. Veuillot donnera à votre appel le retentissement qu'il mérite. Prions la Sainte Vierge d'ébranler les restes d'Israël et de hâter ainsi ce bienheureux règne du Sauveur qui fera succéder la paix à la guerre, Salomon à David. Je salue avec vous ce grand apostolat d'Israël, et suis votre serviteur bien fraternellement dévoué en l'amour de Jésus et de Marie. »
L'évêque de Nancy (Mgr Foulon) :« J'ai déjà parcouru l'ouvrage que le cœur et la foi vous ont dicté, et je veux que vous sachiez qu'il sera mon çade-mecum dans le voyage que je vais entreprendre pour Rome. »
La lettre suivante de l' Eminentissime Cardinal Bilio, un des présidents du Concile du Vatican, nous attendait à notre arrivée à Rome : « Votre excellent travail sur « La question du Messie et le Concile du Vatican » ne saurait être que très opportun de nos jours et pour les événements religieux qui se passent sous nos yeux. C'est pourquoi je vous félicite et vous souhaite le plus heureux succès auprès de vos frères égarés. ))
A r encouragement des réponses épiscopales, viennent s'entrelacer l'encouragement d'éminents personnages. La reconnaissance nous fait un devoir de mettre en relief le nom du Prince de Lœwenstein. Résidant à Kleinhenbachsur-Mein, Bavière, il avait été très impressionné par la lecture de La question du Messie et le Concile du Vatican, avait fait traduire notre livre en langue allemande et, l'emportant à la Cour d'Autriche, l'avait offert à l'impératrice Carolina-Augusta. Dans la suite sa présence à Rome devait nous être d'un grand secours auprès des évêques venus de l'empire autrichien.
Une visite à Son Eminence le cardinal Bonaparte fut l'occasion d'un entretien aussi agréable que piquant. Quelle modestie, quelle douceur d'agneau étaient empreintes sur le visage de ce prince membre d'une famille de lions. Nous lui disions que nous étions heureux de pouvoir remercier en lui, devenu Prince de l'EgHse, sa famille pour les bienfaits immenses que les Napoléon avaient prodigués aux Israélites. — « Dès mon jeune âge, répliqua le prince, je les ai pris en affection, car ils ont toujours aimé ma famille. )) — (( Tellement aimé Napoléon le Grand, répondîmes-nous, qu'ils ont voulu faire de lui le Messie. )> Et le prince de répliquer finement : « Depuis lors, ils ont renouvelé la tentative du côté de Pie IX, mais cette fois ils ont eu moins de chance de se tromper ». Le cardinal Bonaparte faisait allusion à l'enthousiasme des Israélites de Rome, quand Pie IX fit tomber les portes du ghetto, bienfait qui sera mentionné plus loin. Nous serrant affectueusement les mains, il nous promit de procurer, en priant beaucoup, l'émancipation surnaturelle de nos pauvres frères, de concert avec sa famille qui avait contribué à leur émancipation politique.
Les encouragements de deux prêtres nous apportèrent non moins de joie et d'espérance que ceux des princes et
hauts personnages, ces deux prêtres, le Rév. Père Bœx, général des Jésuites, et le Rév. Père Jeandel, général des Dominicains. N'était-ce pas le fondateur des Jésuites, saint Ignace, qui avait fondé le catéchuménat de Rome, allumant ainsi la flamme de l'apostolat en faveur des dispersés de la Maison d'Israël? Et n'était-ce pas un fils de saint Dominique, saint Vincent Ferrier, surnommé la trompette du Jugement dernier, qui, par une éloquence vraiment divine, avait fait passer toute la synagogue espagnole de Salamanque, des ténèbres de l'erreur à la lumière de la vraie foi?
Mais ce qui mit le comble à notre joie et à notre espoir devant les encouragements de la Providence, ce fut la réponse fraternelle de Marie- Alphonse Ratisbonne, à qui nous avions adressé un exemplaire de La question du Messie et le Concile du Vatican, accompagné d'une lettre : « Votre chère et précieuse lettre du 24 février 1870 est un monument qui restera dans nos archives. J'en ai envoyé des copies à toutes nos maisons et à mes meilleurs amis ; et même à Vienne au Grand- Maître de la Cour de Sa Majesté l'impératrice Carolina-Augusta, qui m'a beaucoup parlé de vous, et qui m'a demandé des renseignements à votre sujet.
