CHAPITRE VII
Recueil des signatures. — Le dernier tour du monde du Juif-Errant,
J. Les courses du Juif-Errant, personnification du peuple juif coupable à travers le monde. Nous nous identifions, par pitié et par repentir, avec notre pauvre peuple et nous prenons la résolution d'accomplir, dans nos courses auprès des Pères du Concile, le dernier tour du monde du Juif-Errant. Cette résolution portée sur les marches de V Escalier-Saint du haut duquel Jésus, montré par Pilate, fut accueilli par les vociférations des Juifs qui exigèrent son crucifiement. Les sanglots de nos cœurs. Après avoir gravi ce saint escalier, nous commençons à gravir les escaliers des Pères du Concile qui accueillent avec bonté et font asseoir le Juif-Errant. — IL Motifs que nous faisons valoir auprès de Nosseigneurs les évoques pour obtenir leurs signatures. 1^^ motif :La situation politique et sociale des Israélites au miheu des nations n'est plus celle des siècles précédents. Deuxième motif : La situation religieuse du peuple juif invite même les ouvriers du royaume de Dieu à tenter un grand effort du côté de ce peuple. Troisième motif : Le mal des nations chrétiennes, qui est le rationalisme et l'indifférence, ravage aussi les restes de la nation juive. Magnifique œuvre de réparation qui s'offre au Concile. Quatrième motif : Les Israélites restent très chers à Dieu, à cause de leurs pères.
Au moment d'entreprendre le recueil des signatures, la réparatrice et touchante pensée nous vint de représenter les courses du Juif- Errant, personnification du peuple juif coupable.
On connaît la légende populaire du Juif- Errant. Ahasvérus, né douze ans avant Jésus- Christ d'un charpentier de la tribu deNephtali et professant l'état de cordonnier, était allé dénoncer à Hérode la naissance de Jésus- Christ. Lorsque le Sauveur montant au Calvaire et portant sa croix, s'arrêta devant son échoppe pour se reposer, Ahasvérus le repoussa durement. Alors Jésus lui dit : « Je me reposerai ici, et toi tu ne cesseras de marcher jusqu'à ce que je vienne. » Depuis ce temps, Ahasvérus marche, marche toujours, sans pouvoir mettre un terme ni à son voyage, ni à sa vie.
Ce mystérieux personnage a exprimé, dans l'imagination de tous les peuples, la marche pénible et perpétuelle du peuple juif à travers les espaces et les siècles, faisant sans cesse le tour du monde sans pouvoir se reposer. C'est pourquoi nous identifiant, par pitié et par repentir, avec notre pauvre peuple faisant sans cesse le tour du monde, nous nous dîmes : dans nos courses auprès de tous les évoques de la catholicité assemblés au Concile du Vatican, accomplissons le dernier tour du monde du Juif- Errant.
Voilà la pensée d'identification. Comment l'avons- nous réalisée ?
Nous nous rendîmes tout d'abord au sanctuaire de VEscalier saint (la Scala Santa). Là, personnifiant le Juif- Errant qui revenait, après dix- neuf siècles de marche, abreuvé d'outrages et de remords, au pied du saint Escalier, nous le gravîmes à genoux en demandant pardon. A nos oreilles retentissait l'interrogation de Ponce Pilate : Ecce Homo, voici l'Homme, que faut- il en faire? interrogation à laquelle répondait la féroce clameur d'un peuple en délire : crucifigatur, qu'il soit crucifié, et que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. Avec des sanglots dans le cœur, nous gravissions ce Saint Escalier, disant à notre tour : Ecce gens nostra, voici notre nation, voici le pauvre Juif-
Errant; que le sang du Juste retombe cette fois sur nous et sur nos enfants en rosée de pardon et d'amour î
Après cela, nous nous mîmes à gravir les escaliers des Pères du Concile.
