SUPPLIQUE AUX PÈRES DU CONCILE DU VATICAN EN FAVEUR DES ISRAÉLITES
Éminentissimes et Révérendissimes Pères.
Au frontispice de la salle conciliaire on lit ces paroles de Jésus- Christ : Enseignez toutes les nations.
Pour tous ceux dont elle frappe les regards, cette inscription est une preuve évidente que Votre sollicitude s'étend à toutes les branches de la famille humaine • et c'est pourquoi nous aussi fils d'Abraham et maintenant, par la grâce de Dieu, prêtres de Jésus- Christ, nous nous sommes sentis la force et la confiance de venir jusqu'à vous, pour implorer votre insigne miséricorde en faveur d'une nation qui est la nôtre, celle des Israélites.
Chaque fois qu'il a été possible à l'Eglise de faire pénétrer la lumière de l'Evangile chez les peuples assis dans les ténèbres de la mort, elle n'a point failli à cette mission divine. Et s'il est arrivé qu'une nation se soit soustraite à ses célestes clartés, c'est que l'Eglise, il n'en faut pas douter, trouvait à l' encontre de son zèle des difficultés insurmontables ; ainsi en a-t-il été, durant dix- neuf siècles, à l'égard de la pauvre nation Juive.
Mais aujourd'hui, par une intervention visible de la Providence, les anciens obstacles sont en train de disparaître. Depuis le commencement de ce siècle, notre nation s'est complètement modifiée, soit dans sa situation sociale, soit dans sa situation religieuse.
D'abord sa situation sociale s'est transformée ; dans presque tous les Etats de l'Occident, les Israélites se trouvent mêlés à la société, régis, à l'égal des autres citoyens, par les mêmes lois civiles. Ces séparations matérielles, nommées Ghettos, que les Israélites eux-mêmes, durant le moyen
âge, avaient positivement voulues, parce qu'elles étaient des murs protecteurs, croulent depuis nombre d'années. Dans Rome même, notre magnifique et glorieux Pontife- Roi, Pie IX, a inauguré son avènement à la chaire de Pierre, en faisant tomber la porte du ghetto ; et la bonté du meilleur des Pasteurs ne s'est point exercée sur des oublieux et des ingrats, car nous avons entendu naguère des Israélites de Rome faire cette exclamation touchante : « Pour nous. Pie IX, c'est un Ange ! »
Au point de vue religieux, un changement considérable s'est pareillement produit au sein du Judaïsme. En effet, en même temps qu'ils avaient été séparés de la vie sociale par le Ghetto, les Israélites se trouvaient séparés des croyances et des mœurs chrétiennes par le Talmud. Mais aujourd'hui, poussés dans la société, ils sont comme poussés également à abandonner le Talmudisme pour adopter d'autres mœurs et d'autres croyances. Et cela est si vrai que, comme malheureusement les peuples de l'Occident sont tombés dans le rationalisme et V indifférence, les Israélites, mêlés à leurs rangs, suivent à leur tour cette voie mauvaise.
Ainsi, soit parce qu'à cette heure ils deviennent une partie importante dans la société, soit parce qu'abandonnant leurs antiques croyances, ils sont séduits et entraînés par de détestables doctrines, il nous a semblé, Eminentissimes et Révèrendissimes Pères, que le zèle du salut des âmes et aussi l'amour de notre nation exigeaient de nous, qu'humblement prosternés à vos pieds, nous suppliions votre miséricorde en faveur de nos frères, les fils d'Abraham.