La prière appuyée sur la communion des saints jouit d'un crédit inappréciable auprès de la Providence divine. Nous nous gardâmes de négliger ce crédit surnaturel.
La communion des saints se savoure dans les sanctuaires de Rome avec des charmes inexprimables. Nous en fîmes le premier essai dans les deux sanctuaires consacrés à la jeune sainte Agnès. Nous y célébrions le saint sacrifice.
D'une auguste famille, martyre à l'âge de treize ans parce qu'elle avait choisi le Christ pour son immortel époux, la bienheureuse Agnès nous excita à demander que le peuple juif perde de vue, comme elle, les biens de la terre, et qu'il s'enivre d'amour pour Jésus- Christ, répétant à tous ceux qui lui parleront d'avantages terrestres les réponses si extatiques, si enflammées de la jeune sainte. Elle répondait au proconsul blême de colère : « J'aime celui dont la noblesse surpasse celle des rois et des tétrarques ; celui dont la mère est vierge ; celui que servent les hiérarchies des anges, et dont le soleil et la lune contemplent la beauté ; celui au souffle duquel les morts ressuscitent, dont l'attouchement guérit les malades ; celui dont l'amour est pur, le baiser chaste, et l'union la virginité même... Il m'a passé au doigt l'anneau des noces mystiques, il a ceint mon cou d'un collier de pierres précieuses. Il m'a revêtu d'une cyclade tissue d'or, et il m'a donné pour atours des diamants sans prix. Il m'a marquée au front, pour que chacun voie bien que je suis à lui, et que je ne puis être à un autre. Son sang a teint mes joues de sa rougeur; ses tendresses sont virginales, et il m'a montré les trésors innombrables que je posséderai, si je lui suis fidèle. » La jeune martyre eut la gorge traversée du glaive. Le huitième jour après sa mort ses parents étaient venus pour veiller à la grotte de son sépulcre : tout à coup, dans le silence de la nuit, ils voient un chœur de vierges qui, revêtues de cyclades tissues d'or, passaient au travers d'une grande lumière, et, au milieu d'elles, la bienheureuse vierge Agnès parée aussi de cette cyclade éblouissante, et à sa droite, un agneau plus blanc que le lait. A ce spectacle, ils sont frappés de stupeur, ainsi que tous ceux qui étaient avec eux. Agnès pria les vierges saintes de s'arrêter un peu, et, debout devant ses parents, elle leur dit : « Vous voyez que vous ne devez pas me pleurer comme une morte ; mais réjouissons- nous ensemble et
félicitez- moi, parce que j'ai été reçue avec ces compagnes dans les demeures lumineuses, et que je suis unie dans les cieux à Celui que j'ai aimé sur la terre de toute ma puissance d'aimer. » Et ayant dit ces choses, elle passa. C'est en mémoire de cette vision que, tous les ans, à la fête de sainte Agnès, on bénit de petits agneaux (1).
Nous nous fîmes un devoir et une fête d'assister à la bénédiction de ces agneaux et l'attendrissement nous gagna en retrouvant nos agneaux de Galaad, mais bénis et parfumés de l'encens au lieu d'être égorgés. Angélique Agnès, jeune sainte, comme notre peuple vous aimera quand il apprendra à vous connaître ! ^
Le sanctuaire de sainte Cécile ne fut pas moins éloquent et suave à notre égard.
Dans sa liturgie, la sainte Eglise exprime cette louange au jour de la fête de sainte Cécile : « 0 Seigneur, Cécile votre servante travaillait à vous servir comme une industrieuse abeille, sicut argumentosa apis. » En effet, avec une rare industrie, elle faisait passer tous ceux qu'elle aimait ou qui l'approchaient du matériel au spirituel, de l'écorce au fruit, de la lettre à l'esprit. Quand le proconsul prononça l'arrêt de mort, les assistants qui se pressaient autour du tribunal, pleuraient en voyant cette belle jeune fille qui allait mourir ; mais elle leur dit : « 0 bons jeunes gens ! ne pleurez ni sur ma beauté, ni sur ma jeunesse, car je ne fais que les échanger contre une beauté meilleure et une jeunesse sans déclin. C'est donner de la boue pour recevoir de l'or, c'est changer une chaumière contre une maison dorée. Tout ce que j'aurai donné à Dieu, il me le rendra au centuple. Croyez- vous à ce que je vous dis là? » Ils répondirent tous : « Nous croyons que ton Christ est le vrai
(1) C'est avec leur blanche toison que se font les pallium destinés aux Evêques.