Depuis dix- neuf siècles que nous parcourions le monde, nous avions pénétré partout, nous étions entrés dans les châteaux et dans les chaumières. On nous avait vus à la suite des camps, nous avions passé par la hutte du sauvage et la cabane du nègre, nous avions monté les escaliers des rois, nous étions entrés partout; partout, excepté dans un Concile œcuménique, c'est-à-dire dans l'Eglise mystérieusement rassemblée. Et partout où nous nous présentions, c'était pour trafiquer, pour proposer notre or, pour accuser ou pour nous défendre, jamais pour supplier. Mais cette fois c'était pour supplier que nous entrions chez les Evêques, pour supplier qu'on eût pitié de nos os humiliés, de notre tête appesantie, de nos pieds fatigués, pour supplier qu'on nous aidât à effacer de notre front la tache de sang, pour supplier enfin qu'on nous introduisit dans l'Eglise, véritable Jérusalem retrouvée. Et les Evêques nous ont bien accueillis. Ils nous ont fait asseoir, et ils nous ont tendu la main.
Alors, le Postulatum en mains, nous entreprîmes la plaidoirie en faveur des restes d'Israël, trop heureux d'être les pauvres petits avocats de cette cause solennelle. Nous demandions à chaque évêque sa signature, suppliant que le Postulatum devînt le livre de vie pour les morts de la maison d'Israël.
Le bon Dieu nous inspirait ce qu'il fallait dire. Nous allons grouper dans ce chapitre les principaux motifs que
nous fîmes valoir dans les nombreuses conversations avec nos Seigneurs les Evêques, et qui les déterminèrent à signer : ces motifs étaient le commentaire du Postulatam approuvé et béni par Pie IX.
Premier motif : La situation politique et sociale des Israélites au milieu des nations n'est plus celle des
SIÈCLES précédents.
Leur vie errante, non moins que leur exclusion sociale et politique cessent partout. Ils ont fait leur entrée au foyer de presque toutes les nations et législations.
Aux Evêques français, nous avons dit : Voyez, Nos Seigneurs, ils sont affranchis depuis 1791.
Aux Evêques hollandais : ils sont affranchis depuis 1830;
Aux Evêques d'Autriche : depuis 1860 ;
Aux Evêques de Prusse : depuis 1866 ;
Aux Evêques anglais : depuis 1858 ;
Aux Evêques d'Amérique : depuis 1849.
De cet affranchissement bientôt universel, avons- nous ajouté, est sorti un double résultat visible à tous les regards :
La réhabilitation des Israélites et leur influence.
Leur réhabilitation : ils ne sont plus méprisés.
Leur influence : citoyens aujourd'hui, maîtres demain.
Or, 1^ cette réhabilitation sociale n' annonce- 1- elle pas, en la précédant logiquement, une réhabilitation religieuse? car la Providence n'a-t-elle pas permis que les Juifs redevinssent des hommes avant de devenir des chrétiens? Hommes d'abord, en reprenant leur place dans la société ; chrétiens plus tard, en prenant leur place dans l'Eglise.
2^ Leur influence sociale qui menace de devenir dangereuse si elle n'est pas tournée à bien, ne doit- elle pas faire désirer et hâter cette réhabilitation religieuse ou conversion?
Car enfin, il y a dans cette influence des Juifs un péril pour la société et pour l'Eglise: péril grave et prochain.
Or, comment le conjurer?
Par des mesures de coercition? Les législations modernes étant ce qu'elles sont, il n'est guère probable que les gouvernements recourent jamais à des moyens de rigueur, sous prétexte que ce sont des Juifs qui sont maîtres de la fortune publique. Il n'y a guère que la Révolution qui pourrait tout à coup se retourner contre la fortune des Juifs, comme elle s'est retournée contre le trône des rois. Non, parce qu'ils sont Juifs, mais parce qu'ils sont riches. Dieu nous garde de désirer les excursions des révolutionnaires chez les banquiers Israélites. Mais, si un jour elles s'accomplissent, ne serai- ce pas une application de la peine du talion? Car enfin que d'encouragements donnés à la Révolution par l'or des Juifs, surtout dans l'empire d'Autriche et dans les Etats du Pape !