Daignez donc, Eminentissimes et Révérendissimes Pères, daignez, nous vous en supplions, les prévenir, dans votre affection paternelle, en leur adressant du sein de votre auguste assemblée un appel plein de tendresse. Car, lors même que leur conversion générale devrait encore être éloignée, vous auriez réalisé, en vous tournant vers eux,
cette touchante prévenance du père de l'enfant prodigue, ainsi racontée par l'Evangile : « Lorsqu'il était encore loin, « son père V aperçut, et, touché de compassion, il se hâta d'ac- « courir et se jeta à son cou. »
Oui, Eminentissimes et Réi^érendissimes Pères, vous aurez pitié de nos frères les Israélites, parce qu'ils sont toujours chers à Dieu à cause de leurs pères, et parce que c'est d'eux que Jésus- Christ est né selon la chair.
Vous en aurez pitié, en souvenir de la première prédication si puissante de l'apôtre saint Pierre, dont le tombeau se trouve à la porte du Concile.
Vous en aurez pitié, participant à cette continuelle douleur que ressentait l'apôtre saint Paul et qu'il exhalait delà sorte : « Je suis saisi d'une tristesse prof onde, et mon cœur est « pressé d'une continuelle douleur, au point que j'eusse désiré « de devenir anathème moi-même pour le salut de mes frères, « qui sont du même sang que moi, qui sont les Israélites. «
Vous en aurez pitié, afin que sous les ailes étendues du Concile du Vatican, ne soit pas oublié ce peuple vers lequel le Christ gémissant poussait ce cri de rassemblement : « Jérusalem, Jérusalem, que de fois j'ai ç^oulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes ! »
Enfin vous en aurez pitié, ô pères pleins de clémence, afin que la Bienheureuse Vierge Marie, notre sœur, que son Pontife bien- aimé a couronnée naguère du diadème d' immaculée, ressente au fond de ses entrailles maternelles ce dernier bonheur dont elle a manifesté le désir, dans le suprême soupir de son Magnificat : Il a repris Israël, son enfant, s' étant souvenu de sa miséricorde, selon qu'il l'avait promis à nos pères, à Abraham et à sa postérité pour toujours.
Joseph Lé MANN, Augustin Lémann, du clergé de Lyon.
Rome, 20 janvier 1870. Jour anniversaire de l'apparition de la Vierge Immaculée dans l'église de Saint-André deïle Fratte.
La veille du 20 janvier nous nous rendîmes à cette église de Saint- André délie Fratte pour faire à Marie, dans une visite solennelle, cette prière :
« 0 Marie, vous avez en 1842 posé vous-même le premier chaînon de la conversion de notre peuple, par votre apparition dans cette église à l'un de nos frères. Eh bien, nous nous permettons en ce jour anniversaire, 20 janvier 1870, durant la tenue du Concile, d'y venir ajouter un second chaînon qui est notre acte d'appel au Concile, en faisant imprimer notre demande le jour de votre apparition. Renoué au vôtre, ô Marie, empêchez que ce chaînon ne soit brisé ou violé par personne. »
Pour doubler en quelque sorte la suave protection de la Très Sainte Vierge, nous nous rendîmes ensuite à l'église de Sainte- Marie- in- Transteçere. C'est l'endroit de Rome où la Mère de Dieu a été honorée pour la première fois ; au fond de l'abside, sont gravés ces mots en lettres d'or : prima œdes Deiparœ dicata. En outre, c'est en cet endroit qu'a jailli, quelques jours avant la naissance du Sauveur du monde, une fontaine d'huile. Aussi, agenouillés sur la dalle commémorative de la fontaine d'huile, nous adressâmes à Dieu cette fervente supplication : « 0 mon Dieu, faites que notre lettre touche les Evêques, qu'elle soit comme une huile qui s'insinue doucement dans leurs cœurs! N'est- il pas écrit dans la sainte liturgie que le nom de Jésus est une huile odoriférante répandue? »
En signe que notre prière était exaucée, nous reçûmes du très Révérend Père Péronne, savant théologien du Concile, une magnifique approbation par écrit relativement à notre lettre aux Evêques.
Le soir même un exemplaire partait à l'adresse de chaque Evêque.
Ykrga de VÂppantion miraçukusa Rome, 20 Janvier 1842