Dieu », et devenus chrétiens, ils la suivirent au martyre. 0 douce et intrépide vierge, renouvelez ce prodige de transformation en faveur des israélites nos frères obstinés depuis tant de siècles dans leur aveuglement, faites qu'ils goûtent quelques parcelles de ce miel divin que vous avez déposé avec tant d'abondance dans les rayons de la ruche de l'Eglise; faites, oh ! faites cela, industrieuse abeille, argumentosa apis.
Mais suivons Cécile au lieu de son martyre. Les détails en sont extrêmement touchants, nous n'en rapporterons qu'un seul plus spécialement instructif pour les israélites.
Le proconsul avait envoyé un licteur pour frapper Cécile du glaive dans sa demeure de noble patricienne ; la main mal assurée de l'exécuteur ne put, après trois coups de son glaive, détacher de sa tige cette douce fleur. Cécile vivait encore ; il la laissa étendue à terre et s'enfuit épouvanté. Une loi défendait au bourreau qui n'avait pas achevé sa victime après trois coups, de la frapper davantage. Les chrétiens la trouvèrent baignée dans son sang. Pendant trois jours elle prêcha et enseigna, comme un docteur de l'Eglise, avec une telle suavité et une telle éloquence, que quatre cents païens se convertirent. Au troisième jour, le pape saint Urbain pénétra dans cette demeure, et contempla avec des yeux pleins de larmes, sa fille bien- aimée étendue comme l'agneau du sacrifice sur l'autel inondé de son sang. « Père, lui dit- elle, j'ai demandé au Seigneur un délai de trois jours, pour remettre aux mains de votre béatitude mon dernier trésor : ce sont les pauvres que je nourrissais et auxquels je vais manquer. Je vous lègue cette maison que j'habitais, afin qu'elle soit, par vous, consacrée comme église, et qu'elle devienne un temple au Seigneur à jamais. » Après ces paroles, Cécile remercia le Christ d'avoir daigné l'associer à la gloire de ses athlètes, et unir sur sa tête les roses du martyre au lis de la virginité. Au mo-
ment suprême, comme si elle eût voulu cacher pour la dernière fois aux hommes la beauté de son visage et garder le secret du dernier soupir qu'elle envoyait au divin objet de son unique amour, elle tourna contre terre sa tête sillonnée par le glaive ; en même temps ses bras s'allongèrent doucement en avant du corps, et ses mains se fermèrent, à l'exception de trois doigts à la main droite et d'un doigt à la main gauche ; rendant témoignage par là au dogme catholique de trois personnes en un seul Dieu. Les papes Urbain et Pascal, respectant l'attitude de la jeune vierge la déposèrent dans un sarcophage de marbre blanc garni d'une riche étoffe de soie . Selon son désir sa maison de patricienne avait été transformée en église : les glorieuses reliques furent déposées au centre du maître- autel. Enfin un statuaire, inspiré par le ciel, représenta en marbre blanc sainte Cécile dans l'attitude où elle avait exhalé son dernier soupir, et que les Pontifes veillant sur la dépouille virginale avait respectée; cette statue placée et conservée depuis des siècles sous le maître- autel, est si expressive qu'elle attendrit tous ceux qui la contemplent.
0 sainte Cécile, faites partager cet attendrissement par les Israélites qui visiteront votre sanctuaire ou qui liront ces lignes. Qu'ils deviennent pensifs en considérant trois doigts ouverts à ujie main fermée, et un seul doigt ouvert à l'autre main. Ah ! le Dieu de Cécile et d'Agnès n'est point le Dieu de la nature voilé derrière ses œuvres, ni le Dieu de la raison trop souvent froid et abstrait, ni le Jéhovah du Sinaï mystérieux et terrible derrière son rideau d'éclairs, mais c'est le Dieu de la foi avec ses noms véritables, avec ses noms de famille, car la Trinité donne à Dieu des noms que nous connaissons déjà, des noms doux et familiers, des noms qui se prononcent au foyer domestique : au ciel comme chez nous, on s'appelle Père, Fils et amour. La Très Sainte Trinité, pour tout dire brièvement, c'est la famille divine
se faisant connaître à la famille humaine par Jésus- Christ, l'union des deux familles !