Mais supposons que la Révolution les épargne. Les voici maîtres de la fortune publique. Il n'est guère probable, avons- nous dit, que les gouvernements recourent contre eux à des mesures de coercition.
Mais alors, par quel moyen empêcher que leur influence ne devienne désastreuse dans les pays de foi catholique ? Un seul s'impose : l'apostolat de la charité et de la vérité.
La charité, en allant à eux ; la vérité en faisant un suprême effort pour les amener à Jésus- Christ.
La société chrétienne se trouve vis-à-vis d'eux exactement dans la même situation où elle se trouvait à l'époque de la venue des Barbares. Il y a aujourd'hui l'invasion des Juifs, comme il y a eu autrefois l'invasion des barbares. Seulement, au lieu de fer, c'est l'or qui est la menace.
Eh bien, quand les Barbares se présentèrent, les Evêques et les grands chrétiens allèrent droit à eux. Les Evêques n'avaient pas peur. Ils changèrent le mal en bien, l'inva-
sion en conversion. Des Barbares baptisés, ils firent sortir les nations néo-latines.
Pourquoi l'apostolat de la charité et de la vérité n'userait-il pas, dans le même péril, qui reparait, de la même audace vis-à-vis des Juifs? Les Juifs ont conquis la société ; à l'Eglise de conquérir les Juifs ! Conquête beaucoup plus difficile, sans doute, que celle des Barbares, mais digne de cet apostolat des derniers temps, dont l'intrépidité doit aboutir à cet heureux résultat annoncé par Jésus- Christ : un seul bercail sous un seul pasteur : iinum onle et unus pastor.
Deuxième motif : La situation religieuse du peuple JUIF invite même les ouvriers du royaume de dieu a
TENTER un GRAND EFFORT DU COTE DE CE PEUPLE.
Jusqu'ici, c'est-à-dire durant dix- neuf siècles, on n'a réussi qu'imparfaitement à convertir les Juifs. De loin en loin quelques conversions. Souvent même elles n'étaient pas durables.
A quoi donc tenait cette difficulté insurmontable de faire arriver lumière et vérité jusqu'au cœur de ce peuple?
Il y avait deux causes.
La première était V endurcissement. L'endurcissement, sorte de péché originel contracté au Calvaire : que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. Cet endurcissement se transmet de génération en génération. Chaque juif vient au monde les yeux littéralement remplis des ténèbres du Vendredi- Saint. Leurs yeux sont ouverts, mais sans regard ; ils ne voient pas, ils ne comprennent pas.
A cette cause interne et qui s'empare de chaque Juif à sa naissance, se joignait une cause externe. Durant de longs siècles une institution satanique a pour ainsi dire abrité, entretenu et prolongé l'endurcissement : cette institution,
le Talmiidisme. Le Talmudisme était comme un mur épais, élevé par les rabbins, entre les pauvres Juifs et la lumière bienfaisante de l'Evangile. Les rayons de lumière ne pouvaient percer ce mur de mensonges et de faussetés accumulées : ciment infernal où le saint nom d'Abraham, de Moïse et des Prophètes était mêlé aux fables les plus absurdes, aux interprétations les plus bizarres des prophéties, aux calomnies les plus perfides contre le christianisme.
L'endurcissement ou leurs yeux pleins de ténèbres ; le Talmudisme ou l'obstacle à toute lumière venant du dehors : nuit profonde ! Voilà pourquoi il a été si difficile de convertir des Juifs.
Or, il arrive qu'aujourd'hui l'un des deux obstacles, le dernier, est en partie supprimé.
La loi civile, en effet, en reconnaissant les Juifs comme citoyens, les a soustraits par cela même à la domination du Talmud et des rabbins. Sujets du droit commun, ils ne le sont plus du despotisme rabbinique. L'Israélite n'est plus exposé à rencontrer comme autrefois le rabbin à chaque pas de sa demeure, de sa vie, de ses usages ; il ne le rencontre plus qu'à la Synagogue. Le Talmud ou l'ancien régime des Juifs ressemble à un donjon ruiné et abandonné ; la vieille prison se lézarde et croule de toutes parts. C'est un grand résultat obtenu. Les Juifs, sans doute, ont encore les yeux fermés, ils vont toujours à tâtons comme des aveugles, mais ils sont libres, ils sont au grand air. Le cruel mur n'est pas là pour empêcher les rayons de lumière de visiter et d'éclairer leurs visages.
Eh bien, puisque l'obstacle externe a disparu, puisque la bienfaisante lumière de l'Evangile peut rencontrer librement ces visages si longtemps prisonniers et flétris, oh! qu'elle daigne tomber sur eux ! Le dernier obstacle qui reste, ce sont leurs yeux pleins de ténèbres. Mais, en les inondant, la lumière divine est de force à créer un regard
dans ces yeux éteints. 0 Concile du Vatican, plénitude de la lumière, ô Eglise catholique réunie à Rome, laisse- nous donc te supplier de chercher à créer un regard dans les yeux de nos frères ; allume dans leurs orbites cette flamme, ce regard dont il est écrit : ils regarderont i^ers moi qu'ils auront percé, et ils seront pénétrés de douleur comme on l'est à la mort d' un fils aîné.
Troisième motif : Le mal des nations chrétiennes,
QUI EST LE RATIONALISME ET l'iNDIFFÉRENCE, RAVAGE AUSSI LES RESTES DE LA NATION JUIVE. MAGNIFIQUE ŒUVRE DE RÉPARATION QUI S' OFFRE AU CONCILE.
Voici donc les Juifs mêlés, depuis un certain nombre d'années, à la vie commune, et, par conséquent accessibles à toutes les influences. Que s' est- il passé depuis lors?
Depuis lors, une situation sans précédent s'est peu à peu imposée à eux: le rationalisme et l'indifférence les ont envahis.
Nous soulignons ce mot : situation sans précédent
Depuis leur dispersion, en effet, c'est-à-dire durant un laps de près de deux mille ans, les croyances qu'ils avaient emportées de Jérusalem, avaient résisté à toute influence. Rien n'avait été capable de les leur faire oublier ou modifier : ni les prédications de la vérité chrétienne, ni les séductions des hérésies et des erreurs de tous les siècles, ni l'islamisme, ni le protestantisme, ni les coups, ni l'abjection, ni les infortunes de toutes sortes ; en un mot, rien n'avait réussi à les entamer, à les altérer ; elles s'étaient en quelque sorte endurcies et comme pétrifiées.
Eh bien, maintenant voici que le rationalisme et l'indifférence sont en train de dissoudre ces croyances. C'est étrange.
N'est-il pas étrange que le vieux peuple que Dieu conservait jusqu'à ce jour pour qu'il fût le témoin non suspect
de la Révélation et le gardien incorruptible des Livres Saints, soit envahi par le rationalisme? Les descendants d'Abraham ou du père des Croyants, devenir des incroyants cela ne s'était jamais vu. L'obstination fut leur défaut ; l'incrédulité, jamais. Ces ravages du rationalisme et de l'indifférence parmi eux sont donc un grand malheur. Beaucoup d'âmes droites et honnêtes dans le judaïsme en gémissent. Même au point de vue du christianisme, c'est aussi un malheur. Car, dans la propagation de la vérité et dans l'œuvre du salut des âmes, il vaut mille fois mieux avoir à faire à un Israélite de bonne foi et instruit dans sa religion qu'à un rationaliste ou un indifférent.
Tel est donc ce fait incontestable de l'apparition et des ravages du rationalisme parmi les Israélites.