Entrez enfin dans cette union de familles, ô restes d'Israël. Alors s'éclaircira et se complétera pour vous la célèbre vision d'Abraham, jusqu'ici incomprise de vous : lorsque, au milieu de la chaleur du jour, le patriarche assis à la porte de sa tente dans la vallée de Mambré, aperçut tout à coup le Seigneur qui venait à lui sous la forme de trois anges; il courut à leur rencontre, — et vous aussi, ô fils d'Abraham, vous courrez, l'amour en retard vous donnera des ailes ! — et se mettant aux genoux de ses sublimes visiteurs, le patriarche çit trois personnes, mais n'adora qu'un Dieu.
Poursuivant la visite des sanctuaires, nous entrâmes au Panthéon.
Le Panthéon de Rome, construit sous le règne d'Auguste, avait été dédié à toutes les divinités du paganisme : sous le règne du Christ, il devait être dédié à la Reine de tous les saints. Dans ce but, après avoir purifié cet antique et précieux monument, le Pape Boniface IV fit transporter vingt- huit chariots d'ossements sacrés, provenant des catacombes, et y plaça une antique image de la Sainte Vierge.
Avec quelle émotion nous offrîmes le saint sacrifice sur l'autel de tous les saints. Par une coïncidence qui grandissait notre émotion, nous nous souvenions que notre livre intitulé La question du Messie et le Concile du Vatican portait ces mots à la fin de la Préface : « 1^^ novembre, en la fête de tous les saints des deux Testaments ». C'est ce qui nous fit pousser vers le ciel cette exclamation : Il y a si longtemps que le peuple juif n'a plus donné de saints, rendez-nous, oh ! rendez- nous nos saints î Et cette observation consolante de l'apôtre saint Paul nous revint à la mémoire : Si radix sancta, et rami, si la racine est sainte, les rameaux
le sont aussi, ce qui veut dire : la sainteté qui fut le partage des ancêtres de l'ancien peuple de Dieu, peut se reproduire dans les restes de ce peuple. C'est pourquoi nous répétions avec tous les transports de notre foi : rendez- nous nos saints, oh ! rendez- nous nos saints.
Le Panthéon présente cette particularité qu'il n'a aucune fenêtre, il reçoit la lumière par une seule ouverture circulaire de huit mètres de diamètre pratiquée dans le milieu de la voûte. Forcés de se lever en haut, nos yeux comprenaient que, du ciel seul, viendrait la rosée qui ferait refleurir et la racine et les rameaux ; et dans l'espérance de ce refleurissement, nous adressions en haut cette puissante invocation des Litanies : Regina sanctorum omnium, Reine de tous les saints, priez pour nous.
Nous nous dirigeons vers la basilique Saint- Pierre, le temple le plus magnifique de l'univers, ayant pour richesse à l'intérieur le tombeau du batelier de la Galilée, pour couronnement au dehors, la splendide coupole de Michel- Ange, et pour avenue l'escalier monumental que Charlemagne en venant à Rome, voulut par respect, monter à genoux.
Attendu que, dans la suite de notre récit, il sera souvent question de Saint- Pierre et des séances du Concile œcuménique, nous nous bornerons ici à signaler dans l'insigne basilique ce qui rappelle Jérusalem.
Lorsque après avoir traversé le portique on pénètre dans l'intérieur, on aperçoit sur la droite une chapelle dite « Chapelle de la colonne » ; on y conserve une colonne en spirale, de marbre blanc et ornée d'un feuillage finement ciselé. D'après une très ancienne tradition, cette colonne aurait fait partie du temple de Jérusalem, et, d'après la même tradition, c'est contre cette colonne que le Christ s'appuyait lorsqu'il enseignait dans l'intérieur du temple; devant elle,
les émissaires envoyés par le sanhédrin pour épier la doctrine évangélique auraient laissé échapper ce cri d'admiration : Jamais homme n'a parlé comme cet homme.