Mais maintenant, à qui doit- on imputer ce désastre des croyances juives, cette perte de tant d'âmes israélites entraînées dans les voies détestables de la libre pensée? A qui?... Aux nations chrétiennes.
Oui, une grande et redoutable responsabilité pèse sur les nations chrétiennes. Si la conversion des juifs a été retardée ou du moins est si peu avancée, aux nations de baisser la tête et de se frapper la poitrine.
En effet, lorsque s'est accomplie l'émancipation civile et politique des Israélites, lorsqu'ils ont été invités à entrer dans la société moderne, quel est le milieu social qu'ils ont rencontré en entrant? Un milieu rationaliste et presque athée. C'était en 1789-1791. Les Israélites ont été introduits et accueillis au bruit de la déclaration des Droits de V Homme, c'est vrai, mais qui avait pour écho et contraste la suppression des droits de Dieu. Introduits dans la société, ils ont considéré comme on vivait, et ils ont remarqué qu'on vivait sans plus s'occuper du ciel ; ils ont regardé comment il fallait faire, et ils ont vu que, pour réussir, il fallait mettre de côté sa religion ; ils ont écouté comment il fallait
parler, et ils ont entendu des rires, des sarcasmes, des blasphèmes. Alors beaucoup d'entre eux ont plié leurs vieux parchemins bibliques ou talmudiques, et mis de côté leurs pratiques religieuses. On était rationaliste ou indifférent autour d'eux, ils se sont faits rationalistes et indifférents.
Nous sommes convaincus que si, au moment de leur entrée dans la société, le milieu social qu'ils trouvèrent, avait été catholique et religieux au lieu d'être rationaliste et athée, la conversion des Juifs eut fait un grand pas. Ils étaient si enthousiastes à ce moment, si heureux de la liberté qu'on leur rendait !
Sans doute, il reste toujours le problème de l'obstination juive. Mais si cette obstination, quelque jour, doit céder, n'est-ce point devant une société qui ouvrirait ses bras aux Israélites, pour les conduire à Jésus- Christ?
Or, au lieu de cela, les Juifs n'ont rencontré qu'une société pervertie. Comment s'étonner qu'ils se soient pervertis à leur tour?
La responsabilité des nations chrétiennes n'est- elle pas terrible et indiscutable?
Eh bien, puisque le Concile est appelé à refaire l'œuvre manquée et meurtrière de 1789, qu'il daigne, oh ! qu'il daigne réparer le tort causé aux Israélites eux-mêmes dans le domaine de l'âme et des intérêts spirituels par les doctrines détestables du rationalisme et de la libre- pensée. Qu'à rencontre de ces mauvaises doctrines qui ont nié l'inspiration sacrée, le Concile daigne rappeler aux Israélites l'inspiration sublime de Moïse, de David et de leurs prophètes ! Qu'à l' encontre de ces mauvaises doctrines qui ont rejeté la Tradition et toute tradition, le saint Concile daigne rappeler aux Israélites qu'ils sont porteurs des annales du monde les plus anciennes et les plus précieuses ! En un mot, par ce mal détestable du rationalisme, les nations chrétiennes, bien loin de convertir les Israélites, leur
ont fait perdre même le Mosdisme. Au Concile il appartient de le leur rendre, et de préparer leur complète régénération.
Quatrième motif : Les Israélites restent très chers A Dieu a cause de leurs pères.
Nous ne pouvions manquer de faire valoir en faveur des Israélites cette parole si touchante de S. Paul : carissimi propter patres, ils lui sont toujours chers à cause de leurs pères. '
Il est impossible, en effet, d'exprimer combien Dieu a aimé leurs pères. C'est une amitié qui remonte à l'enfance du monde. Elle fut si pure, si enthousiaste des deux côtés, si pleine de sacrifices et de promesses ! A cause de cette amitié si ancienne et si étroite, Dieu n'a jamais pu se résigner à oublier les fils coupables de ces pères tant aimés. Voilà pourquoi il les conserve. Il veut un jour leur rendre toute sa tendresse.