Continuateurs de la même admiration, nous approchions nos fronts, nos lèvres, de la merveilleuse colonne ; et revoyant par la pensée Jésus appuyé contre elle pour enseigner et bénir, nous mettions à ses pieds notre dévouement, notre entreprise, notre vie.
C'était le jour de Noël. Le Souverain Pontife allait célébrer la sainte Messe sur le grand autel de la basilique Saint- Pierre. Donnant un dernier coup d'œil d'admiration à la colonne du Temple de Jérusalem, nous nous avançâmes le plus près possible de l'autel papal. Au moment de l'Elévation, le Pape porte la Sainte Hostie vers les quatre points cardinaux. Cette coutume aussi solennelle que touchante fit en quelque sorte jaiUir dans notre esprit cette miséricordieuse promesse que le Seigneur a déposée dans le Livre du prophète Isaïe : Je dirai à V aquilon : rends-moi mes enfants, et au midi : ne les empêche pas de i^enir (1). Quel spectacle que celui de Dieu Tout- Puissant qui signifie aux quatre vents du ciel de se mettre au service de ses enfants égarés pour les ramener dans les bras de sa miséricorde ! Au moment où nous traçons ces lignes, les hommes inventeurs de la navigation aérienne sillonnent les airs et se servent de la vitesse des vents. Que sera-ce donc quand le Créateur de l'air et de l'espace s'en servira pour reprendre des enfants attendus par son amour? Quelle soirée dans l'histoire du monde!
(1) Isaïe, XLiii, 6.
La prière à Dieu appuyée sur le crédit des saints, obtient fréquemment des réponses qui sont comme des surprises de la Providence. Nous venions de prier pour nos frères les Israélites dans le sanctuaire de sainte Agnès, dans celui de sainte Cécile, auprès des martyrs rassemblés dans le Panthéon, devant la colonne du temple de Jérusalem con tre laquelle le Christ s'appuyait pour enseigner et bénir, à l'Elévation de la messe du Souverain Pontife dans la basilique Saint- Pierre : ce fut l'apôtre des nations, saint Paul, à qui la Providence commit le soin de nous faire réponse.
Tout est splendide, tout est royal, dans la basilique de Saint- Paul- hors- les- Murs. Devenue la proie d'un incendie à la fin du Pontificat de Pie VII, elle avait été reconstruite plus majestueuse, par les soins de Léon XII, de Grégoire XVI, et surtout de Pie IX. Ce dernier Pontife enavaitfait la consécration solennelle le 10 décembre 1854, deux jours après la définition du dogme de l'Immaculée Conception. La première fois que nous fûmes reçus en audience par Pie IX, Sa Sainteté nous engagea vivement à faire visite au superbe monument de l'apôtre des Nations, nous disant : « Le jour de la dédicace, j'ai donné aux prêtres une médaille qui représentait Saint- Paul brûlé, et aux évèques une médaille qui représentait Saint- Paul reconstruit, afin d'apprendre à tous que l'Eglise, dans ses épreuves et ses désastres, est comme le phénix, et qu'elle renaît toujours de ses cendres. » Quelques années plus tard nous revenions à Saint- Paul : c'était pour notre pieuse entreprise. Nous allons droit à l'autel majeur où repose ce souverain de la
parole qui entraînait les peuples au martyre, et subjuguait toutes les nations. L'autel est ombragé par un baldaquin que soutiennent quatre colonnes d'albâtre oriental, et sur le frontispice duquel on lit ce titre de gloire : Tu es vas electionis, sancte Paille apostole, prœdicator veritatis in unwerso mundo, tu es un vase d'élection, apôtre saint Paul, prédicateur de la vérité dans le monde entier. Nous nous agenouillons et faisons cette prière : « Vous deviez nous prêcher, à nous d'abord, et c'est notre endurcissement qui vous a fait l'Apôtre des Nations ou des Gentils ; eh bien votre parole, dont les évêques et les missionnaires ont hérité a pénétre partout, l'Evangile a fait le tour du monde ; votre mission est accomplie chez les nations, revenez auprès de votre pauvre peuple. » Cette prière était à peine finie que deux évêques s'approchent et nous demandent qui nous étions. Nous leur racontons notre origine et la prière que nous venions de faire. Alors un des deux prélats nous dit : « Afin que vous sachiez bien que votre prière a été exaucée, que l'Evangile a été prêché partout, et que la parole de salut va retourner à votre peuple, nous sommes les deux témoins que l'Evangile a fait le tour du monde, car je suis l'évêque des Esquimaux, et mon collègue est l'évêque des Cafres, les Esquimaux et les Gafres, les deux extrémités opposées du globe ». Nous n'oublierons jamais cette coïncidence providentielle, et après avoir baisé les mains des deux évêques, nous achevâmes ainsi notre prière à saint Paul : 0 magnanime apôtre qui avez été ravi jusqu'au troisième ciel, qui avez vu des choses que l'œil de l'homme n'a jamais vues, que son oreille n'a jamais entendues, et que son cœur n'a jamais senties, obtenez- nous la grâce d'entrer un jour avec les restes de notre peuple, dans ce beau ciel que vous avez contemplé de votre regard d'homme avant de le considérer de votre regard d'élu.
Tous les encouragements de la Providence aux aspects si variés allaient se coordonner autour de la houlette du Pasteur suprême.
Pie IX était encore le seul roi de Rome. Presque chaque jour il sortait en voiture et faisait une promenade, une visite à un personnage ou à une communauté. Le carrosse papal étincelle par ses dorures, traîné par six chevaux noirs caparaçonnés de rouge et d'or. Le parcours df" la promenade est indiqué d'avance par une traînée de poussière jaune appelée la poussière d'or ; autrefois, elle était employée pour les sorties des Césars : il était digne qu'elle passât au service du Vicaire de Jésus- Christ.
Les acclamations du peuple romain suivaient Pie IX dans le parcours de sa visite. Petites brebis aimantes et bêlantes, nous nous plaisions à nous trouver aussi sur le passage du Pasteur suprême, et à recueillir ses bénédictions. Un jour, Sa Sainteté arrive au Séminaire français, où Mgr Plantier, évêque de Nîmes, était en danger de mort. Nous nous tenions sur le seuil de la porte, mêlés à un cortège qui attendait le Pape. Pie IX descend de Il voiture, et nous apercevant, vient à nous et nous dit : « Vos estis filii Abrahœ, et Ego... Vous êtes fils d'Abraham, et moi aussi. » C'était une suave et délicate appropriation du mot de saint Paul qui disait aux Galates : « Ceux qui sont enfants de la foi, sont les vrais enfants d'Abraham (1) ». — Un autre jour, Pie IX offrait une fête aux évêques réunis à Rome sur le mont Palatin, où sont conservées les antiquités du palais des Césars. L' évêque de Strasbourg, Mgr Rœss, nous avait gracieusement proposé de l'accom-
(1) Epit. aux Galates, m, 6.
pagner. Pie IX arrive et nous montrant du doigt dit en souriant : « Voici les antiquités de l'ancienne Loi. » En maintes autres circonstances, des paroles pleines de finesse, des encouragements providentiels, sortirent du cœur et des lèvres de Sa Sainteté ; un certain nombre seront rangés dans la suite de cet ouvrage comme dans un écrin. Il nous plaît, et il nous est doux de comparer l'aimable protection dont Pie IX couvrit, dès le début, notre sainte entreprise à un phénomène providentiel qui se produisit autour du Pontife lorsque, n'étant encore que le cardinal Mastaï Ferreti, il se rendait d' Imola à Rome pour le conclave. A Cautiono, une blanche colombe se posa sur le carrosse du serviteur de Dieu et ce fut en vain qu'on essaya de la prendre ou de la chasser. Le même phénomène se reproduisit à Fossombrone, où le cardinal était descendu pendant qu'on relayait les chevaux. Tandis que la foule s'était massée autour de lui pour admirer la jeunesse de ses traits, une couple de colombes se posa sur la voiture. On eut beau crier, frapper, elles ne bougèrent pas, jusqu'à ce que la voiture se fût ébranlée. On y vit généralement le signe de la prochaine élection du serviteur de Dieu au pontificat (1).
0 Pie IX, nous disons avec l'effusion de la reconnaissance que vos paroles encourageantes, qui ne cessaient d'entretenir dans nos âmes le feu sacré à l'égard des israélites nos frères, ressemblaient à ce vol de colombes qui vous conduisit d' Imola au Vatican.
(1) Documents sur la cause de Pie IX introduite auprès de la Sacrée Congrégation des Rites.