Sans doute Dieu les conserve pour qu'ils soient les témoins de sa justice : ils portent le châtiment du déicide. Il les conserve aussi pour qu'ils soient les témoins de sa sagesse : ils sont les dépositaires incorruptibles des Livres Saints. Mais il les conserve également pour qu'ils soient dans la péroraison des siècles les témoins de sa miséricorde et de son amour. Il viendra un temps où, se rappelant l'ancienne amitié qu'il avait pour leurs pères, son amour n'y tiendra plus et il criera à l'aquilon: rends- moi mes enfants ; et au couchant : ne les empêche pas de venir.
Que cette tendresse de Dieu est touchante, adorable, et comme elle incline à la compassion envers ce pauvre peuple !
Or, ne serait- il pas dans le rôle et les attributions de ce Concile d'avoir spécialement en vue la tendresse de Dieu? Ne sommes- nous pas, en effet, dans le siècle du Sacré
Cœur, de ce Cœur qui a tant aimé les hommes, et qui déclare aimer toujours les Israélites, ils lui sont toujours chers à cause de leurs pères !
0 Concile du Vatican, sois le concile de la miséricorde et de l'amour.
Beaucoup de Conciles tenus dans les siècles précédents se sont occupés des Juifs, mais pour les réglementer, pour les réprimer, pour les punir. C'était le temps de la justice. Avec le Sacré Cœur, c'est le temps de l'amour. 0 Saint Concile, à l'exemple de Jésus- Christ, aime- les aussi à cause de leurs pères.
Tels sont, en substance et en résumé, les divers points de vue que nous osâmes présenter et développer dans les conversations particulières avec NN. SS. les Evêques pour les engager à signer le Postulatum. Tous ces motifs les frappèrent. Cependant, nous sommes heureux de le proclamer, ce fut le dernier qui nous gagna le plus grand nombre de signatures : le carissimi propter patres, le motif de l'amour î A cette pensée de la tendresse persistante de Dieu pour les pauvres Juifs, combien les Evêques se sont montrés tendres eux-mêmes. Que de tressaillements nous avons souvent contemplés sur ces visages vénérables ! Que de larmes nous avons vu couler ! Que de mains tremblèrent d'émotion en signant notre Postulatum ! Nous réservons pour la suite de ce travail les réponses admirables des augustes signataires. Toutefois il nous sera bien permis, à cause de la reconnaissance, de mettre en relief, à la fin de ce chapitre, les paroles du saint évêque de Bayonne, cette ville de France une des plus anciennes colonies juives.
Bon vieillard ! Lorsque nous lui eûmes exposé l'objet de notre visite, il nous dit : « Nous autres, descendants de la Gentilité, nous étions l'arbre sauvage, mais vos pères, eux, étaient la douceur de l'olive. Entés sur l'olivier qui est
Notre- Seigneur Jésus- Christ, comment ne nous pencherions-nous pas, branches bienfaisantes, vers les pauvres Juifs, pour leur rendre la douceur de l'olive? Oh ! oui, mes enfants, je vais signer votre postulatum. »
Cherchant avec empressement son encrier, comme il ne le rencontrait pas de suite, il s'écria avec un accent que nous n'oublierons pas : « Si je n'avais point d'encre, je trouverais pour signer, du sang dans mes veines. « L'émotion le saisit et il se prit à pleurer.
Après qu'il eut signé, il ajouta : « Vous avez fait souscrire les Evêques, faites souscrire aussi les saints du Ciel. Dites-leur : 0 vous tous, inscrivez- vous. Faites souscrire également les anges gardiens ; chaque nation a ses anges. La nation juive a les siens. Ah ! qu'ils vous accompagnent, mes enfants, et qu'ils marchent devant vous i »